dimanche 15 mars 2026

D'où viennent nos vieilles chansons?

15 mars 2026...

Lien à la chanson sur YouTube - https://www.youtube.com/watch?v=v--Hx42531Y


----------------------------------------------------------
capture d'écran du livre Tocqueville au Bas-Canada

----------------------------------------------------------
L'événement décrit dans le texte ci-dessus se déroule en 1831, le long de la rivière Saginaw, au Michigan (États-Unis). Le grand sociologue français Alexis de Tocqueville faisait route vers les Grands Lacs avec des guides autochtones. Pour traverser la rivière Saginaw à la noirceur, il a dû noliser un canot. C'est là qu'il rencontra une personne ayant l'apparence d'un Autochtone qui lui adressa la parole en français «avec un accent normand». Lisez le bout de texte ci-haut pour entendre l'histoire racontée par l'auteur lui-même. Ce qui m'intéresse, moi, c'est qu'en traversant et en remontant la rivière, le «bois-brûlé» fredonnait une vieille chanson de France dont de Tocqueville ne saisit que les deux premiers vers: «Entre Paris et Saint-Denis, il était une fille»...

Ainsi, plus de 70 ans après la conquête britannique, plus de 40 ans après la Révolution de 1789, la langue et la culture française avaient poursuivi leur expansion vers l'ouest du continent, transmise par les explorateurs canadiens-français et un nombre croissant de Métis francophones. Les accents du 18e siècle avaient survécu, mais aussi les traditions musicales de la France monarchique, y compris des airs et des chansons qui allaient tomber dans l'oubli sur le vieux continent. Imaginez la surprise de Tocqueville, croyant la présence française effacée en Amérique du Nord, entendre un Métis chanter «Entre Paris et Saint-Denis» dans les contrées sauvages du Michigan de 1831.

Quand j'étais enfant, on entendait régulièrement des chansons comme Au clair de la lune ou C'est l'aviron sans savoir que ces airs étaient issus de la Normandie du 14e ou 15e siècle. On aurait dû se douter que M'en revenant de la jolie Rochelle n'avait rien à voir avec quelque village sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Passionné par l'histoire et la politique, je n'ai jamais vraiment approfondi ma connaissance des origines du répertoire musical transmis par mes parents et grands-parents. Il reste que nombre de chansons ont survécu à la chute du régime français pendant des siècles dans notre tradition orale, même si elles se perdent au 21e siècle. Je viens d'ailleurs de découvrir un nouveau livre, publié en 2022, intitulé Les chansons du cousinage Normandie-Amérique du Nord. Un possible remède à mon ignorance. Sur ma liste: à acheter!

En septembre 2013, alors que Ginette et moi, faisions le tour de la Normandie et de la Bretagne en voiture, nous avons passé une nuit à l'hôtel Les Ajoncs d'or de Saint-Malo. Cela m'a rappelé une petite chanson que nous avons très souvent entendue (sans doute de ma mère) et chantée durant ma petite enfance, au début des années 1950: À Saint-Malo beau port de mer. Convaincu que ce vieil air avait été transporté au Québec par Jacques Cartier et son équipage, ou Samuel de Champlain, j'ai décidé de m'informer auprès d'un directeur de l'établissement, qui n'en savait rien. Je l'ai chanté pour lui, espérant que cela éveillerait quelque souvenir. Cette chanson, m'a-t-il dit, est sans doute disparue dans son coin de Bretagne.

Selon le peu de renseignements que j'ai pu glaner, l'air de cette chanson est inconnue dans la France contemporaine. Les paroles auraient été conservées en Bretagne mais il n'est pas question de Saint-Malo. On y écrit plutôt «À Nantes, à Nantes sont arrivés, Trois beaux navires chargés de blé»... Dans une autre version, Saint-Malo céderait sa place à Bordeaux. Ainsi, la chanson ne porte le nom de Saint-Malo qu'en Amérique du Nord. Pourquoi? Je devrai me renseigner. 

L'histoire de nos chansons de folklore remonte parfois jusqu'à la vieille France, mais plusieurs d'entre elles ont une origine pure laine. Je m'en souviens d'une en particulier, que j'entendais toujours dans des rencontres de famille autour du temps des Fêtes et dont je ne me souvenais que du refrain, comique pour moi parce que je pensais que «Fu, fu, fu» était «Pu, pu pu». Le refrain s'entendait comme suit:



J'ai découvert qu'Ovila Légaré, accompagné par La Bolduc à la guimbarde, avait endisqué cette chanson en 1931 et qu'elle avait connu un grand succès en ondes et chez les disquaires. Son origine serait incertaine. Elle était présentée comme une «vieille chanson». Une théorie, apparemment considérée plausible, voudrait que cette chanson de la fin du 19e siècle soit une satire dirigée contre Adolphe Chapleau, premier ministre du Québec de 1879 à 1882. La chanson évoque les visites du Jour de l'an bien arrosées de Chapleau, qui perd son chapeau, ses mitaines et sa carriole et qu'un bon samaritain doit ramener à la maison. M. Chapleau avait une réputation de bon vivant. 

Enfin, je me demande combien de parents québécois d'aujourd'hui connaissent et transmettent ces airs traditionnels qu'on trouvait souvent dans les cahiers de la «bonne chanson», ainsi que leurs origines. Il serait dommage qu'elles deviennent, comme notre peuple si on ne se réveille pas bientôt, «une page blanche» de l'histoire des nations.

samedi 14 mars 2026

Le cynisme éditorial de La Presse...

14 mars 2026...

capture d'écran du site Web La Presse, 14 mars 2026


J'avais l'intention d'écrire calmement un billet historique à thème musical aujourd'hui, mais la lecture de l'éditorial de Stéphanie Grammond dans La Presse m'a interloqué (voir lien en bas de page). J'ai dû relire, très lentement, les propos de l'éditorialiste en chef du quotidien montréalais pour me convaincre qu'une journaliste chargée de transmettre une opinion informée à ses lecteurs ait pu réellement atteindre un tel niveau de cynisme.

Le sujet? L'obtention, via transfuges, de la majorité parlementaire que l'électorat avait refusée à Mark Carney le 28 avril dernier. Un affront à la démocratie? Non, «un habile tour de force», dit-elle. À ceux chez qui les vire-capot suscitent «des grincements de dents», Mme Grammond répond que «les partis politiques font preuve d'une indignation à sens unique, satisfaits quand un transfuge se joint à leurs troupes, outrés quand un des leurs passe dans l'autre camp».

C'est à couper le souffle. Au départ, la question du caractère sacré d'une élection démocratique reste en suspens. L'argument étant sans appel, elle l'évite tout simplement. Secundo, son affirmation est fausse, le NPD ayant présenté un projet de loi pour bannir les transfuges. La grande majorité des députés des autres formations s'y étaient opposés mais tout de même. Une telle erreur est difficilement excusable.

L'éditorialiste en chef poursuit en citant, comme si cela était apparenté, l'entente entre les libéraux de Justin Trudeau et la députation néo-démocrate entre 2021 et 2025. Mme Grammond sait pertinemment que de telles alliances, ponctuelles pour un gouvernement minoritaire, ne trahissent en rien la volonté des électeurs au scrutin général. Personne ne vire capot, et la collaboration dure tant que les deux parties y perçoivent l'occasion de réaliser le mandat pour lequel ils ont été élus.

Mais le choc survient quand l'éditorialiste en chef ose prétendre que la majorité bientôt acquise par M. Carney «reflète la volonté de l'ensemble de la population»! Quoi? La volonté de la population peut s'exprimer au Parlement autrement que par le vote démocratique des citoyens à un scrutin général? Et comment sait-elle qu'il s'agit de la «volonté» de la population? Facile... un sondage Léger indique que la popularité des libéraux s'est accrue de 5% depuis l'élection de l'an dernier... Cet argument est indigne de la fonction qu'occupe Mme Grammond et un affront au public lecteur.

Depuis quand peut-on invoquer des sondages d'opinion publique, si perfectionnés soient-ils, pour justifier - moins d'un an après l'élection - que quatre députés offrent la majorité refusée à Mark Carney en trahissant les milliers de citoyens qui ont coché leur nom et leur parti dans la boîte de scrutin? Cette question, la seule qui compte vraiment, est absente de de chef-d'oeuvre de cynisme politique.

Si une élection générale avait lieu aujourd'hui, écrit l'éditorialiste en chef, les libéraux éliraient environ 200 députés «selon les projections de QC125». Bien sûr. Pourquoi tenir des élections? Perte de temps et d'argent? Mme Grammond rappelle qu'un scrutin général coûte 570 millions $. «On peut se passer d'une nouvelle facture», peut-on lire. Avec ce genre de raisonnement, qui suggère que la démocratie électorale soit trop coûteuse, pourquoi ne pas installer tout de suite 200 libéraux aux Communes? Et modifier les proportions à chaque nouveau sondage? Quelle effronterie!

Sa conclusion? Pire encore. Les quatre vire-capot «prouvent au moins que nos élus sont capables de franchir les tranchées politiques pour travailler ensemble, ce qui est une excellente nouvelle». Incroyable! Vraiment incroyable! Même pas un petit mot de sympathie pour les cent et quelque milles électeurs trahis par leur élu? Même pas une petite larme pour la démocratie flouée par des intrigues de couloir? Même pas une réflexion sur l'éthique de changer d'allégeance en cours de mandat? 

Voilà un éditorial à conserver aux fins d'analyse dans les programmes de journalisme et de science politique. 

-------------------------------




vendredi 13 mars 2026

L'Ordre du Canada à Don Cherry?

13 mars 2026...

capture d'écran du site Web du Parti conservateur du Canada


Bizarre, cette histoire... Les conservateurs fédéraux mènent une campagne pour que l'Ordre du Canada soit octroyé à l'ancien joueur, instructeur et commentateur controversé de hockey Don Cherry. Pourquoi bizarre? Parce qu'il devrait être évident qu'avec son passé émaillé de déclarations xénophobes, francophobes, frisant le racisme, l'ancienne vedette de CBC à Hockey Night in Canada n'a absolument aucune chance se se voir épingler l'insigne rouge et blanc avec feuille d'érable surmontée de la couronne royale britannique.

Évidemment, si la pétition en ligne du Parti conservateur récolte des centaines de milliers de signatures (un million?) d'un bout à l'autre du pays, cela posera un problème pour les notables chargés d'attribuer l'Ordre du Canada et un débat public qui résonnera jusqu'à la Chambre des communes. Dans un article de la Presse canadienne, publié dans Le Droit, le chef conservateur Pierre Poilievre affirme sans sourciller que «Don Cherry incarne ce que cela signifie d'être un fier Canadien». Enfin, je n'ai vu ce commentaire qu'en anglais sur le réseau social X-Twitter, où il employait le mot Canadian, sans doute plus juste.


Quoiqu'il en soit, je refuse de croire que le chef du PC et son député Andrew Lawton (auteur de la pétition et biographe de Pierre Poilievre) ne savaient pas qu'ils mettaient le pied sur un nid de guêpes en proposant d'honorer Cherry. La députée du Bloc québécois Christine Normandin, invoquant ses propos anti femmes et anti francophones, a immédiatement rétorqué que les critères d'admissibilité à l'Ordre du Canada «disqualifiaient» M. Cherry. Du côté gouvernemental, le ministre de l'Identité et de la Culture canadienne (?), Marc Miller, s'est dit agacé par cette campagne, évoquant les allusions racistes et xénophobes de l'ex-commentateur du réseau CBC.

Comme il fallait s'y attendre, le statut de M. Poilievre sur X-Twitter a attiré des centaines de commentaires, le plus souvent hostiles, mais plus de 7000 mentions «J'aime». Le vrai baromètre sera sans doute le nombre de citoyens prêts à signer la pétition en faveur de M. Cherry. Je soupçonne que derrière les cris d'indignation d'intervenants plus militants, des millions d'Anglo-Canadiens raffolaient de ses sorties acérées et s'ennuient de lui. N'oubliez pas que Don Cherry a déjà reçu l'ordre de l'Ontario de Doug Ford, a été honoré publiquement par la Légion canadienne et l'Association des policiers de l'Ontario. L'an dernier, le Gouverneur général lui a décerné la médaille du couronnement de Charles III pour ses contributions exceptionnelles au Canada. Et surtout, souvenez-vous qu'il y a une vingtaine d'années, quand CBC avait orchestré un concours pour identifier les «Greatest Canadians», il avait terminé au 7e rang à travers le pays!

Ils sont très nombreux à estimer que M. Cherry avait raison quand il tenait des propos cassants envers les immigrants, les francophones, les femmes dans le sport, et bien d'autres. J'ai toujours eu la conviction qu'il disait tout haut que des millions d'Anglo-Canadiens originaires des îles britanniques pensaient tout bas. Ses sorties à l'emporte-pièce m'ont souvent rappelé l'ambiance inhospitalière de l'Ottawa anglophone que j'ai connu dans ma jeunesse. Peut-être MM. Lawton et Poilievre ont-ils flairé l'opportunité de soulever un enjeu susceptible d'éveiller les braises culturelles britanniques qui couvent toujours sous les excès d'un multiculturalisme à la woke.

Il y aura des partielles le 13 avril dans la région de Toronto dans deux circonscriptions qui, si l'on se fie aux résultats des quatre ou cinq dernières élections, sont très peu favorables au PCC. Pourrait-on croire que pour quelques cerveaux conservateurs, se porter à la défense d'une personnalité ontarienne comme Don Cherry pourrait détourner - ne fut-ce qu'un moment - l'électorat de l'interminable conflit avec Donald Trump, où les libéraux auront toujours l'avantage? Parfois, dans des situations désespérées, on s'accroche à n'importe quoi, on prie St-Jude, on achète un Lotto Max... Enfin, cette fois, j'avoue que l'initiative du PC en faveur de Don Cherry me déroute.

Et puis, en fin de compte, pourquoi pas? Offrez-lui donc l'Ordre du Canada. À bien des égards, il l'a mérité en exprimant sur la place publique les craintes, les colères et les haines historiques d'une grande partie de son auditoire. La francophobie et le racisme ne font-ils pas partie de l'histoire du Canada depuis la Conquête? Il y a 100 ans, dans ma province natale (l'Ontario) et même à Ottawa, il aurait eu droit aux plus grands honneurs pour plusieurs des propos qu'on lui reproche aujourd'hui. Don Cherry incarne le Canada que les Québécois combattent avec raison depuis toujours. Pourquoi ne pas le laisser pavoiser ses intolérances en épinglant sur son veston l'insigne rouge et blanc de l'Ordre du Canada?

Le débat qui en résulterait serait salutaire...


jeudi 12 mars 2026

Le coup d'État...

12 mars 2026...

capture d'écran du site Web du Devoir



Voilà! Mark Carney a réussi son coup d'État! Avec l'arrivée d'une quatrième transfuge, du NPD cette fois, et une victoire assurée dans deux partielles torontoises au mois d'avril, le premier ministre libéral a réussi à obtenir ce que les électeurs lui avaient refusé en avril 2025: un gouvernement majoritaire!

Les amateurs des définitions littérales de dictionnaires réfuteront l'emploi du terme «coup d'État». L'acquisition d'une majorité par la bande à Carney n'était ni brutale, ni violente. Techniquement, elle n'était même pas illégale. Mais il y avait là l'esprit d'un coup d'État: le renversement du verdict d'un scrutin général démocratique par des moyens qu'on pourrait qualifier de louches.

L'électorat avait envoyé au Parlement un gouvernement minoritaire, avec tout ce que cela implique de négociations et de compromis pour conserver la confiance de la Chambre des communes. Ce verdict, peu importe ce qu'on puisse en penser, est sans appel. L'apparition soudaine d'un nombre de vire-capot dès le lendemain des élections, attirés par les avantages de siéger sur les bancs du pouvoir, aurait été vu comme un scandale et aurait provoqué une levée de boucliers.

Imaginez, quelques jours après le scrutin, que trois députés conservateurs et une députée néo-démocrate, décident de trahir le «pacte sacré» conclu avec leurs électeurs, de brûler leurs pancartes électorales bleues et orange, de renier sur la place publique tous les engagements pris durant la campagne, de cracher à la figure des dizaines de milliers de personnes qui ont coché leur nom sur le bulletin de vote. Ce serait tout au moins indécent. On ne le leur aurait pas pardonné.

Alors pourquoi cela devrait-il être plus acceptable si le geste est posé quelques mois ou près d'un an après l'élection générale? On peut imaginer des circonstances exceptionnelles pouvant provoquer des scissions ou des schismes au sein d'une formation politique, mais rien de tel ne s'est produit depuis la fin d'avril 2025. L'effet Trump avait déjà fait son oeuvre, et rien n'a fondamentalement changé à cet égard depuis l'an dernier. Alors quel motif peut-on invoquer moins d'un an après ce scrutin pour rebrasser le décor aux Communes? Aucun!

On peut comprendre les trois conservateurs d'avoir entendu l'appel du premier ministre Carney, qui avait un peu surpris la galerie en s'appropriant une bonne partie du programme électoral du parti de Pierre Poilievre. Le rapprochement idéologique favorisait leur geste de trahison envers leur parti et leurs électeurs. Dégueulasse, mais compréhensible. La désertion de la néo-démocrate s'explique plus difficilement. Elle-même n'a pas élaboré. Toute sympathie que le NPD avait pour la bande à Trudeau aurait dû s'évaporer avec le net virage à droite de Mark Carney. 

Somme toute, la seule explication qui tient, c'est l'attrait du pouvoir. L'attrait d'une majorité pour les libéraux, ainsi à l'abri des compromis et des votes de censure aux Communes. L'attrait des avantages que procure un siège gouvernemental pour les traîtres. Qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre, ou d'une combinaison des deux avec quelques épices, le résultat est d'une totale immoralité. Dix mois et demie après le vote de millions d'électeurs québécois et canadiens, le parti minoritaire au pouvoir, conspirant avec quatre vire-capot, a renversé le verdict électoral. J'appelle ça un coup d'État.

Le chef intérimaire du Nouveau Parti démocratique, Don Davies, a bien résumé la situation: «Je deviens de plus en plus préoccupé par la manière dont M. Carney tente de se construire une majorité. La question de savoir s’il y a un gouvernement majoritaire ou non est une décision des Canadiens aux urnes, et non le résultat de tractations en coulisses ou de décisions prises à huis clos à Ottawa».

Si les élections démocratiques doivent avoir un sens, un verdict clair de l'électorat doit être sans appel. Quelque part, les élus doivent se pencher sur une série de règles, ou même une loi, qui déterminerait la légalité ou l'illégalité d'un changement de parti en cours de mandat. Si les députés élus ont carte blanche pour envoyer paître leurs électeurs, c'est l'exercice du droit de vote lui-même qui se trouve miné. 

Le plus simple, et le plus équitable, serait de décréter que tout député qui renie son allégeance partisane doit se présenter de nouveau devant l'électorat, seul maître du jeu. Sinon, toute manière de corruption pour acquérir plus de pouvoir est permise. Dans la pire des situations, on se retrouve devant un coup d'État. Comme aujourd'hui.

mercredi 11 mars 2026

Dieppe se défend... Gatineau s'écrase...

11 mars 2026...
capture d'écran du site Web de Radio-Canada

----------------------------------------------------------------------------
Je me permets de commencer ce billet de blogue en citant le premier paragraphe d'un texte de Radio-Canada sur le conseil municipal de la ville de Dieppe, au Nouveau-Brunswick:

«Une stratégie a été adoptée à l'unanimité, lundi au conseil municipal de Dieppe, afin de favoriser un environnement propice à la vitalité du français dans la communauté. Cette stratégie survient en réponse au fait que le nombre de résidents dont le français est la langue maternelle est en diminution, selon les données de Statistique Canada.» Pour lire le texte entier, suivez le lien en bas de page.

L'article du journaliste Batatundé Lawani propose, pour illustrer le déclin du français dans cette ville à majorité acadienne, le tableau suivant:
capture d'écran de Radio-Canada

Pourquoi m'intéresser à la situation de Dieppe, ville située dans la banlieue est de Moncton? Bien sûr, ceux qui me connaissent savent que depuis plus d'un demi-siècle je suis de près l'évolution de la langue française au Québec et au Canada, depuis le recensement de 1961. Dans ce cas-ci, cependant, ce ne sont pas les statistiques - que je connaissais déjà - qui m'ont fait sursauter. C'est qu'un conseil municipal en fasse une de ses préoccupations prioritaires.

Peu importe le choix des chiffres - j'aurais préféré les données sur la langue la plus souvent parlée à la maison - nous voici devant des élus municipaux qui prennent acte de l'érosion du français et qui osent en parler publiquement, au point de s'entendre unanimement sur une stratégie pour contrer cette érosion. On a même dressé un plan d'action! 

À ceux qui pourraient trouver normale une telle prise de conscience, je répondrai que ma propre ville - Gatineau, au Québec - fait face à des situations qui ne sont pas sans rappeler le vécu des résidents de Dieppe: l'arrivée de milliers de gens de l'extérieur (d'Ottawa notamment), souvent unilingues anglais. Cela s'accompagne d'une difficulté croissante de se faire servir partout en français, même au pays de la Loi 101. L'anglicisation de Gatineau se voit à vue d'oeil. On n'a qu'à consulter le tableau ci-dessous, que j'ai confectionné avec les mêmes données que celles utilisées par Dieppe. Sauf que la comparaison est ici entre 2006 et 2021. En 2001, la fusion qui a donné naissance au grand Gatineau n'avait pas encore eu lieu.

La différence, ici à Gatineau, c'est que le sujet du déclin du français est tabou. On ne soulève au grand jamais cette question au conseil municipal, où tous et toutes - depuis toujours - se comportent comme si tout allait bien et continuent d'approuver des tours résidentielles qui feront bientôt du centre-ville un secteur où les francophones seront minoritaires. Une extension d'Ottawa, quoi. À Dieppe, les défenseurs du français hissent bien haut le drapeau acadien. Ici, en Outaouais, défendre la langue française et le fleurdelisé vous attirera le plus souvent des invectives. On vous traitera de xénophobe, de malcommode, ou pire, de séparatiste.

Pendant ce temps, comme à Dieppe, la proportion de résidents ayant le français comme langue maternelle culbute à Gatineau: de 80% à 71% en quinze ans à peine. C'est dramatique. La proportion de personnes qui disent avoir le français et l'anglais comme langues maternelles a triplé. Et la proportion d'unilingues anglophones est en hausse constante. En 2006, 5,9% de la population ne connaissait pas le français. Quinze ans plus tard, dans une ville française en vertu de la Loi 101, plus de 9% des résidents ne peuvent se débrouiller en français... Faudrait que les élus de Dieppe viennent expliquer aux membres du conseil municipal de Gatineau, avec force tableaux, ce qu'est une colonne vertébrale. 


Les Acadiens de Dieppe n'auront pas la tâche facile. Au moins auront-ils la satisfaction d'avoir pris conscience du problème et d'avoir tenté de le résoudre. Ici, au royaume du vivre à genoux, le troupeau marche droit vers le précipice, les yeux fermés.

---------------------

mardi 10 mars 2026

La soi-disant liberté religieuse...

10 mars 2026...



Je passais en revue cet après-midi la liste abracadabrante d'individus, d'organisations et de gouvernements qui s'apprêtent à fondre sur la Loi 21 (laïcité) devant la Cour suprême du Canada à compter du 23 mars. De l'Organisation mondiale sikhe du Canada aux Avocats plaidants de la Colombie-Britannique, du Conseil national des musulmans canadiens à la Conférence des évêques catholiques du Canada, de la Commission scolaire English-Montréal au Procureur général de l'Ontario, le martyrologue remplira facilement les quatre jours d'audience diffusés en direct sur les ondes, à travers le pays.

La question de la laïcité au Québec, et ailleurs au Canada dans la mesure où on en parle, est le plus souvent centrée sur les différents voiles imposés par les islamistes aux femmes musulmanes. Il en résulte un débat où se superposent les enjeux d'égalité hommes-femmes et de liberté de religion. Mais l'interdiction de signes religieux au travail pour les employés de l'État peut intéresser tout autant les chrétiens, les Juifs et d'autres confessions, y compris les Sikhs qui portent un turban. Ces derniers ont bénéficié d'accommodements par le passé, au sein des corps policiers par exemple.

Les Sikhs constituent un cas intéressant parce qu'il n'engage pas l'égalité hommes-femmes. Seuls les hommes sikhs sont coiffés d'un turban à partir de l'adolescence et à l'âge adulte. Il s'agit ici de liberté de religion, rien d'autre. Curieux de connaître leur argumentaire religieux contre la Loi 21, je suis allé consulter le mémoire que l'organisation représentant les Sikhs du Canada avait présenté à l'Assemblée nationale du Québec en 2019, en supposant qu'on y trouve le coeur de la défense qu'on invoquera devant les juges suprêmes.

Le mémoire est instructif pour qui connaît peu les Sikhs. Je cite: «Le turban n'est pas un symbole religieux, mais un article de foi. Alors que les articles comme un crucifix ou d'autres bijoux sont facultatifs, le turban est obligatoire et ne peut être enlevé. Les symboles sont simplement des représentations de l'objet réel. Le turban a une signification religieuse, mais il est bien plus qu'un symbole. L'identité des sikhs se reflète dans le port du turban.» Obliger un sikh à retirer son turban équivaudrait à lui demander «de faire une chose totalement contraire à ses croyances». 

Et d'ajouter le texte: «Tout comme un individu serait extrêmement embarrassé d'avoir à se présenter déshabillé, un sikh sentirait le même niveau d'humiliation en étant obligé de retirer son turban. Des organisations partout au Canada, telles que les forces policières et l'Agence des services frontaliers du Canada, maintiennent qu'enlever le turban équivaut à une fouille corporelle nue.»

Cet argument peut paraître convaincant à première vue, mais il est troué de bord en bord. Personne n'obligera un sikh employé par l'État avant l'adoption de la Loi 21 d'enlever son turban à cause de la clause grand-père. Pour le présent et l'avenir, par contre, la loi est claire quant à l'interdiction des signes religieux. Un sikh pratiquant, comme tout citoyen d'une autre confession, devra faire le choix de respecter la laïcité de l'État ou de chercher du travail ailleurs s'il veut garder un turban, une kippa ou un crucifix.

Oui, rétorquera-t-on dans les hautes sphères sikhes, mais le turban n'est pas un symbole religieux, c'est un article de foi. Impossible de demeurer sikh si on l'enlève. Cela donne l'impression d'une vieille garde en déclin tentant de conserver son emprise sur le troupeau, étant donné qu'au sein même du territoire le plus sacré des Sikhs, le Penjab en Inde, les jeunes sikhs délaissent de plus en plus le turban, qu'ils jugent inconfortable, et se coupent les cheveux, privilégiant la mode à la tradition. Dans les collectivités sikhes occidentales, en France comme en Amérique, le même phénomène se constate. Si on ne réussit plus à imposer le turban au sein des communautés sikhes, comment peut-on prétendre l'imposer dans les milieux de travail d'un État laïc?

Clairement, dans la vie de tous les jours, le port du turban est devenu facultatif pour un grand nombre de sikhs. Peut-être la majorité en ce début du 21e siècle. «Le projet de loi 21 contrevient aux valeurs de liberté religieuse et de respect mutuel au Québec», conclut l'organisation sikhe. Si encore les dirigeants de cette organisation respectaient la liberté de ceux qui refusent le turban au sein de leur propre collectivité, l'argument porterait davantage. L'État laïc a parfaitement le droit se ne pas se laisser imposer, dans ses lieux de travail, les signes d'une religion intolérante envers ses propres libre-penseurs.

Le mémoire laisse entendre que la laïcité a quelque chose à voir avec le fait que «certains Québécois (les francos de souche, j'imagine) sont mal à l'aise avec des personnes portant le turban, la kippa ou le hijab». Personnellement, j'ai plutôt l'impression que ce sont bien plus souvent des personnes portant turban ou hijab qui sont «mal à l'aise» (ou bien pire) avec les Québécois francophones de souche. Pourquoi devrait-on se sentir coupables de xénophobie ou de racisme quand on se dit «chez nous» et qu'on demande aux immigrants de se conformer, au moins au sein de l'État, à «nos» valeurs de laïcité qui sont aussi des valeurs universelles s'appliquant à tous sans discrimination?

J'ai grandi en Ontario au sein d'une société d'anglos intolérants, voire racistes, à l'endroit des Franco-Ontariens, traînant avec eux des siècles de soi-disant supériorité. Les nouveaux arrivants de différentes cultures et ethnies qui se sont anglicisés ont intégré les préjugés historiques de la majorité anglo-canadienne à notre endroit. Voilà ce que je ressens quand on vient nous sermonner ces jours-ci sur la liberté religieuse et le respect mutuel. Pour nous qui avons vécu jadis sous l'emprise de l'Église romaine, le choix est facile entre la laïcité de l'État et la soi-disant liberté religieuse (qui ne l'est pas). Nous n'avons pas à rougir de nos choix de civilisation.

lundi 9 mars 2026

Le NPD, le Québec et le Canada anglais...

9 mars 2026...



Quelque 100 000 membres du Nouveau parti démocratique (NPD) ont commencé aujourd'hui à voter en ligne, à travers le Canada, pour élire le remplaçant de Jagmeet Singh, défait dans sa propre circonscription aux élections d'avril 2025. Les résultats ont été catastrophiques pour le NPD, qui a vu ses appuis chuter à 17,8% en 2021 à 6,3% et le nombre de ses députés aux Communes s'effondrer, passant de 25 à sept.

J'entends déjà les bâillements... Au Québec, à l'exception de la vague orange signée Jack Layton, le NPD a toujours été vu comme un corps étranger, un pur produit du Canada anglais associé à l'Ouest du pays et à l'Ontario, traduit en français pour la forme aux élections générales parce que la fédération est officiellement bilingual

Par le passé, les néo-démocrates ont même eu de la difficulté à trouver des candidats pour l'ensemble des circonscriptions québécoises. On lançait dans la mêlée des «poteaux» pour la forme. C'est ainsi qu'en 2011, avant que Jack ne participe à l'émission Tout le monde en parle et que tout chamboule, le parti avait présenté l'Ottavienne anglophone Ruth Ellen Brosseau dans Berthier-Maskinongé. Cette dernière avait été élue avec la vague sans même avoir fait campagne...

Pendant les quatre années suivant l'élection de 2011, la majorité des députés néo-démocrates aux Communes étaient québécois (59 sur 103) mais le parti ne s'est pas québécisé pour autant. L'effet Jack s'est vite dissipé. Le seul survivant, Alexandre Boulerice, doit bien s'ennuyer ces jours-ci, le Québec ayant retrouvé son statut marginal au sein du NPD. Le député de Rosemont-La petite patrie songe d'ailleurs à sauter la clôture pour se présenter aux élections québécoises d'octobre 2026 sour la bannière de Québec Solidaire.

Dans son édition papier d'aujourd'hui, Le Devoir a publié des interviews avec les deux favoris à la succession de Jagmeet Singh et il est apparent que ni un ni l'autre ne comprend le Québec (en plus de ne pas comprendre le français). Aucun des cinq candidats à la direction du parti ne maîtrise la langue française. Je me demande si l'un d'entre eux s'est donné la peine de lire la Déclaration de Sherbrooke, adoptée par leur parti en 2005. À les entendre, j'en doute, alors je me permets de la citer en espérant qu'ils finissent par y jeter un coup d'oeil:

«La construction de l'État moderne et d'un projet de société pour les Québécoises et Québécois s'est fait principalement autour de l'État québécois. (…) Cette vision contraste évidemment avec celle portée par une majorité des gens des autres provinces, qui voient le gouvernement fédéral comme étant leur gouvernement "national", avec un rôle secondaire aux provinces.»

Le NPD avait ainsi adopté une vision asymétrique du fédéralisme canadien. La centralisation à outrance, mode néo-démocrate, mais s'appliquant seulement aux neuf provinces à majorité anglophone. Le gouvernement d'Ottawa serait devenu sous ce régime le gouvernement «national» du Canada anglais, tandis que Québec conserverait ou raffermirait ses compétences, étant reconnu comme gouvernement «national» des Québécois. Un peu comme le principe de la souveraineté-association, sans la souveraineté... 

Les candidats actuels à la direction du NPD, comme Jagmeet Singh avant eux, proposent une centralisation mur à mur, y compris au Québec. Au diable les compétences, au diable la constitution. Ottawa continuera de s'engager à plein en santé, dans les garderies, de laisser sa lourde empreinte sur les priorités provinciales (donc du Québec) en tirant ses énormes ficelles budgétaires. Sans compter la volonté néo-démocrate d'imposer un multiculturalisme débridé faisant fi des valeurs québécoises. Voilà une recette sûre pour perdre la seule circonscription québécoise restée fidèle aux néo-démocrates.

Si le parti mis au monde par Tommy Douglas doit avoir un avenir au Canada anglais (oubliez le Québec), il devra attaquer de front les libéraux et les conservateurs sur le plan idéologique. Proposer une idéologie progressiste, voire socialiste. S'imposer comme défenseur du «monde ordinaire» contre les partis de Carney et Poilievre, asservis au grand capital. Incarner et sauver l'âme du Canada anglais (si telle chose existe) sans l'imposer aux Québécois. Laisser le Québec au Bloc, un parti tout aussi progressiste (même plus), et collaborer avec les indépendantistes aux Communes dans un esprit d'asymétrie fidèle à leur propre Déclaration de Sherbrooke.

À force de lutter contre toutes velléités autonomistes ou souverainistes du Québec français, le Canada anglais a perdu des pans entiers de sa conscience historique. Il s'est américanisé au point d'avoir peine à se distinguer culturellement des voisins du Sud. Il y reste cependant un profond sentiment anti-états-unien (ravivé par Trump) et un profond attachement à l'idée que les Anglo-Canadiens se font du pays. Si le NPD doit faire oeuvre utile et espérer un jour déloger du pouvoir les serviteurs du capitalisme nord-américain, il doit retrouver ses racines qui sont dans les Prairies, qui se sont étendues sur la côte ouest et dans les milieux ouvriers de l'Ontario. Pas au Québec.

Pour pouvoir offrir au Canada anglais une ultime chance de se ressourcer et reprendre son élan, le Nouveau parti démocratique devra une fois pour toutes l'incarner, et accepter du même coup que ce Canada anglais, avec ses valeurs, ne pourra pas englober un Québec de plus en plus différent, autonome, et peut-être un un jour souverain s'il choisit cette voie. Les candidats actuels à la direction du NPD ne comprennent pas ou peu le français. Mais leur plus grave lacune, c'est qu'ils ne comprennent pas suffisamment leur propre «nation» anglo-canadienne. Enfin, c'est ma perception...