lundi 17 décembre 2018

Peut-on enfin se libérer des «uniformes» imposés à l'Assemblée nationale et au Parlement fédéral...

Moi, au travail, au quotidien Le Droit, début années 70. J'aurais dû porter veston, chemise et cravate. J'étais aussi président du syndicat des journalistes et nous étions en négos... Le t-shirt était propre...

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La controverse autour des choix vestimentaires des solidaires Catherine Dorion et Sol Zanetti à l'Assemblée nationale m'a fascinée, tant par la diversité des commentaires que par l'émotion de nombreuses réactions. Cela m'a m'a rappelé de vieux souvenirs, remontant au début de ma carrière journalistique, fin années 1960...

Un matin de mai 1969, alors que je terminais ma scolarité de maîtrise en science politique à l'Université d'Ottawa, je déambulais sur la rue Rideau, dans la Basse-Ville de la capitale fédérale, quand j'ai aperçu une grande affiche néon: «Le Droit».

En quête d'un emploi d'été, je suis entré dans la grande rotonde et suis monté directement à la salle des nouvelles. Un jeune étudiant francophone d'Ottawa qui sait écrire raisonnablement bien... j'avais le profil parfait pour ce journal aux racines franco-ontariennes. On m'installa devant une vieille machine à écrire Underwood et un chef des nouvelles me demanda de composer un article fictif sur un vol de banque...

Ils ont dû apprécier mon récit sanguinaire car une demi-heure plus tard, j'étais nerveusement campé devant le directeur du personnel qui m'offrait un emploi à temps plein comme journaliste, à 93 $ par semaine. Pas un emploi d'été, un vrai poste... Et c'est en acceptant que j'ai appris qu'il existait à la rédaction du Droit un code vestimentaire inflexible: pantalons propres, veston, chemise et cravate pour les journalistes mâles...

Pour un étudiant socialiste contestataire qui avait passé l'automne précédent (1968) à protester et à revendiquer, et qui avait occupé jour et nuit la faculté des sciences sociales jusqu'à la menace d'une intervention policière, dans un monde où la guerre du Vietnam et la montée du mouvement indépendantiste nous accaparaient, la tenue vestimentaire était sans doute le dernier de nos soucis. L'idée de devoir porter tous les jours une cravate, le seul vêtement tout à fait inutile dans la garde-robe masculine, me déplaisait (mot poli)...

Au quotidien Le Droit, le débat sur la tenue vestimentaire journalistique était déjà enclenché et aboutirait en quelques années à l'acceptation de tout vêtement jugé approprié (à l'exclusion des jeans et t-shirts si je me souviens bien). Entre-temps, cependant, à l'automne 1969, après seulement quatre mois d'expérience du métier, on m'affecta à l'équipe de courriéristes parlementaires du journal, alors sous la direction du regretté Marcel Desjardins (ancien aussi du Montréal-Matin, de Radio-Canada et La Presse). Et j'appris très vite qu'à la Chambre des communes du Canada, le port du veston-chemise-cravate était obligatoire. Aucune exception n'était tolérée, tant pour les députés mâles que les scribes mâles...

J'ai vainement tenté de contourner les règlements. Ce fut peine perdue. À trois ou quatre reprises, j'ai été expulsé de la Chambre des communes pour refus de porter la cravate. À la fin, le préfet de discipline de la Tribune de la presse parlementaire en avisa mon rédacteur en chef, qui me frotta les oreilles. Je me souviens du dernier incident. Je portais un veston chic, des pantalons propres et un col roulé assorti. Une vraie carte de mode. Non, Monsieur Allard... Dehors... Revenez mieux habillé...

Et j'ai obtempéré, revenant en veston avec franges (à la Davy Crockett), chemise carreautée, cravate laide et pantalons mal assortis. J'avais l'air, comme aurait dit Mathieu Bock-Côté, de la chienne à Jacques. Mais ces vêtements affreux respectaient à la lettre le règlement pour les journalistes et les députés dans l'enceinte des Communes. J'avais un peu honte de mon apparence mais je voulais prouver qu'un complet-cravate traditionnel n'était pas la seule tenue qui convienne au travail en milieu parlementaire fédéral. Et que les règlements, même suivis sans compromis, ne garantissaient pas qu'on soit présentable...

