lundi 29 novembre 2021

Le journalisme remonte-t-il la pente???

                   Les dernières éditions imprimées des quotidiens La Presse et Le Droit...

«Le journalisme remonte la pente», annonçait en gros caractères Le Devoir, ce lundi 29 novembre 2021. Voici le lien: bit.ly/3rlNv68. Avant de poursuivre, prenez le temps de lire ce texte qui, par certains aspects, je dirais plutôt par certaines omissions, semble sortir tout droit du pays des merveilles.

Si j'ai bien compris, les journaux étaient en difficulté à cause de la chute des revenus publicitaires des deux dernières décennies. La faute de l'Internet et de ses réseaux sociaux, dit-on. Là, l'embauche reprendrait parce que l'apport des pubs s'est stabilisé et que les gouvernements ont pompé des millions de dollars dans la presse écrite. Et elle reprendrait encore plus vite sans cette satanée pénurie de main-d'oeuvre, à laquelle s'ajoutent les mauvaises conditions de travail et l'impression que le journalisme est une profession sans avenir.

Y'a du vrai dans tout ça mais la réalité - la vraie - dépasse largement les couloirs étroits de cette analyse. Dans la presse écrite (je connais peu les médias électroniques), on a souvent la mémoire courte et on passe à côté de sujets plus délicats, pour ne pas dire tabous. Quand on verse ces enjeux dans la marmite, le mélange est bien plus toxique. Le problème, c'est qu'on ne les verse jamais dans la marmite...

Revenons d'abord sur cette demi-fiction d'une régression de la presse écrite remontant à l'invasion de l'Internet et de ses dérivés. Disons à partir de l'an 2000. Il faudrait enlever ces oeillères et remonter bien plus loin qu'une vingtaine d'années. Dans plusieurs journaux, les avancées technologiques et la mainmise croissante des barons de presse sur des entreprises jadis indépendantes avaient enclenché un mouvement de coupes dans les effectifs, et dans l'espace rédactionnel, depuis les années 1970.

Dans mon journal, Le Droit, auparavant propriété des Oblats, l'arrivée de Conrad Black et de ses sbires dans le décor a entraîné en 1988 - bien avant l'Internet - des coupes de près de 40% du personnel de la salle de rédaction. L'érosion de la qualité et de la quantité d'information se répercutait déjà sur le moral des journalistes et sur le nombre de lecteurs. Le cercle vicieux était amorcé bien avant la fin du 20e siècle: on coupe, la qualité diminue, le lectorat s'effrite, ce qui mène à de nouvelles coupes, à une autre baisse de qualité, et à une perte accrue de lecteurs. Etc.

Les empires de presse, comme toutes les entreprises capitalistes, n'ont qu'un dieu: le profit. Ils ont pressé le citron à l'excès et nos bons vieux journaux étaient déjà amochés pour la plupart quand l'univers numérique est passé à l'attaque. Et au lieu de défendre 500 ans de civilisation imprimée, d'ébaucher des stratégies pour améliorer la qualité et convaincre les auditoires en misant sur la valeur du produit, ils ont baissé les bras, pris le chemin de la facilité et se sont laissé séduire par le côté sombre de la force...

Rendus au début des années 2010, le cheval de Troie avait pénétré les murs des rédactions et une proportion croissante de journalistes croyait dur comme fer que les jours de l'imprimé étaient comptés. Que nos belles bibliothèques seraient remplacées par des clés USB et que le public préférerait de loin puiser ses nouvelles au fond d'un écran, même très petit. La discussion était terminée ou presque et ceux qui se levaient pour endiguer tant soit peu la vague numérique commençaient à passer pour des dinosaures.

Attribuer à l'Internet l'implosion de la presse écrite, sans tenir compte de la concentration de la propriété, de l'appétit vorace de profits, du mépris des barons pour l'information, de l'affaissement moral d'une trop grande proportion des scribes, c'est manquer le bateau. C'est bien plus simple de privilégier la thèse du maraudage des revenus publicitaires par les ogres numériques...

Pénurie de main-d'oeuvre?

Passons maintenant aux mythes entourant la pénurie de main-d'oeuvre. C'est vrai que les conditions de travail et les salaires des journalistes ne sont pas attrayantes. Ils ne l'étaient pas non plus il y a plus de 50 ans quand j'ai mis les pieds pour la première fois dans une salle des nouvelles, mais cela n'empêchait pas les jeunes de se bousculer pour obtenir les postes qui se libéraient. Le texte du Devoir mentionne l'impression laissée d'une profession sans avenir en 2021... Cette piste est bien meilleure et mérite d'être scrutée. En gardant toujours en tête le mot clé qu'on oublie trop fréquemment: pourquoi? 

La réponse réside dans le produit lui-même: les journaux quotidiens imprimés. Leur existence physique était la raison-d'être de notre engagement, de notre militantisme, de nos solidarités. Le journal était structuré. Ce n'était pas simplement des nouvelles lancées n'importe comment, une à la suite de l'autre. Il y avait partout un effort individuel et collectif de jugement: à la cueillette de l'information, à la rédaction, à la correction, au choix de la page, du caractère et de la grosseur du titre, au positionnement dans la page par rapport à d'autres textes ou photos, au graphisme. Et le résultat, c'était les pages chaudes sortant des presses, ces pages qui saliraient nos mains et aboutiraient dans des centaines de kiosques et des dizaines de milliers de foyers de la région.

On le touchait, on le sentait, on l'entendait, on l'apportait. Le journaliste est un artisan: il doit pouvoir tenir dans ses mains l'oeuvre à laquelle il a participé. Et les abonnés n'avaient pas à chercher une application et cliquer je ne sais combien de fois pour arriver à tourner les pages et monter ou descendre le texte. Le journal, cet assemblage de nouvelles, de reportages, de commentaires et de pubs était imprimé pour de bon, sans possibilité de changement, et il était acheminé aux lecteurs. Il était livré à la porte, se retrouvait sur la table de cuisine, dans le salon, toujours ouvert... On le voyait dans les kiosques, dans les restos... Tous pouvaient le visualiser. Ces journaux régionaux (ou nationaux) faisaient corps avec leur public cible, faisaient partie de l'âme des collectivités desservies. 

Notre salle des nouvelles, comme d'autres sans doute, était un lieu de travail, d'échanges, de dialogues, de chicanes, de débats, de bonheur. Nous avions des salaires modestes, des patrons parfois détestables, mais nous avions hâte de nous rendre au boulot. Nous arrêtions même au journal le soir et les fins de semaine, pour jaser avec des collègues. C'était presque un second chez-soi. Et le fil conducteur, c'étaient ces pages de papier où l'on contribuait à écrire l'histoire de l'humanité, du moins de notre petit coin, au quotidien. La clé, c'était le journal imprimé. Et on a jeté la clé à la poubelle. 

Si le journalisme est perçu au Québec comme une profession sans avenir par plusieurs, c'est parce qu'il n'y presque plus de journaux en papier. Le Journal de Montréal (et de Québec), Le Devoir. Le Journal de Montréal (et de Québec), Le Devoir. Je cherche... Rien d'autre... Un écran, ce n'est pas un journal et ce ne le sera jamais, mais ça va prendre du temps avant de s'en apercevoir. La perception est le plus souvent une chose bien simple. Rien qu'à voir on voit bien, dit le vieux dicton. Eh bien justement, on ne voit plus de journaux, ou presque. Dans les kiosques, dans les résidences, dans les salles de rédaction, on voit le vide, l'absence. Une profession sans avenir.

Pour ce qui est des autres motifs d'une pénurie de personnel journalistique, permettez-moi de rappeler une vérité que trop de gens oublient: la moitié de la population francophone est fonctionnellement analphabète. Cela réduit à la fois le public des journaux et le bassin de journalistes potentiels. On bombarde les jeunes d'anglais (intensif à l'école, à l'écran) au lieu de bien apprendre et de respecter la langue française qu'on s'acharne à conserver depuis des siècles. Ce n'est pas compliqué: trop de jeunes qui pourraient faire d'excellents journalistes ne savent pas écrire simplement et correctement. Ça, c'est un gros morceau du problème.

La question se pose depuis longtemps dans les journaux de langue française hors Québec. Il y a une vingtaine d'années, j'avais rencontré la rédactrice en chef d'un journal de l'Ouest canadien et elle nous disait que les lecteurs se plaignaient que les rédacteurs étaient trop souvent des Québécois ou des Européens qui ne connaissaient pas le milieu. Et elle avait avoué qu'elle n'avait pas le choix: elle ne trouvait pas dans ces minorités des candidats capables d'écrire convenablement en français. Cette situation se répand de plus en plus aujourd'hui, même au Québec. Je serais curieux de savoir combien de journalistes du Droit sont franco-ontariens. Et pourquoi on entend de plus en plus d'accents européens dans les bulletins télé de Radio-Canada. Ce qu'on trouverait à coups de pourquoi risquerait d'être fort déplaisant.

Alors moi je dirais à ces savants décortiqueurs de la situation du journalisme d'explorer à fond deux avenues: l'effet de l'absence des journaux imprimés et la dégradation de la langue française dans les générations montantes. Ne pas le faire, c'est comme jeter à la poubelle des morceaux clés du casse-tête...


dimanche 21 novembre 2021

Jouer à l'autruche...



«un jour, prédit le dernier des franco-ontariens,                                                                                                      il y aura peut-être le dernier des québécois»

(Pierre Albert, poète, Le Dernier des Franco-Ontariens, Éditions Prise de parole, Sudbury, 1992)

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Quand je vois le gouvernement de François Legault proposer des demi-mesures dont l'effet sera, tout au mieux, de ralentir le rythme d'une anglicisation qui sonnera inévitablement notre glas comme nation, j'ai la malheureuse impression de revivre ma jeunesse franco-ontarienne...

Il y a 50 ans, l'érosion du français était là, devant nos yeux, s'accélérant d'une génération à l'autre. C'était clair comme de l'eau de roche. Des mesures urgentes et draconiennes s'imposaient pour endiguer ou, sait-on jamais, renverser tant soit peu le processus d'assimilation. Et qu'ont font les chefs de file de l'Ontario français? Ils ont joué à l'autruche...

À la fin d'octobre et au début de novembre 1973, j'étais journaliste au quotidien Le Droit, affecté à la couverture ontarienne. Armé de récentes données du recensement de 1971 où apparaissait pour la première fois la question sur la langue d'usage (langue la plus souvent parlée à la maison), j'avais préparé une série de quatre analyses détaillant, région par région, les chiffres de l'anglicisation des Franco-Ontariens.

