mardi 30 août 2022

N’a-t-on rien appris?

N’a-t-on rien appris? L’arbitrage découlant des griefs déposés après la suspension injustifiée (et injustifiable) de Verushka Lieutenant-Duval en septembre 2020 a débuté ce lundi 29 août 2022 et tous les mauvais souvenirs de cette affaire ressurgissent… intégralement!

L’Université d’Ottawa continue de défendre les sottises publiques du recteur Jacques Frémont qui, en plus de cautionner la suspension de Mme Lieutenant-Duval, l’avait traînée dans une boue médiatique qui a laissé des cicatrices permanentes. Quant aux médias, ils ont tous été, sans exception, coupables de complicité et d’autocensure.

Rappelons des faits que les journalistes semblent avoir oubliés. D’abord, la professeure francophone donnait un cours en anglais. Le mot en « n » qu’elle a employé - dans un contexte purement pédagogique - était « nigger » et non « nègre ». L’utilisation de ce mot raciste était parfaitement justifiable dans une discussion universitaire sur la portée dudit mot.

Non seulement Mme Lieutenant-Duval a-t-elle été lynchée sur toutes les plates-formes médiatiques (sa démission a été réclamée par plus de 10 000 étudiants) dans un élan de wokisme débridé soutenu par le recteur, mais le conflit a pris une tournure antifrancophone dont ont été victimes le groupe de profs qui s’étaient portés à la défense de leur collègue.

La liberté universitaire, au cœur du débat, a été soutenue principalement dans les milieux francophones québécois, y compris dans quelques grands quotidiens. Mais les journalistes et les directions des salles de rédaction ont commis une faute qui, faite à répétition, accrédite la censure réclamée par les pourfendeurs de Mme Lieutenant-Duval. Ils ont généralisé l’expression « mot en n » au lieu d’exercer, et ainsi protéger, leur liberté d’informer sans entrave la population.

Dans le cas de la prof de l’Université d’Ottawa, cette censure porte d’abord à confusion. Les articles et reportages publiés mentionnent rarement qu’elle enseignait en anglais. Lecteurs et auditeurs croient que le « mot en n » était nègre, alors que c’était en réalité nigger. Le sens et la portée de l’un et de l’autre sont tellement différents qu’une précision est ici essentielle.

Mais l’effet le plus pernicieux est de faire croire que ces mots ne peuvent être imprimés ou prononcés dans les médias. En les censurant, on accrédite la thèse voulant que ces mots doivent être en tout temps bannis du langage, parce qu’intrinsèquement mauvais et agressants. Cette censure médiatique donne raison à l’Université d’Ottawa et condamne la professeure Lieutenant-Duval.

Je ne sais pas ce que l’arbitre décidera, mais je trouve l’affaire mal partie. Une chose est sûre. Au tribunal des médias, l’emploi systématique de l’expression « mot en n » sonne non seulement le glas de la liberté journalistique, mais aussi celui de la vérité et du gros bon sens…

dimanche 28 août 2022

Michael Rousseau avait raison...

Michael Rousseau, le désormais célèbre PDG d'Air Canada, avait raison. On peut fort bien vivre en anglais à Montréal sans apprendre le français. Une journée. Un mois. Un an. Toute sa vie. Et les donnés récentes du recensement de 2021 en offrent une preuve éclatante. De fait, à voir l'évolution depuis plus de 20 ans, la question qu'il faut poser est la suivante: les francophones pourront-ils encore longtemps vivre en français dans la métropole québécoise?

J'ai surveillé les journaux et les bulletins de nouvelles depuis le 17 août, date à laquelle les données linguistiques du recensement de l'an dernier ont été rendues publiques, et je n'ai pas vu ou entendu d'analyse détaillée décortiquant, pour Montréal et Laval, les différents repères linguistiques utilisés par Statistique Canada: connaissance des langues officielles, première langue officielle parlée (PLOP), langue maternelle et surtout, la langue la plus souvent parlée à la maison (langue d'usage).

Je n'ai pas l'intention de la faire ici non plus, mais j'ai fait l'effort de lire les colonnes de chiffres, de calculer les totaux et les pourcentages, et de comparer les résultats de 2021 à ceux de 2016. Et certaines conclusions s'imposent qui feront plaisir au PDG unilingue anglais d'Air Canada. Dans une ville qui se veut française (du moins c'est ce que prétend la Loi 101), le nombre d'unilingues francophones chute pendant que le nombre d'unilingues anglais connaît une hausse robuste.

Pas besoin d'avoir inventé le bouton à quatre trous pour comprendre ce que de tels chiffres suggèrent. Au chapitre de la connaissance des langues officielles, le nombre de personnes disant ne comprendre que le français est passé de 503 105 en 2016 à 473 490 en 2021 à Montréal, passant de 29,9% à 27,2% (c'était 33% en 2006...). On peut en conclure que le nombre et la proportion de francophones bilingues (français-anglais) augmentent. Mais le contraire n'est pas vrai! 

Si la tendance était vraiment à la connaissance des deux langues dans une ville qui se veut française, le nombre et la proportion d'anglophones et d'allophones devrait suivre une courbe tout au moins aussi accentuée. Mais non! Le nombre de personnes disant ne comprendre que l'anglais comme langue officielle a bondi de 170 490 en 2016 à 207 690 en 2021, passant de 10 à 12% en cinq ans! L'anglais se renforce, le français s'affaiblit. Parole de Michael Rousseau, l'unilinguisme anglais se renforce, l'unilinguisme français s'affaiblit.

Les autres données soutiennent parfaitement cette thèse. Au chapitre de la langue maternelle (la première langue apprise et encore comprise), le nombre de francophones a chuté sous la barre des 50% dans la métropole, de 51,4% en 2016 à 49,4% en 2021. Nous sommes désormais la plus grosse minorité de Montréal... Même courbe pour le français langue d'usage (la plus souvent parlée à la maison): de 57,3% en 2016 à 55,4% en 2021. Et comme si ce n'était pas déjà suffisamment inquiétant, cette anglicisation semble s'accélérer.

Quelques mots sur Laval, qui était auparavant bien plus française que Montréal et qui s'anglicise désormais à un rythme plus rapide que celui de la métropole. La proportion d'habitants ayant une connaissance du français seulement (langues officielles) a chuté de 40% à 31% depuis 2006, et de 4% dans le seul intervalle 2016-2021! Pendant ce temps, le nombre d'unilingues anglais, encore faible pour le moment, poursuit sa croissance. Comme à Montréal, les francophones sont majoritairement (et de plus en plus) bilingues. Au chapitre de la langue la plus souvent parlée à la maison, la proportion de francophones baisse vite (de 65 à 62% depuis 2016) pendant que le nombre et la proportion d'anglophones continue d'augmenter (de 15,4% à 17,1%).

