vendredi 17 mai 2024

La lettre déshonorante de l'AFO...

Capture d'écran de Radio-Canada

En 1912, l'Ontario avait adopté un règlement (portant le numéro 17) interdisant l'enseignement en français à compter de la 2e année dans les écoles franco-ontariennes.

L'objectif du gouvernement conservateur de Sir James Whitney était clair, et énoncé comme tel. Dans des écoles anglaises, les jeunes francophones de l'Ontario s'angliciseraient et s'intégreraient à la majorité anglophone.

Des milliers de Franco-Ontariens sont montés aux barricades pour défendre l'enseignement en français, sachant que le gouvernement ontarien avait raison. Dans des écoles devenues anglaises, les enfants perdraient leur héritage français.

Après 15 ans de lutte, le règlement 17 a été suspendu et les Franco-Ontariens ont pu entretenir tant bien que mal un réseau séparé (comprendre catholique) d'écoles bilingues à l'élémentaire, jusqu'aux turbulences de la Révolution pas très tranquille au Québec.

À partir du milieu des années 1960, il était devenu clair qu'un milieu scolaire bilingue était insuffisant pour assurer l'identité française des jeunes Franco-Ontariens. Dans un contexte où le français est menacé, il fallait offrir aux jeunes générations un réseau primaire et secondaire d'écoles françaises (pas bilingues).

Le combat s'est ensuite étendu au collégial et à l'universitaire, où les milieux anglophones et/ou bilingues favorisaient l'anglicisation des Franco-Ontariens. En 1970, l'ACFO (prédécesseur de l'AFO) a demandé la francisation complète de l'Université d'Ottawa.

Au collégial, la fondation du collège La Cité à Ottawa découle de la constatation que la cohabitation de campus français et anglais sous un même toit ou sous un seule administration (l'ancien Collège Algonquin) était un facteur d'anglicisation.

Depuis 2012, l'AFO et les deux grandes associations étudiantes franco-ontariennes (RÉFO et FESFO) réclament une augmentation de l'offre et une gestion francophone de l'ensemble des programmes post-secondaires en français pour la totalité de l'Ontario.

Pourquoi, vous pensez? Parce qu'aller apprendre un métier, une profession ou quelque savoir en anglais entraîne un usage accru de l'anglais au moment d'exercer ce métier, cette profession et d'appliquer ce savoir. Ça s'appelle l'anglicisation.

Devant le comité fédéral des Langues officielles, le 6 mai, c'est essentiellement ce message qu'ont livré deux chercheurs québécois (relativement à la fréquentation de collèges et universités anglais par des francophones au Québec). Un message que l'AFO porte depuis plus de 100 ans!

Or, un député franco-ontarien, Francis Drouin, pour un motif qui n'apparaît toujours pas très clair, a traité ces chercheurs d'extrémistes et de pleins de marde! S'est excusé du bout des lèvres, mais continue de contredire le fond de leur témoignage.

Nos médias, qui ne connaissent à peu près rien à la dynamique de l'assimilation en milieu scolaire (ou ailleurs), relancent manchette sur manchette avec les injures que se garrochent de part et d'autres l'ensemble des partis politiques fédéraux.

Aucun journaliste (que je connaisse) n'a préparé de texte sur le fond du témoignage des chercheurs Frédéric Lacroix et Nicolas Bourdon, en y ajoutant des commentaires de la francophonie hors Québec pour obtenir son point de vue sur une problématique qu'elle vit au quotidien depuis 1867.

De leur côté, les grands porte-parole de cette même francophonie hors Québec, sans doute gênés par l'esclandre de Francis Drouin et sachant qu'il avait tort, mais dépendant des fonds fédéraux et voyant les libéraux comme un allié historique, ont gardé le silence pendant près d'une semaine.

Puis le président de l'AFO (Assemblée de la francophonie de l'Ontario), Fabien Hébert, est entré dans le décor en livrant par lettre un témoignage de soutien** au député Drouin qui passe complètement sous silence la question du lien entre la fréquentation d'institutions scolaires anglaises par des francophones et leur anglicisation.

C'était pourtant le coeur de l'accrochage entre Francis Drouin et les deux chercheurs devant le comité des langues officielles. Or, dans sa lettre aux membres du comité parlementaire, M. Hébert dit essentiellement du député Drouin que c'est un bon gars, un ami de la francophonie, et qu'on devrait cesser de se chicaner pour une affaire somme toute banale.

Les médias ont repris des passages de la lettre sans vérification, sans interview, sans questions, accréditant au passage l'affirmation par l'AFO de l'existence de 800 000 Franco-Ontariens (un chiffre totalement farfelu - voir note en bas de page), et titrent en gros, du moins à Radio-Canada: «La francophonie ontarienne appuie Francis Drouin», ce que les députés libéraux n'ont pas manqué de reprendre à leur avantage au comité des langues officielles.

Pas un mot dans la lettre de M. Hébert sur le fait que, par ses paroles, M. Drouin a renié la raison d'être de l'AFO et de ses prédécesseurs, ainsi que les arguments qu'ils invoquent depuis 1912, les rangeant dans le camp des «extrémistes» et «pleins de marde». Et la lettre feint d'ignorer qu'à ce jour, le député de Glengarry-Prescott-Russell n'est pas revenu sur ses positions...