Ces statistiques percutantes, présentées avec tableaux pour les comtés et villes du Nord, de l'Est et du Sud de l'Ontario, étaient indéniables et sombres. Leur publication a-t-elle eu l'effet escompté? A-t-elle provoqué une prise de conscience du besoin d'actions urgentes en faveur du français? Bien sûr que non! Au lieu de regarder la réalité en face, on a sorti les lunettes roses...

La réaction la plus invraisemblable est venue de Laurent Isabelle, alors président du Collège Algonquin d'Ottawa (bilingue) et seul membre francophone de la Commission d'enquête ontarienne sur l'éducation post-secondaire (y compris en langue française), qui avait soumis son rapport en 1972. Homme respecté et intègre, M. Isabelle était un incorrigible optimiste et son opinion était sans doute un fidèle reflet d'une partie des élites franco-ontariennes.

Dans l'édition du Droit du 2 novembre 1973, le jour même où était publiée la 3e des quatre analyses, Laurent Isabelle a abordé le sujet lors d'une conférence à un Club Richelieu de la région d'Ottawa. Sans nier l'exactitude des données du recensement, il a annoncé à ses auditeurs que l'assimilation des Franco-Ontariens avait été endiguée mais qu'on ne pourrait pas en avoir la preuve avant le recensement de 1981!

Sur quoi se fondait cette affirmation? Aucune étude, aucune preuve, seulement sa conviction personnelle que les écoles primaires et secondaires françaises acquises depuis 1968 en Ontario allaient former de nouvelles générations pleinement francisées, et que preuve de telle francisation ne serait pas disponible avant le dépouillement des données du recensement de 1981... M. Isabelle a même avancé que l'on verrait en 1981 «augmenter les pourcentages de francophones qui conservent leur langue»...

N'importe quel sociologue aurait pu démontrer l'absurdité d'un telle prédiction, l'assimilation étant le résultat de nombreux facteurs dont le milieu scolaire ne constitue qu'un des éléments (important, soit). N'étant pas à une illusion près, M. Isabelle avait pris position contre la création de collèges et universités de langue française en Ontario, ne croyant pas qu'il y avait pas un bassin suffisant de francophones. Il était donc partisan d'établissements post-secondaires bilingues...

Mais la réalité a toujours le dessus. Non seulement les écoles primaires et secondaires françaises n'ont-elles pas enrayé l'assimilation, mais les recensements subséquents ont démontré une accélération du phénomène d'anglicisation. Et on a fini par créer deux collèges de langue française, notamment en scindant le collège Algonquin dont il était le président. Quant au projet d'université de langue française, il piétine toujours en 2021, l'immense majorité des étudiants franco-ontariens fréquentant encore des universités bilingues ou anglaises...

Évidemment, MM. Legault, Mme Anglade et autres d'avis semblables, confrontés aux premiers symptômes graves de transferts linguistiques et identitaires au Québec, ont peu de points de repère. Chacun, chacune y va de son diagnostic et imagine l'efficacité de sa solution sans avoir de preuve concrète à l'appui. Ils ont pourtant à leur disposition bien plus d'études et d'expertises que les Franco-Ontariens des années 1970 et 1980. Elles expriment toute l'urgence de la situation face à l'érosion du français, notamment dans la région montréalaise, et brossent des projections catastrophiques pour les 25 prochaines années.

Dans un tel contexte, poursuivre les programmes d'anglais intensif dans le primaire francophone et ouvrir (même partiellement) les cégeps anglais aux francophones (et allophones) relèvent du suicide culturel. Mais comme pour les Franco-Ontariens d'il y a un demi-siècle, les dirigeants québécois semblent incapables de tirer les conclusions et surtout, de prendre les décisions qui s'imposent. Le gouvernement de François Legault, face à l'évidence d'appliquer la Loi 101 aux cégeps, par exemple, n'osera jamais le faire, même pour sauver la nation. En haut lieu on a peur de mobiliser contre nous les Anglo-Québécois et le reste du Canada. 

Dans une cinquantaine d'années, la nation québécoise sera en pleine décomposition et on pourra écrire, comme Omer Latour (Une bande de caves, Les Éditions de l'Université d'Ottawa, 1981):

«Dieu merci, le combat est presque fini                                                                                                            L'assimilation totale apporte enfin le repos»...


mercredi 17 novembre 2021

L'avenir est à ceux qui luttent? Vraiment?

Capture d'écran, Le Droit, 16 novembre 2021

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La devise de mon ancien quotidien, Le Droit, est magnifique et inspirante: «L'avenir est à ceux qui luttent». Mais s'en souvient-on encore dans les vapeurs de l'Internet où Le Droit, comme la plupart des autres ex-journaux-imprimés du Québec, tente tant bien que mal de survivre?

J'ai parfois des doutes, notamment après avoir indigéré la chronique intitulée «L'affaire Moca Loca: où ça, la haine du français» (voir bit.ly/3oCBqq7), parue dans l'édition numérique du mardi 16 novembre. J'étais déçu sur le plan journalistique, mais aussi comme Québécois francophone et ex-Franco-Ontarien, et surtout, je pense, comme ancien membre de la grande famille du Droit.

La veille (15 novembre), Radio-Canada avait diffusé une nouvelle au sujet d'une prise de bec dans un café Moca Loca de Gatineau, où un client demandant qu'on lui adresse la parole en français avait été insulté et expulsé (voir bit.ly/3HveTUO). Son affirmation était corroborée par un témoin. Évidemment, le scribe de Radio-Canada était allé chercher la réaction de Jean-Paul Perreault, président d'Impératif français, presque toujours le seul en Outaouais à lever le poing sur la place publique quand la langue française est bafouée.



Le matin du 16, j'ai épluché l'édition numérique du Droit pour voir le compte rendu de mon ancien quotidien. Mais il n'y en avait pas. Du moins je n'en ai pas trouvé. Il n'y avait aucun texte de nouvelles sur cet incident, aucune couverture maison. Il n'y avait que cette chronique, clairement un amalgame chronique-texte-de-nouvelles, signé à la fois par le chroniqueur et une journaliste de la salle de rédaction, où l'on dénigre M. Perreault en plus de donner, sur un ton sympathique, la parole à celui qui s'était adressé au client en anglais et l'avait expulsé.

Normalement, une telle chronique ou un éditorial servent de complément à une nouvelle jugée d'importance. Ce genre de texte ne précède pas une nouvelle et ne la remplace pas. Je comprends que Radio-Canada avait diffusé son reportage sur l'incident au bulletin télévisé de 18 heures, et mis en ligne un texte vers 20 h 30. Si Le Droit n'était pas au courant auparavant, cela laissait peu de temps pour un suivi et une collecte de réactions. Et pourtant, on a trouvé le moyen de publier un long commentaire et d'y inclure (ce que Radio-Canada n'avait pas) la version du copropriétaire de ce Moca Loca, celui-là même qui avait eu l'altercation avec le client.

Si je comprends bien le sens du texte, Le Droit a pu obtenir une entrevue avec le copropriétaire parce que le chroniqueur, pour lequel j'ai beaucoup d'estime, fréquente cet établissement et avait plusieurs fois «piqué un brin de jasette» avec lui. Cela aurait fait un excellent suivi à un texte maison sur l'incident. Mais il n'y a pas eu de texte maison. Pas d'interview avec la personne qui demandait qu'on lui parle en français, pas de réaction de M. Perreault, pas de réaction du ministre Mathieu Lacombe, rien. Seulement cette chronique douteuse. De la part d'un journal centenaire au passé illustre, c'est plus qu'inacceptable.

Passons maintenant au contenu. L'entrée en matière laisse à désirer. «Un client francophone se plaint d'avoir été expulsé en anglais seulement d'un café de Gatineau, et nous voilà tous à en faire une crise linguistique.» Tous? Qui ça, tous? Le plaignant? M. Perreault? Le ministre Lacombe? Radio-Canada? Le mot «tous» ratisse large. Peu de gens, même à Impératif français, transformeraient un seul incident en «crise linguistique». Ils pourraient cependant y voir, avec raison, une manifestation locale d'une crise linguistique qui existe à l'échelle du Québec, voire du Canada. Le Droit, qui couvre le combat linguistique des francophones depuis 1913, devrait savoir ça.

Et que dire du simili-procès fait à Jean-Paul Perreault, «trop content d'enfourcher son cheval de bataille favori». «Notre Jean-Paul national s'époumonait sur toutes les tribunes lundi». Notez le choix du verbe s'époumoner. Et il n'était pas sur toutes les tribunes: pas celle du Droit en tout cas... «Le verbe rageur, l'étendard de la francophonie québécoise porté bien haut, le président d'impératif français n'en pouvait plus d'être insulté.» Venant d'un journal qui a publié des milliers  de nouvelles sur les injustices subies par les francophones, s'adressant à l'homme de l'Outaouais qui s'est le plus souvent tenu debout devant telles injustices depuis des décennies, ce commentaire est indigne.

La chronique voit en M. Perreault une personne qui «s'emporte», qui est «trop heureux» de dénoncer «une "vision canadienne" qui alimente la "haine" du français et des Québécois...» Si je comprends bien, on décrit un personnage qui se contrôle mal et qui prend plaisir à dénoncer... C'est carrément une attaque personnelle... Quant on passe des dizaines d'années à défendre le français et à combattre la francophobie et la haine du Québec qui existent vraiment (on n'a qu'à lire les commentaires du public dans le Globe and Mail, le Toronto Sun, ou sur les sites Web de CBC), hausser le ton à l'occasion est pleinement justifié et raisonnable. 

Enfin, qu'on me permette de souligner un aspect de cette «affaire» que les médias n'ont pas vraiment développé. Nous avons été habitués, depuis toujours, à voir des Canadiens français de souche se faire rabrouer par des Anglo-Canadiens de souche. Cette fois, l'altercation a eu lieu entre deux personnes «issues de la diversité» comme on aime dire à Radio-Canada, l'une utilisant le français, l'autre répondant en anglais. Il est remarquable que les vieux antagonismes existant depuis deux siècles au Canada et au Québec se transmettent ainsi aux nouveaux arrivants.

Un autre élément qui ressort de cette histoire, et c'est quelque chose que je note depuis plus de 50 ans, est la différence d'attitude que les médias (et l'opinion publique) adoptent selon que l'incident linguistique se déroule au Québec ou, dans le cas du Droit, en Ontario. Si ça s'était produit à un Moca Loca à Orléans, du côté ontarien, je parie que les professionnels de la résistance franco-ontarienne auraient été encensés par Le Droit. Mais quand cela arrive à Gatineau, les défenseurs du français deviennent souvent suspects. Probablement des méchants séparatistes... 

