mercredi 1 avril 2026

Les poissons d'avril dans notre coin...

1er avril 2026...

L'origine du «poisson d'avril» se perd dans la nuit des temps mais sa première apparition dans les dictionnaires remonterait à 1718 dans le Dictionnaire de l'Académie française. On y mentionne la locution «donner du poisson d'avril», dont la signification serait d'«obliger quelqu'un à faire quelque démarche inutile pour avoir lieu de se moquer de lui». Si vous voulez en savoir davantage allez lire Wikipédia (lien en bas de page) ou d'autres sources abondantes sur le Web.

Toujours est-il que le 1er avril est devenu dans les médias un jour de canulars provenant d'institutions publiques, d'organisations privées ou d'individus, chacun se surpassant pour tenter d'attraper des lecteurs ou auditeurs crédules, ou tout simplement de faire rire. J'en ai fait une petite collection à conserver sur mon blogue, toutes provenant de la région de Gatineau et d'Ottawa. Deux d'entre eux, cependant, ne sont pas des «poissons d'avril»...

1. Le Festival Outaouais en fête, principal organisateur des spectacles de la Fête nationale du Québec (St-Jean) dans la région de Gatineau, n'y est pas allé de main morte. Pas de péché véniel ici, on y va tout droit au pire des péchés mortels...


2. La Ville de Gatineau n'a pas trouvé le temps d'annoncer un plan d'action pour endiguer le déclin du français dans la métropole outaouaise durant le Mois de la francophonie, mais elle a mis en ligne sur sa page Facebook cette invitation fantaisiste de venir nager avec des tortues...



3. Le Cégep de l'Outaouais annonçait ce 1er avril que désormais, les étudiants et étudiantes porteraient des uniformes bleus en denim,, «conçus et assemblés ici même à Gatineau». Pantalons, jupes, shorts, casquettes, tout y est! L'avenir, semble-t-il, est au denim...



4. La ville d'Ottawa en a apparemment attrapé plus d'un avec cette annonce de la découverte d'un «enregistrement» du colonel John By remontant aux années 1830, l'époque de la construction du canal Rideau. On ne dit pas s'il s'agissait d'un ruban magnétique, d'un disque, d'un CD ou ou d'une clé USB des temps anciens...


5. La Société de transport de l'Outaouais, pas reconnue pour son sens de l'humour, a proposé cette solution de rechange aux carburants traditionnels. Elle a mal choisi son année... les érables n'ont à peu près pas coulé durant un mois de mars neigeux et gris... En digne représentant d'une région allergique au fleurdelisé, elle a pavoisé sa pub avec pas moins de neuf feuilles d'érable rouges...


6. Le Bloc québécois, carburant sur le départ quelque peu précipité de Michael Rousseau, a proposé cette blague opportune en ce premier jour d'avril: la nomination de son porte-parole en langues officielles, Mario Beaulieu, comme président et chef de la direction d'Air Canada. Ce dernier promet d'apprendre l'anglais d'ici cinq ans... Bien pensé!



7. Tourisme Outaouais a décidé de lancer un message obscur avec un mot que personne ne connaît pour vanter l'Outaouais. Et pour bien ajouter à la confusion de langage une égale confusion de l'image, elle fait croire que l'Outaouais se trouve sur la colline parlementaire et quelque part dans le centre-ville d'Ottawa. C'aurait pu être un poisson d'avril, mais ce ne l'est pas...


8. L'Université du Québec en Outaouais propose pour sa part un thème digne des hautes sphères intellectuelles dans lesquelles elle navigue. Elle annonce un nouveau programme comprenant des thérapies de groupe pour «intelligences artificielles» souffrant «d'épuisement»... Après tout, si j'étais «Grok», je serais déprimé d'avoir Elon Musk comme grand patron...


9. La Cité collégiale d'Ottawa en a trouvé une bonne. Un étudiant aurait déplacé les grandes lettres du logo extérieur (LA CITÉ) du collège franco-ontarien pour déclarer son amour à une certaine ALICE... Et comme le dit ce canular Facebook, «on veut la suite de l'histoire»...


10. Les Jeux du Québec - région Outaouais y sont allés avec leur propre blague en modifiant les couleurs des uniformes des athlètes pour cesser de partager le bleu et or avec Chaudière-Appalaches. Comme agencement de couleurs, c'est le summum du mauvais goût... Pas sûr que ça pognerait... 


