dimanche 23 janvier 2022

Le «chiac», un acte de résistance???

À ma première année en sciences sociales à l'Université d'Ottawa, fin 1963, un de mes bons amis s'appelait François Godin. Il était originaire de Saint-Quentin, une petite localité du nord-ouest du Nouveau-Brunswick où la proportion de francophones avoisine 100%. Même s'il parlait un français châtié, il aimait, de temps en temps, nous lancer une phrase ou deux en «chiac» pour nous dérouter.

Selon ce qu'on pouvait comprendre, ce dialecte parfois difficile à suivre provenait du sud-est de la province, aux environs de Moncton, Dieppe et en particulier Shediac. Le plus souvent, il s'agissait de phrases ou d'expressions où des mots français étaient remplacés par des mots anglais. Un anglophone n'aurait rien compris mais la plupart des francophones bilingues en captaient le sens.

Si cette manière de parler avait été l'affaire d'une seule personne, on aurait conclu qu'elle avait échoué son apprentissage du français, ou trop vécu dans un milieu anglais. Mais non, c'était apparemment un argot collectif, parlé par des milliers d'Acadiens du sud-est alors que dans la péninsule acadienne et en allant vers la Madawaska, le français portait peu de traces de corruption par l'anglais. 

Enfin, comme Franco-Ontarien à l'époque, j'avais déjà trop de problèmes avec l'assimilation à Ottawa pour prendre le temps de m'intéresser aux effets possibles d'un parler acadien exotique qu'on appelait le «chiac»... Puis, près d'un demi-siècle plus tard, en 2012, Lisa Leblanc lançait un album que j'aime beaucoup et qui me rappela, dans certaines chansons, le baragouinage «chiac» de François Godin...

Ainsi on entend dans sa chanson Motel, qui évoque «les motels cheap su'l'bord du highway»: «Shower head qui hang, pus de pression dans la douche, savon parfumé qui sent les années quatre-vingt, murs en bois castor, wallpaper fleuri déchiré, le ceiling leak depuis une couple d'années»...

Après des décennies d'étude de l'anglicisation et de la détérioration du français parlé et écrit, j'étais devenu plus sensible à la signification de l'entrée massive de mots anglais et d'anglicismes dans une langue déjà fragile en terre nord-américaine. Le chicotement que je ressentais en écoutant ce français magané s'est accru quand, par la suite, j'ai entendu Lisa Leblanc chanter dans un anglais fort correct...

Mais pour moi, la goutte qui a fait déborder le vase est tombée au début de 2016 quand j'ai appris que le Nouveau-Brunswick avait l'intention d'accueillir les Jeux de la francophonie 2017 en «chiac» avec le slogan «Right fiers». Et qu'il ne fallait surtout pas critiquer ce slogan anglo-franco au nom d'un quelconque «bon» français... (voir bit.ly/3fM8hFc)

«"RightFiers", et l’appropriation des deux langues qu’elle signifie, c’est l’opposé de l’assimilation. Notre parler, c’est notre résistance à l’assimilation, et à ceux qui souhaitent jouer à la police linguistique», déclarait le président de la Fédération de la jeunesse canadienne-française du Nouveau-Brunswick, Alec Boudreau. Ça ne s'invente pas... Mélanger l'anglais au français comme dans le «chiac» deviendrait un moyen d'éviter de s'angliciser... Quand même...

Récemment, devant l'effritement visible du français dans la région montréalaise et en Outaouais, j'ai exprimé la crainte qu'à moins de prendre des mesures énergiques, nous finirions aussi au Québec par basculer vers une forme de «chiac» d'ici quelques générations, et que ce métissage linguistique aboutirait éventuellement à l'assimilation complète.

Le vieil argument de défense du «chiac» a vite ressurgi, comme en témoigne la capture d'écran ci-dessus. Parler «chiac» serait un acte de résistance à l'anglais, et non une étape vers l'anglicisation. Comme cela arrive souvent sur Twitter, un débat s'est engagé entre cet agent pédagogique du Nouveau-Brunswick et un Québécois anonyme qui se défendait de diaboliser le «chiac» mais disait que ce dialecte n'avait pas d'avenir. La réponse vint rapidement:


Le point de vue ci-dessus semble être répandu, jusque dans les milieux officiels. Le «chiac» serait une forme de résistance, et l'Acadie du sud-est du Nouveau-Brunswick continuera de vivre «en français et en chiac». Le problème, c'est que la réalité contredit cette affirmation. Comme chez les dirigeants franco-ontariens aux lunettes roses qui gonflent les effectifs francophones pour masquer une assimilation galopante, la défense du «chiac» se profile sur un arrière-plan d'anglicisation de moins en moins lente, surtout dans la région de Moncton où l'anglais est nettement dominant.

Les recensements fédéraux sont probants à cet égard. Et surtout n'allez pas croire qu'on peut faire dire n'importe quoi à des statistiques. Les colonnes de chiffres des recensements sont une addition de témoignages réels de vraies personnes vivant à Dieppe, Shediac, ou Moncton. Et ce que ces données nous apprennent, c'est que la langue anglaise grignote à tous les ans une proportion des effectifs francophones dans cette région, alors que la francophonie reste intacte dans la péninsule acadienne et dans le Madawaska.

À Saint-Quentin, patrie de mon ancien ami François Godin, deux tiers de la population est unilingue française. Je reconnais que Saint-Quentin est une petite localité de 2000 personnes, et relativement isolée. Mais quand même. À Tracadie, dans la péninsule, plus de la moitié de la population ne connaît pas l'anglais. Mais à Shediac, Dieppe et Moncton, près de 90% des Acadiens sont bilingues. Expliquez-moi cela. Peut-être ont-ils vraiment besoin de l'anglais, même quand ils sont majoritaires comme à Dieppe, dans ce coin de pays. Comment expliquer que les anglophones minoritaires à Dieppe et Shediac, soient massivement unilingues anglais? Peut-être qu'ils n'ont pas vraiment besoin du français parce que les francophones leur parlent presque toujours en anglais? Je suis Franco-Ontarien d'origine, j'ai bien connu ce phénomène...

C'est de cette façon que se créent des «chiacs»... À force d'être obligé d'employer des mots anglais, ceux-ci s'infiltrent dans le parler collectif des francophones. J'ai vécu ça à Ottawa, dans mon petit quartier à côté de la «track»... Graduellement, de génération en génération, de plus en plus de personnes dont le français est la langue maternelle en arrivent à parler le plus souvent l'anglais, même à la maison. Ça aussi, les recensements fédéraux le démontrent hors de tout doute. Cette tendance est déjà en marche à Dieppe et Shediac, pas rapide mais réelle, alors qu'elle s'accélère de façon inquiétante à Moncton. Elle est à toutes fins utiles inexistante dans la péninsule et dans le Madawaska.

