samedi 25 novembre 2017

À Montréal, Québec, Laval et Gatineau – la dynamique linguistique favorise l’anglais...


Quand, cette semaine à Montréal, lors de l’ouverture d’un magasin Adidas, le porte-parole de l’entreprise a prononcé à peine quelques mots en français, et ce, juste pour ne pas trop froisser la ville de Montréal et la presse francophone, il y a eu un véritable tollé !

Quand on découvre que ces dernières années, dans «la belle province» de Québec, à peine 31% des immigrants ne parlant pas le français ont suivi des cours de francisation, les médias sonnent le signal d’alarme, et l’affaire se retrouve en manchette, l’espace d’un jour ou deux…

Mais quand on s’efforce de démontrer, en épluchant les données linguistiques des recensements fédéraux, y inclus celui de 2016, que ces «incidents» ne sont que l’écume d’une vague de fond qui risque d’effacer du globe la francophonie québécoise d’ici un siècle, à peine quelques remous agitent l’océan médiatique.

Les données du recensement ont l’avantage - et le désavantage sans doute - d’être froides et abstraites. Des colonnes de chiffres alignées sur d’autres colonnes de chiffres. Mais à tous les cinq ans, ces «plates» tableaux dépeignent avec une précision chirurgicale l’évolution linguistique du Québec et du Canada jusque dans les plus petits hameaux…

Sortez vos calculatrices et vos calepins. Faites vous-mêmes des tableaux révélateurs. Vous apprendrez que dans les quatre plus grandes villes du Québec – Montréal, Québec, Laval et Gatineau – la dynamique linguistique favorise largement l’anglais… Oui, même à Québec, championne de l’anglais intensif au primaire…

Montréal et Laval

Évidemment, les données les plus alarmantes émanent de Montréal et de Laval, où les francophones risquent de se retrouver minoritaires d’ici quelques recensements. À Montréal, si on extrait seulement les données de langue maternelle, c’est déjà fait… La population de langue maternelle française a chuté de 52,4% en 2006 à 49,6% au recensement de 2016.

Le français reste toutefois majoritaire (53,7%) dans la métropole sous l’angle de la langue d’usage (la langue la plus souvent parlée à la maison), grâce à l’apport d’anglophones et surtout d’allophones qui se sont intégrés à la collectivité francophone. Mais cette proportion est également en baisse… elle était de 56,7% en 2006, et de 54,4% en 2011… Si la tendance se maintient, comme disait Bernard Derome, le français langue d’usage pourrait bien être minoritaire à Montréal d’ici 2026…

Le pire, c’est que cette proportion diminuée de la population de langue française n’est pas due à l’augmentation de la minorité de langue maternelle anglaise, qui reste stable, entre 12 et 13%... C’est plutôt le pouvoir d’attraction de l’anglais auprès des allophones qui explique la tendance. On le voit dans l’évolution des données sur la langue d’usage, où l’anglais dépasse 18%... C’est clair. À Montréal, l’anglais attire davantage les allophones que le français…

La situation à Laval a aussi de quoi inquiéter… La proportion de francophones selon la langue maternelle y est en chute libre, passant de 66,4% en 2006 à 56,8% en 2016. Au regard de la langue d’usage, le pourcentage culbute de 70,6 à 61,5 entre les recensements de 2006 et 2016. Pendant ce temps, l’anglais langue maternelle et l'anglais langue d’usage poursuivent leur lente croissance…

La proportion d’unilingues constitue un barème opportun de la capacité de vivre en français (ou en anglais, c’est selon…) dans une collectivité. Le groupe des «unilingues», faut-il préciser, ne contient pas seulement des Québécois francophones de souche. Il inclut aussi les allophones ne connaissant que le français comme langue officielle. Même astuce pour les «unilingues» anglais…

Alors que constate-t-on ? À Montréal,  la proportion d’unilingues français décline un peu à chaque recensement : de 33,4% en 2006, à 31,1% en 2011, à 29,9% en 2016… Même phénomène à Laval… 39,5% (2006), 36,6% (2011) et 34,6% (2016). Pendant ce temps, la proportion d’unilingues anglais a augmenté, de 4,4% de la population totale en 2006 à 5,1% en 2016… Dans les deux villes, les «bilingues» forment la majorité de la population : 57,4% à Montréal et 58,3% à Laval…