Une quinzaine d'années plus tard, on m'a invité à prendre un repas au restaurant parlementaire à Ottawa. Je n'avais toujours pas de cravate. Nous avons dû aller manger ailleurs... Et je crois que le règlement du complet-cravate pour les hommes demeure en place au Parlement fédéral en cette fin de 2018... Quelle idiotie! 

Loin de moi de contester le droit d'organisations publiques et privées d'édicter une tenue vestimentaire appropriée - mais quand même flexible - pour les lieux et édifices dont ils assurent la gestion, y compris pour notre Assemblée nationale et le Parlement canadien. Mais l'expérience de vie et les goûts varient selon les individus, tout comme les émotions et les opinions, et tous peuvent influencer les choix d'un veston, d'un chandail, d'un noeud papillon, d'une couleur de pantalon et encore la décision de porter un t-shirt Patrice Desbiens pour honorer la lutte des Franco-Ontariens. Cela n'empêche pas d"établir un certain encadrement, d'interdire par exemple les jeans troués, les chemises de chasse carreautées ou des torses nus... Une fois établi un certain consensus sur les vêtements à éviter, cependant, on laisse faire et on n'en reparle plus.

Aux parlements, peut-être encore plus qu'ailleurs, les habits ont trop rarement fait le moine... Derrière les vestons et cravates griffés, les intentions honorables manquent souvent à l'appel. Et tant qu'à y être, avoir l'air de la chienne à Jacques n'est pas toujours une assurance de vertu et d'intégrité, non plus... En fin de compte, pourquoi les parlementaires mâles (les femmes n'ont jamais eu le problème du veston-chemise-cravate) ne pourraient-ils pas discuter de leurs projets de loi en tenue décontractée s'ils le désirent? On les jugera uniquement sur le fond de leurs propos, sur la justice de leur législation, sur la qualité de leur langage, sur la connaissance de l'histoire et de leurs dossiers, sur leur honnêteté, sur les services qu'ils rendront à la nation.

L'obligation du complet-cravate, c'est comme le serment à la reine d'Angleterre... Il est grand temps de ranger tout cela sur les tablettes  des musées. En 1837, déjà, pour marquer leur opposition au régime britannique répressif, des députés patriotes du Bas-Canada (Québec) s'habillaient en étoffe du pays et portaient la ceinture fléchée. Ce sont des vêtements que je porterais volontiers - et fièrement - à l'Assemblée nationale, style 2018, pour leur valeur historique, culturelle et idéologique. Et si ça suscite la controverse, tant mieux. Il est grand temps que ce peuple menacé se parle. Qu'il se redécouvre. Et si c'est grâce à un t-shirt et aux Doc Martin de Catherine Dorion, tant mieux...

Pour une fois, tout le monde semble avoir son opinion. Des opinions informées, d'autres moins. On a vu dans les médias une flopée de chroniques, de lettre d'opinion, chacune apportant un éclairage différent. Elles nous ont fait renouer avec de vieux souvenirs, nous ont rappelé les composantes politiques, socio-économiques des traditions vestimentaires, en plus de susciter un débat généralisé, d'un bout à l'autre du Québec. Au point où notre Assemblée nationale a décidé d'entamer une «réflexion» sur le code vestimentaire des députés... 

L'occasion serait bonne de se libérer de ces uniformes imposés (principalement aux hommes) dans nos assemblées législatives de tradition britannique. C'est une toute petite libération, mais elle fera du bien. Et donnera peut-être le goût à notre assemblée, qu'on dit nationale, de grignoter d'autres petites libérations, en attendant d'avoir un jour une cohorte de députés qui «font les braves, font les farauds», comme le chantait Raymond Lévesque en 1963...

Awignahan !






















dimanche 9 décembre 2018

«Du côté de»... Trop, c'est trop...


La prolifération abusive de l'expression «du côté de» illustre bien l'appauvrissement de la langue française au Québec. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à écouter la chaîne Météomédia pendant une heure ou deux... et d'autres chaînes sans doute...

Monsieur ou Madame Météo ne vous dira pas qu'il neige «à» Québec ou «dans la région de Québec». Non, il va neiger «du côté de» Québec. Les vents souffleront à 80 km/h «du côté de» la Gaspésie... On a battu un record de froid «du côté de» Montréal... La tempête frappera d'abord «du côté de» l'Abitibi... Non, mais ça suffit!!! Qu'on me lance un ou deux «du côté de» à l'heure, cela peut aller mais son emploi est systématique et, à la limite, erroné.