11. La Municipalité régionale de comté du Pontiac, bien connue comme prolongement d'une région où les francophones sont depuis longtemps sacrifiés sur l'autel d'une bonne entente qui ne profite qu'aux anglos, a inventé une nouvelle langue publicitaire pour les ex-francophones qui baragouinent toujours quelques mots de leur héritage... Tristement, cette image de 2022 n'est pas un poisson d'avril...




À l'an prochain!!!

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mardi 31 mars 2026

Cher Avi Lewis...


31 mars 2026...




Cher Avi Lewis,

J'ai lu avec grand intérêt les reportages sur votre élection au poste de chef du Nouveau Parti démocratique du Canada, ce 29 mars. Vous pourriez sans doute être étonné de recevoir ce courrier d'un Québécois péquiste jusqu'à la moelle, mais je pense que vous auriez intérêt à méditer mes réflexions sur l'avenir de votre parti, et du Canada.

Surprise, surprise, j'ai déjà été membre du NPD en 1968, alors que vous étiez bébé. La carte de membre (voir image) fait toujours partie de mes souvenirs de l'époque. Âgé de 22 ans, Ottavien de naissance, j'étais à la fois militant franco-ontarien, partisan de l'indépendance du Québec, et bien sûr, socialiste.

Les libéraux fédéraux venaient d'élire comme chef - et premier ministre - un ennemi juré du Québec, Pierre Elliot Trudeau. Le NPD m'apparaissait sympathique aux francophones et davantage ouvert au dialogue avec la gauche québécoise. De plus j'aimais bien Tommy Douglas. Alors me voilà membre du NPD-Ontario...

L'année suivante, devenu journaliste et membre de la presse parlementaire à Ottawa, j'ai laissé tomber mes affiliations politiques, celle du NPD et, aussi, la carte du Parti québécois auquel j'avais cotisé à la fin de 1968. Des centaines de Franco-Ontariens avaient joint les rangs du PQ, qui a dû créer une section hors-Québec...

En 1970, durant la crise d'octobre, au moment du vote officiel sur l'adoption de la Loi sur les mesures de guerre, j'étais fier de voir 16 néo-démocrates, y compris votre grand-père David Lewis, refuser de se lever aux Communes pour entériner les affirmations mensongères au sujet d'une soi-disant insurrection appréhendée au Québec. 

Pour ce seul geste, les 16 néo-démocrates qui ont bravé l'arrogance de Trudeau et enduré la condamnation de l'opinion publique occuperont une place d'honneur dans l'histoire du Canada. Je m'en souviens comme si c'était hier.

Et pourtant, en dépit de son ouverture historique à la francophonie et de sa défense courageuse des droits humains, le NPD n'a jamais réussi à devenir une partie intégrante de l'ADN politique québécoise. La vague orange de 2011 fut l'affaire d'un seul homme, Jack Layton, adopté par le Québec tout entier après son interview à l'émission Tout le monde en parle de Radio-Canada. Partout les gens votaient pour Jack en cochant la case des candidats néo-démocrates.

Au fil des décennies, le NPD fédéral a démontré son ignorance systématique de l'histoire et de la culture nationale du Québec. Une exception: la déclaration de Sherbrooke de 2005, dépoussiérée parfois pour séduire les Québécois mais ignorée pour le reste du pays. De fait, les priorités néo-démocrates sont souvent celles qui tiennent le moins compte des particularités québécoises.

La langue française d'abord. Malgré l'abondante bonne volonté des dirigeants du NPD, l'âme du parti reste essentiellement anglo-canadienne, forgée dans les Prairies, renforcée par son expansion au-delà des Rocheuses et en Ontario. La greffe québécoise a échoué. Vous faites des efforts, mais justement, ça reste des efforts, et ça paraît. Le seul député québécois qui vous reste, Alexandre Boulerice, s'est dit «déçu» de la place du français dans votre course à la chefferie.

Votre programme ensuite. Vos priorités reflètent celles du Canada anglais, davantage porté à voir son gouvernement «national» à Ottawa et à accepter de centraliser des pouvoirs constitutionnellement dévolus aux provinces - soins de santé, garde d'enfants, logements, transport en commun, contrôle des loyers, etc. La nation québécoise voit depuis toujours ces priorités comme étant du ressort de son gouvernement national, Québec.

À l'exception de la Déclaration de Sherbrooke, restée lettre morte même durant la vague orange de 2011, le NPD n'a jamais compris ce concept de deux nations vivant côte à côte sous le même parapluie constitutionnel. Je ne sais pas combien de temps M. Boulerice restera député néo-démocrate mais clairement il perçoit cette lacune. C'est peut-être pour cette raison qu'il vous a invité à «venir parler aux Québécois» pour «mieux comprendre le Québec».