Gatineau et Québec

Gatineau, quatrième ville du Québec (rappelons-le à tous ceux et celles qui pensent qu’il s’agit d’un gros village…), reste proportionnellement bien plus francophone que Montréal ou Laval, mais elle fait partie d’une grande région urbains qui inclut Ottawa et dans laquelle les francophones sont nettement minoritaires. Et les deux villes sont reliées par cinq ponts…

La tendance linguistique est la même qu’à Montréal et Québec… Entre 2006 et 2016, la proportion de francophones s’est érodée : de 79,1% à 75,1% (langue maternelle) et de 80,7% à 75,9% (langue la plus souvent parlée à la maison). L’anglais y est en croissance, passant de 12,6% à 14% en dix ans (langue d’usage).

Ici, la proportion de bilingues est encore plus élevée que dans la région de la métropole, oscillant entre 63 et 64%... Proximité d’Ottawa oblige… et c’est pire sur l’autre rive où les francophones sont bilingues à plus de 90% avec un taux d’assimilation qui dépasse les 30%... L’apprentissage obligatoire de l’anglais a même modifié leur identité, une forte proportion des Franco-Ontariens se considérant comme des «bilingues» plutôt que des Canadiens français…

Inutile d’ajouter que l’avenir du français à Gatineau ne suscite aucun mouvement d’appui… Même le parti le plus progressiste, Action Gatineau, n’aborde pas cette question dans son programme… La ville de Gatineau a même réussi à casser un pan de la Loi 101 sur l’exigence du français au travail… Quant aux libéraux, ils sont toujours plus prompts à défendre les privilèges des anglophones que les droits des francophones… Et c’est sans oublier les promoteurs immobiliers, prêts à angliciser massivement le centre-ville pour y attirer des tas d’acheteurs ontariens…

Quel lien, direz-vous, avec Québec, notre capitale nationale, où les francophones forment près de 95% de la population ? Les anglophones y forment une minorité perdue dans cette masse de parlant français mais tout de même… deux signaux d’alarme se sont allumés… La proportion d’unilingues français est en baisse appréciable… passant de 65,3% en 2006 à 59,2% en 2016. Et la proportion de «bilingues» est en nette hausse : 34,3% (2006), 37,4% (2011) et enfin 40,2% en 2016.

À ceux et celles qui trouveraient cela normal, je les invite à comparer avec une ville du Canada anglais ayant des proportions similaires d’anglophones et de francophones, proportions inversées bien sûr… Vous ne verrez pas cette érosion linguistique et identitaire chez les anglophones, et la proportion de bilingues reste le plus souvent sous les 10%. Et elle a tendance à reculer depuis quelques années…

L’importance de sensibiliser et d’agir

Bon, assez de chiffres… J’en aurais bien d’autres à présenter mais j’ai peut-être déjà trop endormi de lecteurs et lectrices…

Un seul avertissement : ces données SONT la réalité, et non des opinions… Et si la tendance se maintient, le Québec sera en 2050 un gros Nouveau-Brunswick de 2016 (le N.-B. de 2050 sera peut-être redevenu unilingue anglais…), et risque de ressembler à la Louisiane en l’an 2100… Il faut renverser la tendance… et vite, très, très vite…














mercredi 22 novembre 2017

Université de l'Ontario français... les trois murs...



Le projet d'université franco-ontarienne vient de frapper un mur bétonné...

Que dis-je, deux ou trois murs bétonnés...

Pour abattre ces murs, j'ai la conviction qu'avoir raison ne suffira pas... Loin de là...

Les promoteurs de la future «Université de l'Ontario français» auront besoin de puissants béliers...

Qu'ils n'ont malheureusement pas... du moins, pour le moment...

Faisons le point...

D'abord les murs:

Premier mur...
Pendant que la ministre Marie-France Lalonde qualifie «d"historique» l'annonce d'un campus universitaire de langue française à Toronto, et qu'elle lui donne le titre ronflant d'«Université de l'Ontario français» (UOF), les trois organismes qui revendiquent depuis 2012 un post-secondaire sous gouvernance francophone* lui rappellent que l'objectif visé est provincial et doit englober TOUS les programmes universitaires, même ceux des grandes institutions bilingues (Ottawa, Laurentienne)... Dans cet esprit, la petite Université de l'Ontario français devra prendre en main les programmes de langue française du collège Glendon de l'Université York, à Toronto. Un petit pas, quoi...

