dimanche 14 juin 2026

Bien vérifier ses chiffres...

14 juin 2026...


Depuis mon entrée en journalisme, en 1969, j'ai lu des milliers de textes portant sur la situation des francophones hors Québec, sur leurs luttes contre les mesures répressives des gouvernements, sur leurs revendications en matière linguistique, et bien plus. Mais dans toute cette encyclopédie médiatique, je peine à compter sur les doigts d'une main les reporters, chroniqueurs et éditorialistes qui ont osé brosser des tableaux réalistes, scientifiques, des collectivités canadiennes-françaises et acadiennes en situation minoritaire.

Confrontés à des représentants d'organisations franco-canadiennes qui lancent parfois (souvent?) des chiffres mirobolants pour exagérer la présence francophone, ou qui présentent un tableau optimiste de la croissance et du dynamisme de la population de langue française, ou qui contestent les affirmations voulant que l'assimilation atteigne des niveaux dramatiques, ou qui évitent tout simplement d'aborder de tels sujets, la presse a un devoir de rétablir les faits.

Et ces faits sont accessibles à tout reporter qui se donne la peine de consulter les données des recensements fédéraux, de faire les calculs (relativement faciles) des chiffres sur la connaissance des langues officielles, sur la langue maternelle et sur la langue la plus souvent parlée à la maison. Statistique Canada a aussi publié en 2011 des portraits détaillés (démographiques, sociaux, culturels) des minorités francophones et des Anglo-Québécois. Pour une raison que j'ignore, l'immense majorité des journalistes ne se donnent pas la peine de faire correctement leurs devoirs.

Je lisais aujourd'hui deux textes de Pascal Vachon, d'ONFR-TFO, sur les efforts de Franco-Manitobains qui voudraient arracher des excuses du gouvernement provincial pour la loi de 1916 interdisant les écoles françaises et mousser une campagne en faveur d'un Manitoba officiellement bilingue (comme lors de sa création à l'époque de Louis Riel en 1870). Dommage que je tombe sur l'un des textes de M. Vachon parce que j'ai beaucoup d'estime pour lui et pour sa plume. Un autre aurait sans doute agi de la même façon ou pire.

À un certain moment, il écrit sur Saint-Boniface, patrie de Gabrielle Roy et coeur historique de la francophone manitobaine. Je le cite: «C'est là que près de 30% des 60 000 habitants ont le français comme langue maternelle. À l'échelle du Manitoba, environ 3% de la population est francophone, mais plus de 10% des Manitobains anglophones connaissent aussi le français.» Première observation: ces chiffres ne sont attribués à aucune source. D'où proviennent-ils? Du gouvernement? D'un professeur? D'une personne interviewée? Impossible de le savoir avec certitude, mais je devinerais Wikipédia. 

J'ai fouillé de bord en bord et n'ai trouvé aucune source fédérale, provinciale ou locale qui offre des données officielles sur la démographie linguistique du quartier Saint-Boniface. Le recensement de 2021 propose un portrait de la circonscription Saint-Boniface-Saint-Vital, et indique une population de langue maternelle française de près de 10%... Cela fait un total d'un peu plus de 10 000 personnes pour l'ensemble de la circonscription de 95 000 habitants. Or, même si Saint-Boniface n'avait que 60 000 de ces habitants et abritait TOUS les francophones de la circonscription, 10 000 personnes de langue maternelle, c'est seulement 17% de la population...

Quant à la population totale du Manitoba, il est exact de dire que selon le plus récent recensement (2021), 3,1% des habitants sont de langue maternelle française (41 425). Cependant, ce chiffre est en baisse au moins depuis le recensement de 2006. Au recensement de 1971, on dénombrait plus de 60 000 Manitobains de langue maternelle française, soit 6,1% de la population totale. Cette évolution, facilement vérifiable, est essentielle pour la compréhension de la dynamique linguistique. Enfin, le nombre de Franco-Manitobains qui parlent surtout le français à la maison oscille autour de 17 000 (1,3% de la population du Manitoba).

Il est par ailleurs inexact d'affirmer que plus de 10% des Manitobains anglophones connaissent aussi le français. Selon le recensement fédéral de 2021, les rares unilingues français et tous les bilingues (francophones et anglophones) ne comptent que pour 8,4% de la population du Manitoba. Comme environ 40 000 des bilingues sont Franco-Manitobains, il doit rester autour de 70 000 anglos bilingues, soit tout au plus 6% de la population anglophone.