Ne croyez-vous pas le temps venu, pour le NPD, de scruter son ADN et d'accepter le fait que dans sa nature même, il incarne le Canada anglais dans ce qu'il a de plus progressiste. S'il faut, pour préserver la majorité anglo-canadienne de son propre déclin culturel, de son américanisation accélérée, lancer de grands chantiers pan-canadiens sous un leadership «national» à Ottawa, alors que le NPD s'assume comme défenseur et porte-parole du Canada anglais. Qu'il laisse le Québec gérer seul, en français, en collaboration, ses propres chantiers.

Le Bloc québécois représente au Québec une force politique tout aussi progressiste, sinon plus, que le NPD sur le plan fédéral. Il est mieux placé que le NPD pour concurrencer les deux grands partis de droite, les libéraux et les conservateurs, de plus en plus indissociables. Le Québec est désormais perdu pour les néo-démocrates et à force d'essayer de satisfaire le pays tout entier, le NPD risque de rater son ultime chance de rallier au Canada anglais les forces de progrès social, menacées à la fois par les vieux partis capitalistes et par l'ombre sinistre de Donald Trump.

Je vous souhaite, M. Lewis, à vous et à votre parti, de retrouver la vigueur qui animait la gauche Canadian à l'époque de Tommy Douglas et de votre grand-père. Mais si vous tentez d'imposer vos visées centralisatrices au Québec, si vous méprisez nos valeurs, notamment la laïcité, vous allez frapper un mur. Alors M. Boulerice a raison. Venez rencontrer les Québécois (améliorez votre français un peu, d'abord). Si vous arrivez à comprendre la dynamique nationale québécoise et que vous en tirez les conclusions qui s'imposent, alors... Tiens, je vous laisse terminer cette phrase...


lundi 30 mars 2026

Le français à Gatineau... Motus et bouche cousue...

30 mars 2026...

capture d'écran du site Web du journal Le Devoir


Avant-hier, j'ai publié sur mon blogue un texte dénonçant l'emploi du néologisme anglais bleisure (contraction de business et pleasure) dans le titre d'une publicité de Tourisme Outaouais en page 5 du Devoir du samedi 28 mars. Voir le lien à ce billet en bas de page.

Mon commentaire a été vu par près de 2000 abonnés de Facebook et X-Twitter et a suscité des centaines de réactions d'internautes, dans la région et un peu partout au Québec. Je m'attendais à une mini-levée de boucliers, un peu comme ce fut le cas pour le slogan On passe au BOLD de la ville de Gatineau en 2024, mais après 48 heures c'est le silence total.

Je n'au vu au sein du public aucun élan de protestation contre cette insulte à la langue française. Aucune explication ne semble avoir été fournie par Tourisme Outaouais pour ce massacre linguistique. Et bien sûr, comme d'habitude, aucun membre de notre anémique conseil municipal n'a élevé la voix pour remettre les pendules à l'heure...

Faut-il s'en désoler. Oui! Faut-il s'en surprendre? Non!

Il y a quelques semaines, la ville de Dieppe, au Nouveau-Brunswick avait adopté une stratégie détaillée pour contrer la diminution du nombre de résidents ayant le français comme langue maternelle. L'objectif était de créer un environnement propice à la vitalité du français dans cette municipalité majoritairement acadienne.

La semaine dernière, le 25 mars, reconnaissant que la situation du français s'était détériorée dans la métropole, la mairesse Soraya Martinez Ferrada a profité du Mois de la francophonie pour dévoiler un plan d'action quinquennal (2026-2030) ayant pour objectif de valoriser la langue française à Montréal. 

Le Mois de la francophonie se termine demain 31 mars et à Gatineau, où la détérioration du français atteint des proportions alarmantes, presque catastrophiques au centre-ville, la mairesse Maude Marquis-Bissonnette et son conseil municipal ont annoncé... rien! RIEN! Pas de constat de l'existence d'un problème, pas de mesures de francisation, pas de conférence de presse... RIEN!

S'étant fait taper sur les doigts pour l'utilisation du mot anglais BOLD dans leur slogan municipal il y a deux ans, les dirigeants de la métropole de l'Outaouais auraient dû être les premiers à intervenir pour rappeler à Tourisme Outaouais que bleisure est non seulement un mot anglais, mais aussi un mot quasi inconnu pour la quasi-totalité de la population, y compris les anglophones.