La réaction du président de la Chambre de commerce de Gatineau, rapportée par Radio-Canada, est je crois assez typique de ce qu'on entendrait dans les milieux politiques et économiques régionaux. «Ce n'est pas acceptable, a-t-il dit, qu'on ne soit pas en mesure de servir un consommateur dans la langue de son choix.» C'est ahurissant. Il n'ose même pas se porter à la défense du français. Il réclame du même coup le droit pour un client de se faire servir en anglais au Québec. «Dans la langue de son choix»...

Parfois, parfois, je m'ennuie de mes années de militantisme franco-ontarien, dans les années 1960... Au moins, dans les pages du Droit, nous avions bonne presse...

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Enfin, toute cette histoire me fait penser à cette citation de Pierre Falardeau: «On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part».



mardi 16 novembre 2021

L'assimilation... De Michel Rousseau à Michael Rousseau en quelques générations...

       La maison de mon enfance, à Ottawa... Elle n'a pas tellement changé...
Nous étions quatre familles à l'habiter... L'étage du balcon, c'était chez moi...


Je m'adresse ici à mes compatriotes québécois de langue française, et particulièrement à ceux et celles (et ils sont très, très nombreux!) qui voient d'un oeil favorable l'apprentissage intensif de l'anglais à l'école primaire ou encore l'accès libre pour les francophones et allophones aux cégeps de langue anglaise.

Je m'excuse, mais je crois que vous ne comprenez absolument rien au phénomène de l'assimilation, ou de l'anglicisation si vous préférez. Alors si vous avez un peu de patience et voulez vraiment savoir ce qui nous attend ici au Québec au rythme où vont les choses, je vous invite à suivre un peu mon parcours d'enfance et d'adolescence en milieu franco-ontarien. Après, vous tirerez vos propres conclusions.

Si j'avais grandi à Lévis, Rimouski, Saint-Hyacinthe, ou même à Laval ou Montréal-à-l'est-de-Saint-Laurent, je ne me serais jamais posé de questions. À la maison, dans la rue, en jouant ou en sortant avec des amis, en allant au dépanneur ou à l'épicerie, ou à l'école, en prenant l'autobus, j'aurais parlé français sans même y penser. J'aurais travaillé, regardé la télé, écouté la radio, lu des journaux en français. Sur le plan linguistique, culturel, identitaire, il n'y aurait eu aucune confusion.

Ottawa, années 1950...

Recul rapide aux années 1950 en Ontario, à Ottawa plus précisément, où vivait la plus forte concentration de Franco-Ontariens (près de 25% de la population de la capitale fédérale à l'époque). À plusieurs égards, dans mon petit quartier à forte majorité francophone, on aurait pu se croire au Québec. À la maison, dans la rue, à l'épicerie, à l'église, le français était largement la langue commune. Un français peu raffiné, truffé d'anglicismes, mais confortable, sans accent anglais...

L'anglais nous arrivait souvent par la bande. Ma mère écoutait la station de radio CKCH de Hull (affiliée à Radio-Canada) mais le poste était parfois branché sur la station anglaise de rock-n-roll d'Ottawa (que j'aimais beaucoup). La station télé de Radio-Canada était bilingue jusqu'à 1956. Nous recevions Le Droit tous les jours mais aussi l'Ottawa Journal (que j'ai livré de 1956 à 1959). Et dès que nous arrivions ou dépassions la grand-rue (la rue Wellington, la main d'Ottawa), l'anglais devenait dominant.

À l'école primaire bilingue (séquelles du Règlement 17 obligent), nous devions, en plus de nos cours en français, suivre le même apprentissage de l'anglais que tous les autres petits Anglo-Ontariens (notre anglais intensif...). Et c'est toujours le cas en 2021. Au secondaire, à moins de pouvoir fréquenter les deux écoles secondaires privées bilingues, les jeunes francophones se retrouvaient au high school anglais. Quant au marché de l'emploi, il était rare de pouvoir travailler en français à Ottawa. Le seul moment où j'entendais un peu d'anglais à la maison, c'était quand mon père racontait sa journée de travail à l'hôtel de ville d'Ottawa, à l'heure du souper...

À la fin du primaire, mes parents se sont endettés pour m'inscrire à l'école secondaire privée de l'Université d'Ottawa, où la grande majorité des élèves étaient francophones et la moitié des cours donnés en français. Un milieu assez catastrophique sur le plan culturel où la minorité anglaise s'imposait et où les conversations se déroulaient en anglais dès qu'un anglo était présent... de fait, même entre francos. Rendu en 11e année (équivalent du secondaire 4 québécois), je parlais aussi souvent l'anglais que le français et je n'écoutais que des stations de radio américaines. L'année suivante, m'être fait traiter de frog par un des anglais aura été un choc salutaire et à l'automne 1963, j'entrais à l'Association de la jeunesse franco-ontarienne (AJFO) ainsi qu'à la faculté des sciences sociales de l'Université d'Ottawa où 90% des étudiants étaient québécois et la majorité, séparatistes. J'étais sauvé.

Et ça, n'oubliez pas, c'était la situation dans les années 50 et au début des années 60. Dans les quartiers à majorité francophone de la capitale - St-François d'Assise, la Basse-Ville et la ville enclavée de Vanier - l'attraction du français restait forte sur le plan communautaire, religieux, familial et scolaire. On aurait dit parfois des villages de langue française dans une ville anglaise. Les mariages exogames restaient l'exception. La pression du scolaire (à partir du secondaire), des médias, des milieux de travail et de l'envahissement culturel anglo-américain entraînaient une anglicisaton appréciable dans nos quartiers, mais quand même limitée. C'était bien pire dans les régions et villes où les francophones, même nombreux, étaient géographiquement éparpillés, comme nous allions le découvrir dans le demi-siècle suivant.

Ottawa, années 2000-2021...

Avance rapide aux deux premières décennies de notre nouveau millénaire, dans les anciens territoires de la «franco-ontarie» à Ottawa. Les francophones y sont maintenant fortement minoritaires. La langue de la rue, c'est désormais l'anglais. La disparition des communautés francophones a nécessairement eu pour conséquence une forte hausse du nombre d'unions exogames (française-anglaise). Aujourd'hui, deux tiers des Franco-Ontariens vivront en couple avec un(e) anglophone, les trois quarts de leurs enfants auront l'anglais comme langue première... et ils vivront dans un quartier anglophone. Ceux et celles qui apprendront le français auront, pour la plupart, un accent anglais très perceptible et presqu'aucune trace d'accent français dans leur anglais.

Alors qu'aurais-je vécu si j'étais né après l'an 2000 dans la même maison  du même quartier d'Ottawa? Mon père ou ma mère aurait probablement été anglophone mais supposons, pour les besoins de l'argument, que je grandisse dans un foyer francophone. Le problème c'est que même dans la majorité des foyers francophones, la consommation culturelle (journaux, télévision, Internet et dérivés, etc.) se fait massivement en anglais. Les études conduites en 2010 par Statistique Canada (et qui seront répétées l'an prochain) ne laissent aucun doute à ce sujet.

Et dès que je sors de la maison, la langue de la rue sera l'anglais. La plupart des voisins ou amis seront anglophones. Au dépanneur, à l'épicerie, dans les autres commerces, dans les autobus, j'aurai affaire à des unilingues anglais. L'anglais sera donc la langue d'intégration sociale et économique. L'identité franco-ontarienne qui se serait forgée dans une famille francophone vivant dans un quartier francophone des années 1950 sera compromise. Une double identité émergera. Les gens se diront de plus en plus «bilingues», plutôt que francophones, comme l'a constaté un sondage Léger et Léger à Ottawa en 1993.

Je fréquenterai une école primaire et une école secondaire françaises (et non bilingues comme autrefois), mais l'apprentissage de l'anglais y sera encore calqué sur le curriculum des écoles anglo-ontariennes. Le réseau scolaire de langue française tente désespérément de faire ce qu'on appelle de la «construction identitaire» franco-ontarienne, mais concurrence difficilement le milieu social anglicisant tout autour. Les chances sont que même à l'école, une majorité de francophones s'exprimeront en anglais dans les couloirs, à la cafétéria et dans la cour d'école. Dans un tel contexte, il faut s'attendre qu'une très forte proportion des diplômés du secondaire puissent poursuivre leurs études au collège et à l'université en anglais, d'autant plus qu'il n'existe pas d'université de langue française digne de ce nom dans la province...

Comme les générations des années 50 et 60, je devrai, plus souvent qu'autrement, travailler en anglais ou avec des unilingues anglophones mais il y a une grande différence. En 1960, je serais arrivé en milieu de travail avec un meilleur blindage social et culturel de langue française. En 2010, sauf exception, j'arriverais avec une identité fracturée, bilingue tout au plus, avec un réflexe naturel de passer à l'anglais par défaut. De savants théoriciens ont inventé le concept d'«insécurité linguistique» pour expliquer cette tendance mais tout le monde sait qu'il s'agit d'une conséquence naturelle de l'intégration sociale à la majorité anglaise, d'une étape normale du processus d'assimilation. Les enfants de cette génération apprendront peut-être encore le français mais ne s'en serviront pas ou peu. La génération suivante sera largement unilingue anglaise. Des milliers et des milliers de Michael Rousseau... 

La disparition des quartiers francophones

Ce qui est arrivé à Ottawa - la disparition des quartiers francophones - s'est produit dans toutes les collectivités urbaines de l'Ontario français, à l'exception de Hawkesbury. Ce phénomème est probablement constaté dans des régions urbaines hors-Québec comme Saint-Boniface (au Manitoba) et à un moindre degré Moncton (au nouveau-Brunswick). À part Edmundston (N.-B.) et Hawkesbury (Ont.), seules de petites localités de l'Acadie et de l'Est et du Nord ontariens offrent toujours en 2021 des territoires où la langue commune, la langue d'intégration, demeure le français. Et l'étau se resserre constamment autour d'elles.

Même dans les territoires hors-Québec où les francophones restent solidement majoritaires, l'érosion s'accélère. Au recensement de 1951, la moitié des francophones des comtés ontariens de Prescott et Russell (entre Ottawa et la frontière québécoise à l'est) étaient unilingues français. Au dernier recensement, celui de 2016, la proportion était inférieure à 20%... La «bilinguisation collective» des Franco-Ontariens, dépassant les 90% dans les régions urbaines, constitue un repère sûr de transferts linguistiques croissants vers l'anglais (comme partout au Canada, y compris au Québec). Cela s'accompagne invariablement d'une consommation accrue d'outils culturels et médiatiques de langue anglaise, au détriment du français. Ce phénomène est déjà en marche dans la grande région montréalaise, surtout dans les localités avec une proportion appréciable d'anglos, ainsi qu'en Outaouais (Pontiac, vallée de la Gatineau, ville de Gatineau).