Quelques exemples d'une utilisation correcte?

Je vis maintenant à Gatineau mais j'ai grandi à Ottawa. La rivière des Outaouais sépare les deux rives. Sur l'un des cinq ponts, je pourrais dire que je demeure du côté de Gatineau et que ma mère, toujours franco-ontarienne, demeure du côté d'Ottawa. Mais si je suis chez ma fille à Longueuil et que je reviens chez moi, je ne m'en vais pas «du côté de» Gatineau, mais bien «à» Gatineau.

Si je roule vers Donnacona en provenance de Montréal et qu'un passager me demande où cette localité se situe, je pourrais répondre «du côté de» Québec dans le sens d'«aux alentours» ou «dans la direction» ou «pas loin de» de la Vieille Capitale. Si mon interlocuteur veut savoir ma destination, cependant, je lui dis qu'on va «à» Québec et non «du côté de» Québec...

Si je bâtis une maison sur l'île d'Orléans et que je tiens à une vue panoramique du fleuve, je placerai le solarium ou la terrasse «du côté du» fleuve... À Puerto Vallarta, je réserverai une chambre «du côté de» la plage et de la mer, et non «du côté de» la jungle et de la montagne...

Lors des deux débats référendaires de 1980 et 1995, j'aurais pu affirmer que je connaissais des gens «du côté du» OUI et «du côté du» NON. En lisant sur la guerre civile américaine, j'aurais pu m'interroger sur les motivations de ceux qui combattaient «du côté du» Nord et «du côté du» Sud... À un match de hockey, je peux être «du côté du» Canadien ou «du côté des» Sénateurs... Ces emplois me semblent acceptables.

Peut-être cela ne vous dérange-t-il pas mais le 57e «du côté de» dans la même heure à Météomédia a le même effet sur moi qu'un «bon matin» à la place d'un «bonjour»...

Et c'est sans compter le champion des pléonasmes, qui appartient aussi à notre chaîne météo. À toutes les 10 minutes on entend «voici vos prévisions locales pour votre région»... «Voici vos prévisions locales» n'est pas assez précis? Ou encore «voici les prévisions pour votre région»?

Ils devraient peut-être jeter (nous devrions tous jeter) un coup d'oeil «du côté du» dictionnaire...



mercredi 5 décembre 2018

Sommes-nous prêts pour la résistance?


Sur le plan des symboles, le plus grand mérite de la mobilisation franco-ontarienne des dernières semaines aura été de propulser à l'avant-plan le mot «résistance». Voilà le mot de combat qui manquait à la lutte plus que bicentenaire que mènent aujourd'hui les francophones au Québec, en Acadie, en Franco-Ontarie, dans les vastes contrées de l'Ouest canadien et ailleurs en Franco-Amérique.

Jusqu'aux années soixante, collectivement, nous avions surtout parlé de «survivance», mais dans le sillage de la révolution tranquille, d'autres mots et expressions se sont imposés en cascade dans un climat socio-politique québécois plus qu'effervescent: autodétermination, séparation, lutte, indépendance, souveraineté, libération, combat, revendication, francisation et j'en passe. Pas «résistance» cependant, du moins pas dans la mouture d'action militante qu'on lui confère de nos jours... sauf peut-être à l'époque de la crise d'octobre 1970, dont avait jailli les célèbres albums «Poèmes et chants de la résistance».

Poèmes et chants de la résistance 1971-72

Comme pour bien d'autres de ma génération d'après-guerre (je suis né en 1946), «Résistance» évoquait d'abord et surtout le maquis français ou toute autre organisation clandestine en lutte contre l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale.  Le terme s'est par la suite généralisé, depuis le milieu du 20e siècle, pour désigner d'autres combats contre un envahisseur, ou encore contre un pouvoir estimé illégitime ou dictatorial. Pour mes parents et grands-parents, s'ils évoquaient résistance autrement, c'était au sens passif, comme synonyme de survivance.

Il me semble un peu ironique que l'obtus Doug Ford, premier ministre trumpien de l'Ontario, et son gouvernement en soient devenus le catalyseur. Immédiatement après l'annonce de la suppression du Commissariat aux services en français et du projet de campus universitaire de langue française à Toronto (mal appelé Université de l'Ontario français), ce jeudi noir 15 novembre, l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO) a créé la page Facebook «La résistance» et lancé cet appel qui a mobilisé des dizaines de milliers de Franco-Ontariens depuis: «Êtes-vous prêt.e.s pour la résistance? Joignez-vous à nous!»