Ce n'est qu'un exemple, et pas l'un des pires. Un texte médiatique fait une affirmation sans donner de sources, et après vérification, elle contient des erreurs. Avoir connu ces statistiques du recensement de 2021, l'auteur de l'article aurait posé des questions de clarification et, faute de réponse, aurait cité lui-même les données irréfutables des recensements fédéraux.

Cela n'enlève rien à la valeur des causes défendues par les Franco-Manitobains - des excuses pour une loi répressive et un retour au statut officiel pour le français - mais des affirmations erronées entachent inévitablement (et injustement) la totalité d'un texte.

samedi 13 juin 2026

On nous rit en pleine face...

13 juin 2026...



Voilà comment ça fonctionne au Canada. Une injustice est commise par un gouvernement ou une institution contre un francophone ou contre une collectivité francophone et les avenues de redressement - judiciaire, politique - s'avèrent trop souvent inutiles. Entre un rejet sans appel des plaintes et une reconnaissance tardive de la faute, le résultat est le même. L'injustice demeure.

Le cas de la lieutenante-gouverneure unilingue anglaise du Nouveau-Brunswick, nommée par le gouvernement Trudeau en 2019 et contestée par les Acadiens, n'a rien d'exceptionnel. C'est plutôt la règle. Au moment où l'ultime recours devant la Cour suprême se termine, il est trop tard. Mme Murphy a terminé son mandat style Mary Simon sans entrave et les francophones doivent se satisfaire de plates excuses.

La tradition de reconnaître trop tard les droits brimés des Canadiens français et Acadiens est vieille comme la Confédération. Les dommages sont faits. Le Règlement 17 interdisant les écoles françaises en Ontario avait été adopté en 1912. Il n'a jamais été invalidé par les tribunaux et le gouvernement ontarien s'est finalement excusé en février 2016! Les Franco-Manitobains et les autres minorités francophones hors Québec ont subi des gifles similaires au cours du dernier siècle et demi.

Les dés sont pipés. Partout, à l'extérieur du Québec, les majorités anglaises détiennent 100% du pouvoir. Les francophones minoritaires doivent traiter avec des institutions, parlementaires ou judiciaires, où les anglophones sont à peu près toujours majoritaires. Les contestations politiques sont ardues et les appels aux tribunaux peuvent durer des années. Alors, comme dans le cas de Mme Murphy au Nouveau-Brunswick, il faut se satisfaire d'un: que voulez-vous, cela n'aurait pas dû se produire, mais voilà, c'est arrivé. Contentez-vous de la satisfaction d'une reconnaissance du tort...

On nous rit en pleine face...

vendredi 12 juin 2026

Québec, quel temps est-il?

13 juin 2026...



Au moment d'amorcer de nouveau une campagne électorale, ce qui paraissait clair ne l'est plus. Après quatre victoire d'affilée en partielles depuis 2022 (Jean-Talon, Terrebonne, Arthabaska, Chicoutimi) et une confortable avance dans les sondages d'opinion, le Parti Québécois semblait voguer vers un gouvernement majoritaire en 2026 et un ultime rendez-vous référendaire avec l'histoire en 2030.

En seulement quelques mois, nous sommes revenus à l'incertitude la plus totale. Les plus récents sondages laissent entrevoir des luttes à trois et même à quatre dans plusieurs régions du Québec, notamment depuis l'arrivée de Christine Fréchette au poste de premier ministre en avril. Faisant siennes les bons coups de François Legault, se distançant de ses échecs, Mme Fréchette se targue de sa relation de copinage avec Mark Carney, qui permet d'avoir des «résultats sans drama»...

Le nombre de personnalités et de programmes dans l'arène électorale se multiplie et l'univers médiatique fragmenté, plus souvent qu'autrement hostile aux indépendantistes, ne clarifie rien. On se croirait revenu à la case départ du début des années 1970. À cette époque, nous avions le temps de décortiquer les enjeux et de prendre une ou deux décennies pour se brancher comme peuple. Nous n'avons plus ce luxe en 2026. La nation québécoise, avec le déclin du français et l'assaut contre ses valeurs, titube au bord du précipice.