La réaction des principaux acteurs a été foudroyante. Une fin de non-recevoir sur un ton qui n'invite pas la réplique. La ministre Marie-France Lalonde s'est dite surprise de cette demande, qu'elle carrément qualifiée «d'attaque» contre le collège Glendon, où l'on offre un enseignement de qualité. Quand au principal de Glendon, Donald Ipperciel, non seulement refuse-t-il de transférer ses programmes francophones à l'UOF, mais il affirme qu'à Toronto, la grande majorité des francophones veulent une éducation bilingue... Une université française ne les intéresse même pas... Et vlan!

Imaginez la cinglante réponse de l'Université d'Ottawa, si jamais on lui formule une telle demande...

Alors ce premier mur, c'est ce «NON» catégorique à la principale revendication du RÉFO, de la FESFO et de l'AFO: la gouvernance franco-ontarienne du post-secondaire de langue français, ce qu'on appelle «le par et pour», c'est-à-dire des institutions universitaires et collégiales contrôlées par les francophones et conçues pour les francophones... Hé les tit-gars, les tites-filles, vous aurez votre petit campus à Toronto avec ses 20 profs et 300 étudiants... Dites merci et fermez-la !!!

Deuxième mur...
À lire les comptes rendus médiatiques et les commentaires des politiciens à Queen's Park, il existe un mur d'incompréhension entre les promoteurs de l'université franco-ontarienne et leurs interlocuteurs dans les médias et à l'Assemblée législative ontarienne. «Nous avons déposé un projet de loi, la semaine dernière, pour créer une université de langue française (à Toronto) avec une gouvernance par et pour les francophones pour bonifier l’offre de service et c’est ce que l’on a entendu depuis plusieurs années», a déclaré Mme Lalonde. Une université provinciale, une gouvernance provinciale? Connais pas... De toute évidence, ou elle elle n'a pas suivi le dossier, ou on le lui a mal expliqué, ou elle suit la ligne du parti et simule l'incompréhension...

Une chose est sûre... Si elle et ses collègues se sont abreuvés aux reportages médiatiques, ils ont été généralement mal ou peu (ou pas) informés (sauf peut-être à TFO et Radio-Canada, qui ont offert une couverture moins nébuleuse et plus soutenue). Si les Anglo-Québécois étaient sans université et réclamaient justice, tous les médias - anglais et français - du pays en feraient une manchette à la une... ne manquant pas au passage de rappeler comment les Québécois sont racistes et xénophobes... Mais quand il s'agit des Franco-Ontariens, le silence est assourdissant, tant au Québec qu'au Canada anglais, et les quelques journaux, stations de télé et de radio qui en parlent ont généralement le coeur du message tout croche...

En mars 2016, puis encore en novembre 2017, le RÉFO, la FESFO et l'AFO ont été obligés d'émettre des communiqués de presse (bit.ly/2B6sK1I) pour rappeler aux médias le mandat provincial et global du projet d'université franco-ontarienne, dont on veut qu'elle ait la gouvernance de TOUS les programmes universitaires de langue française, même ceux de l'Université d'Ottawa et de l'Université Laurentienne... Le rappel ne semble pas avoir eu l'effet escompté... On s'accroche à l'essentiel des textes ou reportages précédents, axés sur le campus torontois...

À un certain moment, il va falloir se rendre dans les salles de rédaction pour donner aux journalistes des cours d'université franco-ontarienne 101... C'est un problème majeur parce que le message ne se rend pas au public.

Troisième mur...
Face à un NON retentissant et à une incompréhension quasi-totale des demandes, les promoteurs du projet d'université franco-ontarienne ont besoin de munitions pour faire sauter les digues (au sens figuré bien sûr puisque je suis un pacifiste intraitable). Leur argumentaire est parfait. Tous, toutes reconnaîtront qu'au niveau des principes, la position du RÉFO, de la FESFO et de l'AFO sont justes et équitables. Mais personne n'osera toucher aux méga-structures bilingues et anglo-dominantes au sein desquels l'immense majorité des étudiants et étudiantes franco-ontariens peinent à retrouver des petits coins de francophonie...