L'assimilation, un processus...

L'assimilation à l'anglais est un processus, parfois lent, parfois rapide, foudroyant à l'occasion en milieu minoritaire. Les francophones, au Québec et ailleurs, vivent dans une superposition d'environnements: la famille, le quartier, l'école, les rapports socio-économiques, le travail, les loisirs, les médias et bien plus. Il apparaît clair que la famille et l'école ne suffisent pas pour garantir une identité francophone. Contre l'anglicisation d'un quartier, d'un territoire, des milieux de travail et des outils médiatiques, la famille et l'école ne font pas le poids. Et si en plus, on retire l'école de l'équation (libre accès des francophones au cégep anglais, p. ex.), les carottes sont cuites.

Vous n'avez pas besoin de savantes analyses de chercheurs universitaires ou de reportages à la télé et dans les journaux pour constater le phénomème de l'assimilation. Regardez autour de vous. Écoutez. On entend plein de chansons anglaises à la radio francophone (et même dans certaines émissions de télé à Radio-Canada). Comptez le nombre de mots et expressions anglais ou d'anglicismes dans les bulletins de nouvelles et interviews à la télévision de langue française. Écoutez les gens parler autour de vous. Vous comprendrez vite que c'est le français intensif qu'il faut à l'école primaire, pas l'anglais intensif... À Montréal c'est pire qu'ailleurs au Québec. Entre l'exigence de plus en plus répandue de l'anglais au travail et dans les commerces, et une consommation médiatique (Internet surtout) où la présence de l'anglais explose, le français de la métropole est devenu chez plusieurs une espèce de «chiac» montréalais annonciateur de jours plus sombres. Quant à Gatineau, 4e ville du Québec au cas où vous ne sauriez pas, le français sera à l'agonie d'ici quelques générations dans l'indifférence générale.

Bien sûr, il y a de la résistance. Mais la résistance résulte toujours d'une décision individuelle, alors que l'assimilation constitue un processus sociologique d'intégration à la langue et à la culture dominantes. La résistance, c'est l'exception, pas la règle.

Les résistants de la francophonie hors-Québec, et ils sont nombreux (pas assez mais quand même), sont autant d'étoiles qui brillent dans la nuit. Mais pour perdurer et progresser, un peuple, une collectivité, une nation, doit vivre à la clarté du jour.

«Soleil, soleil, aime-nous» (bit.ly/3wRIh2G)... (Jacques Michel)


samedi 13 novembre 2021

Effaçons le français... ça ne dérange personne...

L'ancien contenant à droite, le nouveau à gauche


Le PDG d'Air Canada a causé tout un flafla récemment en affirmant ce qu'à peu près tout le monde savait... qu'on peut vivre à Montréal sans jamais connaître le français... Le message était clair: l'anglais est essentiel dans la métropole... le français, un peu moins...

Mais cette érosion du français ne se limite pas aux postes de direction de grands sociétés ayant pignon sur rue au Québec. Elle se manifeste jusque dans les plus petits recoins de ma salle de bain... Un bien grand saut, direz-vous, mais l'autre jour en prenant ma douche je me suis aperçu que la partie française du nom bilingue de mon gel nettoyant avait été rayée...

Auparavant, sur ce produit Dove Men+Care, je pouvais lire Deep Clean et son équivalent français, Propreté intense... Maintenant il ne reste que Deep Clean... Notez la différence sur le photo ci-dessus... Et à l'endos du contenant, la liste d'ingrédients figure aussi uniquement en anglais (à l'exception du mot «eau» entre parenthèses)...

J'ai effectué une recherche sommaire sur Internet sur ce produit bien connu, importé au Canada par la société Unilever de Toronto. Je n'ai absolument rien trouvé, aucun commentaire ou dénonciation de cet abandon du français dans le nom du gel de douche... Faut croire, comme le disait Michael Rousseau, que le français n'est pas vraiment essentiel... qu'on peut amputer des mots ici et là, même dans des marques de commerce, sans que personne ne s'en aperçoive...

Intrigué par cette anglicisation du nom de mon gel nettoyant, j'ai jeté un rapide coup d'oeil aux autres produits de toilette et j'en ai trouvé un second dont un mot français avait été effacé...

L'ancien contenant à droite, le nouveau à gauche


Mon désodorisant Right Guard sport qui avait jusque là une face en français avec le mot «Frais» en lettres majuscules, et un côté anglais avec le mot «Fresh»... Le nouveau produit, distribué par la société Henkel de Mississauga (Ontario), a abandonné la façade française et le produit s'appelle maintenant Right Guard Sport auquel on a ajouté le seul mot «Fresh»...

Encore une fois, une recherche Internet n'a rien donné... Et pourtant, ces décisions sans doute anodines pour plusieurs ont dû être prises par des humains quelque part dans la région de Toronto. On a certainement dû en parler à des réunions, quelqu'un en avait fait la recommandation (sûrement pas un francophone, mais sait-on jamais?), des patrons ont dû apposer leur sceau d'approbation sur cette décision d'éliminer le français dans le nom de leur produit... Ce n'est pas le fruit du hasard...

Coudonc, suis-le le seul à me poser ces questions, ou même à remarquer des détails semblables? Suis-je le seul à m'en inquiéter? Défendre le français sur les grandes bannières commerciales avec des Lois 101 ou semblables, c'est essentiel... Mais les petits contenants qu'on utilise tous les jours sont aussi des lieux où notre langue doit assurer sa présence...

Enfin... Regardez autour de vous... Ce ne sont peut-être pas les seuls exemples... La constatation que le français n'est pas essentiel, même à Montréal, se répand déjà ailleurs devant notre indifférence et, surtout, notre inaction...




jeudi 4 novembre 2021

Michael Rousseau... Une claque en pleine face que nous méritons...

capture d'écran, La Presse, 4 novembre 2021


Hé les partisans de l'anglais intensif obligatoire à l'école primaire française! Hé tous ceux et celles qui nous répètent à coeur de jour que la connaissance de l'anglais est essentielle au Québec! Avez-vous entendu le grand patron d'air Canada, Michael Rousseau, hier? Il vous a donné raison! Vous devriez être fiers et fières...

Pendant 14 ans, a-t-il dit, «j'ai été capable de vivre à Montréal sans parler français». Et de toute évidence, apprendre cette langue ne compte pas parmi ses priorités. Surtout qu'il n'en a pas besoin dans la métropole québécoise...

Avec toute l'arrogance et le mépris de nos Rhodésiens de jadis, il nous a remis à notre place, nous et notre langue! Et pourtant, pendant qu'un concert d'indignation balaie les médias et les réseaux sociaux, prenons le temps de penser une minute... N'est-il pas simplement le «pile» de notre «face», l'envers d'une médaille bien de chez nous?

Les Jean Charest, Philippe Couillard et semblables qui ont enfoncé l'anglais intensif à l'école française depuis 2011 ne véhiculent-ils pas le même message? Que l'anglais est important au point d'interrompre l'enseignement en français à l'école primaire, en plein apprentissage de notre seule langue officielle, pour acquérir ce qu'ils perçoivent comme la véritable langue de la réussite?

Michael Rousseau en a rajouté une coche, hier, mais au fond, son message fait partie du sous-texte de nos anglomanes francophones... Le PDG d'Air Canada, confirmant le caractère primordial de l'anglais (pas juste en affaires, partout à Montréal), nous a fait savoir que le français, lui, n'est PAS essentiel, même au Québec.

N'est-ce pas ce que sous-entendent les mordus de l'anglais intensif à l'école en réclamant, au Saguenay, à Québec, à Lévis et ailleurs une «bilinguisation» précoce de leurs enfants qui, dans quelques générations, nous laisseront plein de petit «Michael Rousseau»?

Quand Philippe Couillard proposait que tous les francophones du Québec apprennent l'anglais et que Michael Rousseau affirme ne pas avoir eu besoin du français à Montréal, ne sont-ils pas du même avis? Qu'au sommet de la pyramide socio-économique, l'anglais est essentiel, mais pas le français? Et que dans une société où la majorité, sinon la totalité de la collectivité de langue française a appris l'anglais, les anglophones n'ont pas vraiment besoin du français?

L'intervention du PDG d'Air Canada est une claque en pleine face dont nous avions besoin. Il a tout à fait raison. Il n'avait pas besoin du français à Montréal. Et au train où vont les choses, il en aura de moins en moins besoin. Et chaque nouvelle classe d'anglais intensif dans nos écoles lui donne raison. Au lieu de rendre le français essentiel partout au Québec, y compris Montréal, nous prenons acte d'un déclin qui risque de devenir irréversible.

Alors on fait quoi? Si on s'insurge contre les propos méprisants de Michael Rousseau et qu'en même temps, on continue d'angliciser les enfants francophones, même à l'école, on se tire encore une fois dans le pied. Pensez-y un peu...


dimanche 31 octobre 2021

L'obscur cimetière de Duclos...



En ce jour de l'Halloween, journée des fantômes par excellence, parler d'un cimetière semble tout à fait approprié. Il s'agit d'un petit cimetière caché en pleine campagne avec seulement quelques tombes identifiables et des traces à peine visibles de ce qui fut jadis un affront aux autorités catholiques du Québec... Un endroit somme toute un peu lugubre, surtout par journée sombre ou à la tombée de la nuit...

Enfin continuons... Depuis près de 50 ans, j'emprunte régulièrement la route qui s'appelle aujourd'hui «chemin Cléo-Fournier», entre le village de Ste-Cécile de Masham et le hameau d'East Aldfield. À quelques km au sud du carrefour de Duclos se situe un obscur cimetière qu'on passe en un clin d'oeil à 80 km/h et où l'on peut voir, l'espace d'une nanoseconde, quelques vieilles tombes au fond d'une clairière.

J'avais à l'occasion entendu dire qu'on y avait enterré là à la fin du 19e siècle des Canadiens français protestants - une rareté au Québec - et que l'endroit était depuis longtemps laissé à l'abandon. Mais je ne m'étais jamais arrêté assez longtemps pour voir, appareil photo en main, ces reliques d'une époque révolue. Jusqu'à ce lundi de septembre 2021.

Revenant vers 10 h 30 de notre petit chalet au lac Sinclair (au nord-ouest d'East Aldfield) et voulant ralentir notre trajet jusqu'à «La patate à Carlo», à Ste-Cécile, où les hot dogs moutarde sucrée et frites font toujours notre bonheur, mon épouse et moi avons garé la voiture à l'entrée plus ou moins clôturée du champ qui abrite les restes d'anciens habitants d'une communauté depuis longtemps disparue.

Au fond du cimetière, adossées à un boisé et délimitées par des clôtures de bois et de broche, trois pierres tombales se démarquent. Une première à la mémoire du couple Louis Giroux (mort à 71 ans en 1899) et Émeline Larche (décédée à 80 ans en 1914); une seconde où repose le corps d'Amédée Giroux (mort en 1907 à l'âge de 26 ans); et la dernière au nom de Margaret Muckle (décédée à 52 ans en 1889).

Dans notre demi-pays dont la devise demeure envers et contre tous «Je me souviens», ces tombes évoquent plutôt le royaume de l'oubli. Ni la municipalité ni quelque société historique n'ont jugé bon d'ériger un monument ou une plaque digne d'attirer l'oeil des passants. Une recherche Internet offre peu de renseignements et c'est dans le livre L'autre Outaouais de Manon Leroux que j'en ai appris le plus sur une communauté rurale qui a dû, à son époque, susciter la controverse!

Citons Mme Leroux: «Dans le Québec catholique du 19e siècle, il était inconcevable pour la plupart des gens qu'un bon catholique canadien-français puisse, de son plein gré et sans raisons cachées, abandonner sa foi pour devenir protestant». Or c'est justement ce qui s'est produit aux environs de Masham, village situé au nord-ouest de Gatineau, sous l'impulsion d'un jeune pasteur presbytérien venu de France (ou de Suisse?), Jean Gatignol, marié à une certaine Sarah Duclos (le hameau de Duclos, tout près, porte son nom de famille).

Comment un pasteur protestant a-t-il réussi à attirer hors de l'Église catholique des gens qui vivaient au moment où le clergé avait une ferme emprise sur le Québec français? On a évoqué des chicanes entre l'ouest et l'est de Masham, possiblement sur l'emplacement de l'église Ste-Cécile, mais qui sait. Toujours est-il qu'une paroisse protestante prend forme à partir de 1885. Des anglophones s'y sont joints. Une petite église et un presbytère sont construits en 1890, adjacents au cimetière de l'actuel chemin Cléo-Fournier.

La communauté protestante s'est maintenue jusque dans les années 1920, selon Manon Leroux. Les bâtiments, vendus et détruits dans les années 1930, ont sombré dans l'oubli. Jusqu'en 1998, alors que la municipalité, s'intéressant de nouveau comme tout le monde à son patrimoine, a redécouvert la valeur de ce témoin d'un passé mal connu. «En 2003, raconte Mme Leroux, une grande fête de réconciliation a lieu, réunissant les catholiques de Masham et les descendants des protestants, éparpillés à travers le pays.»

En 2021, on voit encore les fondations de l'église, ainsi qu'une maquette réalisée lors des fêtes de 2003. Dans le cimetière, on a dénombré un total de 47 sépultures. C'est un endroit fascinant à visiter mais le chemin Cléo-Fournier est étroit et il n'existe aucune aire de stationnement à proximité. Je me propose d'y retourner un de ces jours pour l'examiner de bord en bord. Mais pas un soir de l'Halloween... J'ai beau avoir une carapace de 75 ans, il y a encore des endroits qui, à certaines heures, à certaines dates, me donnent le frisson...



mercredi 27 octobre 2021

Gatineau 2021... L'enjeu invisible...

Des édifices fédéraux où l'on parle surtout l'anglais...


Dans les années 1970, quand je couvrais pour Le Droit le conseil municipal de l'ancienne ville de Gatineau (avant les fusions de 2002), je m'étonnais toujours de voir qu'on pouvait passer des heures et des heures à discuter des tuyaux d'égout, alors qu'un dossier culturel ne suscitait à peu près aucun intérêt...

Nous sommes maintenant en 2021 et je me demande à quel point les choses ont vraiment changé au cours des cinq dernières décennies. En prévision des élections municipales du 7 novembre, la société Radio-Canada a commandé un sondage sur les priorités des résidants de Gatineau (voir bit.ly/3pBA8Ot) et la culture rallait seulement 1% des répondants, loin loin derrière l'état du réseau routier, l'accès au logement, l'itinérance, les taxes et même le 6e pont vers Ottawa... 

Bien sûr, toutes ces questions méritent une place dans l'ordre des priorités. Ce qui déçoit, c'est que les enjeux linguistiques et culturels en soient absents! Des coins stratégiques de Gatineau, en particulier les quartiers riverains des secteurs Hull et Aylmer, s'anglicisent à vue d'oeil dans l'indifférence générale et la progression de l'anglais entraîne un glissement identitaire qui ne peut manquer d'avoir des répercussions sur la vie culturelle de la quatrième ville du Québec.

Mais c'est quasiment un sujet tabou. Il ne faut surtout pas en parler. La ville de Gatineau se comporte déjà, à plusieurs égards, comme une ville bilingue même si, avec plus de 75% de francophones, elle demeure une municipalité française en vertu de la Loi 101. La ville a eu recours aux tribunaux pour imposer la connaissance de l'anglais à un commis aux finances, faisant tomber au passage un pan de la Charte de la langue française en matière de langue du travail. Récemment, une conseillère du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), Nathalie Blais, se plaignait qu'à Gatineau, on exigeait que «tous les fonctionnaires cols blancs aient une bonne maîtrise de l'anglais» (bit.ly/3lRN0fJ).

Le conseil municipal s'intéresse-t-il suffisamment à la protection et à la promotion de la langue et de la culture française? Y pense-t-on parfois, pendant que la proportion d'anglophones dépasse 40% dans certains quartiers en bordure de la rivière des Outaouais et que des acheteurs ontariens (plus souvent qu'autrement anglophones) entrent à pleines portes dans de nouveaux projets domiciliaires qui leur sont clairement destinés? La ville a-t-elle au moins brossé un portrait global de l'état actuel de la francophonie gatinoise, avec ses forces et faiblesses, pour se faire une idée précise des actions requises et, peut-être, sait-on jamais, amorcer une discussion publique?

Il ne faut pas trop compter sur les médias pour soulever cette question pendant la campagne électorale, car ils semblent généralement peu informés de la situation; de plus, leur propre sondage indique que seulement 1% de la population considère la culture comme prioritaire. Pourtant, l'état actuel des médias va au coeur du débat (présentement inexistant) sur l'avenir du français à Gatineau. Les anciens hebdos ont disparu, il n'y a plus de presse écrite quotidienne de langue française, et les salles des nouvelles restantes ont des effectifs nettement insuffisants. L'information, support de la démocratie municipale, est de plus en plus fragmentée dans la jungle numérique. Il y a de quoi s'inquiéter.

Déjà, en matière d'affichage, de nombreux commerces font fi de la Loi 101. Parfois on peine à se faire servir en français. À Gatineau, les anglos sont accueillis (et s'attendent à être accueillis) à peu près partout dans leur langue, pendant que sur l'autre rive, les Franco-Ontariens en arrachent à tous les coins de rue. Quand, un jour, nous serons minoritaires (ou assimilés) au centre-ville de Gatineau et dans les secteurs riverains (les plus convoités), le mal sera fait et il sera trop tard. Le temps d'en parler, c'est maintenant. Mais n'y comptez pas. Le sort de la langue et de la culture françaises ne font pas le poids face aux nids de poule...


samedi 23 octobre 2021

Le poids du Québec aux Communes...



La chicane fini toujours par «pogner» dans ce pays impossible. Cette fois, il s'agit de la représentation du Québec à la Chambre des communes fédérale, appelée à diminuer en vertu des dernières propositions d'Élections Canada. Le nombre total de députés passerait de 338 à 342, mais le Québec verrait son contingent diminuer, de 78 à 77.

Bien sûr, la question nous intéresse comme peuple dans la mesure où nous restons sous l'emprise de la constitution et des institutions du Canada, et que la majorité anglo-canadienne continue de prendre des décisions en notre nom, sans notre consentement au besoin. Mais au-delà de prendre acte de notre régression démographique dans l'ensemble canadien, et de ses conséquences pour le nombre d'élus aux Communes, faut-il pousser de hauts cris et lever les boucliers?

Le premier ministre québécois François Legault a immédiatement réagi en sortant les gros canons, mettant au défi Justin Trudeau d'accepter que reconnaître le Québec comme nation a des «conséquences» et que l'un de ces conséquences serait de conserver «une proportion garantie des sièges aux Communes "sans égard à l'évolution du nombre d'habitants dans chaque province"» (voir bit.ly/3B2Rypi).

Pour lancer une espèce d'ultimatum au gouvernement fédéral anglo-dominant, il faut s'appuyer sur un rapport de force. Mais ce rapport de force n'existe pas. Que fera le Québec si Ottawa l'envoie promener et guillotine un siège de député fleurdelisé? Rien d'efficace! François Legault a déjà fait une profession de foi fédéraliste, écartant la seule menace musclée dont il pourrait disposer. Et même en supposant qu'Ottawa accorde cette petite faveur (qu'on ne cessera de nous rappeler et qui renforce notre apparence d'enfant gâté chez les anglos), notre proportion de sièges aux Communes diminuera tout de même puis que le total passera de 338 à 342...

Le Québec ferait mieux d'accepter stoïquement cette perte d'un député, tout en en tirant les enseignements qui s'imposent et en laissant savoir au reste du Canada que la démocratie dont Élections Canada se réclame n'a pas toujours fonctionné par le passé, surtout quand cela aurait avantagé le Québec.

Une petite leçon d'histoire ne ferait pas de tort. Retournons, pour les besoins de la cause, en 1943. Oui oui, 1943. Le bureau fédéral de la statistique venait de publier les résultats du recensement de 1941. Depuis le recensement précédent, celui de 1931, la proportion de Québécois dans l'ensemble canadien avait augmenté, passant de 27,7% à 29,07% (c'était l'époque où nous faisions beaucoup, beaucoup de bébés) et en vertu de l'article 51 de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, le nombre de sièges du Québec aux Communes devait augmenter en conséquence.

Mais le gouvernement canadien succombera aux pressions du Canada anglais, inquiet que les francophones du Québec grignotent des points de représentation à leurs dépens. Le grand maître de la Grande loge orangiste de l'Ontario Ouest, J.W. Carson, réclame aussitôt un flot d'immigration britannique pour arrêter ou retarder «le mouvement de domination française». L'immigration comme arme contre le Québec français? Il me semble avoir entendu des débats récents là-dessus...

Retour rapide à 1941... Dans la redistribution de 1943 d'Élections Canada, Québec conserve le même nombre de sièges mais le Manitoba en perd trois, et la Saskatchewan quatre. Arriva ce qui devait arriver: le premier ministre du Manitoba proteste auprès de son homologue fédéral Mackenzie King, et l'Assemblée législative de la Saskatchewan adopte une résolution pour protéger ses sièges de député. Qui décide en fin de compte? Une majorité de députés anglo-canadiens aux Communes. Et qui favoriseront-ils? Les leurs bien sûr.

Le gouvernement libéral de l'époque a fait adopter une résolution demandant à Londres de modifier la Constitution canadienne pour reporter à la fin de la Seconde Guerre mondiale tout redécoupage électoral. Et bien sûr Londres a dit oui les yeux fermés, en dépit d'un fort mouvement de mécontentement au Québec. Les Québécois ont eu beau crier à la trahison du «pacte» confédératif, modifié sans leur consentement (cela arrivera de nouveau en 1982), on vient de leur rappeler que même à 29,07% de la population, ils restent une minorité et qu'au fond, ils ne décident rien du tout à Ottawa1.

Avec une proportion similaire de la population canadienne, le Québec compterait aujourd'hui 98 députés, et non 78. C'est dire à quel point notre poids a diminué en 80 ans. Et de toute évidence, il poursuit sa régression. Si, à 29%, on nous tassait sans cligner de l'oeil, imaginez ce qu'Ottawa fera alors qu'on tombera sous le seuil des 23% et que la francophonie canadienne oscillera autour de 20%. Il ne nous reste qu'une porte de salut: nous gouverner nous-mêmes dans un pays souverain, sans avoir constamment à dire s'il-vous-plaît à une majorité qui ne nous aime pas, en espérant qu'elle tienne compte de nos priorités, de notre langue, de nos valeurs...

Alors si j'étais François Legault, j'encaisserais la perte au nom de la nation, en n'oubliant pas de rappeler au Canada anglais son passé d'injustices à notre endroit, même en matière de représentation aux Communes. Et je commencerais à gouverner comme chef de la nation, sans tenir compte de cette constitution que nous n'avons jamais signée. Ce qu'on fait a toujours plus de poids que ce qu'on dit...

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1 À l'élection fédérale de 1944, le Québec n'avait pas le poids qu'il méritait. Cette proportion a été rétablie en 1947, au moment où une immigration massive avait repris et à deux ans de l'arrivée d'une nouvelle province massivement anglophone, Terre-Neuve.

jeudi 21 octobre 2021

Sommes-nous des «allochtones»???


Cela devient exaspérant, à la longue, de se faire définir parce qu'on n'est pas... Ces jours-ci, j'entends, de gauche à droite, qu'«on» n'est pas autochtones mais allochtones, qu'«on» n'est pas chez soi (territoires «non cédés»), qu'«on» n'est pas vraiment une nation (peut-être une société un peu distincte?). À la limite, qu'«on» n'a même pas le droit de dire «nous»...

Ainsi, simplement affirmer notre existence comme peuple devient, dans plusieurs milieux, une irritation... Pour moi tout ça, c'est de la bouillie pour les chats, mais à force d'écouter dans les grands médias ces soi-disant «progressistes», chantres d'un multiculturalisme obsessif qui voit partout les vices de la civilisation occidentale, le racisme des Blancs, l'oppression des mâles, l'obscurantisme des religions chrétiennes et quoi encore, on finit par réécrire les livres d'histoire. Et les Québécois de langue française, peuple accueillant, ouvert et métissé depuis des siècles, deviennent tout à coup une collectivité raciste et xénophobe pour ces thuriféraires d'une anglicisation massive portant habits de «diversité».

Je ne connaissais pas le mot «allochtone», du moins pas dans le sens qu'on lui donne maintenant. C'est sans doute impardonnable pour un vieux journaliste, mais je l'ai entendu pour la première fois comme synonyme de non-autochtone dans un reportage récent de Radio-Canada. Ainsi, d'un océan à l'autre, il y aurait des «autochtones» (mot qu'on ne définit jamais) et des «allochtones» (les autres 35 millions d'habitants, toutes cultures, races et langues confondues). Cette gigantesque marmite d'allochtones orne bien une page de dictionnaire, mais sur le plan sociopolitique, elle n'a aucun sens. Elle n'existe pas. 

Commençons par le terme «autochtone». Au Québec et au Canada, il n'a pas le même sens qu'ailleurs sur la planète. La Loi constitutionnelle de 1982 (Charte canadienne des droits et libertés), qu'on nous a imposée sans notre consentement, précise que les «autochtones» sont les Indiens, les Métis et les Inuit du Canada. Oui oui, on les appelle toujours «Indiens» dans la constitution fédérale. Pour les fins du recensement fédéral, qui sert à les dénombrer de façon officielle, c'est un peu différent. Statistique Canada indique que l'identité «autochtone» désigne les personnes «s'identifiant aux peuples autochtones du Canada». Un autochtone qui s'identifie à la société non-autochtone est-il compté comme autochtone? Et un non-autochtone qui s'identifie aux peuples autochtones, comment est-il compté? Je ne sais pas.

Pourquoi c'est important? Parce qu'on définit «allochtone» comme ceux et celles qui restent après avoir identifié et dénombré les autochtones. «On» s'y trouve... Selon le recensement de 2016, il y aurait au Canada 1 673 000 personnes s'identifiant comme autochtones. De ce nombre près de 600 000 se disent Métis. Déjà la frontière se brouille. Par définition, le Métis a le choix: il peut se présenter comme Autochtone ou, s'il préfère, non-autochtone. Au Québec, il se pourrait que plus de 50% de la population francophone aient un ou plusieurs ancêtres amérindiens. Cela ne fait pas d'eux des Métis au sens de la loi, mais doit-on pour autant les inclure automatiquement dans la marmite des allochtones?

Arrivés il y a plus de 400 ans, les Français transplantés en Amérique du Nord ont cohabité jusqu'à la fin du 19e siècle avec les Amérindiens comme alliés et amis (pas comme conquérants) et cette cohabitation a donné naissance à la nation métisse, reconnue autochtone par la Constitution. Des centaines de milliers de Métis ont comme ancêtres des Amérindiens et des Canadiens français. Cette co-paternité devrait suffire à nous épargner l'appellation allochtone sans nuances. Ajoutant le fait qu'étant enracinés sur cette terre, devenue ancestrale pour nous aussi, conquise en 1760 par des anglos dont le racisme s'étendait à nous presqu'autant qu'aux autochtones, les liens ont été coupés avec la vieille mère-patrie européenne. Le seul chez-nous que nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents aient connu, c'est ici. Et ce chez-nous, pas plus que les chez-soi autochtones, n'a pas été «cédé» par qui que ce soit d'ici... 

En 150 ans de régime français, moins de 15 000 colons et soldats de France avaient émigré au Canada/Québec alors qu'en 1760, les colonies britanniques de la côte américaine comptaient plus de 1,6 million d'habitants. Les Anglo-Américains occupaient et peuplaient, chassaient les Amérindiens de leurs territoires et les exterminaient au besoin. Des Canadiens français vivaient côte-à-côte avec les Amérindiens à travers le continent, en alliés, adoptant souvent leurs us et coutumes. Cette association a laissé, outre une descendance métisse abondante, une empreinte profonde sur la culture québécoise et canadienne-française, même contemporaine. Dans la mesure où les Britanniques et leurs héritiers nord-américains ont voulu dominer les peuples autochtones, au point de les tasser dans des réserves, ils sont demeurés profondément allochtones. Dans la mesure où nous avons cohabité le continent avec les Amérindiens, chaque peuple laissant son empreinte sur l'autre, nous ne sommes pas devenus autochtones, mais sommes-nous pour autant restés «allochtones»? Je ne crois pas.

Autochtone et allochtone, c'est blanc et noir... La réalité, du moins la nôtre, a toujours été en teintes de gris...


mardi 19 octobre 2021

Le passé fait partie du présent...

Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas amateur de théâtre. Mon épouse est abonnée à toutes les présentations théâtrales de la saison à la Maison de la culture de Gatineau. Moi pas. Cependant, ce 15 octobre 2021, j'ai fait exception après avoir appris que la pièce à l'affiche proposait comme personnages principaux Pauline Julien et Gérald Godin... J'en suis revenu un peu, beaucoup, bouleversé...

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Catherine Allard, Pauline Julien

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Je n'avais pas vraiment d'attente. Je connaissais l'engagement politique et les écrits de Gérald Godin, et j'avais acheté à l'époque plusieurs 33 tours de Pauline Julien. L'une et l'autre évoluaient au coeur de la trame québécoise des années 60 et 70, que j'avais vécue comme étudiant puis comme journaliste. J'ai aussi lu quelques textes médiatiques sur cette pièce intitulée Je cherche une maison qui vous ressemble, et sur sa conceptrice, Catherine Allard. Au carrefour du théâtre et de la politique, entre narrations, dialogues et musique, j'avais bon espoir d'être tout au moins diverti. 

Dire que je le fus serait une litote. Comme sans doute bien d'autres têtes blanches (des vieux, pas des Blancs...) dans cette salle aussi bondée que le permettent les règles pandémiques, j'ai été happé par un tourbillon de souvenirs et une palette d'émotions allant de la nostalgie à l'amour, de la joie à la colère, avant d'être relancé aux grands débats québécois de ce début de 21e siècle.

L'entrée en matière est conviviale. La comédienne Catherine Allard rappelle à l'auditoire que son père Gérald Allard était Franco-Manitobain et qu'après avoir entendu Pauline Julien à Winnipeg en 1967, il avait plié bagages et élu domicile au Québec pour goûter à l'exubérance qu'il avait ressentie au cours du spectacle.

À la même époque, j'étais Franco-Ontarien et je me souviens qu'à l'automne 1968, alors que les étudiants avaient occupé pendant plus d'une semaine la faculté des sciences sociales à l'Université d'Ottawa, nous passions une partie des nuits d'occupation à refaire le monde en écoutant, plus souvent que d'autres, la «Suite québécoise» de Pauline Julien sur un vieux tourne-disques. En 1975, j'ai traversé la rivière des Outaouais pour de bon et encore aujourd'hui, je garde précieusement ce vinyle de Pauline Julien dans ma collection.

Le fait qu'une de mes filles s'appelle Catherine Allard, elle aussi artiste, femme d'affaires, montréalaise, ne fait qu'enrichir le parallèle. L'une aurait pu grandir franco-manitobaine, l'autre franco-ontarienne, n'eut été l'irrésistible attrait pour leur papa de cette ébullition libératrice au Québec des années 60 / 70, une révolution pas toujours tranquille d'où jaillissait toute une littérature de combat doublée d'un vaste éventail de chansons militantes portées, entre autres, par la plume de Gérald Godin et la voix de Pauline Julien.

Aux premières notes de La Manikoutai (2e chanson de la pièce, (bit.ly/3aXhV5b), je suis envoûté, ému. La musique, plus encore que les textes, a cette capacité de nous faire voyager dans le temps. Les disques des chansonniers (Gilles Vigneault, Raymond Lévesque, Claude Léveillée, Claude Gauthier et bien d'autres) sont autant de capsules temporelles qui font ressurgir cet élan de liberté qui secouait le Québec tout entier. La flamme de l'époque s'est largement éteinte, mais clairement, il suffit parfois d'une seule chanson pour rougir des braises encore chaudes... et les yeux... 

En suivant la chronologie de la liaison Godin-Julien, les comédiens Simon Landry-Désy et Catherine Allard nous font revivre quelques grands moments de l'histoire du Québec, y compris la nuit du 16 octobre 1970 (les mesures de guerre) et la victoire du Parti québécois du 15 novembre 1976. Dans la grande rafle fédérale de la crise d'octobre, Gérald Godin et Pauline Julien avaient été arrêtés et emprisonnés pour aucun autre motif que leurs convictions indépendantistes. Et six ans plus tard, le premier ministre Bourassa, l'un des artisans de l'intervention militaire fédérale de 1970, était défait dans sa propre circonscription de Mercier par le poète-journaliste Godin!

Ceux et celles qui voient aujourd'hui dans le projet d'un Québec français et indépendant des relents de racisme ou de xénophobie auraient tout avantage à s'assoir une heure et demie dans un théâtre pour voir et mijoter Je cherche une maison qui vous ressemble. Il y a 50 ou 60 ans, la lutte pour l'indépendance, la langue française et la laïcité était étroitement associée aux luttes mondiales de décolonisation et de démocratisation. Notre combat était celui des Noirs américains contre le racisme, des Latino-Américains contre l'impérialisme états-unien, du peuple grec contre la dictature des colonels, des Tchèques contre la répression soviétique.

Les mêmes personnes à Ottawa qui ont imposé le multiculturalisme à l'anglo-canadienne, qui ont lancé l'armée et la police contre 500 innocents en octobre 1970, qui ont infiltré et saboté l'élan souverainiste sont celles, qui depuis quatre décennies, martèlent dans les grands médias une désinformation massive contre le Québec et le français. Ils ont réussi, dans de larges franges de l'opinion publique, à inverser les perceptions, au point où un authentique mouvement de libération est maintenant vu par plusieurs comme une forme d'oppression à combattre. La pièce de théâtre évoque cette transformation de l'opinion, et la gêne ressentie par de nombreux Québécois face à l'affirmation collective. Quand on a vécu l'époque et qu'on connaît la vérité, c'est dur à prendre...

Le couple Godin-Julien a connu une fin difficile. Gérald Godin est mort en 1994, à la mi-cinquantaine, d'un cancer au cerveau sans avoir vu l'aboutissement de ses efforts. Pauline Julien, atteinte d'une maladie dégénérative, s'est enlevé la vie en 1998. Les échecs successifs ont aussi miné la santé du mouvement indépendantiste, qui peine à rallier les nouvelles générations. «La flamme peut-elle être ravivée?», demandait un spectateur à la Maison de la culture, vendredi soir, lors de l'échange avec les comédiens et musiciens après la pièce. C'était plus l'expression d'un espoir qu'une question à laquelle personne ne peut répondre de toute façon...

Mais tout n'est pas perdu. Les textes de Gérald Godin et la voix de Pauline Julien habitent toujours notre monde. Cette pièce de théâtre en témoigne. Et à Gatineau, territoire hostile s'il en fut pour les méchants «séparatistes», nous étions, ce 15 octobre 2021, plusieurs centaines d'indépendantistes dans la même salle à applaudir les chansons, les images... et ces textes rédigés par Marie-Christine Lé-Huu, une artiste née de père vietnamien et de mère québécoise, porteuse d'un Québec contemporain où de nouveaux métissages s'ajoutent, comme cela se fait depuis 400 ans, à la vieille souche française et l'enrichissent.

Quand Catherine Allard a chanté L'âme à la tendresse (paroles de Pauline Julien, musique de François Dompierre) vers la fin de la présentation, des larmes ont coulé dans la salle. Nostalgie, regret d'un temps et d'une cause perdus? La preuve, en tout cas, que le passé fait toujours partie du présent, et que chaque nouvelle expérience en colore nos perceptions. Et que la vie continue. Et que l'espoir demeure. Et qu'une étincelle peut une fois de plus enflammer les braises...


jeudi 14 octobre 2021

Élections Calgary et le rejet du français...

Dans son guide à l'intention des électeurs municipaux, Élections Calgary avait inclus - au-delà de l'anglais - des renseignements en dix langues: le chinois simplifié, le chinois traditionnel, l'arabe, le persan, le coréen, le vietnamien, le pendjabi, l'espagnol, l'ourdou (Pakistan) et la tagalog philippin. Pas un mot de français...

À quelques francophones qui s'en étaient plaints au début d'octobre, la ville a répondu: «Nous aurions voulu inclure plusieurs autres langues dans le guide, mais l'objectif principal était de communiquer avec la majorité des communautés calgariennes qui n'ont pas l'anglais comme langue première. Pour la plupart, les personnes qui parlent le français parlent aussi l'anglais et seront donc capables d'obtenir l'information contenue dans le guide.»

Je n'en reviens pas. Quelle clarté. Quelle concision. Toute la dynamique anglo-canadienne résumée en un paragraphe! Je n'aurais pu faire mieux. Tout, vraiment tout y est! Ce petit message d'Élections Calgary illustre à merveille le rejet fondamental du fait français au Canada anglais, et clarifie le besoin de freiner la «bilinguisation» collective du Québec qui mine l'esprit de la Loi 101. Passons en revue les deux éléments de l'argument avancé par Élections Calgary:

1. «Nous aurions voulu inclure plusieurs autres langues dans le guide, mais l'objectif principal était de communiquer avec la majorité des communautés calgariennes qui n'ont pas l'anglais comme langue première.»

On aurait voulu inclure «plusieurs autres langues»... Ainsi le français fait partie, au-delà de l'anglais langue commune et des dix autres précitées,  de ces «plusieurs autres langues» qui traînent ça et là dans le décor linguistique calgarien. Rien de plus. Une langue étrangère, lointaine, que l'on compte de la même manière que celles de toutes les minorités n'ayant pas l'anglais pour langue maternelle ou d'usage.

Par ailleurs, le critère déterminant pour le choix des langues tierces dans le guide électoral était «le souci de communiquer avec la majorité des communautés calgariennes qui n'ont pas l'anglais comme langue première». Ainsi on doit comprendre que l'on choisit les langues (autres que l'anglais) ayant le plus grand nombre de locuteurs, jusqu'à ce qu'on atteigne ou dépasse la majorité des électeurs. Comme on a identifié dix langues dont le français ne fait pas partie, on doit supposer que le français ne fait pas partie du palmarès des 10 langues «premières» à Calgary...

S'ils sont de bonne foi, ils ont commis ici une erreur. S'ils ne sont pas de bonne foi, alors ils ont fait exprès. Parce que le français, peu importe le critère, langue maternelle ou langue d'usage à la maison, fait partie des 10 langues les plus parlées après l'anglais à Calgary selon le recensement fédéral de 2016 (le plus récent disponible). Au chapitre de la langue maternelle, le français, avec plus de 20 000 locuteurs, occupe la 7e position, devant le persan et le coréen qui sont incluses dans le guide électoral. Pour ce qui est de la langue d'usage, le français fait moins bonne figure mais s'accroche toujours à la 9e place, devançant encore le persan et le coréen.

Une chose est sûre. Les Franco-Albertains, pourtant membres d'une collectivité de langue officielle du Canada, se retrouvent sur le même pied que les locuteurs de l'ourdou ou du tagalog. Cela se produit également dans d'autres grandes villes anglo-canadiennes y compris Toronto, Vancouver, Windsor et bien d'autres. On se souvient du maire de Windsor, Ontario, en 2016, laissant entendre que la connaissance de l'arabe pouvait avoir plus d'importance que le français dans sa ville...

2. «Pour la plupart, les personnes qui parlent le français parlent aussi l'anglais et seront donc capables d'obtenir l'information contenue dans le guide.»

Cet argument est le plus insidieux, et si on l'accepte, sa portée est catastrophique, même pour le Québec. D'abord il est vrai qu'à Calgary, l'immense majorité des francophones parlent aussi l'anglais. Mais attendons. Cela est aussi vrai pour l'ensemble des collectivités linguistiques autres que française et anglaise. Il y a à Calgary environ 380 000 personnes ayant une langue maternelle non officielle, et seulement 30 000 d'entre elles ne connaissent pas l'anglais. C'est moins de 10%. Sans aucune traduction, Élections Calgary aurait facilement rejoint plus de 90% des électeurs allophones. Mais c'est un argument qu'on a réservé aux seuls francophones... Hmmm...

Le message central est odieux, et dangereux. On nous dit que le fait pour un francophone d'être bilingue français-anglais constitue une justification pour lui offrir des services en anglais seulement. Il comprend l'anglais. Alors de quoi se plaint-il? C'est un argument difficile à contrer, surtout quand le bilinguisme collectif devient une simple étape vers l'assimilation totale à l'anglais. Il y a de plus en plus d'acceptation, de moins en moins de résistance dans la collectivité.

S'il se répandait, cet argument justifierait l'abolition des services en français dans des villes comme Ottawa, Sudbury, Moncton, Cornwall où des minorités francophones plus nombreuses sont bilingues à plus de 90%. Selon Statistique Canada, Ottawa compte à peine 12 000 unilingues français sur une population de 925 000 (chiffres de 2016). Et les Franco-Ontariens s'assimilent à la vitesse grand V. De l'autre côté de la rivière des Outaouais, à Gatineau, 4e ville du Québec, la majorité des francophones sont bilingues aussi. Peut-être bien à Montréal, également, et la proportion de bilingues y augmente sans cesse. Quand les Franco-Québécois seront bilingues à 90% - et cela viendra - l'argument de Calgary refera surface... chez nous! Et nous n'y pourrons rien!

Voilà pourquoi ce qui se passe à Calgary doit intéresser le Québec. Un jour, peut-être pas si lointain, nos Rhodésiens s'en serviront contre nous si nous n'établissons pas fermement au Québec un territoire où il est possible, pour la majorité des citoyens, de vivre en français seulement. Si on laisse progresser cette idée (fausse) que l'anglais est essentiel pour tous les Québécois, on se retrouvera un jour en train de lutter pour figurer parmi les 10 langues à traduire dans un dépliant électoral de langue anglaise...

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NB Élections Calgary a mis en ligne une traduction française de son guide électoral il y a quelques jours. La situation était embarrassante.


mardi 5 octobre 2021

Racisme systémique. Ça veut dire quoi?

Capture d'écran, La Presse, octobre 2021

Définition de «racisme systémique» dans l'édition 2021 du «Multi dictionnaire de la langue française» de Marie-Éva de Villers, le seul grand dictionnaire québécois et, de ce fait, bien documenté sur l'usage qu'on fait de cette expression en terre nord-américaine:

«Racisme systémique»: Discrimination à fondement racial résultant des objectifs, des procédures ou des pratiques des organisations, des institutions ou des États.»

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Pour ceux et celles qui voient du racisme partout sans vraiment savoir ce que c'est, «racisme systémique» est devenu l'expression passe-partout servant à débusquer tous ces racistes qui refusent de l'avouer et en particulier ceux et celles qui persistent à contester l'application mur à mur du concept de «racisme systémique».

Cet acharnement est particulièrement agaçant quand il vient du Canada anglais et s'adresse au Québec. On a vu récemment, avec le débat fédéral en anglais et ses séquelles, qu'une vaste majorité des Anglo-Canadiens considèrent (de toute évidence) le Québec raciste et certaines de ses lois, discriminatoires. Alors on n'a pas fini de harceler François Legault dans l'espoir de lui arracher le mot «systémique»...

Dans un climat médiatique et sociétal injurieux où n'importe quoi devient n'importe quoi, revenir au dictionnaire constitue un excellent moyen de ramener le débat au rang de dialogue sensé. Et si je propose le Multi dictionnaire, c'est parce qu'il a bonne réputation dans l'ensemble de la francophonie et qu'il est conçu ici, au Québec.

Il s'agit donc, en acceptant la définition ci-haut, d'une discrimination à base raciale «résultant des objectifs, des procédures ou des pratiques des organisations, des institutions ou des États». Pas d'une infirmière ou d'un groupe d'infirmières. Pas d'un policier ou d'un groupe de policiers. Pas d'un prof ou d'un groupe de profs. «Des organisations, des institutions ou des États». Des systèmes, quoi. On dit bien «systémique»...

Un exemple facile? L'esclavage aux États-Unis et les lois «Jim Crow» qui l'ont remplacé jusqu'aux années 1960 dans les États du Sud, c'est du racisme systémique. La discrimination résulte «des objectifs, des procédures ou des pratiques» des États.

Au Canada, les injustices découlant de la Loi sur les Indiens, ou encore l'enlèvement des jeunes Autochtones pour les placer dans des pensionnats où plusieurs ont été maltraités, c'est du racisme systémique. Elles résultent de l'application de décisions gouvernementales fédérales.

Au sens élargi (mais accepté) du mot racisme, les persécutions des minorités canadiennes-françaises et acadiennes dans les provinces à majorité anglaise constituent une forme de «racisme systémique». Elles émanent de lois, ou encore de directives ou règlements organisationnels et institutionnels.

Mais de nos jours, sauf pour la Loi sur les Indiens qui tarde à être abrogée ou modifiée, nos constitutions et lois interdisent formellement le racisme et la discrimination raciale. Nous «systèmes» sont même devenus officiellement antiracistes. Après la mort de Joyce Echaquan à Joliette, le «système» a condamné les comportements, réprimandé les coupables, mis en place des enquêtes et des mesures pour éviter qu'une telle tragédie se reproduise.

Personne ne peut nier l'existence du racisme ou la présence de racistes dans nos sociétés, ainsi que l'urgence de les dénoncer et de mettre fin à leurs pratiques. Mais la présence de racistes au sein d'une organisation, d'une institution ou d'un État ne rend pas l'ensemble raciste. Dans la mesure où les «systèmes» combattent le racisme, on ne peut les taxer de racisme systémique.

À force d'employer l'expression racisme systémique comme synonyme de racisme tout court, ou de discrimination, ou de xénophobie, ou d'autre chose, le débat n'a plus de sens. Quand on ne s'entend plus sur la définition des mots, il n'y a plus de dialogue possible. On peut être antiraciste et refuser l'application ad nauseam de «racisme systémique». 

Alors à la soi-disant gauche qui nous sermonne et aux Anglos qui nous jugent de très, très haut, je dis: assoyons-nous devant un dictionnaire. Après, nous parlerons.


jeudi 30 septembre 2021

On s'écroule ou on résiste?



Quand, en octobre 2020, la professeure Verushka Lieutenant-Duval a voulu expliquer et contextualiser l'insulte raciste nigger dans un cours en anglais à la faculté des Arts de l'Université d'Ottawa - un incident somme toute banal en milieu universitaire - la baraque a sauté: hauts cris, médias sociaux enflammés, pétition de 10 000 signatures, interventions publiques à répétition du recteur Jacques Frémont, manifestations de francophobie, enquête... Alouette...

Mais quand, en août 2021, le cabinet du Vice-recteur (International et Francophonie) de l'Université ottavienne a produit un rapport officiel faisant, entre autres, état de discrimination et d'hostilité face au fait français sur l'ensemble du campus... RIEN!... Le rapport n'a même pas été communiqué aux médias et n'a fait l'objet d'aucune annonce par les autorités universitaires...

Finalement, le réseau franco-ontarien ONFR+ a mis la patte sur le document et rendu le tout public le 28 septembre(1). Diffusée le lendemain par Radio-Canada(2), la nouvelle a pris de l'ampleur et commencé à faire des vagues sur Facebook et Twitter. Et qu'en est-il deux jours plus tard? RIEN! Pas de déclaration publique du recteur ou du vice-recteur à la Francophonie, Sanni Yaya(3), des associations de profs ou d'étudiants, ou d'organisations franco-ontariennes(4). Même pas un article dans le quotidien Le Droit, qui aurait pourtant dû mordre à pleines dents dans ce dossier... La poussière est-elle déjà retombée?

C'est comme ça à l'Université d'Ottawa ces jours-ci... Un incident jugé raciste survient, qu'il le soit réellement ou pas, et on sort l'escouade anti-émeute! Mais pour un rapport d'enquête faisant état de «l'émergence d'une francophobie qui semble prendre ses aises» un peu partout, c'est le silence... À la limite, quelques bruits de criquets...

Quand, au début du secondaire, j'ai mis les pieds pour la première fois dans le grand pavillon Tabaret (l'édifice principal) de l'Université d'Ottawa, en septembre 1959, les francophones formaient près de 65% de la population étudiante. Quand j'ai quitté l'Université après ma scolarité de maîtrise en science politique en 1969, la proportion de francophones dépassait de justesse 50%. En 2021, c'est à peine 29%...

À la fin des années 1960, avant d'être mis en minorité sur le campus, des étudiants de l'Université, ainsi que deux importantes associations franco-ontariennes(5), ont demandé que l'institution devienne unilingue française. Dirigée par un bilingue fanatique, le père Roger Guindon, l'Université a vite repoussé telle horreur. Après, c'était trop tard. La dégringolade s'est accélérée.

Quand deux de mes filles ont étudié en génie à mon ancienne alma mater, années 1990 et 2000, elles ont dû circuler des pétitions pour tenter d'obtenir, en vain, certains cours en français... Quand j'ai assisté, en mars 2016, à un colloque sur le bilinguisme canadien au pavillon Desmarais de l'Université d'Ottawa, on a semblé éberlué au café Starbucks du campus que je veuille commander un breuvage en français... J'en a conclu que l'unilinguisme anglais à cet endroit était accepté de tous... Ce ne sont que deux exemples mais il y en a sûrement des milliers d'autres...

Mais revenons au rapport(6), qui concerne l'ensemble des 43 000 étudiants de l'Université, mais surtout les 15 000 francophones. Les consultations et les recommandations appelleront des gestes concrets et surtout, des changements de mentalités. Des décisions devront être prises et appliquées. Qui aura le plus d'influence sur la prise de décision? 71% de non-francophones (surtout anglophones) ou 29% de francophones? Même si la totalité du 29% était mobilisée, ce qu'elle n'est pas, elle demeurerait une minorité (décroissante) et, tout le monde le sait, les minorités subissent les décisions de la majorité. Avec les structures actuelles, les francophones n'obtiendront à l'Université d'Ottawa rien de plus que ce que la majorité anglo voudra bien leur concéder... La minorité ne décide jamais. Elle subit.

Depuis près de 10 ans, le Regroupement étudiant franco-ontarien (étudiants collégiaux et universitaires), la FESFO (élèves du secondaire), et l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario demandent que la gestion de tous les programmes universitaires ontariens en français soit regroupée sous la gouvernance d'une université de langue française. Qu'a-t-on obtenu? Une claque en pleine face avec la création d'un micro-campus à Toronto, là où les étudiants francophones ne sont pas... La grande majorité continue de fréquenter le milieu anglo-dominant de l'Université d'Ottawa, où la situation empire dans l'indifférence... On n'en est pas encore aux coups de sabre de la Laurentian University, mais un jour ça viendra, et il sera trop tard.

À l'Université d'Ottawa comme dans l'ensemble du Canada, les francophones n'auront pas droit à leur moment de «vérité et réconciliation». La majorité anglo-canadienne ne connaît pas la vérité et ne veut pas de réconciliation avec nous. L'élection fédérale du 20 septembre en fait foi. Alors quoi? On s'écroule ou on résiste. Et ces jours-ci, je ne vois pas beaucoup de résistance...

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(1) voir bit.ly/3AQFw2S

(2) voir bit.ly/3kMDiMj

(3) Sanni Yaya, qui s'identifiait sur sa page Twitter comme «Vice-Recteur International and Francophonie» dans une présentation toute en anglais. Quand je l'ai souligné, il m'a bloqué...

(4) Après rédaction de ce texte de blogue, cette réaction du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) est apparue sur mon fil Facebook: bit.ly/39TJBYo

(5) l'Assemblée provinciale des mouvements de jeunes de l'Ontario français (APMJOF) et l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO)

(6) voir bit.ly/2WrIqw5