Ces données du recensement ne sont pas que des chiffres. Ils sont l'écho statistique de la rue, des milieux de travail, de l'école, des foyers. Ils annoncent une glissade qui français qui s'accentue et qui deviendra, au rythme où vont les choses, une chute libre d'ici quelques décennies. 

Il n'est pas trop tard. Mais le français est à l'urgence et faute de soins immédiats, il passera bientôt aux soins palliatifs. Tout le monde sait, au fond, ce qu'il faudrait faire pour assurer l'avenir du français. Et Montréal est la clé. Quand aurons-nous le courage collectif d'agir de façon décisive pour que notre contribution unique à la diversité culturelle mondiale ne disparaisse pas sous le rouleau compresseur de l'anglais nord-américain?

Le Québec sera français ou anglais. Il ne sera pas bilingue. Et pour être français, il devra être indépendant. À nous (pendant qu'il existe encore un «nous»), de choisir!


samedi 27 août 2022

Les chemins d'été (3e jour)

Mercredi 6 juillet

Ginette et moi devant la voiture du «maire» de Val-Jalbert

En juin 1971, j'avais visité le village historique Val-Jalbert (près de Chambord, au Lac Saint-Jean) avec un collègue journaliste saguenéen, Pierre Martel, et le souvenir qui m'habitait depuis ce temps était celui d'un village de fantômes, morne, gris, abandonné, sinistre même. Et voilà qu'en ce mercredi 6 juillet 2022, notre petite troupe (Claude, Jacqueline, Ginette et moi) en avait fait sa destination du jour.

En fin de matinée, on fonce de nouveau dans la plaine jeannoise avec Claude au volant. De fait, durant nos 12 jours au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Claude a toujours été le conducteur. Je crois que c'était sa préférence. Du moins je l'espère, parce que nous en avons fait, du kilométrage entre Dolbeau-Mistassini et Tadoussac.. Mais si le pilote doit se concentrer sur la route droit devant, les passagers, eux, sont libres d'observer à loisir le paysage qui défile.

Venant d'Alma et contournant le Lac Saint-Jean par le sud, la première localité qu'on traverse sur la 169 porte le nom plutôt étrange (étrange pour un étranger en tout cas) de Métabetchouan-Lac-à-la-Croix. En mijotant ce nom, je me dis que voir du pays, c'est comme ouvrir une poupée russe. Derrière une appellation on trouve des histoires, qui en contiennent d'autres. Portes ouvertes vers de nouvelles parenthèses...

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(première parenthèse)

Le nom Métabetchouan vient des mots matabi et djiwan, signifiant «le courant (djiwan) se jette dans l'eau (matabi)» en algonquin, montagnais et tête-de-boule, selon le père oblat Joseph Guinard, auteur à 95 ans d'un livre sur les gentilés autochtones du pays et ardent défenseur des langues autochtones qu'il faudrait, disait-il, «écrire et prononcer avec plus de respect, plus correctement» pour «restituer leur vraie beauté». Il aurait sans doute préférer Matabidjiwan...

Dans son livre «Les noms indiens de mon pays», le père Guinard parle du père jésuite De Quen, qui s'était rendu là en 1647, à l'endroit où la rivière Belle-Rivière se déverse dans le lac Saint-Jean. L'auteur raconte que les Autochtones du lieu avaient, pour l'accueillir, planté sur le bord du cours d'eau une «belle et grande croix». Cette histoire doit sûrement être à l'origine du nom Lac-à-la-Croix que l'on ajoute à Métabetchouan. Mais je n'ai pas vérifié...

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Nous n'avons pas eu l'occasion de vraiment visiter Métabetchouan mais j'ai eu l'impression en roulant vers l'ouest que le secteur Lac-à-la-Croix pourrait s'inscrire au livre de records Guinness comme localité abritant le plus grand nombre de roulottes et motorisés, entassés sur quelques kilomètres entre la route 169 et l'immense lac qu'elle effleure.

On a aussi pu apercevoir une ferme laitière saisissante, avec d'impressionnants bâtiments et six silos (jamais vu tant de silos agricoles côte à côte). Sur les murs on annonce «Ferme du clan Gagnon», et une recherche sur Internet démontre que c'est un lieu fréquenté, ouvert au public et prisé des politiciens, y compris des chefs de parti, qui s'y font photographier à l'occasion. 

Après avoir filé à travers les localités de Desbiens et Chambord, La maison du bleuet (on l'a visitée au retour) marque le virage à l'intérieur des terres, vers l'ancien village de Val-Jalbert, tout près. Ce village fantôme, appelé au début Ouiatchouan (pour la rivière et les chutes qu'il avoisine), a été déserté vers 1930 après la fermeture, trois ans plus tôt, de la pulperie locale construite en 1901 par l'entrepreneur Damase Jalbert. Laissées longtemps à l'abandon, plusieurs maisons se sont effondrées au fil des décennies mais une trentaine subsistent, ainsi que des bâtisses (bureau de poste, couvent-école) et le moulin lui-même, à l'ombre de la majestueuse chute Ouiatchouan.

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(seconde parenthèse)

Le nom original de Val-Jalbert, Ouiatchouan, est une déformation de wiia (rond, circulaire) et tchiwan (courant) qui, regroupés pour faire wiiadjiwan, signifient remous ou courant tournant. Source: le livre du vieux père Guinard. Les chutes et la rivière qui ont alimenté le moulin en énergie portent le même nom.

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Une des navettes du site de Val-Jalbert

Entre 1971, année de ma première visite, et aujourd'hui, c'est le jour et la nuit (ou le contraire). La différence entre un film en noir et blanc et un film couleur. Évidemment nous sommes au début de juillet alors que la saison touristique prend son essor. Peut-être est-ce différent en février. Mais en ce mardi ensoleillé, rien de ce que l'on y voit s'apparente à l'abandon. Des navettes offrent des tours guidés à travers les rues du village (qui avait presque 1000 habitants en 1927), l'usine est devenue un centre d'animation historique avec spectacle immersif (excellent) et restaurant, un téléférique amène les plus hardis (pas moi) vers le haut de la chute et des vues à couper le souffle, des acteurs costumés jouent les rôles de l'époque (maire, religieuse, maîtresse de poste, etc.), et on peut revivre l'ambiance du début du 20e siècle dans des maisons restaurées. Rien de cela n'était là au début des années 1970...

Pendant que Claude, Jacqueline et Ginette s'aventuraient en téléférique vers les sentiers des hauteurs, j'ai pu m'installer sur un banc à l'ombre devant l'usine et me tremper un peu dans l'historique du lieu (le réseau wi-fi fonctionnait à l'extérieur). Ce n'est pas que je n'aurais pas voulu les accompagner, mais je m'énerve à la troisième marche d'un escabeau et mon coeur abimé me ralentit dès que j'entreprends une pente en montée. Enfin, rester bien assis et réfléchir n'est pas totalement inutile...