Si encore l'AFO avait dit apprécier l'appui historique du député Drouin mais que cette fois, il s'était trompé de cible et devait rectifier le tir... Mais non. Ce coup de tonnerre dans un silence autrement général et gêné déshonore l'AFO, qui contredit sa propre mission et prête flanc à des suggestions de complicité avec le parti au pouvoir, celui qui paie une grande partie des factures de l'association. 

Il fut une époque où une presse de langue française plus costaude et dynamique aurait gratté sous le vernis de la politicaillerie et sondé des porte-parole acadiens, franco-ontariens et franco-canadiens de l'Ouest pour obtenir le fond de leur pensée sur les témoignages des chercheurs Lacroix et Bourdon, et sur la réaction de Francis Drouin.

Les scribes auraient aussi demandé à l'AFO si elle avait consulté ses organisations membres avant d'envoyer la lettre, ou s'il s'agissait plutôt de la réaction d'une poignée de dirigeants, ou pire, d'une commande d'amis politiques. Au lieu de se contenter de recevoir une lettre dont on reproduit quelques citations, sans plus...

Le plus enrageant, c'est qu'une fois la poussière des injures retombée, on oubliera un peu partout que dans des collèges et universités de langue anglaise (ou bilingues), au Québec comme ailleurs au Canada, des milliers de jeunes francophones, nos futures générations, sont formés en anglais - avec les conséquences que cela implique - dans une indifférence quasi générale.

Et que s'en inquiéter peut vous valoir d'être traité d'extrémiste ou de plein de marde!

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* Selon le recensement de 2021, avec les critères de mesure traditionnels, il y a environ 525 000 personnes de langue maternelle française en Ontario, et un peu plus de 290 000 personnes ayant le français comme langue d'usage à la maison. Le nombre de Franco-Ontariens se situe quelque part entre 500 000 et 300 000, et probablement plus près du second que du premier. 

** Lien à la lettre de l'AFO - https://api.monassemblee.ca/wp-content/uploads/2024/05/Lettre-Arseneault-20240514-1.pdf?utm_source=2022+Tous+les+contacts&utm_campaign=29bdde66f6-EMAIL_CAMPAIGN_2022_09_16_05_01_COPY_02&utm_medium=email&utm_term=0_94d0e91ad6-29bdde66f6-182026209

lundi 13 mai 2024

Francis Drouin devrait s'excuser auprès des Franco-Ontariens...



Pauvre Francis Drouin (député libéral franco-ontarien)! Un héros l'an dernier quand il accusait ses collègues députés du West Island de mener un «show de boucane» de désinformation linguistique... Un zéro cette année quand il traite de «pleins de marde» et d'extrémistes des chercheurs québécois faisant état, à partir d'études de Statistique Canada, de liens très réels entre la fréquentation de collèges et universités anglaises et l'anglicisation des étudiants.

Dr Jekyll et Mr Hyde? Sans doute pas. Plutôt un député soupe-au-lait qui ne semble pas avoir lu ses dossiers, qui a écouté des témoignages d'une oreille tellement distraite qu'il n'en a pas saisi le sens, a attaqué sans prendre le temps de comprendre, lancé de façon irréfléchie le mot «extrémiste» puis, piqué au vif par la réplique du chercheur, qui lui demandait s'il s'agissait d'un langage «parlementaire», est sorti de ses gonds devant les caméras du Parlement.

Si le député Drouin avait été attentif, il aurait reconnu dans les interventions de MM. Frédéric Lacroix et Nicolas Bourdon des arguments qu'emploient, exactement pour les mêmes motifs, les groupes franco-ontariens depuis plus d'un demi-siècle pour tenter de s'assurer que les jeunes francophones puissent étudier dans des collèges et des universités «par et pour» les francophones. Non, il s'est lancé dans de délirantes diatribes contre le Bloc québécois et le PQ, auxquelles se sont associées avec une ignorance stupéfiante le ministre des Langues officielles Randy Boissonneault et le premier ministre Trudeau.

Je me permets de citer à l'attention de M. Drouin cet extrait d'un mémoire présenté en avril 1970 par l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO) au Groupe de travail sur le bilinguisme à l'Université d'Ottawa, dans lequel l'association parapluie des Franco-Ontariens réclamait la francisation complète de l'université :

«Pourquoi une minorité, qui a besoin de toutes ses énergies pour survivre et vivre, devrait-elle se payer le luxe d'une université bilingue dont le coût serait peut-être une assimilation lente mais certaine? À moins de posséder intégralement son institution de haut savoir, le groupe francophone fortement minoritaire ne peut absolument pas se développer normalement dans un environnement anglophone où se côtoient deux cultures différentes.

«À titre d'exemple - parmi les centaines d'exemples possibles - citons les observations d'un étudiant en maîtrise qui distribuait, pour fin d'enquête, un questionnaire rédigé dans les deux langues. Quels ont été les résultats du côté linguistique? 30% des francophones fréquentant les facultés de langue anglaise préférèrent répondre en anglais. Si on ne déduit pas de ce fait une preuve d'assimilation, c'est-à-dire une preuve qu'il est impossible à un étudiant de conserver indéfiniment sa langue et sa culture dans un milieu linguistique différent du sien, toute lutte devient inutile et injustifiable. La paresse mentale s'installe et rapidement, peu s'en faut, pour que cet étudiant, pense, parle, écrive et vive en anglais.»