Alors il faudra des appuis. Des appuis puissants, suffisamment en tout cas pour ébranler la structure actuelle du milieu universitaire ontarien. En attendant de pouvoir mobiliser des manifs de 10 000 personnes comme à l'époque Montfort, il faut utiliser tous les moyens disponibles pour intensifier la pression sur les décideurs. Il faudrait dès maintenant identifier des individus, des organisations, des médias sympathiques et les pousser à fouiller cette question, à publier des reportages, chroniques, blogues et éditoriaux. Où? En Ontario bien sûr, mais aussi au Québec, en Acadie et au sein des collectivités francophones de l'Ouest canadien. En France, aux Nations Unies, à l'OIF, partout où l'on voudra entendre les doléances franco-ontariennes...

Ce troisième mur, l'absence de mobilisation qui ferait de ce dossier un enjeu national et même international, ne pourra être abattu facilement. C'est un peu David contre Goliath... Mais on sait qui avait gagné ce combat... Et aujourd'hui, au lieu des frondes et des petites pierres, on a l'Internet, les réseaux sociaux et d'autres moyens de communication qui décuplent la force médiatique des individus qui apprennent à bien s'en servir... 




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* le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO)

jeudi 16 novembre 2017

L'Université de l'Ontario français... Vraiment?


Le temps est parfait pour les trois mousquetaires de l'université franco-ontarienne (le RÉFO, la FESFO et l'AFO) de le crier haut et fort !!! D'affirmer que 100 ans après le Règlement 17, l'Ontario français exige cette fois «toutte, toutte, toutte»... «pas juste des ti-bouttes»* comme c'est la coutume depuis trop longtemps au royaume orange-décoloré du trille blanc...

Les Orangistes et autres racistes de 1912 avaient sans doute lu Le Prince de Machiavel... Un violent coup de masse au front de la victime (les Franco-Ontariens en l'occurrence) suivi d'un siècle de petits «bonbons», trop souvent au compte-gouttes...  Du machiavélisme pur... À la fin, ce qui reste des anciens Canadiens français ne se souvient plus du coup de masse initial... et l'immense majorité applaudit chaque petite douceur offerte par les gouvernements comme une grande victoire...

Après avoir utilisé la répression législative et judiciaire pour tenter de fermer les écoles françaises et assimiler les Franco-Ontariens, Queen's Park a consenti en 1927 le retour des écoles bilingues. N'oubliez pas... bilingues, pas françaises. Il a fallu la Révolution tranquille au Québec et la menace indépendantiste dans les années 60 pour que les écoles primaires et secondaires franco-ontariennes deviennent enfin des établissements de langue française... Et un autre 20 ans de revendications pour obtenir des collèges de langue française...

Restait le scandale universitaire. Car il s'agit d'un véritable scandale. Pendant que les Anglo-Québécois trônent avec trois universités surfinancées, les Ontariens de langue française n'en ont pas... sauf pour la petite Université de Hearst affiliée à l'Université Laurentienne bilingue-anglo-dominante... Si la situation était inversée et que les anglophones du Québec n'avaient toujours pas d'université, les accusations de racisme feraient trembler les murs de l'ONU...

Cela fait maintenant près d'un demi-siècle que des Franco-Ontariens réclament une (au moins une) université bien à eux. Mais il a fallu attendre à 2012 pour qu'une organisation dynamique, le Regroupement étudiant franco-ontarien (REFO), élabore une stratégie globale et cohérente pour assurer la gouvernance francophone sur l'ensemble du post-secondaire ontarien de langue française (22 000 étudiants et étudiantes), y compris les méga-effectifs francophones de l'Université d'Ottawa et de la Laurentienne à Sudbury.

En route, le REFO s'est adjoint deux importants alliés, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO), cette dernière étant l'organisme parapluie des collectivités franco-ontariennes. Jeunes et adultes ont dépensé des milliers d'heures en consultations, en réunions, en rédaction, en lobbying et plus au cours des cinq dernières années. Les manchettes et éditoriaux s'accumulaient et cela devenait embarrassant pour le gouvernement libéral.