J'ai cherché sur le site Web de la ville de Gatineau pour trouver une mention du Mois de la francophonie ou des mesures récentes en réaction à l'anglicisation rapide du centre-ville. Je n'ai rien trouvé. Peut-être ai-je cherché avec mes yeux d'homme, comme on dit... Une des pages Web de la ville explique cependant que le centre-ville est «un lieu qui s'inscrit en tant que composante francophone du centre de l'agglomération d'Ottawa-Gatineau»!!!

Avec-vous bien lu? Le centre-ville de Gatineau est devenu une composante de «l'agglomération d'Ottawa-Gatineau». C'est-à-dire une composante du centre-ville d'Ottawa!!! Au rythme du déclin actuel du français dans ce secteur, on pourra bientôt rayer le mot «francophone» de la phrase. Dans notre petit royaume frontalier du vivre-à-genoux, l'idée d'effacer l'appartenance québécoise du coeur de Gatineau trouverait des milliers d'adeptes.

Verra-t-on au moins quelques organismes de défense de la langue française intervenir sur la place publique pour rappeler à la ville de Gatineau ses obligations linguistiques (les mêmes qu'à Montréal) et aussi pour reprocher à Tourisme Outaouais de nous faire passer pour des colonisés avec leur pub anglicisée?

Ah... si Jean-Paul Perreault était toujours président d'Impératif français, les médias se feraient chauffer les oreilles...
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dimanche 29 mars 2026

Le Droit... De 27 mars en 27 mars...

29 mars 2026...

capture d'écran du journal Le Droit du 27 mars 1976, site Web de la BAnQ. Le Droit a été fondé le 27 mars 1913.

À chaque 27 mars, je songe à mon ancien quotidien, Le Droit. Je revois l'édifice de la rue Rideau, (aujourd'hui démoli) dans la Basse-Ville d'Ottawa, où je suis entré par hasard un matin de mai 1969 dans l'espoir d'y cueillir un emploi d'été avant de terminer ma maîtrise en science politique, et d'où je suis sorti une heure plus tard comme journaliste, un métier que je n'avais jamais envisagé auparavant et avec lequel je suis spontanément tombé en amour.

Je repense à cette salle des nouvelles bruyante et enfumée qui abritait plus d'une trentaine de journalistes, jour et nuit; à la frénésie en fin de matinée, alors qu'approchait l'heure de tombée de l'édition d'après-midi; aux vieilles machines à écrire noires de marque Underwood, qu'aucun clavier d'ordinateur ne saurait rivaliser; à l'arôme encre et papier des premières copies encore chaudes du journal, vers 14 heures; au bonheur indéfinissable de zieuter sa signature au début d'un article qui serait vu par 150 000 lecteurs.

Nous étions au paradis et nous ne le savions pas. Aujourd'hui quand je constate que Le Droit papier n'existe plus, disparu en semaine le 24 mars 2020 au début de la pandémie, que le quotidien numérique a lui aussi sombré en avril 2023 un mois après la dissolution de l'entreprise, et qu'il ne reste qu'un babillard Web peu convivial ayant conservé la bannière Le Droit avec une équipe réduite de vaillants et braves journalistes, je m'ennuie et je vais fouiner dans les vieilles éditions conservées sur le site Web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

En ce début de printemps 2026, j'ai décidé de reculer d'un demi-siècle et de consulter l'édition de 92 pages grand format du samedi 27 mars 1976. «64e année, No. 1», peut-on lire en haut de la page une sous le prix d'achat au kiosque: 35 cents. J'étais à l'époque chef du «Bureau de Hull», une petite salle des nouvelles du Droit située sur la rive québécoise où travaillaient cinq journalistes et une secrétaire. Notre territoire de chasse comprenait essentiellement les villes de Hull, Gatineau et Aylmer avant les ultimes fusions de 2002.

Dans les pages du 27 mars 1976, j'ai retrouvé trois textes portant ma signature, dont un reportage pleine page sur un ancien curé (1910-1918) de la paroisse Notre-Dame (vieux Hull), le père oblat Arthur Guertin. Je ne me souviens plus du tout d'avoir préparé ce papier, mais j'ai pris beaucoup de plaisir à le relire, tellement les propos de cet ancien curé se sont avérés prophétiques. Il y a 50 ans, en 1976, on aurait pu croire qu'il s'agissait d'un observateur contemporain. Même en 2026, les commentaires du père Guertin au sujet de ce qu'on appelle désormais centre-ville à Gatineau demeurent brûlants d'actualité.

