samedi 2 mai 2026

Les jeunes Franco-Ontariens et les médias... Un texte de fiction-réalité...

2 mai 2026...
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Mon vieil ami et ancien collègue du Droit Claude Tremblay, grand observateur des médias, a déniché cette semaine le texte ci-haut sur le site Web de l'Université d'Ottawa (publié le 26 avril 2026) et l'a relancé sur sa page Facebook (voir lien en bas de page). Relance opportune car autrement, cet excellent texte de fiction-réalité m'aurait complètement échappé...

Je ne veux aucunement mettre en doute la compétence des deux auteurs, Jean-Sébastien Marier, prof et coordonnateur du programme de journalisme numérique à l'Université d'Ottawa, et François Carrier, directeur général de l'ex-journal Le Droit. Leur analyse semble brosser un tableau tout à fait crédible des comportements médiatiques des jeunes générations.

Le problème est autre. Ils prétendent décortiquer la situation de l'information en Ontario français. Peut-être ont-ils raison d'affirmer que les jeunes Franco-Ontariens privilégient comme source d'info des réseaux sociaux (p. ex. TikTok, Instagram, YouTube), mais ils ont négligé de reconnaître l'essentiel: ces jeunes dont ils parlent s'informent très peu en français. L'immense majorité s'abreuve essentiellement en anglais sur le Web.

Pas une seule fois dans ce texte verra-t-on des mots comme «assimilation», «angliciser» ou même «transfert linguistique». On évoque l'Ontario français comme s'il était vraiment français, alors qu'il l'est de moins en moins, et ce, depuis fort longtemps. Ils donnent l'impression que les jeunes Franco-Ontariens ont abandonné des médias plus traditionnels de langue française et les ont remplacés par des outils numériques de langue française. Alice au pays des merveilles!

Dans l'étude la plus récente que j'ai pu trouver sur les comportements médiatiques des Franco-Ontariens (elle date de 2010 et s'appuie sur des données du recensement de 2006), Statistique Canada indique que seulement 8% des Franco-Ontariens consomment «uniquement ou surtout en français» sur le Web (c'était entre 13% et 19% pour la télé, la radio et les journaux). Plus des deux tiers des francophones de l'Ontario privilégiaient alors un contenu numérique «uniquement ou surtout en anglais». Et ça, c'était en 2006. Je suis prêt à parier que la situation a de beaucoup empiré depuis vingt ans.

À l'exception de l'enclave de Prescott-Russell et de quelques localités du nord-est ontarien, la situation du français frise la catastrophe. Le taux d'assimilation global pour l'Ontario frisait les 40% au recensement de 2021 et le dépassera au recensement de 2026. Selon les données officielles du ministère des Affaires francophones de l'Ontario, remontant à 2016, plus des deux tiers des Franco-Ontariens vivent dans des unions exogames (un conjoint francophone, l'autre anglophone) et dans de telles unions, plus de 60% des enfants s'angliciseront. D'ici deux générations, la collectivité se désintégrera.

Les conséquences de la préférence de l'anglais sur Internet sont à la fois culturelles et identitaires. La qualité du français appris à l'école et au foyer s'appauvrit et sur le plan identitaire, les jeunes se voient davantage comme bilingues, plutôt que francophones. Des experts et des chercheurs de Patrimoine canadien, cités par Radio-Canada en 2025, se disent préoccupés.

«Je m'inquiète que ces jeunes n'aient pas la chance de développer une identité de citoyen numérique ou de francophone à l'ère numérique», déclare Megan Cotnam-Kappel, titulaire de la Chaire de recherche sur l'épanouissement numérique des communautés franco-ontariennes à l'Université d'Ottawa. Et il ne s'agit pas d'un choix personnel de s'informer en anglais. Les dés sont pipés. Les algorithmes favorisent l'anglais, l'offre en anglais est massive, et la société dans laquelle ils vivent (sauf rares exceptions) les intègre en anglais.

Relisez ici le début du texte de l'Université d'Ottawa auquel je faisais allusion au début: «Pour une grande partie de la jeunesse franco-ontarienne, l’actualité se consomme désormais sur TikTok, Instagram ou YouTube — des plateformes où la vitesse prime souvent sur la vérification.» Si on néglige de préciser que la grande majorité de ces jeunes font tout cela à peu près uniquement en anglais, la fiction prend le dessus sur la réalité. Omettre de le mentionner, au moins une fois ou deux pour la forme, constitue ici une faute professionnelle impardonnable.

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vendredi 1 mai 2026

Le 1er mai... SOS Cuba...

1er mai 2026...

capture d'écran du site Web Le Devoir

Il fut un temps où le 1er mai, fête internationale des travailleurs, servait de tremplin aux organisations syndicales et populaires en lutte pour augmenter et affirmer les droits de la classe ouvrière. Ces jours-ci, du moins au Québec, les mobilisations du 1er mai semblent viser davantage à combattre un «recul inquiétant» des acquis. On est passé de l'attaque à la résistance.

Face à un capitalisme débridé soutenu par l'État, les droits ouvriers se font piétiner partout. L'affiche de la CSN ci-dessous privilégie d'ailleurs ce thème pour le 1er mai 2026. Mais les droits ne sont pas piétinés de la même façon partout. Ici, la solidarité populaire et syndicale s'attaque aux injustices sociales et économiques les plus criantes. Ailleurs sur cette la planète, ça demeure - ou ça devient - un combat pour la survie tout court des plus pauvres et des plus exploités.

Aujourd'hui, le président américain Donald Trump, agissant au nom de sa petite bande de multi-milliardaires, s'en est de nouveau pris au peuple cubain en durcissant les sanctions ininterrompues depuis 1962 contre son petit voisin d'à peine 10 millions d'habitants. Le pays le plus riche de la Terre tente d'étouffer et d'affamer un peuple dont le seul crime aura été de brandir l'étendard du socialisme à 150 km des côtes de la Floride.

Trump et ses assassins veulent clairement renverser le régime et redonner Cuba aux exploiteurs qui le ravageaient jusqu'à l'arrivée de Castro en 1959. Et pour réussir, ils sont prêts à tous, y compris violer les lois américaines et le droit international. Blocus sans pitié du carburant, restrictions de tout genre, pénurie de nourriture et de soins de santé, menace constante d'invasion militaire, tout est permis pour écraser la volonté populaire de résistance.



Ce n'est pas un hasard que les nouvelles sanctions trumpiennes contre Cuba soient annoncées le 1er mai. Au même moment, selon l'Agence France-Presse, des millions de Cubains étaient dans la rue pour dénoncer le blocus américain et le siège énergétique. Devant l'ambassade américaine à La Havane, le président de Cuba, Miguel Diaz-Canel, a qualifié les actions états-uniennes de «génocidaires». Cette ténacité du peuple cubain à résister, maintes fois réaffirmée, incarne parfaitement l'esprit du 1er mai.

Il y a quelque chose d'obscène à regarder sans intervenir pendant que des milliardaires privent les plus démunis du peu qu'ils possèdent. Les syndicats et organisations de gauche d'ici doivent bien sûr poursuivre leurs luttes pour les droits des travailleurs d'ici, mais comment ne peuvent-ils pas crier sur tous les toits leur indignation devant les tentatives américaines d'écraser Cuba? L'ennemi des Cubains est aussi le nôtre. La solidarité exige tout au moins de dénoncer le silence relatif du Québec et du Canada devant ce qui pourrait devenir un génocide.

Alors qu'Ottawa débloque 25 milliards $ pour des grands projets destinés à enrichir les plus riches d'ici, des dizaines de milliards pour emplir les poches des grandes entreprises qui construiront des avions et des sous-marins, on n'a pu trouver que 8 petits millions de dollars dans quelque fond de tiroir pour «améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle des Cubains vulnérables». Comprendre: pour les empêcher de mourir de faim à cause du blocus de Trump.

En ce 1er mai 2026, on voit le peuple cubain souffrir. On le voit résister dans la mesure où il le peut. On l'entend crier à l'aide... dans ce monde immobile. On voit un président criminel et sa clique d'oligarques s'acharner à étouffer l'île rebelle qui accueille à bras ouverts, tous les hivers, des dizaines de milliers de nos amis et concitoyens. Chaque minute de plus où nous ne faisons rien pour aider les travailleurs cubains nous rend complices des actions de nos voisins du Sud.

So-so-so solidarité ???

jeudi 30 avril 2026

Il n'y a plus de vrais fédéralistes à Ottawa...

30 avril 2026...

capture d'écran du site Web Le Devoir

Le rouleau compresseur est en marche. Avec Mark Carney, comme pour Justin Trudeau avant lui, le gouvernement canadien s'affirme plus centralisateur qu'authentiquement fédéral. Dans une fédération, les deux ordres de gouvernement - l'État central et les États fédérés - occupent chacun des champs de compétence le plus souvent exclusifs, que tous les gouvernements sont censés respecter.

Au Canada, le gouvernement fédéral a depuis sa fondation cherché à saboter cet équilibre en affirmant son rôle «national», jugé supérieur à celui des provinces. Ayant mis le grappin sur l'ancien pouvoir exécutif royal et les tribunaux supérieurs, armé de son pouvoir illimité de dépenser, Ottawa s'est trop souvent immiscé dans les plates-bandes provinciales, y compris celles de la nation québécoise. Les dirigeants «fédéraux» de ce pays sont tout sauf fédéralistes. Ils centralisent!

Mark Carney s'annonce comme le plus envahissant des premiers ministres fédéraux depuis 1867. Il veut s'attaquer au fondement même du régime. L'État fédéral, le vrai, est toujours le reflet d'une société «fédérale», d'une société où il existe un certain équilibre entre les identités régionales (ou nationale au Québec) et l'identité pan-canadienne. Carney ne s'en cache pas. Il veut «une» économie, pas dix ou onze. Et sa création d'un ministère de l'Identité canadienne (jamais vu ça avant) claironne ses intentions.

Son premier énoncé économique, livré le 28 avril, constitue une attaque de front contre les compétences provinciales exclusives en éducation au moyen d'un programme de 6 milliards $ intitulé «Une Équipe Canada forte» (traduction Google de Team Canada Strong). Il s'agit d'un programme pan-canadien de formation de la main-d'oeuvre dans des métiers spécialisés (un non-sens constitutionnel), conçu, dirigé et financé par le gouvernement fédéral.

Se mêlant de ce qui ne le regarde pas, Ottawa a créé ce programme, en a déterminé les paramètres et contrôlera les budgets. Le «nous», dans ce programme, c'est Ottawa. Il n'y a pas d'autres «nous» qu'Ottawa. Les États provinciaux (théoriquement les égaux constitutionnels du fédéral) sont réduits aux rangs de «partenaires» comme les peuples autochtones, les syndicats, les entreprises et les forces armées. «Nous formerons plus de travailleurs plus rapidement», tonne le fédéral.

La violation des compétences nationales du Québec en matière d'éducation de la main-d'oeuvre était tellement flagrante que même le gouvernement affaibli de la CAQ s'est senti obligé de réagir. Utilisant comme motif de protestation un possible dédoublement de programmes québécois déjà existants, le ministre Jean Boulet rappelé du bout des lèvres qu'il s'agit d'un «champ de compétence exclusive du Québec». Un ton trop conciliant mais tout de même. Ottawa s'est dit «ouvert» à discuter, comme s'il y avait quelque chose à discuter...

Le gouvernement fédéral n'en est pas à ses premières intrusions. L'une des plus récentes, en 2023, le Régime canadien des soins dentaires, constituait un piétinement flagrant des compétences provinciales en administration de la santé. Et d'autres mesures n'attendent que le bon moment pour se manifester. On pense ici aux grands chantiers «nationaux» destinés encore une fois à bâtir un «Canada fort». Les 25 milliards $ mis par Carney dans la cagnotte ne s'embarrasseront pas des subtilités d'une constitution fédérale. Ottawa bâtira des logements abordables, compétence ou pas. Et surtout n'oubliez pas que le Canada agit sous «la suprématie de Dieu». C'est écrit dans la Charte des longs couteaux.

Avec l'anémique gouvernement Fréchette aux «commandes», la nation québécoise est fort mal équipée pour protéger ses acquis, et encore plus mal équipée pour faire des gains. Quant à Carney, il vient d'acheter sa majorité aux Communes et détient maintenant les pleins pouvoirs que l'électorat canadien lui avait refusé en avril 2025. Au Canada anglais, où l'on voit déjà Ottawa comme le gouvernement «national», l'écrasement constitutionnel des provinces est déjà en voie de réalisation. Reste le Québec...

Si le Parti québécois ne réussit pas à prendre le pouvoir en octobre, la bande à Carney sera maîtresse du jeu, même chez nous. J'entends déjà les gloussements de joie des députés libéraux fédéraux du Québec, pour la plupart opposés à un Québec français, laïc et autonome. Le déclin de notre État québécois ne sera pas beau à voir...

mercredi 29 avril 2026

Les regards prophétiques de 1937...

29 avril 2026...



Le déclin des journaux de langue française au Québec n'est pas étranger au déclin de la langue française en territoire québécois. Au cours de la dernière décennie, nous avons perdu six de nos dix quotidiens : Le Soleil, Le Droit, La Tribune, Le Nouvelliste, le Quotidien du Saguenay et La Voix de l'Est. Il en reste trois à Montréal, un à Québec. Aucun ne se vante de rouler sur l'or...

Chacun y va de sa savante explication, la plus commune (pas la plus vraie) voulant que l'Internet et ses dérivés aient mortellement blessé la rentabilité des médias traditionnels en les privant d'une trop grande part de leurs revenus publicitaires. Ça fait un peu simple, comme diraient les Saguenéens. Le cercle vicieux médiatique est complexe et se forme au moins depuis les années 1960. Et au coeur du tourbillon se dresse un enjeu qui n'est jamais soulevé dans les débats: l'érosion de l'auditoire francophone...

Ce problème ne date pas d'hier. Je passais récemment en revue quelques mémoires présentés à l'un des trois grands «congrès de la langue française au Canada» au 20e siècle. Celui de 1937 plus précisément. Des congrès au départ mal nommés parce qu'ils regroupaient des participants de l'ensemble de la Nord-Amérique française: Québec, Ontario, Ouest du Canada, Acadie, Nouvelle-Angleterre, Grands Lacs, Louisiane. Tous poursuivaient le même but: protéger et promouvoir la langue française.

Aux États-Unis, les collectivités francophones s'étaient donné des journaux de langue française, tant pour renseigner leur public que pour encourager ces exilés du Québec mais aussi de l'Acadie à s'informer auprès de publications (quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles) qui les renseignaient dans leur langue et professaient leurs valeurs culturelles et religieuses. On ne s'imagine pas, aujourd'hui, la quantité et la variété de ces journaux.

En 1912, en Nouvelle-Angleterre seulement, on comptait huit quotidiens de langue française. S'y ajoutaient deux tri-hebdomadaires, 24 hebdos et sept revues mensuelles. Les villes suivantes avaient leur propre quotidien franco-américain: Lowell, Mass; Fall River, Mass.; Worcester, Mass.; Manchester, New Hampshire; New Bedford, Mass.; Woonsocket, Rhode Island; et la ville de New York. En 1937, rapporte le congrès de la langue française, il n'en reste plus que quatre. Le dernier à fermer ses portes semble avoir été L'Indépendant de Fall River en 1963.

On s'inquiétait donc de l'avenir de la presse franco-américaine en 1937 et le rédacteur du mémoire sur cette question au grand congrès, Joseph Lussier, de Holyoke (Massachusetts), voit bien ce qui se passe. «Le premier mal dont souffre le journal franco-américain, écrit-il, est de n'être pas assez lu ou d'être mal lu, parce que les gens lisent de moins en moins le français. La défection de la jeunesse est indéniable dans tous les centres franco-américains et la tâche du journaliste, obligé de poursuivre une besogne écrasante dans un milieu de plus en plus indifférent, est un véritable apostolat.»

Cet observateur a aussi bien compris l'importance des médias au sein de ces collectivités. «La presse franco-américaine, opine-t-il, exprime la vie de notre groupe ethnique. Elle s'occupe d'abord de nos principes, de nos aspirations, de nos hommes (!) et de nos oeuvres. Avec la paroisse, l'école et les sociétés mutuelles, elle constitue le rempart qui a sauvé de l'avalanche assimilatrice notre âme nationale aux États-Unis. Le besoin le plus urgent de l'heure est d'assurer la survivance de nos journaux franco-américains

Il conclut: «Le journal de langue française a été chez nous comme la vieille garde. C'est lui qui a veillé, le jour comme la nuit, sur l'arche sainte de nos traditions, de notre langue, de notre foi, de nos droits imprescriptibles et de nos prérogatives les plus chères.» Quand on voit la suite des choses, on ne peut que donner raison à M. Lussier. La défection de la jeunesse dont il parle évoquait les taux d'assimilation dramatiques des générations de Franco-Américains minoritaires nés aux États-Unis, sans lien direct avec la majorité francophone au Québec et de plus en plus intégrés à la majorité anglo-américaine.

Dépouillée de son zèle religieux, cette grille d'analyse pourrait bien servir de repère en 2026, au Québec comme dans les provinces où les francophones sont minoritaires. La chute s'accélérant de notre presse de langue française n'est pas étrangère à l'engouement des jeunes générations pour la consommation de produits culturels de langue anglaise (réseaux sociaux, musique anglo-américaine, radio et télé de langue anglaise). Hors Québec, les jeunes générations s'anglicisent à un rythme catastrophique et n'ont aucun intérêt pour les médias de langue française. Consultez les études de Statistique Canada à ce sujet: elles dressent un portrait chirurgical de notre situation.

La différence avec 1937, c'est que tout évolue aujourd'hui à la vitesse de l'éclair. Ce qui prenait alors un demi-siècle se produit désormais en une décennie, ou moins. Attendez de voir les résultats du recensement de 2026, qui seront publiés l'an prochain. Je vous prédis qu'ils seront dramatiques. Nos médias papier (ce qui en reste) et électroniques doivent en tirer les leçons qui s'imposent. La presse de langue française doit demeurer un rempart contre l'érosion ultime de l'âme nationale. Dans le cohue pour sauver les emplois dans nos salles de rédaction, on semble l'avoir oublié.

Permettez-moi d'oser, à mes risques et périls, de recourir comme en 1937 à quelques paroles des évangiles: «Et que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s'il perdait son âme?»

mardi 28 avril 2026

Les clémentines de la colère...

28 avril 2026...

La région de Souss-Massa, le «coeur battant» de l'agriculture au Maroc (photo officielle marocaine)

Quand vous achetez vos petites boîtes de clémentines du Maroc au supermarché local, vous arrive-t-il de penser à celles et ceux qui les ont cueillies ou emballées? Moi non, du moins jusqu'à ce matin. Après avoir lu l'article La colère rurale couve au Maroc dans l'édition de mars 2026 du mensuel Le Monde diplomatique, je ne pourrai me défaire de l'image que j'ai désormais de ces ouvrières et ouvriers agricoles qui peinent souvent 14 heures par jour, six jours par semaine, dans des conditions parfois dangereuses et pour des salaires dérisoires.

Imaginez vous à la «bourse du travail» dans la petite ville d'Ait Amira, située au sud-est d'Agadir. À 6 heures du matin, des dizaines de femmes attendent dans l'incertitude. Elles ont dû se lever au milieu de la nuit, laisser leurs enfants à une nourrice (payée) dans l'espoir d'être embauchées pour la journée par de grandes sociétés marocaines, françaises, espagnoles ou néerlandaises pour une maigre pitance de 6,5 à 8,5 euros (de 10$ à 14$ canadiens). Certaines trouveront du boulot, d'autres pas.

On est ici au royaume de l'indignité et de l'indignation. La journaliste du Monde diplomatique Eva Tapiero rapporte que l'une d'elles crie: «Nous ne sommes pas juste en colère, nous sommes furieuses!» Un homme émacié, fatigué, rappelle le soulèvement de la jeunesse à l'automne dernier. Trois jeunes hommes avaient abattus par les forces de l'ordre. «Ces jeunes, dit-il, ce sont leurs mères qui sont ici.» Leurs revendications portent aussi sur la santé et la justice sociale mais les conditions de travail des ouvrières et ouvriers agricoles restent au coeur de ces petites rébellions.

La région de Souss-Massa est dominante dans la production de fruits et légumes  au Maroc. Elle compte pour 85% des exportations de tomates et les deux tiers des exportations d'agrumes, y compris bien sûr nos petites clémentines. Le Monde diplomatique raconte la situation de Mme Touria Jaouhar, 47 ans, qui emballe des fruits et légumes à la machine, 14 heures par jour. «Je dois faire attention quand je suis sur la machine, dit-elle. Parfois, je tombe de sommeil et je risque de me couper un doigt.»

Elle doit louer une chambre près de son travail, parce que la société qui l'emploie ne fournit pas le transport jusqu'à son quartier, jugé trop éloigné. Le lundi, seul jour de la semaine où elle n'est pas au boulot, elle peut retrouver ses enfants gardés par leur grand-mère. Mais elle se bat. Il y a 10 ans elle a obtenu que son ancienneté soit reconnue. Au moyen de pressions et de grèves, elle et des dizaine de collègues ont obtenu une reconnaissance légale de leur travail et l'accès à la sécurité sociale.

Mme Jaouhar n'est pas seule. Dans plusieurs régions agricoles du Maroc, des actions collectives (manifs, sit-ins) ont lieu de façon régulière sans écho médiatique. Un représentant syndical fait état de victoires à certains endroits, dans la région d'Ait Amira: amélioration du transport des ouvriers (en minibus) et des journées de travail de huit heures. Mais pour des milliers d'ouvrières et ouvriers vieillissants, fatigués, malades, le calvaire quotidien se poursuit.

Nos grands médias trouvent de l'espace ou du temps pour toutes sortes de nouvelles d'ici et d'ailleurs. Mais le sort des travailleurs et travailleuses, même ceux d'ici, compte rarement dans leurs priorités. Alors imaginez quel rang marginal pourraient occuper les ouvrières journalières d'Ait Amira... Les médias se contenteront d'empocher les revenus publicitaires des grandes chaînes de supermarchés qui annoncent l'arrivée en magasins de nos clémentines marocaines...

Heureusement, il y a Le Monde diplomatique...

J'aimerais avoir de nouveau 20 ans... Aujourd'hui, mon arthrose m'empêcherait certains jours de me rendre aux manifs ou pire, de monter aux barricades...


lundi 27 avril 2026

Boulerice, Carney, Fréchette... Centripètes 2,5, centrifuges 0,5...

27 avril 2026...

capture d'écran de la télé de CBC



Aujourd'hui, deux - peut-être trois - événements ont légèrement perturbé le va-et-vient centrifuge-centripète qui tantôt menace, tantôt renforce la moins-fragile-qu'elle-ne-paraît Tour de Pise fédérale au Canada...

D'abord le seul député québécois du Nouveau Parti démocratique, Alexandre Boulerice, a fait ce que tout le monde attendait: il a officiellement annoncé son départ comme député fédéral pour se présenter comme candidat de Québec Solidaire aux prochaines élections québécoises.

Mais au-delà du coup de pied vous-savez-où au NPD, qui n'a plus que cinq députés aux Communes, M. Boulerice a profité de sa rentrée au Québec pour s'affirmer souverainiste! Il n'y est pas allé de main morte. Son expérience au Parlement canadien, affirme-t-il, a renforcé (?) sa conviction «de la nécessité de l'indépendance du Québec», ainsi que le besoin «d'avoir l'ensemble des outils pour être capable d'agir sans tout le temps se marcher sur les pieds».

Évidemment, il faut en prendre et en laisser. Alexandre Boulerice a siégé pendant une quinzaine d'années au sein d'un parti qui a constamment combattu la souveraineté du Québec, qui s'est opposé avec fermeté aux mesures visant à promouvoir au Québec français et laïc. Comme je refuse de mettre en doute sa bonne foi, je dois croire qu'il adhérait sincèrement à l'ensemble de l'action des néo-démocrates. C'est tout un revirement.

Par ailleurs, il passe à Québec Solidaire, un parti qui se dit indépendantiste mais dont la majorité des partisans ne le sont pas. On peut comprendre son attirance pour le programme de gauche de QS mais clairement - et il le sait - la seule formation qui peut de façon réaliste faire avancer la cause de l'indépendance, c'est le Parti québécois, un parti qui clairement - et il le sait - penche autant à gauche que le NPD fédéral.

Il y a aussi de fortes chances que dans le contexte actuel, son départ des Communes entraîne l'élection d'un autre libéral anti-québécois à la future partielle dans Rosemont-La Petite Patrie. La conversion d'Alexandre Boulerice à la cause souverainiste donne tout de même un demi coup de pouce aux forces centrifuges...

capture d'écran du site Web Le Devoir



Secundo, Mark Carney a fait des siennes en annonçant la création d'un fonds «souverain» (encore ce mot...) appelé Fonds pour un Canada fort. Avec une mise de fonds de 25 milliards$ en beaux billets du Dominion, y compris ceux en provenance du Québec, cette nouvelle société de la «Couronne» financera les grands projets fédéraux qui piétineront à la fois l'environnement et les compétences des provinces, y compris celles du Québec.

Autant le mot «souverain» est détesté quand il s'agit du projet québécois, autant il est adulé quand vient le temps d'affirmer la «souveraineté» du Canada face aux États-Unis ou de façonner «une seule économie» face aux provinces. Carney n'a pas créé un ministère de l'Identité canadienne pour rien. Ce nouveau fonds fédéral «souverain» deviendra un rouleau compresseur de l'anglophonie multiculturelle visant à aplatir toutes les identités nationales (Québec et Autochtones) et régionales. Un fort coup de Jarnac centripète! 

Enfin, la visite diplomatique de Christine Fréchette à Washington aurait pu être considérée comme l'affirmation d'une certaine souveraineté québécoise sur le plan international, jusqu'à ce qu'on apprenne que le tout avait la bénédiction de Mark Carney et de l'ambassadeur anti-québécois du Canada aux États-Unis. 

Cela vaut la peine de noter qu'il existe un lien entre ces trois événements. Leurs auteur(e)s ont un ennemi en commun: le Parti québécois!

Le score final de la journée. Centrifuges 2,5, Centripètes 0,5...

La satanée tour de Pise s'est légèrement redressée...

dimanche 26 avril 2026

L'IA remplace les journalistes... Scénario d'horreur...

26 avril 2026...

capture d'écran du journal Métro de Montréal, 26 avril 2026

Voilà, ci-haut, une image qui devrait faire frémir d'horreur tout journaliste digne de ce nom, et par ricochet, l'ensemble du public. Nos médias d'information sont désormais infectés par un virus qui risque de s'avérer mortel : l'intelligence artificielle (IA)!

(Voir un lien vers ce texte en bas de page.)

Notez la signature au début de cette nouvelle du journal montréalais Métro: «Agent IA Journal Métro». Ce qu'on vous propose de lire a été composé par un ordinateur! Expliquer à la fin de l'article que le texte a été «édité par un journaliste» n'est guère rassurant quand on apprend que le journal n'emploie désormais qu'un seul journaliste...

Je ne doute pas de la capacité de l'IA de synthétiser l'information d'un communiqué de presse, comme celui du ministère québécois des Transports portant sur l'annonce d'une fermeture de rue. Mais en se satisfaisant d'une telle synthèse, même si elle est conforme aux renseignements contenus dans le communiqué, le journal trahit sa mission de bien renseigner ses lecteurs.

L'intelligence artificielle est et restera incapable d'accomplir les tâches journalistiques essentielles à la rédaction et la publication des textes d'actualité qui seront publiés dans la presse imprimée ou électronique:

- l'IA n'a pas la capacité de déceler les erreurs potentiellement contenues dans ce communiqué. Si le ministère transmet des données erronées, le cerveau informatique les traitera comme vérité d'évangile. L'«Agent IA Journal Métro» n'ira pas chercher ailleurs ou, mieux, téléphoner à un responsable du ministère pour vérifier.

- l'IA n'est pas en mesure de bonifier le texte, d'ajouter de l'information pour le rendre plus complet, p. ex. indiquer le volume de circulation habituel dans cette zone, ou expliquer quel genre de conditions météorologiques ou contraintes opérationnelles pourraient perturber le calendrier des travaux.

- l'IA ne peut, d'aucune façon, si la chose est nécessaire, aller chercher des réactions de la ville de Montréal, de commerçants dans le secteur touché, ou d'organisations citoyennes intéressées. Le communiqué du ministère des Transports restera la seule source disponible.

- l'IA est incapable de formuler de jugement sur la pertinence ou l'importance d'une telle nouvelle, une étape essentielle dans une salle de rédaction. Aucune interaction professionnelle entre l'humain et la machine n'est possible ici. L'IA est un exécutant et rien de plus (pour le moment). 

(À lire aussi, le texte de Normand Baillargeon dans Le Devoir du 22 octobre 2025 sur le journalisme à l'ère de l'IA - https://www.ledevoir.com/culture/medias/926865/nouvelles-journalisme-ere-ia)

Voilà où nous en sommes. Les promoteurs du tout-numérique en information récoltent ce qu'ils ont semé. Les journaux papier tombent comme des mouches. Les journaux numériques ne nous ont pas conduits au paradis médiatique espéré, loin de là. Et maintenant, les effectifs décroissants des salles de rédaction sont menacés par l'intelligence artificielle. Scénario d'horreur!

L'horizon n'est plus sombre. Il est NOIR!

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