(haut) l'usine et les chutes; (bas) Claude et Jacqueline près des chutes 

Le plus fascinant, pour moi du moins, fut d'ailleurs le narratif historique de ce village de compagnie vraiment pas comme les autres, surtout dans une région forestière relativement isolée. Si vous scrutez le paysage de près, vous remarquerez des bornes-fontaines occasionnelles. À Montréal ou à Québec cela aurait été normal. Mais à Val-Jalbert? Dans ce village, durant la Première Guerre mondiale, les maisons bénéficiaient des conforts urbains modernes (pour 1915) avec l'aqueduc, l'électricité, les égouts, les cabinets d'aisance, etc. C'étaient pour  la plupart des maisons jumelées (comme sur la photo ci-dessous).

En quittant Val-Jalbert, vers la fin de l'après-midi, nous sommes arrêtés à l'incontournable succursale de la Maison du bleuet près de Chambord, à l'angle du chemin de Val-Jalbert et de la route 169. Si vous aimez les bleuets, vous y trouverez des centaines de produits de tous genres ayant la petite baie bleue comme dénominateur commun. Nous avons rapporté une tarte aux bleuets sauvages que nous avons savourée. Le dernier morceau, je l'ai dégusté au petit déjeuner quelques jours plus tard. Si ce n'était pas si loin de Gatineau, j'y retournerais.

Et hop! La 169. Direction Dam-en-Terre!


mercredi 24 août 2022

L'Est ontarien bascule...

Le Québec - pourquoi pas l'ensemble du Canada - devrait porter son regard vers des localités est-ontariennes qui portent des noms comme Hawkesbury, Casselman, Rockland, Embrun, Alfred, Limoges... On y vit une transition historique que confirmera, pour de bon, le prochain recensement - celui de 2026.

Que s'y passe-t-il? La majorité franco-ontarienne traditionnelle sur ce territoire appelé Prescott-Russell, situé entre Ottawa et la frontière québécoise à l'est, fond comme neige au soleil. D'ici le prochain recensement en 2026, les francophones y formeront moins de 50% de la population. Pour la première fois depuis plus d'un siècle, il n'y aura pas de région majoritairement française en Ontario, sauf pour le chapelet isolé de petites villes et villages sur la route 11, dans le Nord ontarien, entre Kapuskasing et Hearst!

Bien sûr le déclin du français est amorcé depuis longtemps dans Prescott-Russell (voir bit.ly/3cfZ6i1), comme partout en Ontario... comme ailleurs au pays... y compris au Québec. Mais les résultats linguistiques récemment dévoilés du recensement de 2021 témoignent d'une accélération catastrophique de l'assimilation des francophones de l'Est ontarien.

Pour comprendre à quel point la situation de la langue française a basculé, il faut savoir qu'au recensement de 1951, près de la moitié (47,2%) de la population de Prescott-Russell était unilingue française. Cela ressemble drôlement aux proportions du Québec d'aujourd'hui. Ça démontre, en tout cas, que cette partie de l'Est ontarien était tellement francophone qu'on pouvait y vivre sans avoir à apprendre l'anglais...

La population des comtés unis a plus que doublé en 70 ans, passant de 43 000 à près de 95 000, mais le nombre de personnes dont la seule langue officielle connue est le français a chuté de 20 400 en 1951 à 9155 en 2021. Si les proportions vous intéressent, on passe de 47,2% à 9,7%. Le nombre d'unilingues anglais était d'un peu plus de 3000 en 1951. Aujourd'hui c'est 23 000 et en forte croissance... Faut faire un dessin?

Les données du recensement de 2021 sur la langue maternelle et la langue d'usage (la langue la  plus souvent parlée à la maison) pointent dans la même direction. Les plus optimistes s'accrocheront aux chiffres de la langue maternelle (la première apprise et encore comprise) mais l'indice le plus fiable de la santé linguistique collective est la langue d'usage. La Commission B-B avait compris ça dans les années 1960. Et là, on est rendu au point de bascule.

La population de Prescott-Russell compte toujours 59,7% de francophones selon le critère de la langue maternelle (en baisse de 4,3% depuis 2016... et de 20,3% depuis 1971). Cependant, en utilisant le repère plus fiable de la langue d'usage, on est passé de 81% en 1971 à 58,4% en 2016, puis à 53,5% en 2021. À ce rythme on sera sous la barre du 50% en 2026.

Le pourquoi est plus complexe. Sans aucun doute l'étalement urbain de la capitale fédérale vers l'est n'aide-t-il pas la francophonie. Les deux principales localités de Prescott-Russell avoisinant les limites de la ville d'Ottawa, Rockland et Embrun, jadis massivement franco-ontariennes, sont méconnaissables. Dans les deux ex-villes, la proportion de la population ayant le français comme langue d'usage a chuté sous le seuil des 50% en 2021 (48,9% à Rockland, 45% à Embrun). Mais d'autres facteurs pourraient être décortiqués si on arrêtait de jouer à l'autruche.


mardi 23 août 2022

Les chemins d'été (2e jour)

mardi 5 juillet

En dépit de mon métier - journaliste - je n'ai pas beaucoup voyagé. Je me sens bien, chez moi dans mon salon, dans ma chambre, dans ma cuisine. Alors ça fait drôle de s'éveiller dans un lit étrange, ailleurs. Les points de repère sont chamboulés. Des murs aux mauvaises places, un virage à droite pour la salle de bain et ma tasse préférée n'y est pas.

Je suis depuis la veille dans une «résidence de tourisme» (c'est ainsi qu'on les nomme) au centre de villégiature Dam-en-Terre, à 6 km du centre-ville d'Alma, là où le lac Saint-Jean se transforme en une «grande décharge» qui devient vite vite la rivière Saguenay, puis en aval le fjord du même nom. De la fenêtre de cuisine, entre deux immenses conifères (des sapins je pense) j'aperçois une des baies de cet immense lac qui porte en français le nom de notre fête nationale du 24 juin.

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(première parenthèse)

Quelques mots sur le plutôt immense complexe Dam-en-Terre. C'est une entreprise à but non lucratif où peuvent se garer jusqu'à 240 roulottes ou motorisés, dotée d'une belle plage, d'un centre administratif, d'une salle polyvalente (on y présente des pièces de théâtre) et de blocs de six résidences de tourisme ayant un peu (beaucoup) l'allure de condos.

Le nom m'intriguait et après vérification, c'est un mélange d'anglais et de français. Il y a plusieurs années, des travailleurs avaient construit une digue pour retenir l'eau de la Grande décharge. En langage populaire, on appelait la digue un «dam», un emprunt direct de l'anglais. Cette digue de terre a donné naissance à la baie qu'on a baptisé Dam-en-Terre...

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(deuxième parenthèse)

Tant qu'à s'interroger sur l'origine des appellations, je me suis souvent demandé pourquoi on a appelé la plus grande ville du lac «Alma». Je savais qu'il s'agissait d'un prénom (il y avait une matante Alma dans la famille de Ginette), que j'appelais mes anciennes écoles «alma mater» et qu'il y avait sûrement une Sainte Alma quelque part dans le calendrier chrétien. Et il y en a effectivement une.