Brève mise en contexte. Le projet d'incorporer Hull-Gatineau-Aylmer à un district fédéral englobant la ville d'Ottawa circule depuis plus d'un siècle. Il ne s'est jamais réalisé mais les braises fument parfois. Par contre, au début des années 1970, le gouvernement fédéral a envahi le centre-ville de Hull, y bâtissant des tours pour fonctionnaires (surtout anglais) après avoir rasé trois ou quatre rues ouvrières francophones. C'était le début. Expropriations. Démolitions. L'église Notre-Dame a flambé. Les quartiers riverains ont vu champignonner des tours d'habitation parfois luxueuses à mesure qu'on rasait les maisons allumettes. Le Vieux Hull sera bientôt à majorité anglaise alors que les francophones sont refoulés vers le nord et l'est de la ville. En 2026, les ouvriers francophones ne sont plus chez eux à l'ombre des tours...

Retour vers le passé à 1912, l'année où, sur l'autre rive, le Règlement 17 interdisant les écoles franco-ontariennes entrait en vigueur. L'année précédente, la population d'Ottawa avait appuyé très majoritairement le projet de création d'un district fédéral. Et bien sûr les partisans affirmaient qu'en y ajoutant un petit coin du Québec, «il serait possible de faire plus grand et plus beau». C'est alors qu'intervient le curé Guertin en publiant une lettre ouverte dans le quotidien anglais The Citizen d'Ottawa. Rappelons que Le Droit ne serait fondé que l'année suivante, le 27 mars 1913.

Son message contre toute forme de district fédéral est clair. «Si la ville de Hull entre dans le district fédéral dans quelques années, écrit-il, nos gens seront forcés d'émigrer ailleurs. Pourquoi? Il suffit d'observe ce qui se passe dans les grandes villes du Canada pour voir la population ouvrière irrésistiblement refoulée vers les faubourgs. À mesure que la richesse envahit le centre, la pauvreté doit reculer.» Et ce déplacement, lent ailleurs, se fera ici à grande vitesse, prédit-il.

Par ailleurs, poursuit le père Guertin, évoquant la choquante répression des Franco-Ontariens, «une cruelle expérience nous a appris que le seul écrin capable de protéger nos droits contre la haine des fanatiques et la lâcheté des politiciens, ce n'est ni le fameux "fair play" des Britanniques, ni l'équité naturelle, ni même le sens commun, c'est la force brutale d'une majorité compacte. Cette majorité favorable pour nous n'existe que dans notre très chère province de Québec. Restons-y et vivons en paix!»

«Nous avons un bon gâteau à manger et bous aimerions le partager avec vous», avait lancé un des promoteurs ottaviens du district fédéral. Le père Guertin lui a répondu avec des mots que j'aurais aimé moi-même écrire: «Le monsieur est fort aimable, mais puisqu'il nous met dans la position du pauvre chien maigre, mais libre, qu'un chien aristocrate et dodu voudrait endoctriner, je lui répondrai, moi, que j'ai peur du collier et que j'aime mieux ma liberté

Enfin, le curée de la paroisse Notre-Dame estime que les exigences d'une «ville modèle» comme celle qu'on voudrait bâtir dans un district fédéral rendraient le logement trop coûteux pour les ouvriers hullois. «La hausse du coût de la ville rendra impossible la construction de maisons pour eux. Vous ne pourrez même pas résider ici comme locataires», dit-il, comme s'il pouvait voir ce qui commençait déjà en 1976 et qui se concrétise en 2026.

Mon reportage était annoncé à la une, à côté de la manchette du jour intitulée La CCN est un obstacle au développement de Hull. La CCN, c'est la Commission de la capitale nationale, un organisme canadien qui s'appelait autre fois Commission du district fédéral... En 1976, l'acquisition de parcelles de territoire et l'invasion de spéculateurs immobiliers faisaient déjà obstacle à toute tentative de développement rationnel de l'ancienne ville de Hull. C'est bien pire en 2026.

Mon dernier texte comme syndiqué serait signé dans l'édition des fêtes de la Saint-Jean de 1977. La semaine suivante, je me retrouverais chef des nouvelles et une nouvelle aventure débuterait... J'y reviendrai un jour...


samedi 28 mars 2026

Deux claques en pleine face...

28 mars 2026...

Deux claques en pleine face ce matin... Ça part mal la journée...

publicité dans Le Devoir du 28 mars 2026

L'anglicisation dans la région de l'Outaouais, notamment dans son coeur urbain, la ville de Gatineau, prend depuis quelques décennies des proportions alarmantes. On ne peut même plus espérer que nos institutions fassent au moins de petits efforts pour renforcer l'image et le caractère français de notre territoire frontalier.