S'il doit y avoir une décision qui décidera de la vie ou de la mort de notre aventure française en Amérique, elle doit être prise maintenant. Pas dans quatre ou huit ans. Il sera trop tard. Si la souveraineté doit avoir la moindre chance de se réaliser, une victoire décisive du Parti Québécois en octobre 2026 est essentielle. Avec l'anglophile Milliard, le fédéralisme sans «drama» de la CAQ, la grande noirceur du PCQ et l'espoir du grand soir de QS, les vieilles chicanes reprendront de plus belle et l'élan souverainiste sera, peut-être définitivement, brisé.

Les arbres cachent la forêt. Le ciel, même. Il faut s'élever au-dessus de l'immédiat et demander, comme Jacques Michel le faisait en 1971, «Quel temps est-il?». Cette belle chanson oubliée pose en termes éclatants de clarté la situation dans laquelle le peuple québécois se trouve. «Il y a un temps pour toutes choses, et chaque chose arrive en son temps», lance le chansonnier dans son album opportunément nommé S.O.S. Ses paroles, attribuées à un vieil homme dans sa chanson, sont presque prophétiques. Elles tracent un portrait des «temps» que le Québec doit franchir pour devenir un pays:

«Temps de pleurer, temps de vagir
Temps de parler, temps de saisir
Temps de marcher, temps de bondir
Temps de jouer, temps de s'instruire
Temps de penser, temps de mûrir 
Temps de douter, temps de choisir,
Temps de plaider, temps de dire
Temps de crier, temps de rugir
Temps d'avancer, temps d'agir
Temps d'assumer, temps d'accomplir
Temps de lutter, temps d'acquérir,
Temps d'exiger, temps d'obtenir.

Quel temps est-il? Quel temps est-il?»

Cinquante-cinq années nous séparent de cette chanson. Nous avons franchi plusieurs de ces étapes. Nous avons parlé, douté, crié, rugi, avancé, lutté, sans arriver à destination. Le temps n'est plus à reprendre les luttes et les «dramas» stériles qui nous paralysent depuis des décennies. Le temps presse. Il nous faut exiger, acquérir, obtenir.

Maintenant, ou peut-être jamais...

jeudi 11 juin 2026

Les mains propres, les mains vides…

11 juin 2026…



Le Québec n’aura pas de constitution. N’en aura peut-être jamais si le présent est garant de l’avenir. Simon Jolin-Barrette a échoué. Son projet imparfait a mordu la poussière aujourd’hui. Les sans péché ont décidé de ne pas se salir les mains. N’ayant pas le goût de recommencer ma réflexion, je me permets de republier en entier mon texte du 17 mars 2026 là-dessus, dont le cœur est le paragraphe suivant: 

« Il est plus facile de voir «les effets désastreux», «un autoritarisme mal dissimulé», «une logique coloniale», une «attaque aux droits et libertés», tous des péchés mortels, ne pouvant conduire qu'à la seule solution pure et sans tache: «le retrait complet du projet de loi 1». Et que reste-t-il alors? Rien. Et tous peuvent continuer à chanter «Ce n'est qu'un début, continuons le combat»... On avance les mains vides, les mains propres.. »

Voici le texte complet. J’en n’ai pas changé d’avis…

« Quand je siégeais au conseil confédéral de la CSN en 1972, on entendait souvent au début ou à la fin des réunions la chanson Québékiss (de l'album du même nom)... Un chant de ralliement, un hymne de champ de bataille... Vous l'avez déjà entendu: «Ce n'est qu'un début, continuons le combat»! Après quelques minutes de cet appel aux barricades de Marie Savard, nous étions solidaires, prêts à foncer contre les puissants de ce monde. Pour le socialisme, pour l'indépendance.

Puis, les discours terminés, les résolutions adoptées, nous retournions dans nos régions négocier nos petites conventions collectives en rêvant du grand soir d'une révolution plus imaginaire que réelle. Crier tous ensemble notre opposition au gouvernement ou au grand capital ou aux impérialismes planétaires pouvait bien nous attirer quelques manchettes dans les médias, mais le plus souvent, rien de plus. C'était partie remise jusqu'au prochain rassemblement syndical à Québec ou à Montréal, pour vibrer de nouveau aux rythmes martiaux de Ce n'est qu'un début, continuons le combat...