Mais c'était sans compter la puissance des deux grandes universités bilingues et leurs alliés dans les officines du pouvoir... Toutes les effronteries sont alors permises... Le recteur de l'Université d'Ottawa, Allan Rock à l'époque, est allé jusqu'à affirmer que les Franco-Ontariens avaient déjà leur université --- l'Université d'Ottawa, une institution à 70% anglophone où on n'a pas voulu déployer un drapeau franco-ontarien au coeur du campus pour ne pas effaroucher les Anglais...

Alors comment se surprendre que le gouvernement Wynne propose la création d'un campus universitaire de langue française dans la seule région de Toronto, et qu'il ait le culot de nommer ce campus d'au plus 300 étudiants «l'Université de l'Ontario français»... Le projet de loi est rédigé en termes vagues quant à la géographie d'une telle université mais toutes les déclarations officielles la situent dans le périmètre torontois, probablement au centre-ville.

Je veux bien croire qu'il y a urgence à colmater les brèches dans l'offre de services à Toronto mais pendant qu'on met tous les dollars (et il n'y en a pas beaucoup considérant ce qu'ils ont volé aux Franco-Ontariens depuis 100 ans) dans la Ville-Reine, 13 000 étudiants de langue française sont soumis quotidiennement à l'agression culturelle d'un milieu très majoritairement anglophone à l'Université d'Ottawa. Pour eux? Rien. Même qu'on trouve cela tout à fait normal...

La plupart des médias, comme d'habitude, voguent entre l'indifférence et l'ignorance. Les réseaux TFO (Ontario) et Radio-Canada ont suivi le dossier avec plus de diligence parce qu'ils ont des salles de rédaction dans la Ville-Reine. Le quotidien Le Droit, fondé en 1913 justement à cause du Règlement 17, a fait un boulot qui n'était pas à la hauteur des attentes. L'indifférence et l'ignorance caractérisent les médias québécois et anglo-canadiens. Tout au plus peut-on espérer du Québec quelques textes sympathiques dans les moments les plus médiatisés.

L'annonce du campus torontois alias «l'Université de l'Ontario français» a été présentée par la majorité des intervenants comme une grande victoire pour la francophonie ontarienne... alors qu'il ne s'agit pour le moment que d'un autre petit bonbon pour endormir les lointains après-chocs du coup de masse de 1912... On sent cependant quelques remous chez ceux et celles qui se sont mobilisés depuis cinq ans pour mousser le projet d'université franco-ontarienne, ainsi que chez certains profs...

Le président de la FESFO, Pablo Mhanna-Sandoval m'a indiqué sur son compte Twitter que «la FESFO continuera de revendiquer une université franco-ontarienne pluri-campus avec un mandat provincial. Ne croyez pas pour un instant que la jeunesse (franco-ontarienne) se taira avec un simple projet de loi»... Je l'espère car le ton des communiqués officiels de son organisation est beaucoup plus conciliant, comme ceux du REFO et de l'AFO... Le REFO, s'éloignant de son discours habituellement plus énergique et revendicateur, a dit souhaiter que d'autres campus voient le jour dans la province et soient reliés à cette Université de l'Ontario français...

On me répondra qu'un campus à Toronto c'est mieux que rien... Et c'est vrai... Ça peut devenir le pied dans la porte, une brèche qu'on pourra un jour élargir... Mais rien n'est plus incertain... Le projet de loi n'est pas adopté, les sous ne sont pas disponibles, et les effectifs francophones continuent de stagner ou diminuer... C'était déjà une course contre la montre... C'est un peu comme un suspense à la télé où la fin approche et l'on sent que ça va mal finir. Je ferme alors la télé, préférant imaginer la conclusion qui me plaît le plus...

Je viens de fermer la télé...


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* d'après une chanson d'Angèle Arseneault...


Vaudreuil-Dorion: la majorité francophone dégringole...