Je sais que c'est plate mais je vais risquer des chiffres du recensement de 2016 (les données du recensement de 2021 sont attendues à l'automne prochain). À Dieppe, il y a un peu plus de 6000 anglophones selon la langue maternelle (24,7% de la population), mais cette proportion grimpe à 30,7% quand on dénombre ceux et celles qui parlent surtout l'anglais à la maison. Et plus de deux tiers des anglos sont unilingues. Comment expliquer que dans une ville de 25 000 personnes à 72% francophone on trouve 4300 unilingues anglais et seulement 2175 unilingues français? «Continuer de vivre en français et en chiac»? Pour le moment sans doute, mais pour combien de temps?

J'ai la plus grande admiration pour les Acadiens et leur défense d'un précieux héritage culturel. Mon ancienne patrie franco-ontarienne est bien plus mal en point que la leur. Il reste que d'aucune façon peut-on interpréter l'infiltration de mots anglais dans le parler collectif comme un geste de résistance à l'anglais et d'affirmation du français. L'Acadie du Nouveau-Brunswick n'est pas au bord du gouffre, contrairement à la francophonie des autres provinces anglaises. Mais la glissade est commencée et pour redresser la situation, il faut regarder la réalité en face et ranger les lunettes roses...


jeudi 20 janvier 2022

Entre les pubs et les mises en scène...

J'ai le droit d'être un vieux journaliste chialeux... À 75 ans je suis vieux. Je suis journaliste depuis 1969. Et je suis chialeux depuis toujours...

Permettez-moi donc de pester un peu contre les bulletins de nouvelles de Radio-Canada, où le véritable journalisme semble céder de plus en plus la place au spectacle. Je ne dis pas que c'est mieux ailleurs. Je ne regarde que les bulletins de Radio-Canada, alors je ne sais pas. C'est peut-être pire ailleurs...

Je suis conscient que la télé n'est pas la presse écrite et qu'on ne construit pas une émission de nouvelles comme on remplissait les pages de mon journal imprimé, Le Droit, avant qu'il ne disparaisse le 24 mars 2020. Mais dans un média comme dans l'autre, le contenu est rédigé par des journalistes.

Les informations, ce n'est pas sensé être une émission de variétés où se succèdent des interviews entre chefs d'antenne et journalistes (ou invités) entre deux ou trois segments d'une vingtaine de pubs. On n'est pas rendu à «Salut tout le monde, c'est l'heure Info Max avec la vedette des ondes, Patrice Roy» sur fond de musique rock, mais parfois je trouve qu'on s'en approche.

Commençons par le commencement. La matière première d'un bulletin de nouvelles comme d'un journal, ce sont des textes écrits par des journalistes, des images captées par des photographes, ainsi que des enregistrements audio et vidéo. On y parle d'événements passés, en cours ou futurs. La diffusion peut se faire en différé ou en direct.

Mais la question reste toujours la même, du moins du point de vue journalistique: comment assembler les morceaux du casse-tête régional, national et international pour offrir au public un bulletin ou un journal qui présente le plus complètement possible l'actualité, qui renseignera le mieux possible l'auditoire. Et c'est là que ça dérape. C'est là où la forme prend souvent le dessus sur le fond...

Le format de nos bulletins de nouvelles télévisés (régionaux mais aussi nationaux) semble conçu pour présenter un nombre minimal de nouvelles. J'ai compté jusqu'à une vingtaine de publicités dans une demi-heure d'informations, et ce, à Radio-Canada, le diffuseur public financé à même les fonds de l'État. Déjà là, c'est trois, quatre ou cinq reportages de moins. Mais il y a plus.

Le lecteur (chef d'antenne) n'est pas assis pour lire les informations à un débit raisonnable et faire la présentation des journalistes qui ont préparé un reportage. Non, il se promène sur le plateau, parfois accompagné d'un(e) autre journaliste, et présente les topos sous forme d'une conversation avec un reporter qui, plutôt que renseigner le public directement, attend les questions du chef d'antenne. C'est peut-être de la bonne télé, mais c'est du journalisme douteux. Pire, en plein hiver, on place les reporters dehors (parfois juste à l'extérieur du studio) par des températures de -20 degrés pour expliquer ce qu'ils pourraient encore mieux expliquer confortablement à l'intérieur (à distance ou à l'édifice de Radio-Canada même).

Je vois la nécessité, pour certains événements (une tornade, une explosion, une manif, un incendie, etc.), que le journaliste communique en direct, à l'extérieur, avec le chef d'antenne pendant le bulletin de nouvelles et que celui-ci oriente au besoin l'échange pour soutirer le plus d'information. Mais quand un reporter parle pendant deux ou trois minutes des débats budgétaires de la ville de Gatineau, pourquoi le planter dans un banc de neige? Pour des images plus saisissantes?

Et il y a ces techniques propres aux téléromans, où l'auditeur doit visionner l'épisode suivant pour connaître le dénouement d'un événement en cours. On fait ça tous les jours à Radio-Canada, entre autres avec le météorologue, qui entre en ondes à mi-chemin dans le bulletin, amorce ses prévisions et, tout à coup, nous laisse entendre que le meilleur est à venir mais qu'on devra attendre la fin du bulletin pour en savoir plus... Ou comme, juste avant un bloc interminable de publicités, on annonce une nouvelle et on n'en parle pas immédiatement après les pubs. On nous fait attendre. C'est irritant au possible.

Et c'est sans compter certaines pratiques contraires à l'essence même du journalisme. Ainsi, et on a vu ça souvent depuis le début de la pandémie, quand une nouvelle mesure est annoncée, on ira cueillir des commentaires du public. Jusque là, à la limite, ça va. Mais quand on laisse entendre, dans le bulletin, que ces quelques réactions cueillies au hasard, sur le vif, peuvent représenter l'opinion publique, on dépasse les bornes. Sans avoir scientifiquement sondé la population, on n'a aucune idée de la valeur de quatre ou cinq commentaires de personnes qui se trouvaient aux alentours au moment du reportage. Ça ne semble préoccuper personne...

Et que dire de cette confusion de plus en plus fréquente entre bulletin de nouvelles et émission d'affaires publiques... Un soir, récemment, après je ne sais trop quelle manchette percutante en début de bulletin, Céline Galipeau a assemblé en ondes un panel de trois personnalités médiatiques qui ont abondamment commenté la nouvelle pendant cinq ou dix minutes. Près de 20 minutes après le début des informations, on en était toujours à la première nouvelle... J'ai fermé la télé...

On dira bien ce qu'on voudra, mais il me semble qu'il y a là-dedans quelques interrogations qui valent un bon débat professionnel au sein de la collectivité journalistique québécoise.

Bon voilà, j'ai fini de chialer pour aujourd'hui...


samedi 15 janvier 2022

Cher M. Roberge...