Un organisme comme l'AFO, qui aspire à être reconnu comme porte-parole de l'ensemble des francophones de l'Ontario, sera toujours porté à un certain conservatisme de parole et d'action, pour rallier le plus grand nombre de citoyens et d'organismes sous son très, très vaste parapluie... En d'autres circonstances, son premier réflexe aurait sans doute été d'émettre une protestation de principe et d'annoncer une consultation des forces vives de l'Ontario français pour dégager un consensus avant d'adopter une stratégie d'action. Pas cette fois.

Dans un de ces rares moments historiques où les barricades vont presque de soi, les élites franco-ontariennes ont hissé le pavillon vert-blanc et appelé les citoyens francophones et francophiles à crier leur désaccord, à écrire des lettres, à confronter leur député et surtout, à descendre dans la rue, partout en Ontario, pour manifester contre l'attaque du gouvernement Ford. Et elles ont baptisé cette mobilisation: la résistance!

Le terme est plus fort que l'on pourrait croire. Il identifie clairement l'adversaire, Doug Ford, et ceux et celles qui ne le dénoncent pas sont qualifiés d'ennemis. Amanda Simard, la seule députée franco-ontarienne conservatrice, l'a très bien compris. Avoir tergiversé comme Caroline Mulroney et demeuré au sein d'une équipe jugée anti-francophone, elle se serait sentie «collabo» et les Franco-Ontariens engagés l'auraient vue comme tel. Elle a opté pour la résistance. L'humeur de combat est d'ailleurs perceptible dans les réseaux sociaux, Facebook en particulier, et le rare francophone qui oserait se ranger derrière Doug Ford serait enseveli sous un déluge de reproches venimeux. Pour le moment, donc, il n'y a plus de clôture. On choisit un camp... ou l'autre. Et à juger par l'ampleur des manifs du 1er décembre, dans une quarantaine de localités ontariennes, les collectivités franco-ontariennes ont massivement basculé dans le camp de la résistance.

Cette mobilisation d'une minorité francophone victime d'une attaque identitaire a vite franchi les frontières de l'Ontario. Des témoignages d'appui sont venus du Québec, des Acadiens, et des minorités canadiennes-françaises de l'Ouest et du Nord. La «résistance» des Franco-Ontariens a touché la fibre de toutes les collectivités francophones du pays, qui ont - sans exception - eu maille à partir avec des gouvernements francophobes ou, dans le cas du Québec, anglophiles à l'excès. La langue française étant menacée partout, y compris au Québec, on se reconnaît dans ce combat, on se sent interpellé par cette prolifération du mot «résistance» dans un contexte qui a été, qui pourrait être ou qui pourrait devenir un jour celui de tous et toutes. Et on se demandera peut-être si le moment n'est pas venu de lancer un peu partout, même au Québec, des mouvements de résistance au lieu de constamment quémander des droits qu'on nous refuse, qu'on nous cède au compte-gouttes ou qui sont éventuellement soumis aux humeurs de juges nommés par le premier ministre fédéral.

Quel lien, me dira-t-on, avec le Québec, où les parlant français forment une écrasante majorité et où le droit à l'autodétermination de l'État québécois est reconnu depuis les deux référendums de 1980 et de 1995? C'est fort simple. Peu importe ce que feront les Québécois francophones sur le plan linguistique, tant qu'ils feront partie de la fédération ils resteront minoritaires dans l'ensemble du Canada (plus encore en Amérique du Nord) et devront s'acharner à contourner sans cesse les obstacles semés par un gouvernement centralisateur à Ottawa et une constitution blindée qu'ils n'ont pas signée et qu'ils ne peuvent changer. Les forces indépendantistes qui pourraient nous en extirper sont divisées et auront besoin de temps pour retrouver leur élan. La «résistance» semble bien préférable à l'attente et aux palabres incessants et stériles. La «résistance» a aussi le mérite de replacer les perspectives en fonction de la réalité: au lieu d'être vus erronément comme une majorité xénophobe voire raciste, nous présentons notre vrai visage, celui d'une majorité minoritaire dans le contexte canadien et nord-américain qui utilise les outils légaux et légitimes disponibles pour protéger et promouvoir une langue et une culture clairement menacées.