Grandes lignes de ma conférence du dimanche 12 novembre 2017 au colloque sur la langue française du Parti québécois de Vaudreuil-Dorion

Peu de gens – les journalistes inclus - se donnent la peine d’éplucher les recensements. Tous ces milliers de colonnes de chiffres empilées sur d’autres milliers de colonnes de chiffres laissent la grande majorité des gens indifférents…

Cela tient sans doute au rapport que bien des humains ont avec les mathématiques. Le chiffre cinq, ou sept, ou tout autre chiffre, n’est qu’une abstraction. Cinq quoi? Pour la plupart d’entre nous, le chiffre 5 prend forme quand on voit cinq doigts sur une main, cinq pommes sur une table ou un billet de cinq dollars.

Il en va sans doute de même pour les statistiques de nos recensements… Pour qu’elles deviennent réelles, concrètes, il faut vraiment voir les humains qu’elles représentent.

Quand on décortique les données sur la langue maternelle ou la langue d’usage, ou qu’on consulte les chiffres sur la compréhension des langues officielles, il faut savoir que tous ces nombres décrivent le vécu réel de gens comme vous et moi dans leurs milieux de vie – à l’école, au travail, au foyer, dans les loisirs et activités culturelles, et bien plus encore.

C'est la vraie vie qui m’a fait découvrir les statistiques du recensement, pas l’inverse.

Personnellement, n’ayant pas une tête de mathématicien, je dois avouer que c’est la vraie vie qui m’a fait découvrir les statistiques du recensement, et non l’inverse. Je suis né et j’ai grandi Franco-Ontarien, dans l’ouest de la ville d’Ottawa. Ma mémoire y a emmagasiné des souvenirs à partir des années 1950….

J’ai vu mon quartier canadien-français s’angliciser depuis les années 1960. Je me souviens de la génération de mes grands-parents, plus francophone que celles de mes parents, et celle de mes parents plus francophone que la mienne…

Ma génération était complètement bilingue. Chez certains de mes amis, la culture française dominait. Chez d’autres c’était la langue anglaise et la culture américaine. Dans les générations qui suivent la mienne, l’anglais s’impose de plus en plus, au point où plein d’Ontariens avec des noms de famille français sont désormais unilingues anglais.

C’est en cherchant à mieux comprendre ce phénomène que j’ai – pour la première fois, à l’âge de 17 ans – ouvert un cahier du recensement, celui de 1961… Je n’ai jamais arrêté depuis et à force de calculer, de comparer, d’accumuler, j’ai en tiré un certain nombre de constantes linguistiques – je dirais presque de lois linguistiques.

Et ces lois gouvernent non seulement mon ancienne collectivité canadienne-française d’Ottawa mais aussi l’ensemble de l’Ontario français, les Acadiens, les francophones de l’Ouest canadien… Elles s’appliquent également (et peut-être surtout) au Québec, où bat le cœur nord-américain de la langue française…

Je tiens à répéter pour que ce soit bien clair. Il ne s’agit ici pas de mes opinions ou de quelconques préjugés, mais bien de réalités démontrables. C’est la vraie vie des gens, mise en chiffres, sans lunettes roses ou ferres fumés. Alors, allons-y :

Loi numéro un. Plus la proportion de bilingues augmente chez les francophones, plus il y a érosion de la langue et de l’identité francophones.

Loi numéro deux. Quand les chiffres de la langue d’usage (la langue le plus souvent parlée à la maison) sont inférieurs à ceux de la langue maternelle, il y a assimilation.

Quand, au contraire,  le français langue d’usage surpasse le français langue maternelle, on peut conclure que le français est devenu la langue au foyer pour un certain nombre d’anglophones et d’allophones.

Loi numéro trois. La proportion d’unilingues français (ou anglais)  dans une localité constitue un bon indicateur des possibilités d’y vivre exclusivement dans sa langue.

Regardez chez vous voisins ontariens, Prescott-Russell
Je vous propose un exemple avant de passer à la situation de Vaudreuil-Dorion. Tournons les yeux vers Prescott-Russell. C’est tout près de chez vous. C’est la région la plus francophone de l’Ontario, et elle s’anglicise à vue d’œil depuis un demi-siècle, surtout dans les régions les plus proches d’Ottawa.