Lettre à Jean-François Roberge, ministre de l'Éducation du Québec.


capture d'écran du quotidien Le Devoir

Cher M. Roberge,

Dans une entrevue récente au Journal de Québec ((9 janvier 2022), vous estimiez qu'il n'était pas nécessaire d'appliquer la Loi 101 aux cégeps pour protéger la langue française au Québec (voir bit.ly/3qsGMXl). «La solution ça se passe au primaire et au secondaire», avez-vous déclaré à la journaliste Geneviève Lajoie.

Selon le texte du Journal de Québec, vous expliquiez de la façon suivante le fait que les cégeps anglais se remplissent d'étudiants francophones et allophones: «Devant la piètre maîtrise de l'anglais de leurs enfants au sortir du secondaire, plusieurs parents dirigent leur progéniture vers les cégeps de langue anglaise».

Et le texte d'ajouter: «Le ministre croit qu'on peut travailler sur (sic) l'amélioration du niveau d'anglais des jeunes, mais la priorité "absolue" doit être mise sur le renforcement de la maîtrise du français».

J'ai peine à croire que vous vivez dans le même monde que moi. Avez-vous vu les résultats récents des élèves de Secondaire 5 en orthographe? Plus de 40% ont échoué, n'ayant pas réussi à écrire un texte de 500 mots avec moins de 15 fautes! (voir bit.ly/3I89dzF)

Ce sont là les élèves à qui le gouvernement québécois propose depuis 2011 une immersion totale en anglais pour la moitié de leur sixième année du primaire! Ce sont les mêmes élèves qui, en nombres croissants, fréquentent des cégeps de langue anglaise et, éventuellement, étudieront en anglais à l'université.

Et c'est sans compter les milliers de décrocheurs francophones qui iront grossir les rangs de ceux et celles qu'on appelle «analphabètes fonctionnels», incapables de lire, et encore moins d'écrire, des textes ayant la moindre complexité. Ils sont déjà près de 50% de la population!

Et vous me dites que des parents se plaignent de «la piètre maîtrise de l'anglais» à la fin du secondaire? Les informez-vous que le français est notre langue commune, le coeur de notre identité, et que la piètre maîtrise du français a beaucoup plus d'importance?

Faites-vous un effort de donner l'exemple dans vos communications écrites et verbales, tant internes qu'externes? J'ai peine à le croire quand j'entends, à la télévision, MM. Legault, Dubé et Boileau parler de «choses qu'ils ont besoin», «assumer que ça ira mieux», ou évoquer le «peak» de la pandémie?

Pensez-vous vraiment accorder au français cette «priorité absolue» quand vous ouvrez les cégeps anglais (et non anglophones comme on entend si souvent) aux enfants de la Loi 101 qui, en grands nombres, baragouinent un français bourré d'anglicismes et de mots anglais? Vous les laisserez fréquenter des cégeps où ils apprendront le vocabulaire de leur futur métier ou profession en anglais, et ce, dans un territoire où le français est censé être LA langue de travail?

M. Roberge, sortez de votre cocon et venez faire un tour à Montréal ou en Outaouais. Les horreurs que vous entendrez dans les couloirs des écoles, dans les rues, commerces et autres lieux publics ne vous laisseront pas, je l'espère, insensible. Et si vous trouvez tel exercice trop exigeant, contentez-vous d'ouvrir la télé à un bulletin de nouvelles ou une émission de variétés. Ce n'est pas très édifiant par moments...

Comme bien d'autres, j'en ai assez de voir des gouvernements qui affirment vouloir assurer la pérennité et la progression du français, mais ne s'en tiennent qu'aux belles paroles et reculent quand ils sentent la soupe chaude, par crainte de se voir, une fois de plus, taxés de xénophobie ou de racisme pour avoir défendu la langue française.

Dans le dossier de la laïcité, en dépit des excès verbaux et des luttes juridiques, la marmite ne bouillonnait pas tant que le combat en était un de paroles et de textes. Mais il a suffi qu'une enseignante de Chelsea soit réaffectée parce qu'elle portait un hidjab pour que les menaces fusent de partout, notamment d'une grappe grossissante de grandes villes anglo-canadiennes et du gouvernement fédéral. Mais il fallait en arriver là un jour ou abandonner la laïcité de l'État.

La promotion du français empruntera des sentiers similaires. De belles paroles ne suffiront pas. Il faudra faire ce qu'il faut pour mettre un frein à l'anglicisation de nos jeunes et assurer des milieux de travail de langue française. Mettre fin à l'anglais intensif en 6e année et appliquer la Loi 101 aux cégeps, entre autres, susciteront un tollé au Canada anglais (et même chez nos francophones). Mais ce sont des mesures nécessaires.

Vous savez, M. Roberge, ce qui finira par arriver si vous n'agissez pas avec fermeté sans délai. Ouvrez vos yeux, vos oreilles. Écoutez En direct de l'univers, Star Académie, ou toutes ces stations de radio qui se disent françaises... Ce qui s'en vient est déjà en marche. Dans quelques générations, notre français sera du «chiac», puis disparaîtra peu à peu. Le problème sera réglé. Vos arrière-petits-enfants iront tous au cégep anglais parce que vous n'avez pas agi quand cela aurait pu faire toute la différence...


jeudi 13 janvier 2022

Les instrumentaux des années 1960

En écoutant un de mes vieux vinyles du pianiste Floyd Cramer, je me suis dit que ce genre de musique instrumentale, fréquent dans les palmarès de mon adolescence, semblait avoir disparu des ondes... et que c'est bien dommage...

Ayant beaucoup de temps à ma disposition, pandémie oblige, j'ai décidé de retrouver sur YouTube une grappe d'instrumentaux que j'aime et qui ont meublé les souvenirs de ma décennie préférée (les années 60 !!), et d'en profiter pour apprendre quelque chose sur les compositeurs ainsi que sur les individus et groupes qui les ont rendus si populaires. Je les propose en ordre plus ou moins chronologique, en espérant que d'autres trouvent l'exercice divertissant et que, pour les plus vieux de ma génération, ces musiques fassent ressurgir un temps que l'on porte toujours en nous...

Le jeudi 13 janvier 2022

Alors allons-y. J'en ai pour un bon mois de publications quotidiennes. En janvier 1960, un instrumental (peut-être le plus populaire de tous) s'installait en première position des palmarès nord-américains et y resterait pour plus de deux mois! Il s'agissait du thème musical du film A Summer Place (Ils n'ont que vingt ans), endisqué par l'orchestre de Percy Faith. Toutes les vedettes de ce film que je n'ai jamais vu - même celles dans la vingtaine - sont mortes depuis un bon bout de temps, mais on entend Theme from a Summer Place encore aujourd'hui sur les stations rétro.