Il aura fallu la décapitation du Commissariat des services en français et l'avortement de l'embryon d'Université de l'Ontario français pour que les Franco-Ontariens forment «la résistance». Que faudra-t-il chez nous, au Québec? L'obligation pour des étudiants universitaires de l'Outaouais d'étudier en anglais? L'infiltration de programmes de langue anglaise dans nos collèges et universités? La violation généralisée de ce qui nous reste de la Loi 101 en matière d'affichage? L'obligation illégale de travailler en anglais? Un régime où les arbitres des conflits constitutionnels Québec-Ottawa sont tous nommés par Ottawa? Nous y sommes.

L'heure de «la résistance» n'a-t-elle pas sonné chez nous, au Québec? Jetez un coup d'oeil à mes anciens compatriotes franco-ontariens. Ils luttent pour assurer l'avenir d'une identité individuelle et collective fondée sur la langue et la culture françaises. Pourquoi une «résistance» similaire chez nous serait-elle suspecte?
















mercredi 28 novembre 2018

Peut-on espérer un débat informé sur le port des signes religieux?

J'ai souvent exprimé l'opinion que l'interdiction de signes religieux ostentatoires au service de l'État constituait une limitation légitime et justifiable de la liberté de religion. Mais au-delà du principe, je trouve qu'on oublie trop souvent que tout droit ou liberté s'accompagne de devoirs et de responsabilités. Le droit de vote s'accompagne du devoir d'aller voter. Et la liberté de religion s'accompagne du devoir de l'exercer sans brimer la liberté des autres, et ce, dans le respect des lois (à condition que ces lois soient légitimes et adoptées dans un cadre démocratique).

Les personnes qui représentent l'État, c'est-à-dire l'ensemble de la collectivité, et dont le salaire est payé à même les deniers publics, n'ont pas que des droits. Elles ont aussi certaines responsabilités découlant du fait qu'elles incarnent, dans leurs fonctions, l'ensemble des citoyens et l'autorité gouvernementale. Le citoyen qui veut faire son épicerie peut choisir son commerce en fonction de ses goûts et préférences. Mais s'il veut obtenir un service de l'État ou s'il doit communiquer avec un représentant de l'autorité publique, ce libre choix n'existe plus.

Quand je vais à l'hôpital pour un soin, quand je me présente à un bureau régional d'un ministère, quand je dois m'adresser à un policier, quand je rencontre le directeur d'une école ou un enseignant, je n'ai plus le choix que j'aurais à l'épicerie. La personne que je rencontre est investie d'une autorité que je dois accepter et que lui confèrent nos lois, et son salaire est payé par les taxes et impôts de tous les citoyens. J'ai par contre le droit d'exiger que cette autorité soit exercée de façon à démontrer l'ouverture de l'État à tous les citoyens, peu importe leurs convictions politiques, sociales ou religieuses.

Si je dois traiter avec Monsieur Untel ou Madame Unetelle pour régler un problème relevant de l'État, je le fais, c'est mon obligation. Mais j'ai le droit d'exiger que cette personne, vu l'autorité qu'elle exerce sur moi au nom de l'État, ne m'impose pas ses propres opinions ou convictions personnelles, tant par ses paroles, ses gestes que par les signes «ostentatoires» qu'elle porte. Qu'elle soit à l'image de l'État. J'ai le droit d'exiger que l'État neutre (sur le plan religieux) en ait aussi l'apparence.

Et à ces personnes qui tiennent mordicus, pour toutes sortes de motifs, à afficher leurs croyances dans leur tenue vestimentaire, je tiens d'abord à leur dire que je crois qu'elles font erreur. La véritable expression d'une foi est dans le comportement et non dans les signes extérieurs qu'on arbore. Mais au-delà de cet élément du débat, je pose la question : est-ce trop demander à une personne qui représente l'État et qui se trouve au service d'un public varié, de toutes confessions, est-ce trop lui demander de laisser ses signes religieux à la maison? Non!

L'urgence...