Or voici ce qu’on trouve en consultant les recensements :

1.    De 1951 à 2016, la proportion de bilingues est passée de 39% de la population totale à 67,4%. Et la grande majorité de ces bilingues sont de langue maternelle française…

2.    Environ 63% de la population de Prescott-Russell est de langue maternelle française, mais seulement 57% parlent le français le plus souvent à la maison. Pour les anglos c’est le contraire : Langue maternelle 31%. Langue d’usage à la maison ? 39%. La minorité anglaise qui assimile la majorité française…

3.    En 1951, près de la moitié de la population de Prescott-Russell était unilingue française. En 2016, c’est à peine 11%... En 1951, il y avait 14% d’unilingues anglophones. Cette proportion a dépassé le seuil des 20% en 2016…

Ainsi, même dans une région à forte majorité francophone, chaque génération de bilingues lègue aux suivantes une proportion croissante d’unilingues anglais – un nombre modeste dans Prescott-Russell, énorme ailleurs en Ontario. Les Peter Dubois, enfants de de Pierre Dubois…

La situation à Vaudreuil-Dorion
 



Vous pensez être à l’abri de ces transferts linguistiques au pays de la Loi 101 ? Détrompez-vous. L’effet est certes plus lent à Vaudreuil-Dorion, mais il reste le même à long terme… Ici comme chez vos voisins de l’Est ontarien, la minorité anglaise se renforce aux dépens de la majorité française…

Et si la tendance se maintient, vous ne serez plus majoritaires très longtemps. J’ai comparé les recensements de 2006, 2011 et 2016 et découvert ce qui suit :

1. Langues officielles
Parlons d’abord des langues officielles. La proportion de gens qui ne connaissent que le français a chuté de 31,5% en 2006 à 23,6% en 2016.

Pendant ces dix années, la part des gens qui ne connaissent que l’anglais comme langue officielle grimpait ici de 6,3% à 10,1%.

Et la proportion de bilingues dans Vaudreuil-Dorion ? Sans surprise, elle est en hausse appréciable:  61,8% en 2006, 63% en 2011, 65,4% en 2016…

2. Langue maternelle, langue d'usage



Maintenant langue maternelle versus langue d’usage. Selon le recensement de 2016, 21 665 résidents de Vaudreuil-Dorion disent être de langue maternelle française. Il y a très légère baisse (21 520) pour le français langue d’usage.

On peut ainsi conclure que le français présente peu d’attrait pour les non-francophones et que, pire, des francophones sont déjà ici en voie d’assimilation…

Et les anglophones à Vaudreuil-Dorion ? Pour 8860 personnes de langue maternelle anglaise, on en dénombre 10 120 qui donnent l’anglais comme langue principale à la maison… C’est un gain de près de 15%…

3.    Ça c’est pour 2016. Maintenant regardez l’évolution entre 2006 et 2016.

La proportion de francophones (langue d’usage et langue maternelle) est passée de 73% à 57%.

Comparez à la langue maternelle anglaise (de 16,4% à 21%) et surtout, l’anglais langue d’usage (de 20,9% à 26,9% de la population totale).

Pas besoin de faire de dessins
Le score en 2006 : français 73, anglais 21. En 2016 ? Français 57, anglais 27. Pas besoin de faire de dessins… Ici comme dans Prescott-Russell, la minorité a tendance à assimiler la majorité, lentement mais sûrement.

Si vous vérifiez les chiffres pour l’Île Perrot, où nous sommes présentement, vous retrouverez exactement les mêmes tendances qu’à Vaudreuil-Dorion…

La grande différence entre Prescott-Russell et Vaudreuil-Dorion, c’est la rapidité de l’anglicisation, plus intense dans l’Est ontarien que dans la couronne montréalaise.

Alors quand vous vous arrêterez à un Tim Hortons de Rigaud  et qu’on vous dira «Bonjour-Hi», puis à un Tim Hortons à Hawkesbury, où on vous accueillera avec un «Hi», sans le bonjour, dites-vous bien que les deux ne sont qu’une étape du même phénomène… en Ontario en accéléré, au Québec au ralenti…

Vous me direz que cela relève de la langue de travail. Il y a aussi un chapitre du recensement là-dessus et il sera rendu public très bientôt.


Je vous assure qu’à l’exception de quelques joueurs et de rares scribes médiatiques, à peu près personne ne se donnera la peine d’en prendre connaissance…