Ce que j'ai appris de plus intéressant concerne le compositeur, Max Steiner. Cet homme, qui avait 72 ans en 1960, était né dans l'empire austro-hongrois en 1888 et avait fui vers l'Amérique en 1914, alors qu'éclatait la Première guerre mondiale. Il avait reçu au cours de sa carrière pas moins de 24 (!!!) nominations aux Oscars et en avait gagné trois. Il avait signé la trame musicale de plus de 300 films y compris Gone with the Wind (Autant en emporte le vent) en 1939 et Casablanca en 1942-43. Alors voici Theme from a Summer Placebit.ly/33dIPpd.

Le vendredi 14 janvier 2022

Au printemps 1960, le film Because They're Young (Le mal d'être jeune) ne fracassait aucun record au box-office, mais sa chanson thème du même nom deviendrait durant l'été le plus grand succès instrumental de la carrière du guitariste rock Duane Eddy, dont le style unique consistait à ne jouer que des notes basses sur les plus grosses cordes de sa Gretsch 6120. Une fois qu'on l'avait entendu, on reconnaissait sans peine tous ses disques à la radio. 

Son style musical, le nom de son groupe (les Rebels) et de son premier grand succès, Rebel Rouser, m'avaient toujours donné l'impression qu'il sortait des États sudistes, genre Alabama ou Mississippi. Mais non. En glanant ses notes biographiques, j'ai appris qu'il était originaire de Corning, une petite ville de l'ouest de l'État de New York, et qu'à l'adolescence, sa famille avait emménagé en Arizona. En 1954, à l'âge de 16 ans, il montait déjà sur scène. Soixante-quatre ans pas tard, en 2018, le vieux rocker entreprenait une tournée de spectacles en Grande-Bretagne pour fêter ses 80 ans! Il doit être le doyen des guitaristes encore vivants des premières années du rock n roll...

Alors voici Because They're Young, de Duane Eddy: bit.ly/3tqoCau.

Le samedi 15 janvier 2022

Plus que tout autre instrument, la guitare électrique incarne le rock and roll. Et plus que tout autre groupe des années 1960, les Ventures incarnent la guitare électrique. Formé dans l'État de Washington à la fin des années 1950, le groupe comptait deux guitaristes, puis s'est adjoint un bassiste. Ayant entendu Walk Don't Run par le légendaire guitariste Chet Atkins (style country jazz), les Ventures se sont fait accompagner par un batteur en studio pour en faire l'un des plus grands succès rock de 1960. La batteur invité avait le choix d'un pourcentage des droits d'auteur ou d'un paiement fixe de 25 $. Quand le disque s'est vendu a plus d'un million d'exemplaires, il a amèrement regretté son choix...

Aucun autre groupe instrumental n'a vendu plus de disques dans les années 1960 que les Ventures. Leur emploi novateur d'effets spéciaux a influencé l'évolution de la musique rock. Ils furent parmi les premiers à utiliser des guitares électriques à 12 cordes et à produire des albums «concepts». On a dit d'eux qu'ils ont été «le groupe qui a lancé un millier de groupes». George Harrison des Beatles, Carl Wilson des Beach Boys et John Fogerty de Creadance Clearwater Revival comptent parmi leurs admirateurs. Alors voici, en direct d'août-septembre 1960, Walk Don't Run, par les Ventures:  bit.ly/3rb2Zbw.

Le dimanche 16 janvier 2022

Des pionniers du rock and roll comme Fats Domino, Little Richard et Jerry Lee Lewis étaient indissociables de leur piano à la fin des années 1950. Parmi eux circulait cependant un pianiste de plus en plus célèbre qui ne chantait pas, mais que tous s'arrachaient à Nashville. Il s'agissait de Floyd Cramer, qui a accompagné Elvis dans Heartbreak Hotel, mais aussi Brenda Lee, Patsy Cline, Roy Orbison, Don Gibson, les frères Everly et bien d'autres. À l'automne 1960, il a enregistré une de ses compositions, intitulée Last Date, qui a atteint la 2e position au Top 100 du magazine Billboard, n'ayant pu déloger de la première place Are You Lonesome Tonight d'Elvis (qui était accompagné par Cramer au piano).

Originaire de la Louisiane, autodidacte, ayant appris à jouer par oreille, Floyd Cramer a été l'un des fondateurs de ce qu'on devait appeler le Nashville Sound. Dans l'instrumental Last Date, selon Wikipédia, il a introduit une technique nouvelle pour piano, connue sous le nom de slip-note (note glissante), dans lequel une note dissonante glisse sans effort vers la note correcte. Ce style devait devenir une de ses marques de commerce. Je ne me lasse pas d'écouter ses disques. Voici donc (de l'automne-hiver 1960) Last Datebit.ly/3fnItiv.

Le lundi 17 janvier 2022

En 1960, les horreurs de l'Allemagne hitlérienne hantaient toujours la mémoire collective, en particulier l'extermination de millions de Juifs dans les camps de concentration nazis. Le film Exodus, portant sur les années d'après-guerre et la fondation d'Israël en 1948, évoquait en effet des événements encore récents. La quête de la patrie par les réfugiés juifs était une épopée qui avait besoin d'une musique épique et le thème d'Exodus ne déçoit pas. Il est puissant, émouvant. Sans surprise on lui a attribué un Oscar et le disque a mérité le titre de chanson de l'année 1961 aux Grammys.


La version du thème d'Exodus qui a dominé les palmarès fin 1960-début 1961 était l'oeuvre d'Arthur Ferrante et Louis Teicher, deux prodiges du piano qui s'étaient rencontrés comme étudiants à l'école Julliard de New York et y avaient par la suite enseigné. Ils ont entamé en 1947 une carrière en musique populaire et classique, jusqu'en 1989. Ferrante avait déclaré qu'il voulait vivre une année pour chaque touche d'un clavier de piano. Il est mort en 2009, 12 jours après son 88e anniversaire de naissance. Voici le thème d'Exodus, apparu aux palmarès en novembre 1960, par le duo Ferrante et Teicher: bit.ly/3rgdV7C.

Fait intéressant. Le 23 janvier 1961, les trois premières places au palmarès Billboard étaient détenues par des instrumentaux - Wonderland by Night (Bert Kaempfert), Exodus (Ferrante-Teicher) et Calcutta (Lawrence Walk). Est-ce la seule fois?

Le mardi 18 janvier 2022

L'instrumental «Wheels» a été tellement copié que l'original se perd dans un océan d'imitations sur le Web. Plus de 100 versions ont été enregistrées. Composée par deux des membres des String-A-Longs, un groupe de guitaristes du Texas, la mélodie devait s'appeler Tell the World mais quand la maison Warwick a fait imprimer le disque, elle a inversé les titres par erreur, et le côté A du 45-tours s'appela tout à coup Wheels. Évidemment, cela devait entraîner un conflit sur les droits d'auteur avec le compositeur du côté B, désormais intitulé Tell the World. Ils ont finalement partagé les redevances à trois, ce qui représentait une somme considérable avec plus d'un million d'exemplaires vendus entre janvier et avril 1961.

Les enregistrements de style tex-mex des String-A-Longs ont été produits par Norman Petty, premier gérant de Buddy Holly. Il a été le réalisateur de la plupart des chansons rock de Holly et des premiers grands succès d'autres musiciens texans tels Roy Orbison, Buddy Knox et Waylon Jennings. Le String-A-Longs se sont dissous en 1964, puis se sont brièvement réunis en 2006 pour le Festival du disque de Clovis (Nouveau-Mexique), ville natale de Norman Petty. Alors voici, en direct de l'hiver 1961, Wheels (bit.ly/3I9JwyH).

Le mercredi 19 janvier 2022

Considérés par certains critiques comme l'un des meilleurs groupes rock instrumentaux de la première décennie du rock and roll, les Royaltones n'ont jamais été assez populaires pour avoir la chance d'enregistrer un album, et demeurent aujourd'hui largement inconnus. Selon une biographie, ce groupe du Michigan (saxophone, clavier, guitare et batterie) méritait un bien meilleur sort, mais souffrait de ne pas avoir de marque de commerce comme les Ventures, Duane Eddy ou Johnny and the Hurricanes. Ils étaient cependant très estimés et ont accompagné Del Shannon, entre autres, sur quelques-uns de ses grands succès.

Les frères Popoff (au milieu) étaient jumeaux identiques...

Quand j'avais 14 ans, une voisine m'a offert le 45 tours Flamingo Express des Royaltones, que je connaissais pas, et je l'écoute encore en 2022. Ce disque fut la seule percée du groupe dans les grands palmarès, atteignant la 82e position du Top 100 de Billboard fin janvier 1961. La pièce devait s'appeler Wiggle Wiggle mais été renommée Flamingo Express en l'honneur du groupe The Flamingos, qui enregistrait au même studio à New York. Selon Burton Cummings (de Guess Who), ce 45 tours instrumental est l'un des meilleurs de tous les temps. À écouter à fort volume et basse au max. Voici Flamingo Express, des Royaltones: bit.ly/3IdFkOK.

Le jeudi 20 janvier 2022

Vers la fin des années 1950, après avoir visionné le film américain Apache (avec Burt Lancaster), le compositeur britannique Jerry Lordan avait voulu rendre hommage à la nation apache avec une musique «noble et dramatique». Sa composition, qu'il a intitulée Apache, a été enregistrée aux studios d'Abbey Road par les Shadows, le plus célèbre groupe instrumental de Grande-Bretagne à l'époque, et a connu à l'été 1960 un succès fulgurant en Europe, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Pas en Amérique du Nord cependant...

À l'automne 1960, un guitariste danois, Jorgen Ingmann, cherchait un côté B pour son 45 tours Echo Boogie (sa propre composition) et jugea qu'Apache ferait l'affaire. Diffusé au Danemark fin 1960, le disque a été exporté aux États-Unis sur l'étiquette Atco avec une forte campagne promotionnelle et en avril 1961, la version Ingmann d'Apache trônait en première position au Canada et en deuxième place au palmarès de Billboard aux États-Unis. Tout un périple pour cette mélodie, inspirée d'un film western américain, composée en Angleterre, adaptée par un Danois puis popularisée en Amérique. Voici donc Apache, par Jorgen Ingmann: bit.ly/33k7RDr.

Le vendredi 21 janvier 2022

Originaire de la Louisiane, autodidacte, ayant appris à jouer par oreille, le pianiste Floyd Cramer a été l'un des fondateurs de ce qu'on devait appeler le Nashville Sound.  il a introduit une technique nouvelle pour piano, connue sous le nom de slip-note (note glissante), dans lequel une note dissonante glisse sans effort vers la note correcte. Son succès Last Date de 1960 l'a propulsé au sommet des palmarès nord-américains et ce style «country urbain» devait devenir sa marque de commerce.

Au printemps 1961, toutefois, il a enregistré un instrumental carrément rock intitulé On the Rebound, fort différent de ses compositions habituelles. Ce fut sa deuxième incursion dans le Top 5 du palmarès du magazine Billboard en moins d'une année. Intronisé au temple de la renommé du rock and roll en 2003, on dit de lui qu'il fut un des pianistes les plus influents de l'histoire, peu importe le genre de musique. Voici donc On the Rebound, par Floyd Cramer: bit.ly/3rD1rYe.

Le samedi 22 janvier 2022

Chaque maison de disques avait en studio ses propres musiciens, des artiste polyvalents ayant souvent accompagné de grandes vedettes et capables de s'adapter à tous types de chansons. En 1959, l'orchestre de studio chez RendezVous Records eut l'idée d'enregistrer une version rock and roll du classique In the Mood, de Glenn Miller, sous le nom d'Ernie Fields Orchestra. L'immense succès de cet instrumental les incita à récidiver à la fin de 1960, cette fois sous le nom de B. Bumble and the Stingers, pour mettre sur disque une version rock du Vol du bourdon, une pièce classique russe de l'opéra Le conte du tsar Saltan. Ils l'intitulèrent Bumble Boogie.

Les CV des membres de cet orchestre improvisé attestent de leur association avec les plus grandes vedettes de la chanson américaine depuis le début des années 1940, de Louis Armstrong à Frank Sinatra, des Platters à Simon and Garfunkel, de Sam Cooke aux Beach Boys. Musiciens d'expérience, le plus jeune membre du groupe avait une trentaine d'années, le plus vieux ayant dépassé la mi-quarantaine. En dépit de leur popularité, le nom de B. Bumble and the Stingers disparaîtrait de la scène en 1962. Voici Bumble Boogie, qui a trôné près du sommet des palmarès nord-américains et européens au printemps 1961: bit.ly/3GOTgOE.

Le dimanche 23 janvier 2022

Originaire de Los Angeles, Sandy Nelson avait décroché de l'école secondaire au milieu des années 1950 pour jouer de la batterie à temps plein. Il a accompagné plusieurs vedettes, y compris les Platters. Un jour, il a décidé d'enregistrer une de ses compositions (Teen Beat), qui s'est vendue à plus d'un million d'exemplaires et pour laquelle il reçoit toujours des droits d'auteur. Au début des années 60, sa popularité déclinant, il a composé un solo de batterie sur lequel un ami a ajouté un accompagnement de guitare électrique et qu'il a intitulé Let There Be Drums. À la fin de l'année 1961, sa carrière était relancée pour de bon.

En 1963, il a subi l'amputation partielle d'une jambe à la suite d'un accident de moto, mais a continué de jouer et d'enregistrer jusqu'au début des années 1970. En 2008, avec quelques amis, il a formé un nouveau groupe et endisqué plusieurs compositions originales. Il vit toujours au Colorado et reste le batteur le mieux connu des premières décennies du rock and roll. Voici Let There Be Drums, de Sandy Nelson:  bit.ly/3qPByoL.

Le lundi 24 janvier 2022

En 1955, deux compositeurs russes ont écrit une chanson intitulée Les nuits de Leningrad, mais le ministère soviétique de la Culture est intervenu pour imposer l'appellation Les nuits de Moscou, le jugeant plus approprié. La chanson a mérité un prix international et connu un grand succès en Chine. Puis, à la fin de 1961, un groupe britannique, Kenny Ball and his Jazzmen, a enregistré une version instrumentale qui a dominé les palmarès au début de 1962, atteignant la première position au Canada, en Suède, en Australie et au Japon, ainsi que la 2e place au palmarès des Top 100 de Billboard aux États-Unis en mars 1962.

Le groupe britannique du trompettiste Kenny Ball a entrepris des tournées européennes, nord-américaines et est même allé jouer Midnight in Moscow en Union soviétique. Ball et ses Jazzmen ont continué à donner des spectacles jusqu'en 2002. Le groupe folk Chad Mitchell Trio a enregistré pour l'auditoire américain la version originale de la chanson en russe en 1963, au moment où la tension entre les États-Unis et l'Union soviétique perdurait après la crise des missiles de Cuba. Voici donc Midnight in Moscow, par Kenny Ball and his Jazzmen: bit.ly/3rDAMuh.



mercredi 12 janvier 2022

Ne parlons plus de référendums !!!

capture d'écran, La Presse, 2015

Je suis né et j'ai grandi à Ottawa, dans une vieille famille franco-ontarienne de souche, avant d'emménager au Québec en 1975. J'ai milité au sein d'organismes franco-ontariens. Au début de 1969, ayant vu l'Ontario français s'effriter de plus en plus rapidement, j'ai adhéré au Parti québécois, qui venait de voir le jour. J'étais loin d'être seul à agir ainsi. Le PQ s'était même vu obligé de créer une section «hors Québec»...

Ayant vécu l'anglicisation massive en Ontario, ayant décortiqué les données du recensement fédéral de 1961 (qui seraient renforcées par celui de 1971), j'avais acquis une certitude. Pour assurer la pérennité de l'aventure canadienne-française en Amérique du Nord, le Québec devait devenir un État indépendant et unilingue français. Je n'ai pas changé d'idée depuis. Et la réalité du dernier demi-siècle n'a fait que renforcer cette conviction.

À la fin des années 1960, le Parti québécois s'était imposé comme seul véhicule politique du mouvement indépendantiste, sans doute à cause de la force et du charisme de René Lévesque, seul capable de créer des ponts entre la droite d'un Gilles Grégoire et la gauche d'un Pierre Bourgault. Même le felquiste Pierre Vallières avait renoncé à la violence pour se joindre au PQ en 1971. Cette unité, tous s'en doutaient, ne pourrait durer éternellement. Les espoirs, les réussites et les échecs la mettraient à dure épreuve.

Et si l'objectif ultime d'un Québec français et indépendant ne devait sous aucune condition vaciller, les moyens de l'atteindre ont toujours été l'objet d'un débat animé, voire acrimonieux. La décision de faire entériner la souveraineté par voie référendaire a probablement assuré l'élection du PQ en 1976 mais cette stratégie est devenue le talon d'Achille du mouvement après le cul-de-sac de 1980, le coup d'État fédéral de 1982, l'échec de Meech et surtout, l'amère défaite de 1995...

De décennie en décennie, le Parti québécois continue de traîner ce boulet référendaire dont plus personne ne veut vraiment et qui aura, comme seul effet à moyen terme (à moins d'une intervention divine), de clouer pour de bon le cercueil de la souveraineté. Après un slalom de 53 ans qui ne nous a pas menés à la ligne d'arrivée, le temps n'est-il pas venu de retourner au point de départ et de planifier un trajet en mettant à profit les bons et mauvais coups encaissés depuis la fin de 1968?

Réunis au début de décembre 2021, les délégués à un mini-congrès d'orientation du Parti québécois ont réitéré leur intention de déclencher un troisième référendum sur la souveraineté dès le premier mandat si jamais le PQ forme un gouvernement (voir bit.ly/3HZQUNi). Entre ça et se tirer dans le pied, il n'y a guère de différence. Confronté à un déclin constant de l'appétit indépendantiste, à une division des forces avec la présence de Québec solidaire, à l'accaparement du discours nationaliste par la CAQ, à l'effritement du français dans la métropole et ailleurs, à une quasi marginalisation médiatique, le vaisseau amiral de la souveraineté doit faire mieux que de proposer une coupe de ciguë à l'électorat...

           capture d'écran, Le Devoir, 6 déc. 2021

Plus vite on mettra l'idée référendaire au site d'enfouissement, mieux ce sera pour le PQ. Cela l'obligera à regarder une réalité où il n'y a plus de grand soir d'un 3e référendum victorieux, où l'on cesse de perdre son temps à faire la collecte de «conditions gagnantes» qui restent toujours hors d'atteinte, où la seule option sera de proposer aux Québécois d'élire un gouvernement national orienté, dans toutes ses actions, vers le renforcement d'un Québec français (et laïc) jusqu'à l'indépendance. À ceux qui diront que c'est là rêver en couleur, je dis qu'ils manquent singulièrement d'imagination et de ressources.

Les chemins empruntés depuis les années 1970 nous ont laissés dans un cul-de-sac juridique et constitutionnel. Inutile de reprendre les mêmes sentiers. Le point d'arrivée sera le même, ou pire. Un exemple? La Loi 101, adoptée en 1977 puis charcutée par les tribunaux fédéraux. Tirons-en les enseignements qui s'imposent. Colmater aujourd'hui les brèches béantes dans la Charte de la langue française nous mènera devant les mêmes tribunaux, avec les mêmes résultats. Un véritable gouvernement national du Québec commencerait par dire à Ottawa que c'en est fini ce régime où les lois québécoises sont jugées et interprétées devant des tribunaux nommés par le seul premier ministre du Canada. Qu'à moins de créer un tribunal paritaire Québec-Ottawa, l'Assemblée nationale refusera de plaider devant les juges fédéraux et ne reconnaîtra pas la légitimité de leurs décisions. Et que faute de créer un milieu juridique où les dés ne sont pas pipés, Québec fera à sa guise et francisera le territoire à coups de «nonobstants».

À ceux qui croient telle éventualité tirée d'Alice au pays des merveilles, le gouvernement Legault y sera bientôt confronté avec la Loi 21 sur la laïcité de l'État, qui fera son petit bonhomme de chemin d'une cour fédérale à l'autre, jusqu'à la Cour suprême. Si, éventuellement, les juges d'Ottawa estiment notre laïcité inconstitutionnelle et refusent le recours à la clause nonobstant, la CAQ aura le choix d'obéir comme nous l'avons toujours fait, de reconnaître que notre nation minoritaire est et sera toujours soumise aux diktats de la majorité anglo-canadienne, ou envisager autre chose... Voilà ce que le PQ doit décortiquer, cet «autre chose», pour ensuite proposer des voies d'action gouvernementale susceptibles de rallier la population et surtout, de clarifier les enjeux. Pour faire un pas de plus vers l'indépendance.

Au lieu d'une fixation référendaire, le PQ doit prendre Ottawa comme exemple, qui nous a imposés une charte constitutionnelle infecte en 1982 par une simple nuit des longs couteaux où le gouvernement québécois n'était pas invité, et sur laquelle les Québécois n'ont jamais pu se prononcer parce qu'Ottawa s'était donné le droit de défoncer les compétences du Québec sans recourir à un référendum. Le Parti québécois doit indiquer clairement que sous sa gouverne, le Québec ne reconnaîtra plus cette Charte qu'on nous a plantée dans le dos, réaffirmera le droit de véto constitutionnel que nous avions depuis 1867, et exigera un nouvel arrangement avec le Canada anglais qui bonifiera l'asymétrie du fédéralisme canadien, consacrant l'autonomie de la nation québécoise. On peut deviner ce que cela donnera. Une fin de non-recevoir mais une clarification additionnelle des enjeux.

D'autres actions rassembleuses sont accessibles sans même modifier la constitution actuelle du Canada. Combien de fois a-t-on entendu des gens réclamer une participation du Québec comme État national fédéré à des compétitions sportives internationales, comme le font déjà des territoires comme l'Écosse, le pays de Galles, Hong Kong, Puerto Rico, qui ne sont pas des pays. Comment savoir si c'est impossible tant qu'on n'a pas fait les démarches? Et si on veut frapper le grand coup, le PQ pourrait proposer l'admission du Québec aux Nations Unies comme État national fédéré. Il y a des précédents: l'Ukraine et la Biélorussie siégeaient au Nations Unies à l'Époque où elles étaient membres de la fédération de l'URSS. Vu les frasques récentes de l'ambassadeur du Canada anglais à l'ONU, le Québec serait parfaitement justifié de demander qu'on puisse l'entendre au concert des nations.

Ce ne sont là que quelques exemples d'actions que le Québec pourrait, au-delà d'un bon gouvernement social-démocrate, entreprendre sans sombrer dans un bourbier référendaire. Le PQ ne prendra pas le pouvoir en 2022 mais le temps presse. Sur le plan de la francisation et de l'indépendance, le gouvernement de la CAQ ne nous mène nulle part. Le discours de Legault plaît, mais ne débouche sur aucune action de substance (sauf en matière de laïcité). Au cours des quatre prochaines années, le Parti québécois doit se donner un programme de gouvernement imaginatif, réaliste et rassembleur, clairement axé sur l'objectif de la souveraineté. SANS RÉFÉRENDUM!

En 2026, le PQ fêtera les 50 ans de son accession historique au pouvoir sous René Lévesque, en 1976. Ce sera l'année de la relance, ou de l'enterrement. Je préfère la relance...


mardi 11 janvier 2022

Le congédiement d'Horacio Arruda...

          Capture d'écran du journal Le Soleil... une «lettre de démission»???

Aucun journaliste n'a demandé à François Legault la question qui s'imposait: avez-vous congédié Horacio Arruda et si oui, pourquoi? Parce que si je me fie aux propos du premier ministre et au contenu de la lettre de M. Arruda à M. Legault (qu'on qualifie de «lettre de démission» mais qui ne l'est pas!), il m'apparaît clair qu'on a tassé le directeur de la Santé publique sans cérémonie.

Aujourd'hui, à la conférence de presse du premier ministre, les éloges, compliments et remerciements que MM. Legault et son ministre de la Santé, Christian Dubé, ont adressés à Horacio Arruda sonnaient tout à fait faux! Ils ont eu beau jeu à lui lancer des fleurs et à laisser entendre qu'après 22 mois de pandémie, le directeur de la Santé publique était plus ou moins épuisé, et que c'est un peu pour cette raison qu'il tirait sa révérence. Christian Dubé a mis la cerise sur le gâteau en affirmant que la meilleure chose qui puisse arriver à M. Arruda était de prendre quelques semaines de vacances bien méritées...

Vera la fin de la période des questions, le premier ministre a levé un peu le voile qui cachait le véritable scénario du départ d'Horacio Arruda. Il a répondu à un journaliste qu'une discussion avait eu lieu (un échange auquel participait sans doute M. Arruda) sur les avantages et désavantages de changer de directeur de la santé publique après 22 mois de pandémie. Et qu'à la suite de cette discussion, on (qui?) avait conclu que les avantages l'emportaient. Il était donc clair pour M. Arruda que les dirigeants politiques voulaient le remplacer...

D'où la lettre du 10 janvier d'Horacio Arruda, qui n'a rien, mais absolument rien d'une lettre de démission, quoiqu'en disent notre cohorte de journalistes. Lisez bien attentivement (bit.ly/3zMWNKJ):

«Les propos récents tenus sur la crédibilité de nos avis et sur notre rigueur scientifique causent sans doute une certaine érosion de l’adhésion de la population. Dans un tel contexte, j’estime approprié de vous offrir la possibilité de me remplacer avant l’échéance du terme de mon mandat, du moins à titre de DNSP.

Ne voyez pas dans ce geste un abandon de ma part, mais plutôt l’offre d’une opportunité pour vous de réévaluer la situation, après plusieurs vagues et dans un contexte en constante évolution.

Si cela devait être votre décision, je continuerai, et ce, comme je l’ai toujours fait, à servir les concitoyens comme acteur de santé publique, mais serai disposé à le faire dans un rôle différent.»

Il est absolument clair que le directeur de la Santé publique n'abandonne pas son poste. Il offre au premier ministre, si celui-ci le juge approprié et opportun, la «possibilité» de le remplacer. De plus, M. Arruda indique sa volonté de continuer à servir comme acteur de santé publique, même si M. Legault le remercie de ses services. La décision était donc celle du premier ministre, et personne ne l'a interrogé au regard du contenu de la lettre de M. Arruda.

Et le directeur de la Santé publique n'a pas évoqué de départ immédiat, mais la possibilité de lui trouver un remplaçant «avant l'échéance du terme de mon mandat»... Moins de 24 heures après, François Legault avait nommé un successeur par interim... Il était pressé...

Il me semble que si Horacio Arruda avait vraiment démissionné, il aurait écrit quelque part dans sa lettre: «je démissionne.» Il ne l'a pas fait. Il a même rédigé trois paragraphes complets pour indiquer le plus nettement possible que la décision de l'écarter ou pas appartenait au premier ministre!

À la conférence de presse d'aujourd'hui, si j'avais pu poser la première question à M. Legault, je l'aurais confronté au texte de la lettre de M. Arruda et lui aurais demandé pourquoi il a décidé de le congédier.

Si d'autres faits, non connus de la presse, pouvaient accréditer la thèse d'une démission volontaire, M. Legault les auraient sans doute dévoilés ou affirmé leur existence. Mais les journalistes lui ont offert un laissez-passer gratuit, du moins à la conférence de presse... Reste à voir comment nos scribes traduiront ce qu'ils ont entendu dans leurs reportages...




mercredi 5 janvier 2022

Que trouverait-on dans les murs de l'église?


«Ainsi l'Ottawa français de 1950 est au diapason du Canada français de 1950 et du Canada français d'autrefois. Il répand chez lui et autour de lui la vraie culture française et retrouve le droit fil d'une tradition, vieille de plus de mille ans,  qui honore à la fois une mère vénérable et son fils de prédilection.» (Séraphin Marion, Revue Vie française, Québec, août-septembre 1951)
Cette petite enveloppe, trouvée par hasard dans un boîte de souvenirs, témoigne d'un monde disparu. Une époque où les Canadiens français allaient à la messe et faisaient beaucoup plus d'enfants qu'aujourd'hui. Une époque où l'Église catholique ouvrait des paroisses et construisait des lieux de culte. Une époque où il existait de vrais quartiers franco-ontariens à Ottawa. Le début des années 1950...

Je me souviens du trou, de cet énorme trou, creusé dans le roc solide du bouclier canadien sur lequel nos rues étaient bâties. Avec des amis, j'observais la mise en place des fondations de ce qui serait la future église de notre paroisse, nouvellement créée en 1953. J'avais à peine sept ans mais je me souviens comme si c'était hier de cette guêpe qui m'avait piqué derrière le genou au bord des travaux d'excavation...

J'avais fait ma première communion quelques mois plus tôt à l'église St-François d'Assise, sur la grand-rue (la rue Wellington). Ce bâtiment massif à deux clochers avait été érigé en 1915 pour une collectivité francophone dont la croissance rapide justifiait, en 1953, la création d'une nouvelle paroisse de langue française entre la voie ferrée du Canadien pacifique au sud, et la rivière des Outaouais au nord.

Ce petit bout de territoire s'appelait (s'appelle toujours) Mechanicsville. Fondé par 34 familles canadiennes-françaises en 1871, formé d'à peine huit rues, notre petit quartier était demeuré depuis 80 ans à très forte majorité francophone. Cela allait changer à la vitesse de l'éclair (l'église a été cédée à la communauté croate en 1986) mais dans la première moitié des années 50, tous les espoirs étaient permis.

La campagne de souscription, à laquelle ont sûrement contribué l'ensemble des paroissiens, a dû être un succès parce que l'église Notre-Dame des Anges a été inaugurée le 15 août 1954. L'école Notre-Dame des Anges a complété l'infrastructure paroissiale l'année suivante. Nous allions désormais à la messe au coin de la rue, et l'école primaire était à moins d'une minute à la course de chez moi. Comme dans un village...

photo de l'église en 1957 avec le clocher qui n'existe plus...

Faut aussi se situer à l'époque. En Ontario français comme au Québec français, le petit catéchisme régissait nos vies. L'école catholique nous faisait prier, nous obligeait à écrire «JMJ» dans les marges de nos cahier scolaires, ouvrait ses portes au curé de la paroisse. Nos parents nous entraînaient à la messe, à la confession, aux offices du mois de Marie, sans oublier le chapelet quotidien en soirée.

C'est donc sans surprise que je suis devenu enfant de chœur en 1956. Je crois avoir servi la messe tous les jours (ou presque) pendant trois ans. Je me revois à l'âge de 9 ans en train d'apprendre les prières de la messe en latin, et ma mère me dire: non ce n'est pas «oratte fratte» mais «orâté frâtrèsse». J'ai conservé mon missel français-latin d'enfance, ainsi qu'un missel en alphabet cyrillique utilisé pour servir la messe ukrainienne, au sous-sol de l'église Notre-Dame des Anges.

Combien de jeunes d'aujourd'hui peuvent dire qu'ils connaissent tous les recoins d'une église, qu'ils ont appris à verser le vin de messe et l'eau dans les burettes, manier avec dextérité l'encensoir, ne pas s'enfarger dans une soutane en montant ou descendant les marches, faire sursauter un paroissien en collant la patène froide contre son cou à la communion, et autres expertises d'une autre époque?

Nous avons quitté la paroisse quand j'avais 12 ans mais cette église restera celle qui a le plus marqué mon enfance. Mais son arrêt de mort avait été signé avant même sa construction, avec l'aménagement de complexes fédéraux dans le parc Tunney avoisinant. Déjà au début des années 1960 le tissu social changeait avec la venue de fonctionnaires anglophones désirant vivre près de leur lieu de travail, avec la démolition de maisons transformées en appartements. En un peu plus d'une génération, la communauté canadienne-française s'est effritée en même temps que la pratique religieuse chutait. L'église s'est vidée.


photo récente; on voit à l'arrière deux des blocs qui ont remplacé les anciennes maisons

Elle existe toujours aujourd'hui, une église catholique croate, à quelques portes de mon ancienne demeure qui a, elle aussi, survécu aux ravages du temps. Mais partout autour, des blocs résidentiels ont remplacé de nombreuses maisons. Une tour de plus de 30 étages vient d'ouvrir ses portes. Et la langue de la rue n'est plus le français. L'attachement au quartier reste grand, comme en témoigne la popularité de la page Mechanicsville sur Facebook. Mais quand l'immense majorité des francophones qui y sont abonnés évoquent l'école et l'église Notre-Dame des Anges, que plusieurs ont fréquentées, ils s'expriment en anglais...

Il y a cependant une chose que je ne savais pas au sujet de cette église et que j'ai apprise en retrouvant la petite enveloppe de souscription. Il est écrit, au bas: «Écrivez vos intentions: elles seront déposées dans les murs de la future église.» Je serais curieux de voir comment ces «intentions» écrites ont été «déposées» dans les murs de l'église. Mélangées au béton? Mises dans une boîte hermétique, une espèce de capsule temporelle pour les générations futures? Si c'est le cas, il serait fascinant de les récupérer sans délai, pendant que survivent toujours certains des anciens paroissiens de l'époque, parce qu'il n'y aura pas de générations futures...

Les prédictions de Séraphin Marion en 1950 ne se sont pas réalisées. Tous les quartiers francophones d'Ottawa ont disparu au fil des ans et M. Marion lui-même est devenu sympathique à la cause souverainiste du Québec (voir bit.ly/3mZkw58)...

Les espoirs et prières de 1953-54 des Canadiens français de Mechanicsville auraient un intérêt certain pour les chercheurs d'aujourd'hui qui se penchent sur l'histoire de la présence franco-ontarienne à Ottawa. Je pense que je vais m'informer auprès du diocèse. Quelqu'un doit avoir accès aux anciennes archives paroissiales...