Cette constatation plutôt artisanale a été faite à une époque où les pressions vers l'anglais étaient moins intenses qu'aujourd'hui, dans une université bilingue où les francophones formaient une mince majorité, bien avant que la grosse machine de Statistique Canada se mette en marche et déploie des moyens beaucoup plus costauds pour qu'on puisse en arriver à des conclusions similaires, même au Québec, au 21e siècle. Les études du mathématicien Charles Castonguay, gourou de la démographie linguistique canadienne et québécoise, brossent un tableau encore plus dramatique des transferts linguistiques vers l'anglais chez les francophones et les allophones.

Le député Drouin représente une circonscription ontarienne (Glengarry-Prescott-Russell), située à la frontière du Québec, où l'assimilation grignote chaque année une proportion appréciable de la majorité francophone en rétrécissement. Il a vécu la lutte désespérée menée depuis 2012 - sans succès - par les organisations étudiantes franco-ontariennes du collégial et de l'universitaire pour obtenir une gestion «par et pour» les francophones des études post-secondaires en français dans sa province. Il a assisté à la disparition du seul collège agricole de langue française de l'Ontario, situé dans le village d'Alfred (dans sa circonscription). L'argumentaire linguistique présenté par les chercheurs québécois au comité des langues officielles aurait dû résonner comme un écho familier de son propre patelin, où les conséquences d'étudier en anglais se vivent au quotidien.

Mais à entendre ses réactions à froid, le lendemain de l'incident «plein de marde» au Parlement, M. Drouin semble vraiment avoir échappé le fond de l'affaire, un fond qui, par surcroit, niche désormais au coeur même de la nouvelle mouture de la Loi sur les langues officielles. Piqué à vif par la présentation des deux chercheurs québécois, Francis Drouin semblait avoir compris que l'anglicisation au Québec était causée par la simple présence d'universités comme McGill ou de collèges comme Dawson. Ce que MM. Lacroix et Bourdon n'avaient pas prétendu, d'ailleurs. Et pourtant, 24 heures plus tard, il reprenait la même trame, n'ayant sans doute pas relu le mémoire des chercheurs québécois ou réécouté les enregistrements de leur présentation aux députés.

«Imagines-tu si on était en train de dire que le collège La Cité, l'Université d'Ottawa* (sic) ou l'Université de l'Ontario français sont en train de franciser Toronto (sic)? Ça n'a pas de bon sens ce discours-là. C'est pour ça que j'ai perdu patience», déclarait le jour suivant M. Drouin. Effectivement ça n'a pas de bon sens, et personne ne l'aurait dit sans se couvrir de ridicule. Le député de Glengarry-Prescott-Russell semble avoir perdu de vue qu'au Québec comme en Ontario, la seule langue menacée est le français. L'existence du collège La Cité (à Ottawa, et non à Toronto) ne francise rien en Ontario. Il protège la langue française en milieu collégial dans une province où l'anglais exerce une omniprésence écrasante. Il existe pour empêcher les jeunes Franco-Ontariens de s'angliciser à l'école, comme cela arrivera aux Québécois francophones qui fréquentent Dawson, McGill ou Concordia.

Au lieu de dénoncer une «machine péquiste» imaginaire lancée à ses trousses dans le sillage de cette affaire, le député Drouin devrait se renseigner davantage sur les liens entre la fréquentation d'un collège ou d'une université en anglais et l'anglicisation, notamment auprès des organisations franco-ontariennes qui mènent dans ce domaine des combats le plus souvent infructueux depuis plusieurs décennies. Il leur doit des excuses tout autant qu'à MM. Lacroix et Bourdon. Avez-vous d'ailleurs noté le silence à peu près total des dirigeants de la francophonie hors Québec dans l'affaire des «pleins de marde»? Y a-t-il un seul journaliste qui ait sollicité leurs commentaires, sur le fond de la question mais aussi sur leurs relations à peu près constantes avec le Bloc québécois qui, quoiqu’en dise Justin Trudeau, ne cesse de s'intéresser et d'intervenir en faveur des francophones partout au Canada?

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* L'Université d'Ottawa est une institution bilingue, pas française, et la proportion d'étudiants francophones oscille autour de 30%. Ce n'est pas un milieu de francisation, mais un lieu d'anglicisation. M. Drouin devrait aller y faire un tour...


mercredi 8 mai 2024

Qu'est-il arrivé au 1er mai?


Vieux syndicaliste, je suis sensible aux appels du 1er mai, Fête des travailleurs. Quand mon ancienne centrale, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), a réservé une pleine page dans Le Devoir du 29 avril pour en souligner l'importance, j'ai entendu l'écho des fières solidarités d'antan. Jusqu'à ce que je lise le message, qui me parut triste et plutôt démoralisant...

«Pourquoi la CSN se mobilise-t-elle le 1er mai?», lance la centrale centenaire en gros caractères rouges: pour hausser le salaire minimum, jugé scandaleux, et améliorer les conditions de travail, «parce qu'un salaire minimum à 15,75$/h ne permettra jamais à quiconque de se sortir de la pauvreté». C'est tout. Rien de plus. C'est sans doute mieux que les autres centrales syndicales, absentes, mais tout de même!

Il y a 50 ans, quand je militais au Conseil central de l'Outaouais et au conseil confédéral de la CSN, le salaire minimum et les conditions de travail faisaient aussi partie des revendications. Mais il y avait bien plus que cela! Les syndicats proposaient alors des projets de société plus juste. Sous diverses bannières - socialisme, social-démocratie, coopératisme et variantes - se déroulaient de vifs débats visant à changer profondément ce monde qui permet, tolère et même encourage les injustices qu'on peine à corriger.

Dans son rapport intitulé Le deuxième front, vers la fin des années 1960, le président de la CSN de l'époque, Marcel Pepin exhortait les syndiqués à «prendre conscience que leurs conventions collectives n'existent pas en vase clos, mais bien dans une société, qui a aussi une emprise sur leurs conditions de vie. Que le rapport de force dans lequel ils sont impliqués peut être un moteur de changement pour tous. Il ne faut jamais perdre de vue qu'un travailleur, c'est aussi un citoyen!»

Négocier des conventions collectives, c'est bien mais insuffisant. Quand les pétrolières et les chaînes d'alimentation vident vos poches avec des hausses de prix excessives; quand gouvernements et banques ne trouvent rien de mieux, pour combattre cette «inflation», que de hausser les taux d'intérêt et vider vos poches un peu plus; quand les syndicats se contentent de négocier des hausses de salaire pour tenter de rattraper le pouvoir d'achat perdu, les coupables grassement enrichis restent impunis avec la complicité de nos représentants élus, et les victimes restent victimes, proies faciles pour la prochaine agression du grand capital.

En 2024, nos centrales syndicales semblent avoir capitulé devant un système économique jugé hors d'atteinte, tout comme chez Desjardins, vaisseau amiral d'un mouvement coopératif qui n'en a guère plus que le nom. Et encore... on s'est même débarrassé du mot «populaire» et vidé le logo de sa ruche. Pendant que Desjardins dépense des centaines de milliers de dollars en pubs qui font parfois paraître les membres comme des idiots et des égoïstes*, ses dirigeants des bunkers montréalais ferment allègrement des guichets et des centres de services un peu partout.

Dans Le Devoir du 29 avril 1972, à l'avant-veille du 1er mai, le nouveau président du Mouvement des caisses populaires (oui, populaires) Desjardins, Alfred Rouleau, parlait d'unir les quelque trois millions de membres «autour d'objectifs sociaux et économiques qui permettent à l'ensemble du mouvement d'être en mesure d'assumer pleinement son rôle d'agent de changement» au sein de la société, le tout en répondant aux «exigences démocratiques de la coopération». Il proposait aux caisses populaires locales d'accentuer leur visage humain et «à s'identifier davantage aux problèmes sociaux de leur milieu». Aujourd'hui, le projet social - et l'espoir qu'il portait - a été rangé et Desjardins se donne de plus en plus des allures de banque...

Décidément, en ce début de 21e siècle, le 1er mai Fête des travailleurs a troqué l'avenir pour le souvenir... «ne jamais oublier les sacrifices de ceux et celles qui ont lutté pour améliorer le sort de la classe ouvrière»... Reste-t-il quelqu'un pour reprendre le flambeau, pour rougir les braises d'une rébellion démocratique contre la dictature du capital? Ou seulement quelques vieux comme moi qui s'ennuient des barricades où se dressait l'espoir d'un monde meilleur?

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*Lien au texte «Desjardins: des $$$ pour des pubs insipides sur fond de fermetures...». Sur mon blogue. https://lettresdufront1.blogspot.com/2024/04/desjardins-des-pour-les-pubs-sur-fond.html


vendredi 3 mai 2024

Heureusement qu'on n'était pas en 1755...

PETIT RAPPEL HISTORIQUE ESSENTIEL...

En juillet 1755, à Halifax, lors de rencontres avec les Acadiens, le gouverneur britannique Charles Lawrence presse leurs délégués de prêter un serment d'allégeance inconditionnel au roi Georges II de Grande-Bretagne. Devant leur refus, il les enferme et donne l'ordre fatidique de la déportation.

Des soldats rassemblent des civils terrifiés, les expulsent de leurs terres, brûlent leurs maisons et leurs cultures. Sous la supervision de l'officier Robert Monckton, ces Acadiens sont entassés dans des bateaux et déportés. La tentative de génocide est en marche. En récompense, Monckton est nommé lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse...

(Extraits de l'Encyclopédie canadienne, 2015 et Wikipédia)

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René Arseneault - Capture d'écran de ParVu (Chambre des Communes)

RETOUR VERS LE PRÉSENT...

Le 10 avril 2024, un député acadien, René Arseneault, s'est levé à la Chambre des Communes pour voter en faveur du projet de loi C-347 dont il est le parrain, visant à permettre enfin aux députés fédéraux de siéger sans avoir à prêter serment au roi de Grande-Bretagne.

Le député libéral de Madawaska-Restigouche porte toujours en mémoire le sort cruel réservé  à ses ancêtres, et la cicatrice collective de la déportation reste vivement ressentie en Acadie, ainsi qu'au Québec et dans les collectivités francophones ailleurs au Canada. 

Près de 270 ans après «le grand dérangement», permettrait-on enfin aux députés acadiens (et les autres) de pouvoir jurer fidélité au pays sans se faire enfoncer Charles III dans la gorge? Etait-ce trop demander pour mettre un baume symbolique sur les crimes de guerre infligés jadis à son peuple par les «habits rouges» britanniques?

La réponse est simple. NON! M. Arseneault savait que les députés monarchistes gémiraient d'horreur mais il pouvait espérer un soutien des quelque 80 francophones siégeant aux Communes, alliés naturels, et des collègues anglophones qui préfèrent la suprématie citoyenne à la génuflexion coloniale devant un roi étranger. Il a finalement été trahi!

Et la trahison est venue de l'intérieur, de son propre parti. Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, qui ose se dire «fier Québécois», a donné l'ordre à tous les membres de son conseil des ministres - y compris les francophones - de s'opposer au projet de loi Arseneault, et ainsi maintenir l'exigence du serment à Charles III pour pouvoir occuper un siège aux Communes.

La réaction du député franco-ontarien Marc Serré, ne s'est pas fait attendre. Le député de la circonscription nord-ontarienne de Nickel Belt est allé jusqu'à demander publiquement «quel francophone» pourrait bien s'objecter à ce projet de loi. Faudrait qu'il pose la question à Justin Trudeau. Sans l'ordre de solidarité ministérielle, tous les membres francophones de son cabinet (et probablement quelques anglos) auraient voté contre l'obligation du serment monarchique.

Mais le geste le plus honteux du premier ministre est d'avoir obligé ses deux ministres acadiens, Dominic LeBlanc et Ginette Petitpas Taylor, ainsi que Diane Lebouthillier (qui représente les Acadiens des Îles-de-la-Madeleine) à enfiler les «habits rouges», le temps d'un vote, et à honorer la mémoire des Lawrence et Monckton devant leurs collègues acadiens René Arseneault, Darrell Samson et Chris d'Entremont...

Les comptes rendus médiatiques que j'ai lus ne font pas état de commentaires de ministres, et notamment des Acadiens, obligés de se positionner du côté sombre de la force. Alors j'ai voulu voir en consultant les enregistrements vidéo du vote sur la deuxième lecture du projet de loi C-347. Ce n'est pas édifiant.

Les caméras des Communes n'offrent pas (ou très peu) de plans rapprochés des députés qui votent, mais ils permettent de voir l'ensemble de la salle qu'avaient désertée la majorité des députés, y compris les collègues libéraux de René Arseneault. Les sièges réservés aux membres du cabinet Trudeau étaient largement vides...

J'aurais voulu examiner les expressions des Joly, Champagne, Rodriguez, Duclos, Guilbeault, Saint-Onge, LeBlanc, Boissonneault et autres alors qu'ils s'agenouillaient devant Charles III à la face de M. Arseneault. Mais ils s'étaient pour la plupart absentés des Communes, se contentant d'enregistrer un vote électronique à distance. Justin n'y était pas. Ginette Petitpas Taylor, députée de Moncton-Riverview-Dieppe, s'est cependant levée en personne pour rejeter, sourire aux lèvres, le projet de son collègue acadien...

Je me demande ce que ces ministres francophones ont ressenti, si effectivement ils ont ressenti quelque chose, quand un groupe de députés anglophones (conservateurs je crois, la caméra ne les montrait pas) s'est levé pour entonner le God Save the King. Tiens, Arseneault, prends ça!!! Si ces députés avaient été là en 1755, ils auraient probablement déporté les Arseneault de l'époque...

Les faux-fuyants de Justin Trudeau pour s'opposer à C-347 ne tiennent pas la route. Le Parlement canadien reste maître de sa procédure et a parfaitement le droit de modifier le serment d'entrée en fonction de ses députés sans avoir à entamer des négociations constitutionnelles. L'Assemblée nationale du Québec a supprimé le serment d'allégeance au roi l'an dernier, modifiant unilatéralement l'AANB de 1867, parce que sa procédure et ses rapports avec la monarchie relèvent de sa compétence. Il en va de même à Ottawa.

Je soupçonne que les motifs du gouvernement avaient plutôt tout à voir avec la position des libéraux dans les sondages et leur désir de ne pas donner de bois d'allumage à Pierre Poilievre. C'était un mauvais calcul. Piétiner des principes tout en humiliant de nouveau l'Acadie à la face du monde leur collera à la peau comme une tache... permanente.


mardi 30 avril 2024

Il n'y a pas de façon amicale d'imposer le français au Québec

Capture d'écran du Devoir

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Le titre du Devoir du 29 avril 2024 m'a fait sursauter (voir lien en bas de page). En gros caractères: «Le déclin du français sera "rapidement inversé", dit Québec.» La source? Le ministre Jean-François Roberge, qui devait en avoir fumé du bon avant d'élucubrer en conférence de presse la veille... Même avec des mesures massue que le gouvernement Legault évitera comme la peste - appliquer la Loi 101 aux cégeps, franciser l'immigration pour vrai, réellement imposer le français comme langue de travail - inverser le déclin serait lent et ardu...

Qu'on l'admette ou pas, la dynamique linguistique a toujours eu des allures de guerre ici, et ce, depuis plus de 200 ans. La langue française a été traitée en ennemi depuis la Conquête. Bon dieu, étudiez l'histoire. On a interdit notre langue au Canada-Uni de 1840, et les Canadiens français et Acadiens ont été persécutés dans toutes les provinces à majorité anglaise après la Confédération de 1867. L'objectif a toujours été clair: nous effacer comme peuple, comme nation, en nous anglicisant. Et nous en subissons toujours les séquelles en 2024.

Après un sursaut national à l'époque de la Révolution tranquille, qui nous a valu l'élection du PQ en 1976 et la Loi 101 l'année suivante, les coups de matraque fédéraux ont rétabli l'ordre. Les générations rebelles de fin du 20e siècle vieillissent et l'esprit de colonisé a nettement repris le dessus. De moins en moins de guerriers montent aux barricades pour défendre le français contre la vague oppressive et trop souvent haineuse qui rétrécit notre îlot gaulois nord-américain. Et nos gouvernants se rendent au front en pantoufles...

Dépenser des centaines de millions de dollars pour accroître et mieux encadrer l'offre de francisation à un nombre d'immigrants excessif ne donnera pas les résultats escomptés si l'on n'agit pas pour modifier les milieux où une forte proportion de ces arrivants feront face à l'omniprésence de l'anglais et finiront par hériter de préjugés tenaces et haineux envers «nous», envers notre culture et notre histoire. Pas besoin de leur faire un dessin pour comprendre que l'anglais domine en Amérique du Nord, au Canada et sur une grande partie de l'île et de la couronne de Montréal, et ailleurs (p. ex. Gatineau). La masse des francophones, loin de s'affirmer, se bilinguise à vitesse grand V. Chez les plus jeunes (et les moins jeunes), un «chiac» anglicisé corrompt de plus en plus le langage et l'écriture. Nous alimentons le mépris dont nous sommes victimes, au lieu de le combattre.

Pendant qu'il nous reste du temps et une majorité, il faut se tenir debout «sans jamais fléchir les genoux», comme le chante Jacques Michel. Il n'y a pas de façon amicale d'imposer le français. La nation, si elle doit survivre, doit faire la loi et la faire respecter. Au Canada, nous sommes minoritaires et les anglophones n'ont jamais raté une chance de nous le rappeler. Ils font les lois, nomment les juges, distribuent les dollars fédéraux, sabotent nos référendums et nous imposent une constitution. Nous devons en tirer des leçons. La majorité d'ici doit s'affirmer: le Québec sera français, tenez-vous le pour dit! Nous sommes chez nous, ici, depuis des siècles et la nation métissée dont nous sommes les héritiers a le droit de se perpétuer.

Si cela signifie que les nouveaux arrivants et les francophones n'auront  pas accès aux cégeps de langue anglaise, qu'il en soit ainsi. Si pour éliminer le «bonjour-hi» et les «hi» tout courts il faut mettre des commerces à l'amende, qu'on le fasse. Nous avons toujours ouvert les bras aux immigrants qui ont choisi de s'intégrer, en apportant du leur à notre parcours de petite nation francophone. Nous continuerons de le faire. Mais on doit cesser d'organiser des «love-in» pour ceux et celles qui nous méprisent et jouent les victimes à chaque fois que nous tentons de résister au bulldozeur anglo-américain. 

Au rythme actuel, le français perdra sa suprématie numérique au Québec d'ici un demi-siècle. Quand nous serons minoritaires et que les collectivités francophones hors-Québec auront à peu près disparu, le sort qui nous attend ne sera pas beau à voir. La désintégration de notre nation sera douloureuse. On voit déjà le précipice à l'horizon, droit devant, à Montréal, en Outaouais. Nous n'irons nulle part avec la CAQ. Il nous reste une élection. Celle de 2026. Une ultime chance de réaliser notre souveraineté culturelle et politique.

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Lien au texte du Devoir - https://www.ledevoir.com/politique/quebec/811818/francisation-coeur-plan-action-quebec-langue-francaise


dimanche 28 avril 2024

Merci pour Sainte-Adèle, P.Q.



Parmi les hommages à Jean-Pierre Ferland que j'ai lus, vus ou entendus ce dimanche 28 avril 2024, personne n'a évoqué la chanson qui m'a non seulement fait découvrir et aimer son répertoire, mais qui constitue pour moi le chaînon essentiel entre le Ferland d'avant Charlebois et celui d'après Jaune. Une chanson qui, dans sa version originale, n'a été produite qu'en 45 tours puis incluse dans une compilation de 1972, et dont le nom est mal épelé sur l'un et l'autre*...

Je m'en souviens comme si c'était hier. C'était à l'automne 1969 et avec l'arrivée récente du Charlebois chevelu et de sa bande, je commençais à m'intéresser aux radios de langue française. J'étais Franco-Ontarien, accro des stations rock et rhythm and blues américaines, mais aussi indépendantiste, vibrant aux offrandes des Gilles Vigneault, Claude Léveillée, Claude Gauthier, Pauline Julien et Georges Dor.  Les chansons de Jean-Pierre Ferland, pas rock du tout et le plus souvent apolitiques, n'avaient rien pour m'attirer.

Puis, un bon matin, j'entends sur les ondes de la radio locale (CKCH? CJRC?) une mélodie accrocheuse avec juste assez de guitare électrique, de basse et de batterie pour m'inciter à poursuivre l'écoute. «Les arbres ont-ils de quoi mentir? Le ciel est-il plus haut qu'ailleurs? À Sainte-Adèle, PQ. La montagne a-t-elle un sourire et la rivière, quelques pleurs? À Sainte-Adèle, PQ. À Sainte-Adèle, PQ.» Ce n'était plus le Ferland des Fleurs de Macadam ni même celui du Je reviens chez nous de l'année précédente. Et pas encore celui de Jaune.

En 1968, on pressentait que le «chez nous» chanté par Jean-Pierre Ferland se situait quelque part dans le bassin du Saint-Laurent mais dans Je reviens chez nous les références géographiques sont françaises - Paris, Chamonix, la Seine, la Garonne... Avec Sainte-Adèle, P.Q., où son flirt avec le rock devient clairement matière à palmarès pour les radios pop, il est réellement revenu «chez nous», dans les Laurentides, «pour que je ne puisse passer un seul jour sans m'y retrouver», «pour que j'en parte sans partir, que je veuille tant y mourir».

Nos chansonniers avaient abondamment nommé le Québec, ses villes et ses villages dans leurs répertoires, mais il était inhabituel de voir une chanson portant le nom d'une petite ville québécoise concurrencer les Johnny Hallyday, Mireille Mathieu, Robert Charlebois et autres au sommet des palmarès de musique pop en 1969. Et ce martèlement des lettres «PQ» une dizaine de fois dans Sainte-Adèle, qu'on aurait traduit par «province de Québec» quelques années plus tôt, prenait une toute autre sonorité depuis la fondation récente du Parti québécois.

J'étais conquis. Cette chanson de Ferland incarnait parfaitement la nouvelle fierté qui façonnait le Québec d'après-Révolution tranquille, y compris la fierté de chanter ce que nous sommes, de nommer nos lieux en chanson à la face du monde, s'il le faut en déviant des sentiers battus comme l'a fait celui qui accoucherait d'un album encore plus novateur, Jaune, l'année suivante, en 1970. J'ai souvent fredonné Sainte-Adèle, PQ au fil des décennies, m'imaginant à chaque fois le Québec que j'espérais à mes 23 ans, vu des sommets et vallées de nos pays-d'en-haut, «la tête dans les cerisiers, en été, la tête dans les sapins verts, en hiver». Cette chanson trop souvent négligée conserve toute sa puissance en 2024.

Je ne sais pas ce que Jean-Pierre Ferland pensait de cette composition mais pour moi, ce fut une clef pour déverrouiller l'ensemble de son oeuvre, une porte ouverte qui me poussa à débusquer ses vieux albums Mono chez des disquaires d'occasion et à dévorer Jaune, SoleilLes vierges du Québec et les autres par la suite. Si, à son décès, Jean-Pierre Ferland est allé un peu plus haut, un peu plus loin, son esprit rôde peut-être aux alentours de Sainte Adèle, P.Q. où «le ciel est plus haut qu'ailleurs».

Palmarès du 2 novembre 1969 dans «Le petit Journal»

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* Sur le 45 tours, on écrit Ste. Adèle au lieu de Sainte-Adèle, et sur le 33 tours on écrit St Adèle, au masculin... Et la version disponible sur Internet est une réédition où la basse électrique et la batterie sont absentes...


mercredi 24 avril 2024

Desjardins: des $$$ pour des pubs insipides sur fond de fermetures...



Vous avez vu ces publicités de Desjardins qui roulent sans arrêt à la télé depuis au mois quatre mois? Celle du gars qui regarde un match à la télé avec un chien déguisé en joueur de hockey et sa conjointe servile qui change l'uniforme du chien sur demande? Ou la pub de cette femme qui lance «As-tu le jus de tomate?» à son chum éberlué et ses enfants pour les renvoyer au tohu-bohu du supermarché une seconde fois pendant qu'elle roupille dans sa voiture sur un fauteuil inclinable? (Regardez-les - les liens sont en bas de page).

Mas quel genre de public visent ces messages télévisés, apparemment liés à l'habitation? Desjardins nous prend-il, tous et toutes, pour des imbéciles? Poser la question, ces jours-ci, c'est un peu y répondre quand on voit notre grande coopérative fermer des centres de service et des guichets un peu partout sans même consulter les «membres», qu'on traite d'ailleurs comme des moins-que-rien en leur lançant un charabia d'excuses qui n'ont rien de très clair. Mais revenons à ces publicités...

Combien d'argent, pensez-vous, faut-il investir pour concevoir, réaliser et diffuser des milliers de fois ces messages publicitaires de gars-avec-chien-en-gilet-de-hockey-de-la-bonne-couleur et de femme-égoïste-et-sans-allure-dans-son-char? Je n'en ai aucune idée mais ça doit coûter pas mal plus cher que de conserver le guichet automatique de Luskville (en Outaouais) ou d'entretenir le centre de services de St-Fabien (Bas Saint-Laurent). On doit payer l'agence qui fera la conception des pubs, la maison de production et les «acteurs», et peut-être surtout, les innombrables heures de temps d'antenne nécessaires pour passer à répétition on ne sait trop quel message. La facture est-elle de 100 000 $? Plus? Bien plus?

Une chose est sûre. Notre historique mouvement coopératif, nos caisses jadis populaires se donnent des allures de banque. Tout ce qui a fait de nos caisses ce qu'elles étaient devenues est maintenant à la dérive, y compris - et surtout - l'esprit coopératif qui animait toutes ces gens qui, depuis plus d'un siècle, avaient travaillé d'arrache-pied pour créer dans nos villes et villages ces outils économiques indépendants des usuriers bancaires, qu'on ferme aujourd'hui avec un mépris total pour les plus de cinq millions de membres de Desjardins.

Je ne vis pas au 19e siècle. Je travaille avec des ordis et des tablettes depuis le début des années 1980 et je suis enthousiaste devant toutes les possibilités et la plus-value offertes par l'ère numérique. Mais je redoute aussi avec raison ses excès et sa prétention de remplacer le contact humain et la maniement d'objets physiques (guichet, argent comptant] par un recours quasi total à des cartes plastifiées ou des écrans de cellulaires, de tablettes et d'ordinateurs. On s'aperçoit déjà dans les écoles des dégâts causés par l'omniprésence des écrans. On finira aussi par le constater dans notre mouvement coopératif mais peut-être alors sera-t-il trop tard.

Desjardins vient d'annoncer une nouvelle ronde de fermetures de centres de service et de guichets, cette fois dans le Bas Saint-Laurent. Il y a quelques semaines, c'était le guichet du coeur francophone de la municipalité de Pontiac (Luskville) en Outaouais. Et partout on nous lance la même boue pour justifier la disparition d'une présence physique historique des caisses jadis populaires Desjardins. Les excuses qu'on nous offre sont dignes d'un ministre des Finances qui défend avec des arguments embrouillés les motifs d'impôts accrus ou de déficits imprévus. La meilleure, et celle-là on l'entend à chaque fois qu'on met des employés à la porte ou qu'on envoie au recyclage un guichet automatique: seulement 1% des transactions des membres sont désormais effectuées à la caisse même et 3% aux guichets... Mais ça veut dire quoi?

Ça, on ne le dit pas. Si j'utilise ma carte Visa Desjardins une soixantaine de fois par mois, que mes factures d'électricité, de câble, d'assurances, etc. sortent directement de mon compte, sans compter toutes les transactions diverses passant par Desjardins, mais que je me rends à la caisse en personne deux fois par mois et au guichet deux ou trois fois par mois, je suis dans le 1% et le 3% de la propagande des dirigeants de Desjardins. Combien d'autres font comme moi? Des pourcentages, ça ne dit absolument rien du nombre véritable de membres qui se rendent physiquement à la caisse jadis pop ou au guichet pour effectuer des transactions devant des humains ou pour obtenir de l'argent comptant. Ça ne dit rien de leur âge non plus. 

Jusqu'à l'an dernier, j"avais un livret de caisse que je mettais à jour régulièrement au guichet ou parfois même à la caisse, devant le regard étonné du caissier ou de la caissière qui me rappelait que j'aurais pu aller au guichet automatique. C'est rendu difficile aujourd'hui de voir des humains, répondais-je, et pour pouvoir continuer à le faire, je dois aider à sauver votre emploi. J'appelle ça un petit morceau de l'esprit coopératif que Desjardins s'acharne à détruire. Aujourd'hui, je reçois par la poste un compte-rendu mensuel de mes transactions. Cela coûte le papier, l'impression, a manutention et le coût de l'envoi postal... Et l'abandon du livret a aussi pour effet de diminuer le nombre de fois où les membres ont recours aux services des guichets et des caisses. Un clou de plus dans le cercueil.

À chaque fermeture, on entend invariablement un innocent comme moi s'exclamer: mais voyons, les caisses sont censées appartenir à leurs membres. On ne m'a pas consulté... Là on touche au coeur du problème, au péché mortel de Desjardins. Dans mon ancienne paroisse, au début des années 1940, des centaines de personnes d'origine modeste s'étaient réunies pour fonder une coopérative d'épargne et de crédit pour se donner un levier économique (en français) indépendant des grandes banques. Les membres étaient attachés à leur caisse populaire de taille humaine, s'y rencontraient, l'encourageaient, assistaient aux assemblées. Comme partout au Québec et même ailleurs au Canada. C'était l'âme du mouvement, et c'est cette âme que Desjardins-se-donnant-des-allures-de-banque démantèle depuis des décennies en abolissant des caisses locales, en fusionnant le reste et en privilégiant le numérique au détriment de l'humain et du coopératisme.

Une coopérative ne se conçoit pas sans participation des membres, sans une vie coopérative. Au lieu d'éloigner les membres des centres de service, les caisses Desjardins devraient favoriser leur présence. Prévoir des locaux pour des activités (assemblées, conférences, colloques, etc.), utiliser les fonds à sa disposition pour animer l'esprit coopératif régional (fonder de nouvelles coops - alimentation, habitation, etc.). Desjardins donne des millions chaque année à des oeuvres de bienfaisance et c'est tant mieux. Mais combien les caisses investissent-elles dans le développement coopératif régional? Vous souvenez-vous de la dernière campagne publicitaire nationale pour vanter les mérites du coopératisme et en faire la promotion? Dans le contexte actuel, une telle campagne relèverait de l'indécence.

On me dire sans doute, comme depuis mon enfance, que je rêve en couleurs. Et je dirai, comme depuis mon enfance, merci! Le jour où j'arrêterai de rêver en couleurs, de me rebeller contre ce que je perçois comme l'injustice, de m'indigner contre le mépris qui nous entoure, ce jour-là on m'enterrera. Mais contrairement à ce Desjardins en voie de devenir monstre, je n'aurai pas perdu mon âme.

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Lien à la pub # 1- https://www.youtube.com/watch?v=oHKjEvQNJ-8

Lien à la pub # 2 - https://www.youtube.com/watch?v=kAxnS2bQSpQ