jeudi 30 janvier 2020

Le déménagement du quotidien Le Droit à Gatineau... Une annonce historique traitée comme un fait divers...

Juger de l'importance d'une information constitue souvent le moment clé dans la confection d'un journal (imprimé, télévisé, radiodiffusé, Internet... peu importe...). Telle nouvelle mérite-t-elle une manchette ou une simple mention? Se rapproche-t-elle des premières pages ou des dernières? Est-elle d'intérêt ponctuel ou durable? Sa portée est-elle locale, nationale, mondiale?

Parfois, l'événement revêt un caractère historique. On l'inclura dans les revues de l'actualité de l'année, dans les rétrospectives de décennie ou même, de siècle. Éventuellement, il noircira quelques pages dans des manuels d'histoire générale ou spécialisée. Habituellement, leur importance crève les yeux. On leur consacre la une, souvent pour plus d'une journée. Ils font l'objet de suivis, d'analyses, de commentaires, d'éditoriaux, et animent les réseaux sociaux.

Alors cela m'étonne au plus haut point quand une annonce historique est traitée comme un fait divers de second ordre, reléguée à une demi-douzaine de paragraphes après un sous-titre anodin, dans un texte portant sur un tout autre sujet. Il s'agit, en l'occurrence, de l'annonce du prochain déménagement du quotidien Le Droit, qui quittera le sol ontarien après 107 ans d'existence pour installer sa rédaction à Gatineau, du côté québécois de la rivière des Outaouais.


Dans les chapitres d'histoire de la francophonie québécoise et canadienne, l'épisode du Règlement 17 en Ontario (interdiction d'enseigner en français après la 2e année du primaire) occupe une place de choix. La fondation du Droit, en 1913, en fut une conséquence directe et les débats entourant ce règlement génocidaire ont exacerbé la crise de la conscription durant la Première Guerre mondiale. Ainsi, depuis le 27 mars 1913, Le Droit est identifié aux combats franco-ontariens.

Au fil des décennies, la proportion des abonnés québécois a augmenté et dépassé le seuil des 50% durant les années 1940. Je ne serais pas surpris qu'aujourd'hui, les trois-quarts des abonnés du Droit aient une adresse au Québec. Malgré tout, le quotidien avait toujours eu pignon sur rue dans la Basse-Ville d'Ottawa, ancien bastion francophone jusqu'à ce que la Ville d'Ottawa lance un projet de rénovation urbaine ethnocidaire dans les années 1960.

Bon an mal an, en dépit d'un tirage en régression (la majorité des francophones de la capitale préférant les médias de langue anglaise), Le Droit est demeuré une figure de proue pour toutes les causes franco-ontariennes et continue d'être vu, au sein des franges militantes de l'Ontario français, comme l'un des leurs. Alors voir le vaisseau amiral des médias franco-ontariens s'installer au Québec, cela constitue un bouleversement majeur, presque un changement d'ADN...

La preuve du caractère primordial de cette traversée au Québec est révélée, entre autres, par les annonces préventives faites par Le Droit au cours de la dernière semaine : la résurrection du poste de journaliste à l'Assemblée législative ontarienne (aboli en 1988 quand le journal a adopté le format tabloïd) et la création d'un laboratoire de journalisme en association avec le collège La Cité, à Ottawa. Cette stratégie pour rassurer les élites franco-ontariennes est transparente.

Les gens ont beau dire comprendre la situation du journal, dans le sillage de la faillite du Groupe Capitales Médias, et son besoin d'avoir accès aux protections financières espérées du gouvernement Legault, il y a là une véritable rupture historique. En dépit de la tentative actuelle de diminuer l'impact d'un déménagement en sol québécois, la nouvelle continuera à faire couler beaucoup d'encre et à faire jaser sur les deux rives de l'Outaouais. L'équipe du réseau ONFR+ de TFO a déjà amorcé des suivis en allant chercher des réactions dans les milieux franco-ontariens (bit.ly/2RE217h).

Les historiens de l'avenir, en évoquant le quotidien de la capitale canadienne, verront dans les années 1913 et 2020 des jalons importants de l'histoire médiatique canadienne-française. Le fait qu'on ait enterré l'événement actuel sous une autre nouvelle, beaucoup moins importante, n'y changera rien.
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À la fin du texte de Sébastien Pierroz d'ONFR+, il y avait une autre nouvelle à caractère historique: la révélation que Le Droit «s'oriente vers une disparition de sa version papier»... Si cela est vrai pour l'ensemble des anciens quotidiens de Gesca/Capitales Médias, le sursis accordé par leur transformation en coopératives risque d'être court. Ceux et celles qui croient que nos quotidiens peuvent survivre sans édition papier se trompent. J'y reviendrai...













samedi 25 janvier 2020

La maison de l'enfance...

mon ancien chez-moi, 153 Hinchey, à Ottawa


Un autre début de décennie... Mon huitième... Le moment idéal pour un septuagénaire comme moi de jeter un regard sur le passé, de faire le tri des souvenirs, de dégager quelques faits saillants... «Au bout du ch'min dis-moi c'qui va rester», chantent les Cowboys fringants dans une de leurs belles offrandes, Les étoiles filantes. Voilà, en effet, «LA» question, n'est-ce pas?

Au moment d'entreprendre cette quête complexe, j'avais appris le décès d'Anne Vanderlove (en retard, elle est morte en juillet), dont l'album Ballades en novembre de 1968 demeure l'un de mes préférés. Dans ce petit chef-d'oeuvre, elle dédie l'une de ses chansons à «la maison de l'enfance», cette maison de bois où elle a grandi et qu'on voudrait aujourd'hui raser pour faire place à des «blocs immenses»...

Et cela m'a rappelé à quel point la maison de l'enfance peut nous marquer... Je l'ai quittée en mai 1959... Elle résiste toujours en 2020 à l'envahissement des blocs, parfois immenses, sur les rues voisines. Chaque fois que je m'impose un grand détour pour la revoir, la simple vue du balcon à l'étage suffit pour faire ressurgir cette époque que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître.

J'ai grandi dans une ville - la capitale du Canada - mais dans notre petit coin d'Ottawa, on aurait pu se croire dans un village canadien-français. Entre la rivière des Outaouais et ce qu'on appelait «la grand-rue» (la rue Wellington, celle du Parlement), à l'ouest du «flatte» (Plaines Lebreton), les familles s'appelaient Jubinville, Tremblay, Chartier, Bourguignon, Lalande, Pelletier, Saint-Laurent, Champagne, Meunier, Fournier, Carrière, Bastien... Même quand leur nom était Corcoran ou Connolly, les enfants parlaient français...

Nous habitions au 153 de la rue Hinchey, l'ancienne maison de mon grand-père Joseph Allard qui avait réaménagé l'intérieur pour loger un de ses fils (mon père) et trois de ses filles avec leurs conjoints et leur progéniture. Nous étions donc quatre familles - Allard, Longpré, Pouliotte et Desrochers - à l'intérieur de ces murs. En comptant les mononcles, les matantes, les cousins et cousines, nous étions plus d'une vingtaine à partager cette maison au milieu des années 1950...

C'était plein de vie... Nos mères y travaillaient toute la journée... Mon oncle Aurèle Desrochers aussi, qui logeait son salon de barbier au rez-de-chaussée. J'ai encore en mémoire la musique des Joyeux troubadours que maman écoutait à la radio quand nous arrivions de l'école pour le lunch... les longues jasettes entre familles sur le perron au rez-de-chaussée, les jeux avec cousins et amis dans la cour arrière de terre battue, dans la ruelle ou dans la rue... la visite quotidienne du laitier et du boulanger, qui livraient leurs produits dans des voiturettes tirées par des chevaux... et toutes ces fois où nous avons sauté du balcon au toit des Desrochers pour revenir par le balcon arrière...

Les dimanche matin, avec la quasi-totalité du quartier, nous nous revoyions à l'une des nombreuses messes sous les hauts clochers de l'église Saint-François d'Assise... En marchant le kilomètre de retour jusque chez nous, après la grand-messe, on pouvait humer les arômes sortant des maisons collées au trottoir, sur toutes les rues, alors que mères et grand-mères cuisinaient le grand dîner du midi pour leurs affamés. (Petit rappel: il fallait jeûner le dimanche matin jusqu'à la communion. Nous n'avions pas mangé depuis la veille...)

En 1954, Mechanicsville, notre petit secteur de huit rues et avenues entre la voie ferrée et la rivière des Outaouais, à 90% francophone, est devenu paroisse distincte, baptisée Notre-Dame des Anges, avec son église au coin de la rue. L'école de paroisse «bilingue» est apparue l'année suivante, sur la rue d'à-côté, à une minute de chez nous en empruntant un raccourci à travers la cour des voisins de face, les Bastien. Sur la rue suivante, dans le grand pâturage où M. Tunney faisait jadis paître ses vaches, un nouvel édifice - le Bureau fédéral de la statistique - annonçait la mort du quartier.

Les enfants s'amusaient à récupérer dans les vidanges de l'édifice fédéral des cartes perforées (servant aux ordinateurs du recensement de 1951) pour les plier et en faire des avions. Nous ne savions pas que Statistique Canada n'était que le premier de dizaines d'édifices gouvernementaux qui allaient bouleverser notre communauté. Ce qui était auparavant un «village» isolé devenait vite attrayant pour les milliers de fonctionnaires qui désiraient vivre à proximité du travail.

Aujourd'hui, le pâturage de M. Tunney - notre ancien terrain de jeux - n'existe plus. On y trouve rang sur rang d'édifices à bureaux du gouvernement canadien. Un boulevard fédéral à la mémoire de l'infâme Sir John A. Macdonald occupe les abords de la rivière des Outaouais où nous nous aventurions sans que nos parents le sachent. Notre église de paroisse a fermé ses portes, ainsi que les deux écoles canadiennes-françaises du quartier. Seule subsiste l'église St-François d'Assise, sans doute à cause de sa valeur patrimoniale.

En une vingtaine d'années à peine, la seule communauté canadienne-française de l'ouest de la ville d'Ottawa - qui existait depuis le 19e siècle - s'est désintégrée.  La principale collectivité francophone de la ville d'Ottawa, celle de la Basse-Ville, devait subir le même sort dans les années 1960 et 1970 sous les assauts d'un projet municipal de «rénovation» urbaine. À Cornwall, Welland et Sudbury, les quartiers français ont aussi écopé. Partout, la présence urbaine des Franco-Ontariens agonise...

La maison de l'enfance est toujours là, rue Hinchey, en 2020. Même que de l'extérieur, elle a peu changé en 70 ans. Je m'ennuie d'elle, et de l'époque où j'y ai vécu avec mes parents, mon frère, mes soeurs, mes oncles, mes tantes et mes cousins et cousines. Ce furent de belles années. Ma «terre sacrée», celle de mes racines, s'y trouvera toujours. Le Québec a beau être ma patrie d'adoption, jamais je ne m'éloignerai trop de l'ancien foyer franco-ontarien.










vendredi 24 janvier 2020

Université de l'Ontario français: un mensonge historique...


La ministre fédérale des Langues officielles, Mélanie Joly, a qualifié de jour «historique» (voir bit.ly/37n4S9O) pour la francophonie canadienne la conclusion d'un accord fédéral-Ontario permettant de financer un campus universitaire de langue française à Toronto (faussement appelé Université de l'Ontario français). En réalité, l'interprétation qu'elle donne à l'accord se rapproche davantage d'un «mensonge historique»...

La déclaration de la ministre ontarienne des Affaires francophones, Caroline Mulroney, a fait une déclaration tout aussi insidieuse. «Vous le savez, a-t-elle dit, c'est une revendication de très longue date de la communauté francophone de l'Ontario d'avoir une université gouvernée pour les francophones et par les francophones.» (voir bit.ly/30ILJwy) Au sens littéral, cette affirmation n'est pas fausse, mais elle s'éloigne de la vérité par ce qu'elle laisse entendre.

Le message livré par les deux ministres, c'est que ce campus universitaire à Toronto EST véritablement l'Université de l'Ontario français réclamée depuis plus d'un demi-siècle, et particulièrement depuis 2012, par diverses organisations de la collectivité franco-ontarienne. Ce serait l'évidence même... «Vous le savez», lance Mme Mulroney... Et à voir les réactions médiatiques, le coup a réussi. Des félicitations et des tapes dans le dos à gauche et à droite...

Malheureusement, la réalité est tout autre! Bien sûr, l'annonce de l'ouverture d'un petit campus universitaire à Toronto constitue en soi une bonne nouvelle, mais cela n'a rien à voir avec le projet d'université franco-ontarienne défendu depuis huit ans par le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) et ses partenaires, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO et l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO).

L'enjeu primordial de ce combat, c'est la gouvernance, bien plus que le simple accès à davantage de programmes d'études en français. Entre les années 1960 et 1990, dans un contexte politique et juridique volatile où les revendications autonomistes du Québec ont pesé lourd, l'Ontario français a réussi à s'imposer comme gestionnaire de ses réseaux éducatifs au primaire, au secondaire et au collégial. Ne restait que l'universitaire, où l'immense majorité des étudiants francophones fréquentaient (et fréquentent toujours) deux universités bilingues à majorité anglophone, l'Université d'Ottawa et l'Université Laurentienne (à Sudbury).

L'Université de l'Ontario français devait être la structure parapluie assurant la gouvernance de l'ensemble des programmes d'études universitaires en français de l'Ontario, dont ceux de nouveaux campus comme celui de Toronto, mais aussi - et surtout - ceux qui attirent une quinzaine de milliers d'étudiants francophones à Ottawa, Sudbury et Hearst. Le RÉFO et ses partenaires l'ont clairement affirmé à plusieurs reprises depuis 2012.

Dans le sillage des feux d'artifice fédéraux-provinciaux des derniers jours, peu de gens ont noté le bémol exprimé par le Regroupement étudiant franco-ontarien. L'arrivée du campus francophone à Toronto, disait Marie-Pierre Héroux, présidente du RÉFO, «permettra de nous rapprocher du désir largement exprimé par notre communauté d'avoir une gouvernance des programmes postsecondaires francophones par et pour nos communautés».

Encore une fois, les médias semblent s'être contentés de servir de courroies de transmission à un mensonge qui, à force d'être répété, semble être devenu crédible... voire une évidence pour certains... À force de répéter - et cela a commencé avec les libéraux de Kathleen Wynne - que le campus de langue française de Toronto incarne l'Université de l'Ontario français, les gens (y compris les journalistes) ont fini par le croire...

Se trouvera-t-il quelqu'un, au sein de la collectivité franco-ontarienne ou dans les médias, pour remettre les pendules à l'heure? Si on ne le fait pas, et ce, de façon énergique, la population étudiante franco-ontarienne sera condamnée pour longtemps (pour toujours?) à fréquenter des institutions bilingues anglicisantes comme l'Université d'Ottawa et l'Université Laurentienne...

Et le Regroupement étudiant franco-ontarien, ainsi que ses prédécesseurs, auront mené un combat futile...






jeudi 16 janvier 2020

Mon église paroissiale a été vendue... Une réflexion...

photo Le Droit

Mercredi dernier, 8 janvier 2020, j'ai appris en lisant mon quotidien, Le Droit, que l'église Saint-René-Goupil de ma paroisse (Sainte-Trinité, à Gatineau) avait été vendue, et qu'elle serait bientôt convertie en immeuble résidentiel (voir bit.ly/2sp2u3j]. La nouvelle, présentée en manchette, n'a suscité aucune réaction. Construite en 1956, l'église n'a pas vraiment de valeur patrimoniale et sa disparition semble avoir été accueillie dans une relative indifférence...

Dans mon secteur de Gatineau, la paroisse Saint-Trinité couvre le territoire jadis occupé par trois paroisses distinctes, dont celle qui abritait la co-cathédrale Saint-Jean-Marie Vianney du diocèse de Gatineau. Ces lieux de culte, jadis bondés, ont été désertés au fil des décennies avec l'abandon massif de la pratique religieuse chez les catholiques. L'ancienne cathédrale avait déjà été convertie, il y a plusieurs années, en résidence pour personnes âgées. Les messes du dimanche n'attirent guère plus de 300 fidèles. C'est peu, même pour une seule église...

Il y a quelques jours, en pitonnant à la télé, j'ai visionné le dernier quart d'heure du film noir et blanc Maria Chapdeleine, tourné en 1934 à Péribonka (Lac Saint-Jean) par le réalisateur français Julien Duvivier. À l'école secondaire, début années 1960, nous avions étudié ce roman de Louis Hémon (Français lui aussi) publié en 1913. À la fin du film, aux funérailles de la mère de Maria Chapdeleine, on voit l'église remplie de fidèles, écoutant l'homélie du curé qui fait l'éloge de la persévérance des Canadiens français:

«Autour de nous, dit-il, des étrangers sont venus, qu’il nous plaît d’appeler des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis presque tout l’argent; mais au pays de Québec rien n’a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n’avons compris clairement que ce devoir-là: persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise: Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir…» (voir bit.ly/30kGC5y)

Or, à peine un siècle plus tard, tout semble avoir changé. Les églises se sont vidées et le «nous» canadien-français du siècle dernier agonise. Bientôt, très bientôt, si la tendance se maintient, le monde ne se tournera plus vers nous pour dire: «ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir»... Les touristes visiteront les clochers de Montréal, de nos villes et villages et liront dans leurs guides anglo-bilingues que jadis, on n'y parlait que le français... un peu comme en Louisiane...

Comme sans doute la plupart des septuagénaires québécois de souche, je me considère catholique mais à l'exception des funérailles occasionnelles, je fréquente rarement l'église paroissiale. Mais je me souviens toujours des années 1950, époque où des placiers s'affairaient aux messes du dimanche matin à dénicher les rares places libres, ça et là, pour asseoir la file de fidèles, debout à l'arrière de la nef... Le changement entre ça et aujourd'hui aurait été impensable, il y a 60 ans...

On nous avait fait croire, encore davantage en Ontario où j'ai grandi, au caractère indissociable du lien entre la religion catholique et la langue et la culture françaises. «La langue, gardienne de la foi». Les curés nous prêchaient cette doctrine en chaire, ignorant sans doute que les hautes autorités de l'Église catholique, au Québec, au Canada et au Vatican, n'avaient jamais vraiment défendu la nation canadienne-française contre l'invasion anglo-saxonne après la conquête. Dans la crise du Règlement 17 en Ontario, Rome avait appuyé le clergé anglo-irlandais qui voulait supprimer l'usage du français.

Je crois tout de même que dans l'esprit de la majorité des francophones, le religieux et le linguistique se confondaient jusqu'aux années 1960. Cela était particulièrement évident dans les collectivités canadiennes-françaises et acadiennes hors-Québec, où le clocher de l'église paroissiale annonçait la présence d'une communauté de langue française. Ces églises, au Québec et ailleurs, agissaient aussi comme lieu de rencontre hebdomadaire (ou même plus fréquent) de l'immense majorité des résidents catholiques du territoire paroissial.

En balançant la pratique religieuse, les Québécois ont aussi perdu le lieu précieux de rassemblement qu'étaient les églises paroissiales, et l'effet de ces lieux d'assemblée sur le plan social et identitaire. Les lieux de culte sont fermés et vendus un peu partout, à moins d'avoir une valeur patrimoniale. Rien ne les a remplacés. Il ne restait que les caisses populaires de quartier, que fréquentaient des millions de Québécois acquis aux valeurs du coopératisme. Mais au fil du temps, Desjardins a largué ce maillon identitaire local pour favoriser l'émergence d'immenses caisses municipales et régionales impersonnelles, sans assise communautaire, à l'image des banques.

Ayant perdu ses assises religieuses, la langue française est devenue chez nous un enjeu strictement social et politique, avec comme principal lieu de rassemblement l'État... une structure plutôt lointaine et abstraite n'ayant sur rue aucun pignon rassembleur pour les débats collectifs. Les vieux comme moi transportent toujours, sans trop l'avouer, des valeurs collectives acquises à l'époque des curés, des salles paroissiales, des petites caisses pop, des grandes familles... Mais les jeunes générations n'ont rien connu de ces époques, et la société du 21e siècle charrie un courant d'individualisme (de culture anglo-américaine) qui favorise un climat d'indifférence pour les enjeux linguistiques.

Alors quand j'apprends que mon église a été vendue pour la transformer en logements, j'y vois plus qu'un signe des temps. Pour moi, c'est aussi l'effritement de la nation, la lente disparition de ce magnifique «nous» original qu'ont façonné au fil des siècles nos ancêtres et ceux venus d'ailleurs qu'ils ont accueillis, à partir du bassin du Saint-Laurent. Qu'en restera-t-il au bout du chemin?

Suis-je l'un des seuls à trouver cela préoccupant?


  








lundi 13 janvier 2020

Les livres en français à Toronto...


La semaine dernière, le réseau #OnFr annonçait que 26 000 livres de langue française seraient retirés des bibliothèques publiques torontoises (voir bit.ly/2T90Dul). Une nouvelle vite reprise ailleurs, y compris à la une du quotidien montréalais Le Devoir (voir bit.ly/2t1W1f7). Devant les hauts cris des élites francophones, y compris de la ministre fédérale Mélanie Joly, la décision a été presque immédiatement renversée (voir bit.ly/2NoTOBd) et on a même annoncé des investissements supplémentaires pour enrichir les collections en français en 2020...

Pour justifier un tel charcutage de ses collections de livres français, la direction centrale des bibliothèques de la Ville Reine invoquait «une chute de 47% de la consommation des livres francophones (sic) et multilingues»... L'ancienne coordonnatrice des services en français aux bibliothèques publiques de Toronto, Céline Marcoux-Hamade, a vite monté aux barricades, rappelant qu'en 2018, au moment de sa retraite, les livres en français gagnaient en popularité... Un tel renversement en deux ans est suspect, surtout qu'on a jugé bon de regrouper les livres français avec les «multilingues», comme s'ils étaient sur le même pied d'inégalité devant l'anglais...

Pressée par Le Devoir à offrir plus de précisions, la porte-parole des bibliothèques publiques de Toronto, Ana-Maria Critchley, a affirmé que la circulation des livres en français avait chuté de 10% au cours de la dernière décennie, et que ce déclin s'était accéléré depuis 2015. L'emprunt d'ouvrages français pour adultes, entre autres, aurait diminué de 24% depuis cinq ans... Saura-t-on un jour qui dit vrai là-dedans? Peu importe, après du tordage de bras par le maire John Tory, la ministre ontarienne Caroline Mulroney, par Mélanie Joly et les associations de francophones, il n'a guère fallu plus de 24 heures pour que les tablettes de livres français échappent à la guillotine...

Vu le climat de francophobie qui sévit dans plusieurs franges de la société ontarienne depuis la Confédération, on voit souvent - et avec raison - une empreinte anti-francophone dans une variété de décisions administratives et gouvernementales à travers la province. Dans une région métropolitaine de près de 6 millions de personnes comme Toronto où à peine 65 000 habitants déclarent le français comme langue maternelle (et moins de 30 000 comme langue principale à la maison), il ne faut pas trop se surprendre qu'on marginalise la langue française. Surtout quand c'est un très vieux réflexe...

Mais - et j'hésite à aborder cette question que l'on balaie souvent sous le tapis - dans le brouhaha politique entourant la décision controversée des bibliothèques torontoises, à peu près personne n'a osé suggérer que le problème du délaissement des livres de langue française puisse être fondé, et qu'au-delà de la francophobie chronique anglo-torontoise, l'assimilation foudroyante des francophones dans la Ville Reine puisse aussi s'être répercutée sur la consommation culturelle...

Dans une étude réalisée en 2010 par Statistique Canada sur les francophones de l'Ontario (voir bit.ly/3a7cE9A), on apprenait qu'à peine 17% des Franco-Torontois lisaient des livres «uniquement ou surtout en français», alors que 60% des francophones de Toronto étaient adeptes de livres «uniquement ou surtout en anglais»... et que moins de 40% des francophones torontois donnaient le français comme langue principale (langue dans laquelle on est le plus à l'aise)... Quand les effectifs de langue maternelle française ne dépassent guère 65 000, et que plus de la moitié s'assimilent à l'anglais, cela ne crée pas une très forte demande de livres en français dans les bibliothèques publiques...

Quand on ajoute à ces chiffres perturbants le fait qu'à Toronto, environ 80% des francophones vivent dans des couples exogames (où l'un des deux conjoints n'est pas francophone), et que 80% des enfants issus de ces couples auront l'anglais comme langue principale à la maison, il ne faut pas être brillant mathématicien pour voir de sombres nuages s'amonceler à l'horizon... Le taux d'assimilation des francophones dépasse déjà le cap des 50% dans la Ville Reine... Heureusement, à Toronto, quelque 400 000 non-francophones disent comprendre le français (près de 8% de la population). Mais à quel point consomment-ils des objets culturels de langue française? Sais pas.

On tente parfois de nous faire croire que le bassin franco-ontarien gagne en importance à Toronto, au point où le gouvernement Wynne avait décidé d'y implanter un campus universitaire de langue française (faussement appelé Université de l'Ontario français). Mais ce n'est qu'une illusion. Dans quelques générations, si la tendance se maintient, l'immense majorité des francophones de la région torontoise sera anglicisée. Voilà où se situe le noeud de la question. Tant qu'on ne reconnaîtra pas la réalité des chiffres des études et recensements, tant qu'on persistera à vivre au pays des merveilles, tant qu'on ne s'outillera pas pour poser un diagnostic réaliste... ai-je besoin de faire un dessin???

Les 26 000 livres en français sont sauvés à Toronto? Bravo! Bonne décision! Mais ce n'est que partie remise, et la prochaine fois, la décision ne sera peut-être pas renversée...




jeudi 9 janvier 2020

Le Droit, 18 juillet 1938

J'ai redécouvert dans mes paperasses un exemplaire du quotidien Le Droit du lundi 18 juillet 1938. Quelle merveilleuse trouvaille! Un journal d'une époque fébrile, tant sur le plan national que mondial, rempli de nouvelles (bien plus que les quotidiens de 2020...). La manchette de la une? «La guerre d'Espagne entre dans sa troisième année».

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L'éditorial signé Camille L'Heureux décortique un livre récent sur le statut du Québec et des Canadiens français au sein de la Confédération, intitulé Notre problème politique, rédigé par le journaliste Léopold Richer, un ancien du Droit devenu correspondant parlementaire du Devoir. Ce «problème», évidemment, tient au fait que les Anglo-Canadiens veulent centraliser plus de pouvoirs à Ottawa et que les francophones veulent plus d'autonomie pour le Québec. Air connu...

Ce conflit «entre centralistes et autonomistes», écrit Camille L'Heureux, «n'est autre chose que la lutte, tantôt ouverte, tantôt sourde, vieille de plus de trois siècles entre la race anglaise et la race française sur le sol canadien»... «Dans l'esprit des Canadiens français, la Confédération devait établir, dans le Québec, une province française... La mise en vigueur de la Confédération n'a pas donné les résultats que les nôtres attendaient.»

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Pour ceux et celles qui ont eu l'occasion de lire le livre récent Un reporter au coeur de la libération, des plages du débarquement au bureau d'Hitler, du journaliste français Jean-Baptiste Pattier, portant sur les lettres écrites durant la guerre à son épouse par Marcel Ouimet, correspondant de guerre de Radio-Canada, une nouvelle en page 5 sera d'intérêt.

On y annonce que Marcel Ouimet réintègre son poste de journaliste au Droit après un stage de neuf mois à l'Université de Paris où il a eu la chance de visiter toutes les régions de France et d'Afrique du Nord. À un collègue qui l'interroge sur les possibilités d'une guerre en Europe, il répond: «Aussi longtemps que l'alliance franco-britannique vivra, les dangers de guerre resteront bien éloignés. Les liens qui unissent les deux grands pays démocratiques de l'Europe sont bien plus forts que toutes les poussées nationalistes bouleversées par des doctrines racistes ou communistes.» Une année plus tard, Hitler envahissait la Pologne et la guerre était déclarée...

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On rapporte ce 18 juillet un incident entre les États-Unis et le Canada, près de la municipalité québécoise d'Escourt, où la rivière St-François longe la frontière de l'État américain du Maine. Il semble que les autorités américaines aient saisi un troupeau de vaches appartenant au maire d'Escourt, M. Ludger Richard, parce qu'elles broutaient du foin du mauvais côté de la frontière...

À la Chambre des communes, le député de Témiscouata, François Pouliot, a réclamé l'annexion au Canada de la bande de terre controversée où les vaches québécoises s'étaient aventurées... Pour le moment, à moins de payer une amende de 250$, le troupeau serait abattu par les Américains... L'article n'en dit pas plus...

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En page 10, le journal fait état de «nombreuses» professions de foi chez les Soeurs grises de La Croix du diocèse d'Ottawa, qui chevauchait alors le Québec et l'Ontario. De toute évidence, les communautés religieuses catholiques canadiennes-françaises avaient alors le vent dans les voiles. Entre celles qui entraient au noviciat (cérémonie de vêture de l'habit religieux) ou prononçaient des voeux annuels ou perpétuels, on dénombre plus d'une soixantaine de noms, pour 1938 seulement, pour ce diocèse seulement, pour les Soeurs grises seulement... Elles étaient originaires de villes et de villages d'un peu partout en Outaouais, de l'Est et du Nord ontarien et même de la Nouvelle-Angleterre (de Lowell, Massachusetts, particulièrement).

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Le Droit annonce, pour le 27 juillet, au Théâtre Cartier de Hull, la présentation de la plus récente pièce de Jean Despréz, Le dernier miracle du Frère André (le Frère André était décédé l'année précédente, le 6 janvier 1937). Jean Despréz, de son vrai nom Laurette Larocque, était originaire de Hull et la salle actuelle du conseil municipal de Gatineau porte son nom. Elle a été journaliste, comédienne, auteure et rédactrice de feuilletons radiophoniques et de téléromans jusqu'à sa mort subite en 1965.

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Les nouvelles sportives, en 1938, sont décrites avec un langage souvent plus coloré que celui du 21e siècle. Ainsi, pour coiffer un texte sur une double victoire des Yankees de New York sur les Tigers de Détroit, au baseball, on titre : «Les Tigres sont battus; les Yankees leur tordent la queue samedi et dimanche»... Dans le texte on ajoute que «dans la défaite, les Bengales se sont fait talocher pour onze coups par les champions»...

Dans la Ligue internationale de baseball, les Royaux de Montréal ont aussi enregistré une double victoire contre les Orioles de Baltimore et grimpé au 5e rang. On titre: «Le Royal au 5e crochet»...

Le journal offre aussi des comptes rendus complets des matches des ligues de sacs de sable et des ligues de fers...

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Enfin, à la une, on peut lire que la Cour de l'Échiquier du Canada a donné gain de cause à Coca-Cola dans sa cause intentée contre son concurrent Pepsi-Cola... Coke alléguait que Pepsi l'avait lésée en imitant de trop près sa marque déposée «Coca-Cola»...

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Dans la seule page une, on pouvait lire 23 nouvelles... En 2020, combien de textes de nouvelles pouvez-vous lire à la une? Le plus souvent, dans la presse de langue française, le chiffre est zéro...