L'opposition, annoncée aujourd'hui, de 779 groupes et organisations (y compris la CSN et la FTQ) au projet de constitution québécoise du ministre Simon Jolin-Barrette m'a rappelé les luttes syndicales de ma jeunesse. L'époque n'était guère aux compromis ou aux concessions. La langage était agressif. Diluer le grand soir par des compromissions, même légères, avec les détenteurs du pouvoir politique était toujours suspect. Plusieurs préféraient l'échec à une victoire partielle. On pouvait recommencer à entonner Ce n'est qu'un début, continuons le combat sans avoir entaché la pureté idéologique des revendications.

La conséquence, c'était le risque de devoir revenir au point de départ, de repartir presque à zéro. Nous n'avons pas vaincu les pires excès du capitalisme, à mon grand désespoir. Nous espérons toujours l'indépendance. Il aurait fallu, à l'époque, qu'un plus grand nombre d'entre nous consente à se salir les mains, côte à côte avec des adversaires autour de projets nationaux où chacun engrangerait sa part de petites victoires. La participation de nombreux progressistes au sein du premier gouvernement du PQ sous René Lévesque en 1976 en a fait la preuve. 

Évidemment, 50 ans plus tard, le Québec a bien changé. La situation est pire qu'au début des années 1970, où tous les espoirs étaient permis. Aujourd'hui, le déclin du français et le multiculturalisme anglo-dominant ont mené la nation québécoise au bord du gouffre. Il y a, bien plus qu'autrefois, urgence d'agir pour sauver les meubles. Mais de toute évidence, un élément du passé demeure: cette tendance irritante à agir collectivement, dramatiquement, unanimement, sans trop de nuances, en vue d'objectifs imprécis (question d'assurer la solidarité), contre un grand projet législatif sur l'avenir de la nation.

Il s'agit cette fois du projet de la loi 1 intitulé Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec, présenté à l'Assemblée nationale par le ministre Simon Jolin-Barrette. Je n'ai pas l'intention d'énumérer les défauts du processus de consultation ou les imperfection du texte. Il y en a. Beaucoup. Mais comme toujours, les milieux se disant populaires ou progressistes ont comme réflexe premier de rejeter le tout, en troupeau, pour divers motifs, au lieu d'envisager une constitution imparfaite pouvant laisser un goût amer à tous les «sans péché» de la société.

On me trouvera injuste mais dans la vie, y compris en politique, tout n'est jamais noir ou blanc. Il y a au moins cinquante nuances de gris. Mais naviguer le gris n'est jamais simple. Les marges d'erreur et les risques d'échec sont grands. Il est plus facile de voir «les effets désastreux», «un autoritarisme mal dissimulé», «une logique coloniale», une «attaque aux droits et libertés», tous des péchés mortels, ne pouvant conduire qu'à la seule solution pure et sans tache: «le retrait complet du projet de loi 1». Et que reste-t-il alors? Rien. Et tous peuvent continuer à chanter «Ce n'est qu'un début, continuons le combat»... On avance les mains vides, les mains propres...

Je veux bien croire qu'il serait mieux d'entreprendre un processus exhaustif de consultation populaire pour arriver à un projet de constitution, mais nous n'avons plus le temps. Il faudrait d'abord élire un parti (sans doute le PQ) qui s'engagerait à enclencher une telle démarche. Mais il est trop tard. Le Parti québécois a déjà promis un référendum au cours de son prochain mandat devant déboucher, s'il est gagnant, sur une déclaration d'indépendance. Il ne perdra pas deux ou trois ans à organiser des audiences pour une nouvelle constitution sur l'ensemble du territoire. Et si, en bout de ligne, le référendum est perdu, nous sommes encore une fois de retour à zéro.

J'aimerais rappeler à tous nos idéalistes sans doute bien intentionnés que ce n'est pas ainsi que la constitution canadienne, celle qui nous gouverne depuis 1867, a été créée. L'AANB n'était qu'une loi adoptée par le Parlement britannique, sans consultation du peuple québécois et anglo-canadien. Quant à la Loi constitutionnelle de 1982, celle qu'on nous a enfoncée dans la gorge, elle est issue de la célèbre des nuits des longs couteaux où un pacte québécophobe a été scellé entre Ottawa et les provinces anglaises. Contre cette tour de Pise constitutionnelle qui penche toujours du même bord, pas le nôtre, le Québec n'a aucune arme, à l'exception de la clause dérogatoire de la Constitution des longs couteaux. C'est insuffisant quand on sait que la Cour suprême fédérale peut s'arroger le pouvoir de fissurer ce «nonobstant».