En 2013, on a beaucoup parlé du projet de charte des valeurs du gouvernement Marois comme d'une solution à un problème inexistant, que les personnes touchées par l'interdiction de signes religieux ostentatoires sont peu nombreuses et que l'attitude de laissez-faire reste la meilleure. J'ai de la difficulté à comprendre la justification d'un tel argument, qui me semble dangereux même. C'est comme si on disait : ouais, on préférerait peut-être (ou pas), que telle ou telle personne ne porte pas de crucifix, de voile, de turban ou de kippa, mais il n'y en a que quelques centaines, éparpillées, et au fond ça ne change pas grand-chose. Le problème, s'il existe, finira par se régler tout seul.

L'enfer de l'histoire humaine est pavé de bonnes intentions. La séparation de l'Église et de l'État est un combat de libération qui dure depuis des siècles et des siècles. Et malheureusement, les humains ont trop souvent la mémoire courte et un sens très local de la géographie. Une étude des grands courants d'intégrisme religieux démontre les horreurs commises par les États au nom des différentes conceptions de Dieu. Des croisades à l'inquisition, des anciennes persécutions aux intégrismes contemporains, ce qui a toujours commencé par un « petit » problème est souvent devenu tragédie humaine.

On a l'impression, ici, vu nos traditions de liberté et de démocratie, que nous sommes à l'abri du sectarisme et de l'intégrisme. Peut-être. Mais il n'y a pas de tort à bétonner les constitutions et les lois fondamentales pour s'assurer que les relents des anciens intégrismes disparaissent et que les tentacules des nouveaux ne prennent pas racine ici. Et l'une des façons, c'est d'affirmer sans équivoque la neutralité religieuse de l'État - ainsi que de ses représentants.

Et à ceux qui pensent que la question est largement réglée sans légiférer, je dirais qu'au-delà du débat pertinent sur le voile, le kippa, le turban et le crucifix, nous n'avons pas fini le ménage de nos vieux symboles religieux toujours accrochés à nos murs et à nos lois. La Constitution canadienne de 1982 affirme dans sa première phrase « la suprématie de Dieu », plutôt que la suprématie du peuple. Or, Dieu, auquel je crois, me considérant catholique, est un concept auquel une proportion appréciable de la population ne croit pas et dont aucun juriste constitutionnel ne peut prouver l'existence...

Par ailleurs, notre constitution nous impose non la souveraineté du peuple, mais la souveraineté d'un monarque, Élizabeth Windsor, qui est aussi chef de l'Église anglicane et dont le trône est interdit par la loi britannique aux catholiques. Et on tolère ça...


samedi 24 novembre 2018

Rester en mode «résistance» !!!


La semaine dernière, le gouvernement de Doug Ford a asséné un double coup de matraque aux Franco-Ontariens en abolissant à la fois le Commissariat aux services en français et l'embryon de campus universitaire de langue française à Toronto (mal nommé Université de l'Ontario français). Dans les jours suivants, la francophonie ontarienne a encaissé deux autres crochets sournois de la FordNation: le retrait de la subvention annuelle à La nouvelle scène (un centre de théâtre francophone à Ottawa) et la suppression de trois magazines éducatifs en français pour enfants du primaire (financés avec des fonds fédéraux!).

Branle-bas de combat! Les médias québécois et canadiens sont à l'écoute cette fois, et l'indignation générale nourrit les appels à la résistance active lancés par les organismes franco-ontarien, l'AFO (Assemblée de la francophonie de l'Ontario) en tête. Des manifestations sont prévues dans une quarantaine de localités ontariennes le 1er décembre et le ton monte dans les médias sociaux... Tiens tiens... on aurait dit que l'ineffable M. Ford ne l'avait pas vu venir, ce mouvement de révolte... Mais à Queen's Park, les gouvernements retombent vite sur leurs pieds. On revient alors aux vieilles techniques éprouvées et efficaces: après le coup de massue, offrir quelques sucreries et des lueurs d'espoir, juste assez pour désamorcer les franges plus molles de la résistance...

Alors que fait Ford? Il rétablit le ministère des Affaires francophones, qu'il avait aboli juste après l'élection. Et c'est tout... Rétablit-il le Commissariat aux services en français? Non. Remet-il sur les rails ce qui restait du grand projet d'Université de l'Ontario français? Non. Redonne-t-il la subvention de 2,9 millions $ à La nouvelle scène? Non. Permet-il de poursuivre la publication des trois magazines scolaires en français? Non. Et pourtant le grand titre du quotidien Le Droit, le lendemain, se lit comme suit: «Une ouverture saluée». