dimanche 31 mai 2026

Chère Mme Grammond...

31 mai 2026...



Chère Mme Grammond,

J'ai souvent l'impression que le débat entre indépendantistes, autonomistes, fédéralistes et centralisateurs ne finira jamais. Mais au coeur de ce brouillamini, il m'a toujours semblé que les Québécois francophones partageaient quelques repères: une compréhension générale de notre parcours historique en Amérique, la conviction de former une nation de langue française et la reconnaissance du Québec comme État national des Franco-Québécois.

Après avoir lu votre éditorial du 30 mai 2026 intitulé Des ponts au lieu de référendums, et tenant pour acquis que vos propos traduisent la position officielle de votre journal, La Presse, je suis obligé de constater que l'ancien «plus grand quotidien français d'Amérique» renie désormais les fondements de notre existence nationale et adopte des positions que pourraient partager sans modification des quotidiens de langue anglaise partout au Canada, a mari usque ad mare...



Le fait que vous vous opposiez aux référendums québécois et albertain n'est pas en cause. Ni votre désir d'abolir les barrières imposées au commerce entre les provinces et à la mobilité de la main-d'oeuvre. Ni votre plaidoyer pour l'unité canadienne. Nous nous attendons à de telles prises de position depuis des décennies. Non, ce qui choque, c'est que dans votre texte, le Québec soit devenu une province comme les autres, que «notre» économie soit cette du Canada, que la fédération canadienne soit devenue notre «nation» et que la protection du français au Québec puisse parfois devenir une «aberration».

L'essentiel de votre argumentaire porte sur «les barrières imposées à l'intérieur du Canada», équivalents à des droits de douane de 21%. Vous abordez les frictions commerciales entre l'Alberta et la Colombie-Britanniques, ainsi qu'entre le Québec et Terre-Neuve. Depuis un an, écrivez-vous, «nos gouvernements» annoncent des mesures favorisant un libre-échange accru. J'ai cru un instant que vous parliez des deux gouvernements caquistes mais non. Il s'agit bien d'Ottawa et des dix provinces. Voilà «nos» gouvernements. Votre position est donc canadienne, et non québécoise.

Ainsi postée au sommet de la pyramide fédérale-provinciale, de cette «courtepointe pleine de trous» où tout-le-monde-est-pareil, vous ciblez le Québec plus que les autres «provinces» (que vous ne nommez pas) - droits douaniers les plus élevés, obstacles à l'exportation ou l'importation de produits alimentaires, ou à l'accès de travailleurs hors-Québec aux chantiers de construction québécois. Vos critiques se fondent sur une perception du Québec comme «un de dix» ou «un de onze» si l'on ajoute Ottawa. Avez-vous songé une seconde à présenter le Québec comme la seule nation francophone au Canada, ayant à ce titre, un statut national qui lui confère des devoirs et responsabilités bien supérieurs à celui d'une province ordinaire? Robert Bourassa l'avait compris quand l'Accord du Lac Meech a échoué en 1990. 

Même en ayant reconnu que «certaines règles provinciales ont leur raison d'être» notamment la protection du français (je présume que vous parlez ici du Québec même si ce 'est pas clair), vous affirmez que «la protection jalouse» de l'industrie québécoise de la construction constitue une «aberration» en situation de pénurie de main-d'oeuvre. Or, l'arrivée massive d'ouvriers Canadian de la construction au Québec aurait un effet d'anglicisation immédiat.

Une réduction des obstacles au commerce interprovincial, dites-vous, serait «bon pour notre économie». Si j'ai bien compris, l'économie canadienne, celle que Mark Carney veut unifier, c'est «notre économie». Et l'économie nationale du Québec? Sais pas. Ce serait également, ajoutez-vous, «bon pour l'unité nationale». Comprendre ici l'unité canadienne. Ainsi notre nation c'est désormais le Canada? Même pas une petite mention de l'unité nationale du Québec? Non. Au paragraphe de conclusion, vous en rajoutez en précisant que le Canada est «notre propre pays». Affirmation audacieuse quand on considère que nous ne formons qu'un peu plus de 20% de la population du pays et que la majorité anglo-canadienne, avec près de 80% de la population, prend 100% des décisions... avec l'argent de nos impôts. Le seul «notre propre pays» a toujours été le Québec.

Cette conception singulière du statut du Québec au sein de la fédération canadienne trahit une incompréhension fondamentale de l'histoire de notre peuple de langue française, et porte en elle tant le rejet de notre existence nationale que celui de notre État national.

Vous pouvez, Mme Grammond, prendre les positions politiques et constitutionnelles que vous et votre quotidien préférez, mais je ne vous reconnais pas le droit de mépriser votre nation. Ma nation. Notre nation. Elle est cernée, provoquée, menacée... mais résiste toujours. Si des ponts ont été détruits et que des référendums ont parfois lieu au Québec, le Canada anglais et son gouvernement à Ottawa doivent en prendre l'entière responsabilité. Nous n'avons que vingt et quelque pour cent des votes dans ce pays...

Pierre Allard
ancien journaliste
citoyen du Québec
Franco-Ontarien de naissance

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Lien à l'éditorial de Stéphanie Grammond dans La Presse - https://www.lapresse.ca/actualites/editoriaux/2026-05-30/des-ponts-au-lieu-des-referendums.php

samedi 30 mai 2026

WestJet et les unilingues francophones…

30 mai 2026…

Capture d’écran du site Web Le Droit

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Avez-vous déjà rencontré un employé unilingue français d'Air Canada ou de WestJet? Moi non. Comme à peu près tout le monde sans doute. De tout temps, les revendications linguistiques chez les transporteurs aériens ont presque toujours porté sur l'offre de services en français, tant aux aéroports qu'à bord des avions. Donc, sur la nécessité d'engager un personnel bilingue.

Quand les compagnies aériennes réussissent, tant bien que mal, à desservir leur clientèle francophone en français, elles ont embauché des employés qui parlent l'anglais et le français. Pour ces membres du personnel, le bilinguisme signifie très simplement que les employés francophones peuvent se parler entre eux dans leur langue, et que les employés anglophones (souvent unilingues) peuvent parler anglais à tout le monde y compris aux francophones. Bilinguisme Canadian 101.

Le Québec compte un peu plus de 4 000 000 de citoyens unilingues français. Ceux-ci forment environ 11% de la population totale du Canada. WestJet exige que tous ses employés aient une connaissance suffisante de l'anglais. Donc, comme le précise Le Droit (voir lien en bas de page), aucun des 16 000 employés de WestJet ne parle que le français. Je serais curieux de savoir combien d'unilingues français travaillent à Air Canada. Ils ne doivent pas être bien nombreux.

Interrogé au comité parlementaire des Langues officielles à Ottawa sur l'imposition de l'anglais au travail, même au Québec, un avocat de la compagnie WestJet, Tristan Joanette, a indiqué qu’un comité de francisation va se pencher «très sérieusement» sur la question. À tous les jours, on entend des anglophones de l'Ouest ou de l'Ontario ou d'ailleurs se plaindre de l'exigence du bilinguisme pour certains emplois fédéraux. C'est, disent-ils, une forme de discrimnation contre les 25 millions d'unilingues anglais au pays.

Mais jamais n'évoque-t-on la discrimination flagrante contre quatre millions d'unilingues français qui sont systématiquement écartés de la plupart des emplois fédéraux, et même d'un grand nombre de postes dans un Québec de plus en plus bilingue. Pour un anglo de London, en Ontario, l'unilinguisme anglais n'a rien d'anormal. Sa seule langue, majoritaire, devrait suffire s'il remplit les autres exigences d'un poste. Pourquoi, alors, ne trouve-t-on pas normal qu'un francophone de Saguenay ou de St-Hyacinthe ne possède lui aussi qu'une seule langue, la sienne, le français? Et qu'il puisse, au Québec et même ailleurs, occuper des postes importants sans qu'on exige de lui une connaissance de l'anglais?

La bilinguisation à vitesse grand V des francophones du Québec aura pour principal effet de marginaliser davantage les millions d'unilingues français et de les empêcher de vivre pleinement dans leur langue sur leur propre territoire. Pensez-y! Vite!


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Lien au texte du Droit - https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2026-05-30/westjet-exige-que-ses-employes-francophones-maitrisent-l-anglais.php






 

vendredi 29 mai 2026

Les faits ne sont-ils pas les mêmes pour tous les reporters?

29 mai 2026...



Quand trois médias de langue française envoient chacun un journaliste au même événement, vous vous attendez à lire trois comptes rendus ayant plus de similitudes que de divergences. Les faits ne sont-ils pas, après tout, les mêmes pour chacun des reporters? Réponse facile: oui. Et pourtant, parfois, on se demande ce que les scribes ont bien pu voir pour remettre des textes si différents.

Cela tient-il aux connaissances et aux intérêts du journaliste? Au fait qu'ils ou elles n'aient pas couvert la totalité de l'événement pour une ou plusieurs raisons, y compris les heures de tombée? À des attentes ou des préjugés thématiques? À un simple mal de tête ou une mauvaise humeur passagère? Au monde des humains, tout est possible, et après cinquante années de journalisme, peu de choses me surprennent.

Cette semaine, pour en venir au vif du sujet, Le Droit, Radio-Canada et ONFR-TFO ont délégué un de leurs rédacteurs de nouvelles à la rencontre d'Ottawa des États généraux de l'Ontario français organisés par l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO). Ces réunions de consultation ont lieu un partout dans la province et visent à prendre le pouls de la population franco-ontarienne.

Celle d'Ottawa se déroulait à l'Université d'Ottawa. Les titres des trois textes suggèrent déjà un contenu différent. L'article du Droit (voir lien en bas de page) cible «l'appartenance à la francophonie» comme coeur du débat; l'offrande d'ONFR-TFO (voir lien en bas de page) évoque un plaidoyer «pour une francophonie visible partout à Ottawa»; enfin, Radio-Canada (voir lien en bas de page) se contente d'un titre sans trop de contenu: Les États généraux s'invitent à Ottawa.

Tous les journalistes ont bien sûr rapporté quelques déclarations des porte-parole des organisateurs, Peter Hominuk, directeur général de l'AFO, et Anik Larivière, directrice générale de l'Association des communautés francophones d'Ottawa (ACFO. C'est de mise. Mais le plus intéressant dans ce type de rencontre, ce sont les échanges entre les participants, et les conclusions issues des débats. Ici, les trois reporters donnent l'impression de ne pas avoir eu les mêmes yeux et les mêmes oreilles.

1. Le texte de Sébastien Pierroz dans Le Droit

Son choix est clair: «si les débats ont largement porté sur la vitalité francophone, un mot s'est imposé au fil des échanges: l'appartenance.» À en juger par son choix d'interlocuteurs, on parle davantage ici du sentiment d'appartenance des immigrants de tous âges à la francophonie ontarienne. Le texte met en vitrine seulement trois participants à la rencontre de 135 personnes: Ahdithya Visweswaran, employé de Canadian Parents for French; Dan Ngenzi Ya Ruty, étudiant à l'Université d'Ottawa; et Olivier Hussein, qui se définit comme «Canadien d'origine congolaise».

Les lecteurs doivent conclure que les autres thèmes abordés à la rencontre, s'il y en avait, avaient moins d'importance, et que les Franco-Ontariens historiques et leurs organisations (il y en avait sûrement) n'avaient pas grand chose de percutant à dire. 

2. Le texte de Tom Chazelle Schulze sur le site Web de Radio-Canada

L'introduction - les cinq premiers paragraphes de l'article - reflète bien le titre. On apprend ce que sont les États généraux et l'objectif de la rencontre du 27 mai sur le campus de l'Université d'Ottawa. Pour ce qui est des débats, le reporter a présenté les propos de Marie-Claude Bisson, présidente de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), et de Céline Gaboriault, résidente du quartier de la Côte-de-Sable, près de l'Université d'Ottawa.

Seuls deux thèmes en ressortent: le besoin d'une meilleure inclusion des jeunes au sein de la francophonie ontarienne, et l'espoir de voir francophonie ottavienne rayonner. Les lecteurs ne saurait pas qu'il y avait eu des échanges importants sur l'appartenance et l'immigration.

3. Le texte d'Inès Rebei, d'ONFR-TFO

L'entrée en matière diffère également. Cet article (voir lien en bas de page), le plus complet des trois, indique au premier paragraphe que «l'événement a permis de cibler les priorités de la région de la capitale fédérale, où les participants ont notamment réclamé une meilleure visibilité et un accès accru aux services en français». 

Au-delà de Mme Larivière et de M. Hominuk, Mme Rebei a cité pas moins de cinq participants: Gilles Marleau, ancien bibliothécaire et résident d'Ottawa; Pier Rodier, directeur artistique de Vox Théâtre; Michelet Joseph, étudiant d'origine haïtienne; Carole Breton, directrice des communications au Diocèse anglican d'Ottawa; et Chantal Nadeau, directrice générale du Rendez-vous des aînés francophones d'Ottawa (RAFO).

Les thèmes abordés sont plus variés: l'affichage unilingue anglais des autobus scolaires, l'affichage en français dans les commerces et institutions, le manque de personnel bilingue dans les commerces, l'accueil des immigrants francophones, et la présence déficiente des francophones au sein des structures et comités municipaux.


Alors pourquoi trois journalistes qui assistaient à la même rencontre ont-ils rédigé des articles si différents? J'ai ma petite idée mais je vous laisse avec cette interrogation...
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Lien au texte de Tom Chazelle Schulze de Radio-Canada - https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2257378/acfo-afo-etat-generaux-francophone


jeudi 28 mai 2026

mercredi 27 mai 2026

Patrimoine bâti du Vieux-Hull: acheter, laisser à l'abandon, démolir...

27 mai 2026...



Vieux Hull 2026... La démolition du patrimoine bâti se poursuit.

Tout y est. L'excellent texte du journaliste Mathieu Bélanger, paru aujourd'hui sur le site Web Le Droit (voir lien en bas de page), résume en quelques paragraphes comment il faut s'y prendre pour transformer des maisons à valeur historique en blocs d'appartements sans âme.

Cette méthode brutale et largement dénuée de scrupules nécessite la complicité, le plus souvent acquise, du conseil municipal de Gatineau. Elle s'emploie depuis longtemps mais jamais je n'en ai vu une telle synthèse. On pourrait l'intituler Mode d'emploi 101.

La stratégie est simple: acquérir des maisons patrimoniales habitées, les laisser à l'abandon, payer ou contester les contraventions municipales, attendre le moment propice où les habitations sont irrécupérables et demander/obtenir un permis de démolition. Étape finale: bâtir un édifice multi-logements sur plusieurs étages et faire beaucoup de fric!

Ça ne marche pas toujours, mais les chances de réussite sont bonnes.

Au tout début de l'article du Droit, la mise en scène du journaliste décrit parfaitement le processus : «Abandonnées depuis plus d'une décennie, huit petites maisons jadis distinctives du développement du coeur de l'île de Hull d'avant 1900 feront bientôt place à un nouvel immeuble qui abritera 99 logements

La ville de Gatineau aurait pu prévenir ces démolitions. Elle ne l'a pas fait. Selon le texte de Mathieu Bélanger, le projet piloté par l'entreprise Boless était planifié depuis très longtemps. Le promoteur avait acheté la première maison de cet ensemble de huit sur les rues Kent et Laval en 2007 puis les autres, jusqu'en 2023. Son intention de les démolir était claire, et son projet immobilier connu de tous.

Mais les élus de Gatineau n'ont jamais protégé le vieux centre-ville francophone contre l'appétit vorace du gouvernement fédéral et des promoteurs immobiliers. Une à une, les maisons allumettes sont tombées sour le pic des démolisseurs. Les tours de logements et de bureaux ont défiguré, et anglicisé, le secteur historique.

Le conseiller municipal du quartier, Steve Moran, avoue: «si on pouvait reculer dans le temps, dit-il, on ferait les choses autrement comme Ville. Les maisons qui sont là (sur les rues Kent et Laval) avaient une valeur patrimoniale. Aujourd'hui, on prendrait des décisions pour leur assurer une meilleure protection. Là, il est clairement trop tard

Sur les huit habitations, sept avaient été construites avant le grand feu de Hull de 1900. Ce sont elles qu'on rasera. Des générations de familles les avaient habitées pendant plus d'un siècle. Du jour au lendemain, elles ont été vendues et laissées à l'abandon. Les contraventions de la ville et les protestations de citoyens n'ont pas empêché les vieilles maisons de se détériorer, victimes d'une négligence volontaire. Le promoteur patient savait qu'un bon matin, son projet verrait le jour.

Les nouvelles résidences ne sont pas conçues pour accueillir des familles ouvrières. Ce sont pour la plupart des studios et des appartements d'une chambre, selon le texte du Droit. Le constructeur a son permis de démolition depuis plus d'un an. Son projet est désormais recommandé par le service municipal de l'urbanisme et le comité consultatif d'urbanisme. Ne manque que l'autorisation finale du conseil municipal, qui ne saurait tarder.

Voilà le mode d'emploi. D'autres entrepreneurs l'ont utilisé auparavant. D'autres s'essaieront à l'avenir, tant qu'il sera possible d'accaparer quelque parcelle survivante du vieux centre-ville de Hull (Gatineau). Au fond, ces bâtisses d'une époque révolue ont peu de chances de survie contre les forces de l'argent qui les cernent.

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mardi 26 mai 2026

Où sont passés les journalistes?

26 mai 2026...

capture d'écran du site Web Le Devoir



Je ne comprends pas... Où sont passés tous ces journalistes agressifs que j'ai connus jadis, ces journalistes dotés d'un juste dosage de passion, de curiosité et de scepticisme, attachés à l'examen critique de l'information reçue, tenaces au moment de poser toutes les questions nécessaires à une cueillette factuelle exhaustive?

L'accueil bonasse de la presse québécoise au rapport de consultations des OUI Québec sur l'état actuel et l'avenir du Québec m'a poussé à écrire hier un texte critique sur mon blogue (voir lien en bas de page). On avait servi aux scribes médiatiques un plateau d'incomplétudes, un terreau fertile pour une attaque frontale. Qui a rédigé le rapport? Qui a choisi les personnes consultées, et comment? Qui étaient ces personnes et ces groupes? Comment a-t-on compilé les données? Etc.

Si je me fie aux textes de nos grands médias papier et numériques, personne n'a interrogé les porte-parole des OUI Québec sur l'absence d'identification de tous ces acteurs auxquels ils ont tendu le micro. Pire, ce matin le directeur du Devoir, Brian Myles, en page éditoriale, a louangé sans réserve le rapport de consultations, y voyant «une bouffée d'air frais dans le débat sur la question nationale».

Pas un commentaire sur l'anonymat de l'ensemble des personnages cités dans le rapport des OUI Québec. L'absolution sans confession, comme on disait autrefois. De la part d'un ancien président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), voilà une attitude incompréhensible. Si des fédéralistes, des péquistes, des caquistes ou des conservateurs avaient agi ainsi, une batterie de journalistes (y compris M. Myles?) auraient immédiatement exigé de connaître l'identité des interlocuteurs consultés pour juger de la crédibilité du rapport.

Ce mardi 26 juillet, ayant sans doute noté le va-et-vient sur cette question dans les médias sociaux, OUI Québec a publié un communiqué de presse (que je n'ai pas trouvé) pour défendre sa décision de ne pas nommer les personnes ou les groupes consultés: «Pour la majorité de ces groupes, cette confidentialité était une condition sine qua non de leur participation à l'exercice en raison des fonds publics dont plusieurs dépendent», indique Le Devoir.

Si cet éclaircissement des OUI Québec ne provoque pas une avalanche de questions de nos troupes de reporters, alors il n'y a plus rien à faire... La liberté de presse, et encore davantage la liberté d'expression, sont en jeu ici. Ce qu'on nous dit, c'est qu'une forte proportion des répondants croient recevoir des fonds publics en retour de leur silence ou de leur neutralité dans les dossiers socio-politiques. Que nos gouvernements achètent le silence des individus et groupes qui viennent s'abreuver au trésor public. Qu'ils ont peur de s'exprimer.

Je peux penser à de dizaines de questions à poser aux porte-parole de OUI Québec et aux gouvernements (fédéral, québécois, municipaux) qui briment ainsi, inconstitutionnellement, la liberté d'expression de leurs citoyens. On ne parle pas ici de secrets d'État. La situation actuelle de notre société et son avenir sont d'intérêt général et seul un débat libre de toute contrainte pourra définir de manière crédible les points de convergence.

Retour à l'éditorial de Brian Myles, qui semble faire totalement confiance aux gens de OUI Québec pour le choix de sa bande d'anonymes. Il accrédite leurs déclarations comme s'il avait lui-même vérifié leur identité et leur crédibilité. «Les répondants ne se reconnaissent pas dans le discours victimaire et le repli identitaire», écrit-il. Qui sont ces répondants? Sais pas. Et qui vise-t-il en évoquant un discours victimaire et un repli identitaire? Je vous laisse deviner. Lisez son texte (voir lien en bas de page).

Il ajoute au paragraphe suivant: «Certains répondants ne sont pas des "crypto-fédéralistes", et encore moins des agents provocateurs, mais des militants qui se sont battus pour le projet de pays dans leur carrière.» Comment peut-il avancer un tel argument quand il ne connaît pas l'identité des répondants qui, apprend-on aujourd'hui, ont trop peur de perdre leur financement pour s'identifier...

M. Myles dirige ensuite quelques salves en direction de Paul St-Pierre Plamondon à partir de commentaires que celui-ci a faits en réunion éditoriale au Devoir où il parlait de nation colonisée et d'un climat de peur historique. Dois-je rappeler au directeur du Devoir que M. Plamondon avait répondu à visage découvert aux questions librement posées. Il n'avait pas envoyé à sa place un porte-parole en exigeant que que l'identité de ce dernier ne soit pas divulguée.

Le chef du PQ a choisi aujourd'hui de ne pas jeter d'huile sur le feu, en affirmant que son parti n'était pas visé par le rapport des OUI Québec. M. Myles ne le voit pas de cette façon, affirmant dans son premier paragraphe que OUI Québec «envoie un puissant signal au Parti québécois et à la Coalition Avenir Québec, deux formations qui nous ont habitués à la surenchère (au chapitre de l'immigration et du vivre-ensemble)»... Je pense qu'ici, M. Myles a tout compris...

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lundi 25 mai 2026

C'est une blague? Personne n'est identifié dans ce rapport...

25 mai 2026...

capture d'écran du document de OUI Québec


J'attendais avec impatience la publication, ce dimanche 24 mai, du rapport des consultations du groupe OUI Québec auprès d'une cinquantaine de groupes de la société civile québécoise. Le quotidien La Presse, qui semblait avoir glané un exemplaire du document avant ses concurrents, avait ciblé en manchette les conclusions sur l'effritement du «vivre-ensemble» (un concept dont le sens est suggéré plutôt que défini). Décodé, cela laisse entendre que les séparatistes n'aiment pas les immigrants. Pas de grandes subtilités ici...

Mais, me suis-je dit en journaliste d'expérience, gardons-nous de juger avant d'avoir le rapport en main et de pouvoir le décortiquer à loisir. Et effectivement, dimanche, OUI Québec a mis en ligne un document intitulé «Rapport de consultations - Important 2026» (voir lien en bas de page). À première vue, j'ai cru qu'il ne s'agissait que d'un résumé dudit rapport, de ses faits saillants, mais recherche sur recherche n'a donné aucun document plus fouillé que la trentaine de pages en style quasi télégraphique offerte en pâture sur le Web.

Mais alors c'est une blague! Comment peut-on prendre au sérieux un rapport de consultations quand il ne contient aucune liste des personnes et organisations consultées; quand il n'énumère qu'un nombre limité de citations d'individus et de groupes non identifiés; quand il n'explique pas la méthodologie d'agrégation des données d'entrevues; quand les auteurs du rapport restent anonymes; quand il ne définit pas ce qu'il entend par «point de convergence»...

À l'université, une telle présentation aurait immédiatement reçu une note d'échec. Dans une salle des nouvelles, le chef de pupitre aurait ordonné au reporter de refaire son texte sur-le-champ. Des humains (pas l'IA j'espère) ont interviewé d'autres humains pour recueillir leurs points de vue sur l'état actuel du Québec et son avenir. Ce genre de consultation ne se fait pas dans l'anonymat. Les instigateurs et les répondants doivent assumer leurs opinions à visage découvert. Sinon, en ce qui me concerne, ça ne vaut rien!

À la lecture des conclusions du rapport, et à l'interprétation médiatique (et des réseaux sociaux), des milliers de personnes soupçonnent déjà un biais idéologique, et une méfiance envers les positions identitaires du Parti québécois. La meilleure façon de démontrer le non-fondé de ces craintes serait d'identifier les auteurs de la consultation, la méthode employée pour choisir les personnes à rencontrer, et la présentation d'un bon résumé des propos de chacun, chacune avec leur nom et le poste qu'ils occupent au sein de leur organisation.

Mais non. Partout, on cache les identités (voir image en haut de page). Quelle chambre de commerce? Quelle entreprise? Quel groupe d'artistes? Quel syndicat ou centrale syndicale? Quelle institution scolaire? Quel institut de recherche? Quelle organisation religieuse? Quelle communauté culturelle? Quel groupe d'aînés? Quelle organisation de santé publique? Et quels sont les agendas de ces individus et groupes bien identifiés? On me pardonnera ma méfiance, mais en journalisme, sauf exception, l'anonymat est l'ennemi de l'information.

La quatrième question posée à chaque humain rencontré par OUI Québec se lit comme suit: «Si vous aviez un conseil à donner au mouvement souverainiste, ce serait quoi?» Je m'excuse mais jamais je n'accepterai de recevoir des conseils d'un individu caché dans la burqa de l'anonymat. Parler sans devoir s'identifier ouvre la porte à toutes sortes de désinformation. On n'a qu'à voir ce qui se passe dans les réseaux sociaux où taire son nom devient souvent un tremplin pour le mensonge et l'injure.

Un dernier commentaire. Les journalistes ont souvent le défaut de remplacer le «des» par «les». Il y a une énorme différence de sens. Ainsi, quand 77% des groupes consultés ont, selon OUI Québec, «le sentiment de ne plus contrôler l'avenir du Québec et veulent un grand projet collectif pour le reprendre», c'est 77% et non 100%. Il est inacceptable d'écrire «les groupes de la société civile consultés» au lieu de 77% des groupes, ou une majorité des groupes. «Les», c'est tout le monde. 100%. 

Une ultime déception. Aucun reportage - du moins ceux que j'ai vus - ne soulève ces objections. Personne ne semble avoir exigé de OUI Québec qu'il identifie ses sources et ses méthodes. Le résultat, c'est que de vraies personnes bien identifiées (PSPP et bien d'autres) se retrouvent sur la sellette à cause d'un rapport qui ne cite qu'une bande d'anonymes... 

Un travail bien fait suivi d'un texte détaillé aurait peut-être abouti aux mêmes conclusions. Peut-être pas. On ne le saura jamais...

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Lien au rapport de consultations de OUI Québec