Après la MRC de Pontiac et son mélange à vomir de franglais en 2022 (image en bas de page) et le slogan honteux On passe au BOLD de Gatineau en 2024 (image en bas de page), voilà que Tourisme Outaouais nous offre en 2026 une nouvelle identité pour attirer les gens d'affaires de l'extérieur: un lieu de bleisure... J'ai été obligé d'en vérifier le sens et l'origine même s'il apparaissait évident. Il s'agit d'une contraction des mots anglais business et leisure (affaires et loisirs)...

Et regardez bien la photo, rassurante pour les entreprises ou organisations qui voudraient tenir un congrès dans une localité où les anglos et bilingues se sentent chez eux: on voit bien le Parlement canadien et des ponts qui mènent à Ottawa! Pire, la seule bâtisse d'importance située sur la rive québécoise, c'est le Musée canadien de l'histoire, pour bien faire comprendre que le centre-ville de Gatineau est devenu depuis un demi-siècle un prolongement de la capitale fédérale. Pour effacer toute trace d'un Québec français, on n'aurait pu faire mieux!

Il n'y a aucune gêne chez ces gens. L'esprit de colonisé règne en maître en ce pays du vivre-à-genoux. Venez voir. Venez voir. Venez! Nous avons démoli le vieux centre-ville francophone pour en faire une banlieue d'Ottawa, qui sera bientôt à majorité anglaise. Nous avons conservé quelques maisons allumettes pour les touristes. Si même cela vous effarouche, traversez l'un des cinq ponts, les anglos parmi vous seront chez eux. Vous pouvez sans crainte vous rendre sur des pentes de ski, des terrains de golf, et plusieurs localités de la vallée de la Gatineau où l'anglais prend plus que sa place. Les plus sportifs pourront visiter la région du Pontiac, tout près, où la chasse aux francophones est légalisée depuis le 19e siècle. Et que dire de Gatineau, où on peine à compter les violations à la Loi 101, où il arrive de ne pas pouvoir se faire servir en français, où il est même arrivé qu'on expulse d'un restaurant un client qui insistait pour parler la langue de Molière.

Alors pourquoi, me direz-vous, perdre son temps à chercher un slogan, un terme ou une expression accrocheurs en français quand quand des néologismes anglais exotiques comme bleisure apparaissent dans le décor? Quelle honte! Et on propose cette expression dégradante sur une page entière de publicité dans le premier cahier du Devoir ce 28 mars 2026. Décidément, à Tourisme Outaouais, on passe au BOLD... On témoigne, pour rappeler le franglais éloquent de la MRC Pontiac, d'une communauté strong and committed, une municipalité de coutumes, de cultures... 

En passant, comment prononce-t-on bleisure en français? Blè-jure ? Blè-jeur? Blè-chure? Blè-zure? Ou doit-on le dire avec l'accent anglais qu'on tient pour acquis ici, à l'ombre d'Ottawa?

Nous devrions tous avoir honte!

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capture d'écran sur YouTube d'une pub du gouvernement du Canada

En mangeant mes céréales ce matin, vers 6 heures, j'ai ouvert la chaîne YouTube pour passer en revue ce que les algorithmes numériques m'ont préparé comme menu du jour, et j'ai noté tout en haut de l'écran, à gauche, cette petite publicité du gouvernement du Canada qui devrait, à mon avis, soulever l'indignation des Québécois.

Depuis plusieurs mois, le gouvernement fédéral de Mark Carney investit sans doute des dizaines (centaines?) de millions de dollars du trésor public pour mousser ses priorités, notamment pour la militarisation où l'on dépense sans compter, mais aussi pour les grands projets économiques louches qui feront du Canada UNE économie (celle du Québec? Bof...). Mais là on change de registre. On s'aventure sur le concept de nation.

«Nous sommes une nation de bâtisseurs.» Qui est ce nous? Le Canada? J'ose croire qu'il s'agit là du syndrome Google translate. Les anglos emploient couramment le mot nation dans le sens d'État ou de pays. Pour les Québécois (et les francophones ailleurs au Canada), «nation» est un terme sociologique pour définir l'appartenance linguistique, culturelle et historique d'un peuple ayant ses propres institutions nationales (p. ex. Assemblée nationale du Québec, capitale nationale du Québec, fête nationale du Québec, etc.).

Même le Parlement canadien a reconnu que le Québec forme une nation. Lancer en français une publicité indiquant que notre nous - les francophones québécois - faisons partie de la nation canadienne, si telle chose existe, témoigne tout au moins d'une méconnaissance du français, au pire une intention et/ou insulte. Depuis son élection, Mark Carney démontre son peu d'intérêt pour la langue française et pour les compétences constitutionnelles du Québec.

