dimanche 10 mai 2026

Le combat n'est pas perdu ici, mais au cas où...

10 mai 2026…



Devrait-on commencer à documenter tout de suite l’état du déclin de la langue française au Canada et au Québec pour les chercheurs des prochains siècle, comme ceux des années 1930 l’ont fait pour les anciennes collectivités francophones aux États-Unis, notamment en Nouvelle-Angleterre, au pays des Illinois et en Louisiane?

En relisant les mémoires au Deuxième grand congrès de la langue française tenu à Québec en 1937, je me rends compte des similitudes dans les processus d’anglicisation, peu importe où l’on se trouve. La vie française d’origine devient graduellement bilingue avant que l’affirmation de la dominance de l’anglais réduise ce qui reste du français en créole ou en jargon fait de structures anglaises avec l’occasionnelle expression française.

À preuve l'université Notre-Dame (prononcer aujourd'hui Nôteur-Dayme), anciennement appelée Notre-Dame-du-Lac, fondée vers 1840, la seule «aux États-Unis qui ait reçu un commission française». Depuis l'arrivée de Cavalier de La Salle dans la région de South Bend, en Indiana, en 1679, le pays des Illinois et la Haute-Louisiane avaient été sous l'influence française, et le sont demeurés par endroits (Ste-Geneviève, St-Louis) jusqu'au milieu du 19e siècle.

Aux débuts de l'université Notre-Dame, le français avait été la première langue enseignée mais, de noter l'auteur du mémoire, B.-J. Dubois, de la localité de Notre-Dame (Indiana), «notre langue céda peu à peu sa place à la langue anglaise». Par la suite, on se contenta d'exiger que les étudiants suivent des cours de français pendant quatre ans, et ce, jusque vers 1900. Rendu en 1937, la francophonie se résume à l'existence d'une «Maison française» où les participants parlent, jouent et chantent en français une fois la semaine. On y entendait toujours chanter O Canada et La Marseillaise...

Dans les années 1930, le français était largement réduit à l'état de souvenir, sauf chez les rares personnes assez vieilles pour avoir assisté à l'agonie des anciennes bourgades francophones. Il restait cependant la localité de Vieilles-Mines, dans le Missouri, une anomalie à cause de son isolement. Peu avant le Second conflit mondial, on y dénombrait toujours quelque 600 familles franco-créoles dans la région.

Il s'agit, dit l'auteur, «d'une colonie française peu connue où la langue, les traditions et les coutumes de l'ancienne division administrative au pays des Illinois se sont conservées jusqu'à la génération actuelle». Ces descendants de pionniers canadiens-français ont pu, dit-il, conserver pendant plus d'un siècle et demi des coutumes qui ont disparu depuis longtemps ailleurs. Une des plus charmantes, selon lui, est celle de la Guignolée, qu'on appelle là-bas guillonnée.

Les habitants de Vieilles-Mines avaient appris par cœur les vieilles chansons apportées du Canada au 18e siècle. J.-M. Carrière, d’Evanston, Illinois, en avait recueilli une trentaine sur d’anciens cylindres Ediphone. La langue paraît étrange, écrit-il, parce que la parler populaire y a évolué librement « faute d’influences littéraires qui l’ont empêché de déchoir ». 

Sans école française, sans clergé francophone, entouré partout de collectivités de langue anglaise, « il est donc tout naturel que le vocabulaire se soit appauvri et que la grammaire se soit singulièrement simplifiée ». Et, ajoute-t-il, « l’infiltration anglaise affecte non seulement le vocabulaire en substituant un mot anglais à un mot français mais donne souvent au parler de la région un aspect très étrange en y introduisant des constructions anglaises ». On dira par exemple « tenir ein œil sus lui » (keep an eye on him en anglais)…

Ce travail de documentation offert au congrès de la langue française de 1937 a aujourd’hui une valeur inestimable parce que les humains dont il est question n’existent plus. Or, le processus actuel d’envahissement de l’anglais au Canada hors-Québec et d’infiltration accélérée au Québec n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au sein des collectivités franco-américaines disparues.

Ici au Québec le combat n’est pas perdu mais il s’intensifie. J’ai bon espoir que nous vaincrons en dépit des obstacles mais au cas où… le temps est-il venu de préparer une encyclopédie numérique de notre aventure française de quatre siècles en Amérique du Nord? Cela pourrait servir en 2200 ou en 2300 à ceux et celles qui se demanderont pourquoi il subsiste tant de vestiges visuels d’une ancienne civilisation non anglophone dans le bassin du Saint-Laurent…

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