Voilà! Le 8 juillet, Ginette et moi avons quitté la maison que nous avions fait construire en 1988 pour habiter au 6e étage du nouveau complexe Cinq23 dans l'est de Gatineau. Nous déballons toujours des boîtes, des meubles n'ont pas encore été livrés, et dans certains couloirs, des appartements conservent l'allure de chantiers de construction. Mais un lent retour à la normale, si telle chose existe, semble s'amorcer.
Mon premier rite matinal: m'habiller, enfiler mes espadrilles, marcher sur les tapis neufs des couloirs jusqu'aux ascenseurs et descendre au rez-de-chaussée pour cueillir mon exemplaire du Devoir, à l'entrée principale. Je le trouve au sol, bien seul, mon numéro d'appartement écrit au marqueur en haut de la une. Jusqu'à maintenant, personne ne me l'a piqué...
Le plus désolant, cependant, c'est que je ne voie à côté de mon Devoir aucun autre journal papier. Pas de Journal de Montréal, pourtant populaire ici, ni même d'exemplaire d'un des deux quotidiens de langue anglaise d'Ottawa. Il y a un demi-siècle, six jours sur sept, mon ancien journal, Le Droit, était livré par camelot à plus de la moitié des foyers de langue française du grand Gatineau. Aujourd'hui, il prend la forme d'un babillard numérique en temps réel.
J'ai vérifié avec la direction de l'entreprise propriétaire des 144 appartements du Cinq23. Ils ont confirmé que je suis le seul locataire à recevoir un journal papier. Sur mon ancienne rue résidentielle, ces dernières années, je crois bien que le camelot du Devoir et du Journal de Montréal ne s'arrêtait qu'à notre adresse, vers les 4 heures du matin.
On me répondra que la plupart des gens s'informent aujourd'hui au moyen d'un écran et j'en conviens, même si j'ai la conviction que le numérique n'a pas les qualités requises pour remplacer la fiabilité des journaux imprimés. Mais l'existence numérique du Droit à Gatineau, ou de tout autre média d'information, ne garantit en rien la présence d'autant de lecteurs qu'auparavant. Dans la jungle fragmentée de l'Internet, aucun camelot virtuel ne sonne à votre porte.
Il était jadis possible de vérifier, pour tous les quotidiens, les chiffres exacts de l'abonnement. Ainsi, vers la fin des années 1970, on savait qu'environ 50 000 résidents de l'Outaouais et de l'Est ontarien payaient pour recevoir Le Droit à domicile. En multipliant par trois, on pouvait estimer le nombre de lecteurs à 150 000, plus ou moins. Selon les données les plus récentes du Centre d'études sur les médias (voir lien en bas de page), Le Droit déclare 171 000 lecteurs numériques en 2023-2024, mais cela ne semble pas vérifié de façon indépendante et ne correspond aucunement au nombre d'abonnements payants, qui n'est pas divulgué.
Si la moitié des foyers francophones de Gatineau payaient pour s'abonner au média numérique Le Droit, celui-ci le claironnerait sur tout les toits. Il en va de même pour les autres anciens quotidiens de Gesca-Capitales Médias-CN2i à Québec, Saguenay, Trois-Rivières, Sherbrooke et Granby. Je suis fortement tenté de conclure que l'abandon du papier a entraîné, pour des centaines de milliers d'anciens abonnés, un abandon des habitudes de lecture traditionnelles et leur remplacement par des visites plus souvent qu'autrement irrégulières (et gratuites) sur les sites Web des médias d'information.
J'espère avoir tort mais mon solitaire petit Devoir matinal laissé près de la porte d'entrée n'augure rien de bon.
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Lien au Centre d'études sur les médias de l'Université Laval - https://www.cem.ulaval.ca/economie/nature-de-loffre/presse-quotidienne/