La constitution proposée par Simon Jolin-Barrette (voir lien en bas de page) peut bien avoir des tas de défauts, mais une fois adoptée par l'Assemblée nationale elle n'aurait pas moins de valeur juridique - dans les champs de compétence du Québec - que la constitution fédérale de 1982, adoptée par le Parlement canadien et neuf assemblées législatives provinciales sans référendums, après des manigances qui ne ressemblaient en rien à de véritables consultations populaires. Cette constitution multiculturelle de 1982 régit aujourd'hui le Québec, que nous l'aimions ou pas. La Loi 21 sur la laïcité de l'État est entre les mains des juges fédéraux, une procédure à laquelle le gouvernement Legault a consenti. Si notre laïcité pouvait s'appuyer sur une constitution québécoise, même mal ficelée, son armure serait mieux protégée devant les tribunaux.

Mais voilà, 779 organismes ont décidé que le projet de loi 1 «est une attaque contre la démocratie et les droits humains»... Encore une fois, en choeur: «Ce n'est qu'un début, continuons le combat»... 

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Lien à la chanson «Ce n'est qu'un début, continuons le combat» - la dernière chanson sur l'album - https://www.youtube.com/watch?v=1nnnuAOBPU8

Communiqué des 779 groupes qui demandent le retrait du projet de loi 1 - https://www.csn.qc.ca/actualites/pres-de-800-organisations-quebecoises-rejettent-le-projet-de-constitution-du-ministre-jolin-barrette/


mercredi 10 juin 2026

Nous portons nos identités...

10 juin 2026...

Quand on déménage après 38 ans dans la même maison, et que l'on doit s'installer dans un appartement plutôt exigu, l'heure du GRAND ménage a sonné. Livres, disques, CD, DVD et autres articles de tous genre accumulés sur quatre décennies ont été chez moi les premiers visés. Ces jours-ci, les vêtements sont dans la mire.

Une à une, les commodes se vident et les fonds de tiroirs nous réservent inévitablement des surprises. Des gilets, chandails et maillots trop petits qu'on garde depuis plus de 10 ans dans l'espoir de perdre un jour 5 ou 6 kilos qu'on ne perdra pas... Des dizaines de chaussettes neuves qu'on n'a aucunement l'intention de porter... Quelques pantalons de taille 36, vestiges d'un passé plus svelte... Une cravate avec un dessin de guitare électrique (que j'aimais bien)... Enfin...

Mais le plus intéressant dans cette corvée menée de main de maîtresse par mon épouse Ginette, ce fut de revoir les pièces vestimentaires ayant une valeur identitaire. Nous portons souvent nos identités dans la vie avant de finir par les ranger dans nos tiroirs et garde-robes. Je me suis dit qu'un inconnu, après avoir passé en revue mes vêtements, aurait pu deviner mon coin de pays, quelques-uns de mes engagements et préférences, et même certains de mes problèmes de santé...

Il aurait compris que j'avais probablement quitté l'Ontario pour m'installer au Québec, que j'étais sans doute indépendantiste, que je m'intéressais depuis longtemps au hockey, que j'admirais Guy Lafleur et Stéphane Richer, deux gars de l'Outaouais (autre indice), que j'étais amateur de musique, que ma participation au Relais pour la vie (contre le cancer) n'était pas fortuite, et que je faisais la promotion du français.

Je n'ai pas gardé tous ces vêtements. Mais j'ai voulu tout au moins leur offrir un petit espace spécial dans mon blogue. Ils ne seront pas oubliés. Les voici.
 



Depuis 1975, je demeure au Québec. Je suis devenu Québécois à 100%... pour l'éternité...




Avant d'être Québécois, j'étais Franco-Ontarien. Ma nièce Renée, qui demeure à Orléans (Ontario), fabrique ces t-shirts.



Dans le fouillis du pré-déménagement, je ne trouvais pas mon chandail de Guy Lafleur... puis Ginette m'a rappelé que je l'ai donné à ma petite-fille Anne-Rose, qui vit à Montréal... Mon numéro 10 est en sécurité...



Mon père, originaire d'Ottawa comme moi, était un inconditionnel des Sénateurs, dès leur première saison. Son joueur préféré? Alexandre Daigle bien sûr...



Mon héros du hockey après la retraite de Guy Lafleur? Stéphane Richer que j'ai suivi jusqu'aux Devils. Passage facile, je n'ai jamais pardonné aux Canadiens le congédiement de Lafleur...



Pour mon 50e anniversaire, en 1996, j'ai eu en cadeau une guitare Fender Telecaster, et ce t-shirt assorti (à gauche)... que j'ai retrouvé dans un tiroir avec celui de Bob Dylan, que j'avais vu en spectacle...



Dans les années 2010, nous avons formé une équipe pour participer au Relais pour la vie (contre le cancer). Formée de proches et d'amis, on l'a appelée Nous autres... Une activité nocturne que nous ne sommes pas près d'oublier...



Les survivants du cancer portaient un t-shirt jaune, les aidants un t-shirt orange, les autres aux couleurs de leur équipe. C'est mon chandail jaune, ci-dessus.



Après des décennies d'achats de t-shirts, maillots et chandails annonçant des identités, des causes, des artistes et bien plus, j'arrive à 80 ans où mes engagements et préférences s'exprimeront davantage dans des rencontres en famille ou avec des amis, ainsi que sur mes claviers connectés au Web. La vie sera plus simple...

mardi 9 juin 2026

Et la haine des francophones?

9 juin 2026...



Le 1er juin, le premier ministre Mark Carney a annoncé que le nouveau Conseil consultatif sur les droits, l’égalité et l’inclusion serait chargé d'évaluer les causes de l’antisémitisme au Canada et d'améliorer la recherche et la collecte de données sur les incidents motivés par la haine. Hier c'était l'islamophobie. Aujourd'hui c'est (de nouveau et toujours) l'antisémitisme.

La haine existe depuis la nuit des temps. Des centaines de millions d'individus et de groupes en sont victimes quotidiennement, au Québec, au Canada et ailleurs sur cette planète. Tous les conflits armés de l'histoire humaine ont été propulsés, en tout ou en partie, par la haine. On pourrait croire qu'après tant de souffrance et de morts, l'humanité aurait appris sa leçon. Mais non. Encore aujourd'hui, le combat contre la haine vogue au rythme d'incidents, souvent violents, qui se retrouvent en manchette dans les médias.

Plus souvent qu'autrement, les gestes et propos haineux sont banalisés. Genre tout le monde le fait, fais-le donc. C'est pas grave, ce sont juste des mots. Et même quand ce ne sont pas juste des mots... À force de voir les nouvelles de bombes russes sur l'Ukraine, de violences génocidaires à Gaza, de camps de concentration trumpiens aux États-Unis, de meurtres et d'assassinats, notre carapace morale se durcit et repousse les assauts de la conscience. On en arrive à ne plus reconnaître, ou pire, on en vient à justifier la montée insidieuse de la haine dans nos propres comportements, dans nos propres milieux.

M. Carney a raison de monter au front contre tout ce qui soit motivé par la haine. Mais encore faudrait-il qu'il ne soit pas sélectif. Les statistiques cueillies par les forces policières québécoises et canadiennes déterminent un certain nombre de catégories d'incidents haineux: ceux qui visent les groupes ethniques, ou encore la religion, la race ou l'orientation sexuelle. En vertu de cette classification, les Juifs sont de loin les plus visés par des actes haineux. Mais au Canada, si on passe en revue les livres d'histoire, il existe un groupe contre lequel la haine a toujours été tolérée, voire encouragée à plusieurs époques: les francophones (Québécois, Canadiens français, Acadiens).

Oui, j'oserais affirmer avec beaucoup de conviction qu'ici, la collectivité visée le plus souvent par des «crimes haineux» depuis la Confédération, c'est nous. Les francophones. Partout au pays, même au Québec. À tous les jours, dans les réseaux sociaux, dans les médias de langue anglaise, on tient à notre endroit des propos diffamatoires et haineux. Les recenser est un jeu d'enfant.

Le problème, c'est qu'ils ne correspondent pas vraiment à la définition canadienne de crime haineux. Les dénigrements parfois violents qu'on nous dirige, s'ils étaient proférés contre la collectivité juive ou musulmane, ou contre des gens d'autres races, vaudraient à leurs auteurs des accusations criminelles d'incitation à la haine.

Mais au Canada, la chasse aux francophones est toujours ouverte... Cher M. Carney, pensez-y...

lundi 8 juin 2026

Dans l'bout de la rue Sainte-Catherine et d'la Main...

8 juin 2026...



C'était un moment parfait...

Peu importe ce que je puisse penser de la monarchie britannique ou du cérémonial anglo-vétuste qu'elle traîne jusque chez nous, la cérémonie d'installation de Louise Arbour comme gouverneure générale aura offert au Québec un moment bien spécial avec l'interprétation, par Sara Dufour, de la chanson La Reine des Cowboys fringants.

En l'écoutant avec émotion, murmurant presque les paroles de Jean-François Pauzé, Mme Arbour semblait traverser son pont des soupirs, jetant un ultime regard de liberté sur les rues et ruelles de Montréal avant de revêtir pour cinq longues années les habits de sa geôle royale.

La salle du Sénat au Parlement incarne parfaitement le legs de la royauté victorienne. Sa vocation même est anti-démocratique et vise à freiner les élans démocratiques des élus. C'est le refuge historique des riches et des nobles au service du monarque. Le protocole est rigide. Un univers de courbettes devant le roi ou la reine, ou la gouverneure générale en leur absence.

Il y a de fortes chances que le gratin anglo-canadien, majoritaire à la cérémonie, n'ait jamais entendu parler des Cowboys fringants et que le titre La Reine leur ait suggéré un thème en lien quelconque avec la monarchie. Les rares images face-de-bois de Mark Carney durant la prestation de Sara Dufour donnent l'impression d'un type qui ne comprend absolument rien au message de cette chanson.

Tirée de l'album La Grand-Messe de 2005, La Reine raconte l'engagement social d'une immigrante ayant vécu les horreurs de la guerre, que personne ne connaît vraiment. «Mais tout'le monde la surnommait la reine dans l'bout d'la rue Sainte-Catherine et d'la Main». Une reine des putains, des itinérants, des clochards et des junkies de fond de ruelle. Surtout pas Élizabeth II ou Charles III...

Pas une reine (ou vice-reine) bijoutée et couronnée dans les couloirs d'un palais mais «un ange gardien venu du ciel, qui serait atterri dans les poubelles». Louise Arbour, qui fredonnait avec Sara Dufour jusque là, a tourné son regard vers un lointain qu'elle avait connu. «S'occuper des pauvres et des plus démunis» pour «s'accrocher à la vie»... Une hésitation, peut-être, avant d'entreprendre une vie luxueuse dans l'entourage de riches et puissants...

Dans cette salle de dignitaires et parlementaires où Mme Arbour devait lire son premier discours comme gouverneure-générale, un texte où sa liberté serait désormais soumise à l'autorité de M. Carney, cette salle où peu de gens ont mis les pieds ou le coeur dans les ruelles mal famées, le drame de cette reine fictive retrouvée morte dans un banc de neige faisait l'effet d'une gifle bien sentie, assénée par Louise Arbour elle-même, qui avait expressément demandé qu'on la chante.

La fin de la chanson La Reine est tout à fait appropriée pour son accession au poste de représentante d'un roi qui occupe son trône de droit divin et d'une constitution qui consacre «la suprématie de Dieu». La reine des Cowboys était athée. «Et même si elle croyait pas en dieu, c'est sûr qu'elle vole quelque part où le ciel est bleu». Les monarchistes n'ont pas dû aimer s'ils se sont donné la peine d'écouter...

J'étais déçu qu'une femme de la stature de Louise Arbour accepte de jouer le monarque pendant quelques années, au service de Mark Carney et Charles III. Mais son choix de la chanson La Reine était comme une bouffée d'air frais dans une salle autrement étouffante. Au moment de s'embarquer dans un quinquennat de propagande fédérale, on aura vu un instant dans les yeux de Mme Arbour la détresse et la tristesse d'une combattante qui s'éloigne des naufragés dans l'bout de la Sainte-Catherine et d'la Main...

Je dois l'avouer. J'ai été ému.