Mais tout cela n'a rien à voir avec la ville jeannoise que je visite aujourd'hui. Le lien, croyez-le ou non, c'est l'Ukraine. Fondée au milieu du 19e siècle, la localité a été ainsi nommée pour rappeler la bataille de l'Alma (un fleuve) en Crimée (Ukraine) où avait eu lieu en 1853 un affrontement majeur entre forces britanniques et russes. Merveilleux!

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(troisième et dernière?)

Jusqu'à ce qu'un prêtre catholique, Jean Dequen (il y a des rues Dequen un peu partout), le rebaptise lac Saint-Jean, les Autochtones appelaient (et appellent toujours) ce lac Pekuakami, ce qui signifie lac peu profond.

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Assez de parenthèses! Retour à ce matin du mardi, 5 juillet (jour de notre 47e anniversaire de mariage) où nous nous éveillons comme touristes dans notre propre pays, au centre de villégiature Dam-en-Terre, en bordure d'Alma, une agréable petite ville de 30 000 habitants, la plus grosse de la région du Lac Saint-Jean et la patrie de Mario Tremblay, une ville aussi où après une douzaine de jours je peine toujours à m'orienter, y perdant à chaque visite, 
pour une raison quelconque, tout sens du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest...

La veille, nous avions décidé d'aller souper au centre-ville et nous avons dû nous fier à l'expertise de Georgette (le GPS de la voiture) qui naviguait bien mieux que nous dans ces rues inconnues dont les noms nous sont devenus par la suite familiers et qui nous ont menés au stationnement de l'Hôtel Universel, où se profilait un restaurant Pacini. Avec des stationnements qui encerclent l'édifice et aucune indication visible de l'entrée du restaurant, nous avons fait tout le tour de la bâtisse en marchant pour enfin découvrir qu'il fallait accéder au resto par la porte principale de l'hôtel... Heureusement, le repas était délicieux et le personnel accueillant même si nous arrivions à moins d'une heure de la fermeture. Un autre attrait du lieu: le grondement et la vue saisissante des rapides de la Grande décharge entre le lac et la rivière Saguenay.

Forts de l'expérience de la soirée précédente et ayant discuté en matinée de notre stratégie de visite du Lac Saint-Jean et du Saguenay, nous ferons après le lunch ce que font habituellement les «touristes»: partir à la recherche du grand point d'interrogation (?) qui coiffe les centres d'information touristique, et s'y documenter le plus abondamment possible. Pas de problème, Georgette connaît bien la place et vers les 14 heures, nous voilà devant la maison de Tourisme Alma Lac Saint-Jean sur l'avenue du Pont Nord, mine de renseignements située à vue de ce qui deviendra le point de départ officiel de nos pérégrinations: la Maison des bâtisseurs, jadis la mairie d'une ville (Isle-Maligne) aujourd'hui fusionnée à Alma. L'endroit appartient depuis 2003 à la Société d'histoire du Lac Saint-Jean, qui y «met en valeur le patrimoine industriel, culturel, bâti, immatériel et naturel du Lac-Saint-Jean».


On a baptisé «Odyssée des bâtisseurs» l'expérience muséale offerte aux visiteurs. Le choix du mot odyssée, signifiant long voyage mouvementé, parsemé d'aventures (comme celui d'Ulysse), peut paraître excessif à certains mais, comme le souligne avec une pointe de fierté Jacqueline, née à Jonquière, nous sommes ici «au pays de la démesure». La collection permanente du musée, intitulée Au delà de l'eau et portant sur l'histoire du développement du réseau des installations hydroélectriques de la région, se déploie d'ailleurs dans une salle de 160 mètres carrés où le plancher est une gigantesque carte du bassin hydrographique du Lac Saint-Jean et de la rivière Saguenay.

Pour les amateurs de technologies, on a, entre autres, réservé un mur à toute une série d'appareils électriques collectés localement et illustrant la période 1920-1970. Des expositions temporaires s'ajoutent tous les ans, dont celle appelée Qu'est-ce que le bleuet? On y apprendra tout sur cette petite baie bleue qu'on associe naturellement à la région du lac Saint-Jean et qui fait depuis belle lurette partie de l'identité collective. Une passerelle au-dessus de l'avenue du Pont Nord permet d'accéder au volet extérieur du musée, le Parcours des bâtisseurs.

Jacqueline, la seule authentique parmi nous


L'Odyssée des bâtisseurs constitue un témoignage éloquent de la puissance de l'identité et de la fierté régionales. Je ne sais pas si de telles installations existent ailleurs au Québec, mais j'ai la certitude qu'on n'en trouve pas d'équivalent chez nous, en Outaouais où la démesure est rarement au menu. Nos historiens locaux mènent depuis toujours un combat inégal contre des autorités trop souvent prêtes à démolir les joyaux du passé qui pourraient servir à ériger et garnir un musée en hommage aux «bâtisseurs» du coin, largement oubliés. Envieux de ce que je voyais à Alma, je me suis demandé s'il existait véritablement une identité outaouaise. Probablement pas...



L'heure du souper approche et depuis notre arrivée, nous n'avons toujours pas vu cette mer intérieure qu'on appelle Lac Saint-Jean. On nous avait recommandé, la veille, de goûter aux plats de l'Auberge des Îles, à Saint-Gédéon-de-Grandmont, municipalité voisine d'Alma, où notre expérience culinaire serait rehaussée d'une excellente vue du lac.

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(excusez... quatrième parenthèse)

Saint-Gédéon-de-Grandmont, un autre des 500 et quelques noms religieux de municipalité au Québec... Mais comme St-Sévère en Mauricie, c'est un leurre. Il existe peut-être un ou plusieurs Saint Gédéon, mais ils ne sont pas honorés ici. De fait, le Gédéon dont il est question n'était pas un saint, mais un Procureur général du Québec (Gédéon Ouimet) venu promettre des secours aux colons en 1869 et ayant demandé en retour de baptiser la paroisse Saint-Gédéon, ce que l'on fit. Quant à Grandmont, il n'a rien à voir avec Gédéon Ouimet. C'était un contremaître de la compagnie Price sur un chantier aux abords... Gédéon Ouimet et Joseph Grandmont ont ainsi légué leur nom à cette petite ville du lac...
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(cinquième parenthèse)



S'il existe des faux noms de saints, il y a désormais de plus en plus de fausses églises. Nous étions, plut tôt en après-midi, passés devant ce qui nous semblait être une église, ornée cependant du nom Saint-Crème. Un lieu de culte devenu bar laitier! Le comptoir est situé à l'intérieur et la clientèle a le choix de s'assoir sur un banc d'église ou de savourer les traites glacées dehors. Une petite touche bien «religieuse»: on ajoute aux sundae, blizzards, cornets et autres une hostie (non consacrée)...
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Et voilà déjà le début de notre seconde soirée en pays bleuet, le moment de jeter enfin un coup d'oeil à ce lac si grand qu'on voit à peine l'autre rive... Un premier départ de Dam-en-Terre à travers la plaine agricole qui caractérise le bassin du Lac Saint-Jean. Partout autour ce sont les collines et montagnes de la forêt boréale mais dans la «cuvette» (c'est ainsi que certains scientifiques appellent la région du lac) c'est vraiment plat. Champs cultivés ponctués d'arbres, de bâtiments de ferme, parfois d'éoliennes. Et l'éclairage du soleil déclinant en rehausse l'attrait.

Arrivée à la terrasse du resto Le Rang 9 à l'Auberge des Îles de Saint-Gédéon, où le menu et le coup d'oeil valent bien le détour. Devant nous s'étale une plage qui semble fort fréquentée et une grappe de petites îles derrière lesquelles se profile le lac Saint-Jean presque à perte de vue. Une fin parfaite à notre seconde journée de découvertes jeannoises... 


Retour par la 169 et 170, deux routes qu'on apprendra à connaître au cours des prochains jours...




 

vendredi 19 août 2022

Gatineau et le recensement 2021. Où sont les médias?

J'écris ce billet deux journées complètes après la publication des données linguistiques du recensement fédéral de 2021. Pour ceux et celles qui ne le sauraient pas, je vis à Gatineau. Quatrième ville du Québec, la métropole de l'Outaouais s'anglicise à vue d'oeil et le déclin rapide du français est présenté dans les colonnes de chiffres du plus récent recensement avec une précision chirurgicale.

Le tableau ci-dessous (que vous ne trouverez pas ailleurs parce que personne, même pas les médias, ne se donne la peine de faire les calculs qui s'imposent) brosse un tableau des proportions, mais parfois les chiffres à l'état brut sont plus assommants. J'y reviendrai. Ce que je tiens à dire dès le début c'est qu'aucun suivi en profondeur sur la situation linguistique de Gatineau n'a paru dans nos grands médias.

On n'a proposé aucun portrait détaillé des données, aucune analyse, et aucune réaction des autorités municipales. Ni la maire France Bélisle, ni les membres du conseil municipal, en particulier ceux des quartiers où le français est ou deviendra le plus en péril. On va toujours au plus facile: interroger Jean-Paul Perreault, président d'Impératif français, toujours accessible et bien renseigné. Cette fois, j'ai lu une réaction du député de Chapleau, Mathieu Lévesque. Et? Rien!

Les salles de rédaction ont beau être dégarnies, certains dossiers s'imposent. Celui-ci, notamment. Le jour où la dégringolade du français ne s'arrêtera plus, les médias de langue français vont perdre leur raison d'être et fermeront leurs portes. Les directions des salles des nouvelles en sont-elles conscientes? Ont-elles au moins fait l'effort d'ouvrir les pages du recensement pour l'Outaouais, et de les lire? Ne pensent-elles pas que la survie de la langue et de la culture française à Gatineau constitue un sujet digne d'y affecter quelque ressource, au moins à tous les cinq ans lors de la divulgation des données du recensement?

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Quelque mots d'explication (que les médias devraient utiliser à l'occasion) sur les termes employés dans le tableau ci-dessus:

Langues officielles - La connaissance des langues officielles désigne la capacité d'une personne de soutenir une conversation en français seulement, en anglais seulement, dans les deux langues, ou dans ni l'une ni l'autre. Dans le cas d'un enfant qui n'a pas encore appris à parler, cela comprend les langues que l'enfant apprend à parler à la maison.

Langue maternelle - la première langue apprise à la maison dans l'enfance et encore comprise par la personne au moment où les données sont recueillies.

Langue parlée le plus souvent à la maison (aussi appelée langue d'usage) - la langue que la personne parle le plus souvent à la maison au moment de la collecte des données. 

(Source: Statistique Canada

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Les proportions présentées dans le tableau comparatif des quatre plus récents recensements sont suffisamment claires pour que tous, toutes en saisissent immédiatement la portée. Mais quelques chiffres à l'état brut permettent d'accentuer l'effet.

En 2006, au chapitre des langues officielles, sur une population totale de 240 000 environ, 74 690 Gatinois ne connaissaient que le français et 12 910 l'anglais seulement. Quinze années plus tard, sur une population totale de 287 510, à peine 74 420 habitants de Gatineau sont «unilingues» français, alors que le nombre d'«unilingues» anglais est passé à 24 200! Le nombre d'anglophones qui ne connaissent pas le français a doublé en 15 ans!

Quant au nombre de bilingues français-anglais, il est passé de 151 160 en 2006 à 186 955 en 2021. Cet accroissement du nombre de bilingues ne provient pas de la minorité anglaise, qui reste en forte proportion unilingue, mais surtout de la population de langue française, qui se bilinguise massivement, en route vers l'assimilation éventuelle.

La comparaison des données sur la langue maternelle et de la langue d'usage est l'outil traditionnel de mesure du pouvoir d'assimilation d'une langue, de son pouvoir d'attraction. Si le nombre de locuteurs du français à la maison est supérieur au nombre de francophones qui ont appris le français à l'enfance (langue maternelle), on déduira que le français attire une partie de la population anglophone ou de langues tierces. S'il est inférieur, on déduira que des francophones s'assimilent à une autre langue, principalement l'anglais.

Je me contentera ici des données de 2021, mais les résultats sont comparables (en pire) à ceux des autres recensements. Il y a à Gatineau 210 753 personnes de langue maternelle française et 214 244 qui parlent le plus souvent français à la maison. Donc un très léger pouvoir d'attraction du français. Par contre, on compte 39 293 personnes de langue maternelle anglaise et 49 871 personnes parlant le plus souvent l'anglais à la maison! Un gain de 1,6% pour le français, mais un bond de de 22,2% pour l'anglais! On sait où cela mènera.

Je pourrais continuer longtemps, mais je crois qu'il y a ici matière à réflexion, matière à enquête et surtout matière à interroger les autorités municipales sur l'identité linguistique et culturelle de leur ville. Il est important de savoir si Gatineau sera la portée d'entrée d'un Québec français ou la «cour arrière» d'une capitale de plus en plus anglaise sur la rive ontarienne de l'Outaouais. 


mercredi 17 août 2022

Jusqu'où faudra-t-il dégringoler?



«Malgré les répercussions de la pandémie de COVID-19 sur les arrivées au pays, l'immigration a continué de contribuer à l'accroissement de la diversité linguistique du Canada. Le français et l'anglais demeurent toutefois — et de loin — les langues les plus parlées au Canada; plus de 9 Canadiens et Canadiennes sur 10 parlent l'une des deux langues officielles à la maison au moins régulièrement.»

- communiqué de Statistique Canada, 17 août 2022

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Voilà comment l'agence fédérale Statistique Canada présente la situation au pays dans son premier communiqué sur les données linguistiques du recensement de 2021, alors que ces données dépeignent une chute de la langue française sous des seuils historiques, tant au Québec que dans les provinces à majorité anglophone du Canada.

Si les statisticiens fédéraux pouvaient parler librement sans avoir à «vendre» une orientation politique, ils (elles) sonneraient l'alarme, appelant à l'action immédiate s'il existe toujours, quelque part, une volonté politique d'assurer la protection et la pérennité de la langue française au Québec et au Canada.

Mais de toute évidence, ils sont dans l'obligation de maquiller un déclin du français qui devient aux yeux de tous catastrophique. Les colonnes de chiffres issues des réponses de millions de Québécois et Canadiens peignent effet un sombre tableau qui correspond, malheureusement, à la réalité vécue un peu partout au pays.

Si encore nos médias consacraient des ressources à fouiller les pages du recensement pour décortiquer les données et faire la part des choses, le public serait mieux sensibilisé. Mais peu de journalistes (y en a-t-il un seul?) se donnent la peine, avec la bénédiction de leur direction, de sortir les calculatrices et donner vie aux statistiques.

Peut-être agissent-ils ainsi parce que leurs lecteurs et auditeurs demeurent trop souvent indifférents face aux chiffres des recensements quinquennaux. Après quelques manchettes le jour de leur diffusion et le lendemain, le déclin du français comme langue d'usage et comme langue maternelle n'intéresse plus grand monde...

Et pourtant, derrière chacun de ces chiffres se dissimulent des êtres humains, des familles, des milieux de travail, des comportements, et bien plus. Quand la population de langue maternelle française au Québec a glissé sous la barre des 80% en 2016 il y a bien eu quelques hauts cris, puis rien de plus que des bruits de criquet... Mais voilà qu'au recensement de 2021, on se dirige allègrement vers les 75%... Jusqu'où faudra-il dégringoler pour que quelqu'un, quelque part, prenne les décisions qui s'imposent?

Au Canada tout entier, la proportion des gens qui parlent surtout le français à la maison vient de chuter sous le seuil des 20%. Un moment historique, annonciateur d'un avenir catastrophique pour la langue et la culture françaises en Amérique du Nord. Un moment historique qui se dissout dans l'indifférence générale...

Dans ma propre ville, Gatineau, tout le monde constate depuis des années l'arrivée massive d'Ontariens unilingues anglais. Et nos dirigeants ne font rien. S'en réjouissent. Et voilà que le recensement de 2021 confirme. Depuis 2016, le nombre de Gatinois ne parlant que français a diminuée 3 000 alors que le nombre d'unilingues anglais a bondi d'environ 5000! 

En face, à Ottawa, sur l'autre rive de l'Outaouais, la situation des Franco-Ontariens est dramatique. La proportion des habitants ayant le français comme langue d'usage est tombée sous les 10% pour la première fois de l'histoire de la ville. Et à Cornwall, où la population francophone frisait jadis les 50%, elle disparaît à vitesse grand V (21% selon la langue maternelle, 9% selon la langue d'usage).

Je continue de faire les calculs et comparaisons, au Québec et dans les provinces à majorité anglaises, avec la certitude de voir, presque partout, un recul du français. Qu'attend-on pour agir? 

lundi 15 août 2022

Les 100 meilleures? Minute...


Le 25 juin, dans le sillage de la St-Jean, le Journal de Montréal publiait une liste des «100 meilleures chansons de l'histoire du Québec» tel qu'établi par un jury de 16 personnes (voir bit.ly/3QpntbZ).

Évidemment, le consensus des uns ne correspond pas nécessairement aux préférences des autres. Les choix de chacun, chacune, se défendent. 

Cependant, au-delà du fait qu'au moins deux chansons primées n'étaient pas des compositions québécoises (L'aigle noir de Barbara, et Pour que tu m'aimes encore, de Jean-Jacques Goldman), et avouant ne pas être amateur des offrandes de Ginette Reno, Michel, Louvain, Mitsou, Jean Leloup et quelques autres),  je dois avouer que certaines sélections - et surtout certaines absences - m'ont surpris.

Si les juges avaient tenté de lister les chansons les plus populaires, les plus vendues, les plus primées, les plus mentionnées dans les médias, ou une combinaison de critères, j'aurais pu comprendre. Mais on les a présentées comme les «meilleures» chansons de l'histoire (dans le titre) ou les plus «belles» (dans le texte)!

Alors quand j'ai vu 1990, Ordinaire, Le répondeur et la Complainte du phoque en Alaska occuper quatre des dix premières positions, je me suis dit que mon opinion - peut-être partagée par d'autres, sait-on jamais - valait bien celle des juges. Alors voici, pour ma propre satisfaction et rien de plus, l'expression de mon désaccord...

Je propose ici dix chansons qui, à mon humble avis, avaient droit de cité dans les 100 «meilleures» ou «plus belles» chansons québécoises. J'aurais même inclus quelques-unes d'entre elles dans les 10 premières places du classement. J'espère que d'autres puiseront dans leur mémoire pour rappeler quelques chansons laissées de côté...

1. Le plus beau voyage, de Claude Gauthier (bit.ly/3Oyu6YC)

Un des «hymnes nationaux» du Québec, chanson d'espoir par excellence des années 1970, aujourd'hui le rappel d'un rendez-vous raté mais toujours vivant avec l'histoire. Selon moi, aucune des dix premières chansons du palmarès du Journal de Montréal ne la dépasse.

2. Les gens de mon pays, de Gilles Vigneault (bit.ly/3tNsy4J)

L'émergence de la nation québécois des années 1960 en chanson, la fin d'un long hiver... «Je vous entend passer comme glace en débâcle, je vous entends demain, parler de liberté.» La musique émerveille autant que les paroles. Écrite en 1965, elle a marqué son époque.

3. Les chemins d'été, de Steve Fiset (composition de Luc Plamondon et André Gagnon) (bit.ly/3OHyC71)

À ceux qui ne voient dans cette chanson qu'un tube superficiel parmi tant d'autres, je rappelle qu'il s'agit d'une composition de Luc Plamondon sur musique d'André Gagnon, et qu'elle capte en quelques minutes l'esprit de la fin des années 1960, oscillant entre les bolides filant à 100 milles à l'heure et les fleurs des hippies à San Francisco. Facilement dans les 30 meilleures.

4. Les chats sauvages, de Marjo (composition Marjo et Jean Millaire) (bit.ly/3ucvGXL)

Je me souviens que dans les années 1980, un chroniqueur du Droit,, revenu à la salle de rédaction, m'a avoué être tombé en amour avec Marjo en entendant Les chats sauvages. Certaines offrandes de nos artistes ont cet effet. C'est un des grands classiques, sinon le meilleur, des années 1980, au Québec.

5. L'homme de ma vie, de Diane Dufresne (composition François Cousineau et Luc Plamondon) (bit.ly/3Oyc3l4)

Cette chanson nous a fait connaître Diane Dufresne au milieu des années 1970. Immensément populaire, tout le monde connaissait les paroles et la fredonnait. «Qu'est-ce que tu fais dans la vie? J'fais mon possible.» En effet... Tous s'y sont reconnus...

6. Mon pays, de Claude Léveillé (bit.ly/2yzaSj2)

Écrite deux ans avant Gens de mon pays par Claude Léveillé, mais on dirait presque à une époque ancienne. Accents sur l'immensité du territoire, sur son rude climat, sur l'endurance et le silence de ses habitants. Beaucoup d'émotion en musique.

7. Pourquoi chanter? de Louise Forestier (composition de Luc Granger et Jacques Perron) (bit.ly/3JXj4dV)

Cette chanson phare a marqué les années 1970, comme l'album qui l'abrite. Un cri d'alarme, d'anxiété face aux terreurs (menace de guerres, de pollution, d'échec collectif). «Je veux chanter pour ce temps qui nous reste.» Louise Forrestier à son meilleur.

8. L'amour s'en va, des Sultans (composition de Bruce Huard et Denis Forcier) (bit.ly/3QZEdXM)

Un des rares grands succès bien québécois des années 1960 qui s'inscrit dans la vieille tradition du rock nord-américain. Chanson simple, sur le temps et les amours qui passent, sur le changement et la tristesse. Mais ce n'est pas une traduction d'un grand succès américain. Des paroles qui coulent sur fond musical impeccable.

9. Sur mon épaule, des Cowboys fringants (composition de Jean-François Pauzé) (bit.ly/3R3puvd)

Un peu comme Toune d'automne en 2002, la chanson Sur mon épaule (2019) fait l'unanimité au sein du public. Un hymne émouvant à la puissance de l'amour que tout le monde chante plus fort que les Cowboys à leurs spectacles. La musique décuple la force des paroles. «Ensemble on n'a peur de rien.» Pas dans les 100 meilleures? Je ne comprends pas.

10. Ma blonde est en chômage (ou La blonde d'un chômeur), de Marie Savard (composition de Marie Savard et Claude Roy) (bit.ly/2ySXk1U à 8 minutes 40 secondes de l'enregistrement)

Cette chanson peu connue de Marie Savard fait partie du disque Québékiss sorti en 1971 dans le sillage de la crise d'octobre. La mise en paroles et musique «d'une blessure partagée, d'un viol collectif». L'entendre une fois, c'est vouloir l'écouter de nouveau, et de nouveau. Elle a peu été jouée à la radio, le disque ayant été censuré. 

...et quelques-unes pour la chance...

11. Lieu d'espoir, de Jim Corcoran et Bertrad Gosselin (composition de Bertrand Gosselin).

12. Bozo-les-culottes, de Raymond Lévesque

13. Les ailes d'un ange, de Robert Charlebois

14. Câline de blues, d'Offenbach

15. Toune d'automne, des Cowboys fringants

J'aurais ajouté, très haut dans la liste, Le temps de m'y faire (bit.ly/3PELsCZ) de Nanette Workman, mais la chanson a été composée et endisquée en France. Même principe que pour L'aigle noir et Pour que tu m'aimes encore... Sauf que je préfère l'offrande de Nanette...


Voilà même si j'en ai sûrement oubliées!


vendredi 12 août 2022

Les chemins d'été (1er jour)

Les chemins d'été... Quand, en 1970, Steve Fiset avait propulsé au sommet des palmarès québécois ce super tube signé Luc Plamondon et André Gagnon, je n'avais que 24 ans. Jeune scribe issu des contestations étudiantes et identitaires des années 1960, je rêvais parfois de prendre le volant d'une Thunderbird 1955, ou d'une Corvette 1962, pour aller à la découverte du monde...

Ayant à peine entamé avec enthousiasme une turbulente carrière en journalisme - et en syndicalisme - je savais que ces rêves resteraient... des rêves. Je ne pouvais même pas me payer une voiture. Mais à chaque écoute envoûtante des Chemins d'été, je continuais de voir ces rubans d'asphalte sans fin sur lesquels je n'aurais jamais la chance de rouler...

«Dans ma Camaro je t'emmènerai sur tous les chemins d'été
«Dans ma Camaro je t'emmènerai à San Francisco
«Dans la nuit noire à cent milles à l'heure je t'en ferai voir de toutes les couleurs
«Et au matin sur notre chemin il pleuvra des fleurs» (bit.ly/3OHyC71)

Beaucoup, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis le début des années 70. Plusieurs de ces ponts se sont même écroulés... J'ai 76 ans depuis quelques jours et je n'ai plus l'âge de filer en bolide vers San Francisco ou de mettre des fleurs dans mes cheveux devenus calvitie. Et pourtant, l'attrait des «chemins d'été» demeure aussi intense... urgent même si je mijote le temps limité qui me reste...

Alors quand l'occasion s'est présentée à mon épouse et à moi d'aller - en excellente compagnie par surcroit - explorer le Saguenay-Lac-St-Jean, coin de pays que nous connaissions peu ou pas, nos valises ont été vite bouclées, les batteries de l'appareil photo rechargées et le réservoir de notre vieille Mazda 6 rempli à ras bord d'or noir à 2,11 dollars le litre...

Et ce matin attendu du 4 juillet 2022, notre petite expédition de quatre personnes (Claude Tremblay, Jacqueline Lavoie, mon épouse Ginette Lemery et moi) en deux véhicules s'est mise en route. S'échapper d'abord de l'Outaouais, ce qui mène trop souvent à la 50, demi-autoroute de la honte qu'on ne cesse de construire depuis plus d'un demi-siècle. Qui a déjà négocié cet épuisant slalom en montagnes russes n'a pas besoin qu'on en raconte l'ennui et les pièges. Suffit de dire qu'après en avoir contourné l'ultime affront visuel, le sinistre complexe aéroportuaire fantôme de Mirabel, on débouche enfin sur l'autoroute des Laurentides où le Québec roule à toute vitesse, sans compromis...

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(parenthèse... il y en aura plusieurs) La dernière fois que j'ai voyagé en caravane remonte à 1987 - en juillet également - quand Ginette et moi, mon frère et son épouse et nos six enfants avions traversé en voiture le Québec et les Maritimes (sauf Terre-Neuve). Pour communiquer entre les deux voitures, il fallait klaxonner ou agiter la main... Et on avait toujours nos cartes routières à la main...

Aujourd'hui avec nos téléphones cellulaires on communique audio-vidéo d'une auto à l'autre en tout temps, sans oublier l'apport le plus souvent opportun de «Georgette», c'est ainsi que j'appelle la voix féminine du «GPS» qui, de son orbite géostationnaire dans l'espace, nous guide d'un ton monocorde... «Faites demi-tour dès que possible»...

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Jour 1

L'étoffe du pays

Le premier de nos 12 jours sur les chemins de cet été 2022 commence par un détour au village de St-Sévère, en Mauricie, où «l'étoffe du pays» effectue une remontée remarquée à Rien ne se perd, tout se crée (www.rienneseperd.com/). Nous sommes loin ici des capots, tuques et ceintures fléchées des Patriotes de 1837, mais les vêtements conçus et usinés au Québec demeurent aujourd'hui, comme à l'époque, à la fois une affirmation des talents d'ici et un moyen de protestation contre les abus économiques et environnementaux du grand capital étranger.

Extrait de L'étoffe de la liberté, par Francis Bach, 2002

Ginette avait déjà vu des produits de St-Sévère à la boutique Le Local de Gatineau, où comme son nom le suggère, l'achat local est privilégié. Des achats en ligne avaient suivi. Cette fois, l'occasion était belle d'aller voir de nos propres yeux l'entreprise qui semble être devenue le moteur économique de ce village mauricien de 300 quelque habitants.

Alors vivement, sortie de l'autoroute 40 à Yamachiche, jolie petite municipalité dont les origines remontent au lendemain de la grande paix de Montréal (1702), située sur le chemin du Roy, ayant accueilli dans les années 1760 près de 200 Acadiens déportés. Un de ses ressortissants, Antoine Gérin-Lajoie, y a composé en 1842 la chanson Un Canadien errant, à la mémoire de Patriotes de 1837, déportés eux aussi.

Quittant Yamachiche en direction nord, une affiche annonce un pont fermé dans 6 km... Pas rassurant, étant donné que St-Sévère se trouve à 8 km mais les voitures semblent contourner la barrière allègrement. De fait, nous n'avons jamais vu ce pont fermé. Le village d'un peu plus de 300 habitants, qui se résume essentiellement à une proprette rue principale dominée par le traditionnel clocher, faisait jadis partie de Yamachiche mais s'en est détaché au milieu du 19e siècle.

Pourquoi l'avoir appelé St-Sévère? Cela me chicote toujours de connaître l'origine des noms, parfois exotique. Il existe un Saint Sévère, ancien patriarche d'Antioche né en Turquie au 5e siècle. Grand théologien de son époque, ses écrits ont été interdits après sa mort et quiconque était trouvé en leur possession pouvait avoir sa main droite coupée. Un pensez-y bien! Mais le St-Sévère de la Mauricie n'honore par la mémoire de l'ancien patriarche du Moyen-Orient.

C'est bien plus simple que cela. Le curé de la paroisse depuis 1825 s'appelait Sévère Joseph Nicolas Dumoulin et c'est en son honneur que la paroisse (et le village) a pris le nom St-Sévère en 1855. Le problème, évidemment, c'est que ce Sévère de St-Sévère n'est pas un saint. Du moins, pas officiellement... En passant, pour ceux et celles que cela pourrait intéresser, les gens de cette localité sont des Sévérois.

Et nous voilà, un peu avant l'heure du lunch, ce 4 juillet 2022, devant le nouvel et imposant atelier-boutique Rien ne se perd, tout se crée, au 91 de la rue Principale aussi appelée Rang-de Saint-François-de-Pique-Dur! Construit en 2017, l'édifice abrite l'entreprise fondée en 2003 par Évelyne Gélinas et Marie-Claude Trempe. Ayant appris le tissage sur des métiers traditionnels, elles ont développé leur propre marque de vêtements mode pour femmes.



Outre ses propres collections de prêt-à-porter Rien ne se perd tout se crée propose aujourd'hui plus de 7000 produits fabriqués par environ 130 artisans québécois. À la maison-mère de St-Sévère s'ajoutent plus de 80 points de vente au Québec (nous en avons visité un à l'Anse Saint-Jean, au Saguenay), en Ontario, au Nouveau-Brunswick et même en Colombie-Britannique! Ginette et Jacqueline s'en sont donné à coeur joie. Nous n'y sommes pas arrêtés en vain!

Alors que nous envisagions de dénicher un resto à Yamachiche ou le long de la 40, on nous a recommandé un petit virage au Domaine Gélinas, un vignoble situé tout près qui sert des repas à son Bistro Midi. Je ne pourrais commenter sur la qualité des vins produits, mais le Bistro valait bien le détour. Menu agréable sur terrasse extérieure par beau temps. Que peut-on vouloir de plus?

J'étais un peu surpris de trouver un vignoble au coeur des terres agricoles mauriciennes, mais à bien y penser il m'a semblé me souvenir de productions vinicoles locales dans plusieurs régions y compris la mienne, l'Outaouais. On produit même des vins dans la région de Rimouski (Carpinteri)... En comptant l'innombrable suite de vignobles en Estrie, je me suis demandé combien de vignerons mettent leurs étiquettes sur des bouteilles de vin québécoises... Réponse de Wikipédia: 238!



Retour à l'autoroute 40 direction Québec. Longue et plate mais rapide. J'aime bien mieux le chemin du Roy. Arrivée en milieu d'après-midi aux embouteillages de la capitale nationale, puis le virage nord sur la 73 vers le Saguenay-Lac-St-Jean. Une première pour Ginette, une seconde pour moi (mais ça remonte à 1971...) et une nième pour Jacqueline (originaire de Jonquière) et Claude, vieux habitués de ce trajet routier.

Pour qui n'est jamais passé en voiture de Québec, où il fait 22 degrés sous le soleil, au Lac Saint-Jean, où il fait également 22 degrés sous le soleil, l'expérience de la traversée du Parc des Laurentides peut réserver des surprises. Tout à coup les nuages sombres s'amoncellent, suivis d'une forte pluie glaciale qui fait chuter le mercure à 11 degrés... Arrêt heureux et espéré à L'étape où il ne pleut plus mais où, à 13 degrés, on aurait souhaité des manches longues... Par la suite, comme notre destination est Alma (condo locatif au complexe Dam-en-Terre), on saute sur la 169 vers le nord-ouest à travers des paysages encore montagneux, dominés par des épinettes noires et des sapins, avec l'occasionnel bouleau à papier. Entre les feuillus de Québec et du Lac, nous sommes ici en pleine forêt coniférienne boréale.



Finalement, c'est la descente vers le secteur du Lac Saint-Jean et sa principale ville, Alma, dont la population dépasse le seuil des 30 000. En quittant la forêt une première maison apparaît, puis d'autres, et tout à coup c'est la plaine à perte de vue. De beaux champs agricoles, des érables, tilleuls, bouleaux et autres feuillus remplacent les sombres pessières et sapinières du parc des Laurentides. Après un premier village frôlé, Hébertville, on fonce sur le centre de villégiature Dam-en-Terre, et un premier souper reposant au centre-ville d'Alma, en bordure de la grande décharge (là où le lac Saint-Jean devient la rivière Saguenay dans un tourbillon de rapides).

Alma sera notre quartier général pour 12 jours, le point d'ancrage de nos pérégrinations entre Dolbeau-Mistassini et Tadoussac...

À suivre...