Si notre nation était le Canada, alors Ottawa serait notre capitale nationale, le Parlement d'Ottawa serait notre législature nationale et le 1er juillet (pas le 24 juin) serait notre fête nationale... Peu importe ce qu'on puisse en penser, le choix des mots a une grande importance. Croyez-vous vraiment que le fédéral dépenses ses millions pour rien? Ils visent à convaincre, à manipuler, à rallier, à changer les mentalités. C'est, diraient les Anglais, une forme de nation-building...

Alors je dirais: qu'ils la forment, leur nation Canadian. Le projet a du mérite. Mais qu'ils nous laissent en paix. Nous avons déjà la nôtre depuis des centaines d'années. Nous aussi, au Québec, sommes une nation de bâtisseurs !


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pub de 2022 de la MRC Pontiac



projet de slogan de 2024 de la ville de Gatineau


vendredi 27 mars 2026

L'apprentissage de la résistance...

27 mars 2026...



Est-ce parce qu'ai un faible pour Catherine Dorion depuis son combat contre les règles vestimentaires à l'Assemblée nationale, ou parce que j'ai adoré son livre Les têtes brûlées, criant de vérités, ou encore parce que j'ai étudié en science politique pendant six ans dans les années 1960? Enfin, peu importe les motifs, je me suis pointé avec mon épouse hier soir (26 mars) à la Maison du citoyen de Gatineau pour assister à sa présentation Sciences Po 101.

J'avais quelques hésitations, n'étant pas amateur de théâtre, et craignant que ma conjointe réfractaire aux choses politiques revienne à la maison déçue et me fasse passer la nuit sur le divan. Ni l'une ni l'autre ne savait trop à quoi s'attendre dans la rangée A, collés contre la scène spartiate et entourés d'un auditoire beaucoup plus jeune que ceux remplis de têtes blanches auxquels nous sommes habitués. À l'oeil il y avait sans doute là une centaine d'étudiants du Cégep de l'Outaouais.

Après 100 minutes de spectacle et 15 minutes de discussion à la fin, Ginette et moi sommes sortis enchantés de notre soirée. Ouf, pas de divan. Animée par Catherine Dorion et son complice Vincent Massé-Gagné, cette pédagogie scénique, à la fois magistrale et interactive, a filé à la vitesse grand V, sans que je songe à regarder ma montre, sans que je me tortille sur mon siège.

Comme je suis engagé depuis mon adolescence dans une variété de combats sociaux et politiques, ce spectacle que l'on aurait pu aussi bien baptiser Résistance 101 avait tout pour me plaire: rappel des années de Catherine Dorion comme députée à l'Assemblée nationale; évocation de l'acharnement médiatique, parfois méprisant, contre ses Doc Martin et ses cotons ouatés; étalement des méthodes de répression, banales et tragiques, du vécu quotidien au travail jusqu'au drame de l'holocauste; alternances des discours entre l'humour, l'émotion et la réflexion.

Le rappel des écrits de la philosophe Hannah Arendt après le procès d'Adolf Eichmann, architecte de la solution finale sous Hitler, ne pouvait tomber mieux alors que les dérives autoritaires se propagent autour du globe, à commencer par nos voisins du sud. Eichmann présentait les horreurs qu'il avait commises comme étant le travail banal d'un bureaucrate exécutant les ordres de ses supérieurs. N'y a-t-il pas en chacun de nous un petit Eichmann qui sommeille, et qu'il faut combattre à chaque fois que la société tente de l'éveiller?

Pour moi, l'enregistrement vidéo d'une foule chantant l'hymne de rébellion catalan L'Estaca (Le pieu) composé par un étudiant universitaire de Barcelone en 1968 et interdit par le régime Franco partout en Espagne aura été l'un des points forts de la soirée. Cet appel à la solidarité contre l'oppression évoque un pieu (Franco à l'époque) auquel nous sommes tous enchaînés: «Si je tire fort il doit bouger, et si tu tires fort à mes côtés, c'est sûr qu'il tombe, tombe, tombe et nous aurons la liberté». (lien en bas de page)

L'appel aux opinions de la salle en utilisant les téléphones intelligents - je n'en ai pas - permet à l'auditoire de participer directement à Sciences Po 101 et assure, j'imagine, une certaine originalité à chacune de ses présentations. Le quantité impressionnante d'interventions des spectateurs, toutes opportunes, laisse croire qu'il s'agit là d'une méthode efficace d'interaction avec le public. Je n'ai pas intention d'acheter de cellulaire pour autant. Cela fait partie de ma Résistance 101 à l'envahissement numérique.

À la fin, les quelques centaines de jeunes et moins jeunes venus entendre Catherine Dorion ont été divertis, mais ils sont sans doute partis du «cours» Sciences Po 101 avec des tas de devoirs de réflexion sur la répression, sur la solidarité, sur la liberté et sur le sort de la planète si les tendances actuelles se maintiennent. Je ne crois pas nous avions besoin du serment solennel qui termine le spectacle (auquel j'ai refusé de participer) pour dire tout haut notre intention d'affirmer nos valeurs et de passer à l'action. Tous debout en train de réciter à l'unisson le même serment? Ça me faisait penser à la prière à l'école quand j'étais petit. Je n'aimais pas ça quand j'avais 8 ans; je n'aime pas plus ça à l'aube de mes 80 ans...

Enfin... Quel spectacle intelligent! Bravo Mme Dorion!

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L'Estaca (Le pieu) en français - https://www.youtube.com/watch?v=VQmY9i1xgMo

jeudi 26 mars 2026

Devant l'hésitation du PQ, je dis bravo!

26 mars 2026...

capture d'écran du Devoir

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L'Assemblée nationale du Québec a adopté à la quasi-unanimité ce matin une motion demandant la démission du président d'Air Canada, Michael Rousseau. Le message de condoléances unilingue anglais (sauf pour «bonjour» et «merci») après le décès du pilote québécois Antoine Forest à l'aéroport La Guardia de New York a évidemment suscité l'indignation générale chez les francophones d'ici.

La motion de condamnation de l'Assemblée nationale était prévisible. Comme d'habitude, dans des circonstances où le français est attaqué, la nation fait corps, peu importe les allégeances politiques. Cette fois, cependant, le Parti québécois a presque fait faux bond, son chef Paul St-Pierre Plamondon ayant annoncé la veille que les députés péquistes enregistreraient leur abstention au moment du vote.

Ils se sont finalement ralliés aujourd'hui, craignant que leur abstention soit interprétée comme un vote contre la motion de blâme. C'était sans doute la seule issue pour le PQ, sur le plan stratégique. Mais son hésitation était pleinement justifiée. M. St-Pierre Plamondon avait entièrement raison d'affirmer qu'une motion même unanime de l'Assemblée nationale ne donnerait aucun résultat.

Cela n'a pas été formulé aussi clairement que je l'aurais souhaité, mais tout de même. Le message est convaincant. Dans un contexte où ces demandes restent toujours sans effet, peu importe le gouvernement qui les formule, le PQ conclut que «le Canada est irréformable», tout comme Air Canada que le Commissaire aux langues officielles blâme tous les ans depuis des décennies.

Le député Joël Arseneau a poussé cet argument à sa conclusion logique aujourd'hui. Les hauts cris justifiés des Québécois resteront des hauts cris et rien de plus dans un Canada où ils sont et resteront minoritaires. «Alors on en tire les conclusions, dit M. Arseneau. C'est pour ça qu'on est ici pour promouvoir l'indépendance, c'est la raison de notre engagement politique

La porte ouverte par M. St-Pierre Plamondon dans ce débat doit devenir la clé de l'argumentaire du Parti québécois (et du Bloc) sans tarder. Il faut insister: si nous avions notre pays français, nous pourrions prendre nos propres décisions au lieu de devoir s'indigner sans succès à coups de motions unanimes contre des situations crées et défendues par la majorité anglo-canadienne.

Si un Québec souverain avait son propre transporteur aérien, son président parlerait français. Le Québec n'aurait pas à s'agenouiller devant une Cour suprême nommée par Ottawa. Il adopterait sa propre constitution, au lieu de se faire imposer une Charte des longs couteaux. Chialer en choeur dans un régime où les décisions se prennent toujours ailleurs ne donne rien. Il faut en sortir. Il n'y a pas d'autre moyen.

Les Michael Rousseau, il y en aura bien d'autres. Mark Carney et ses rédacteurs anglophones de Toronto continueront de nous faire croire que c'est pour notre bien. Les motions unanimes de l'Assemblée nationale ne doivent pas cesser comme moyen de formuler nos protestations et nos aspirations, mais avouons-le: elles restent aussi une expression de notre impuissance collective.

À l'hésitation du PQ devant la motion Michael Rousseau, je dis bravo! À son ralliement de dernière minute, je dis bravo! Nous voilà sur la bonne voie...

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Voir aussi mon texte de blogue Vous êtes pas tannés de chialer... - https://lettresdufront1.blogspot.com/2026/03/vous-etes-pas-tannes-de-chialer.html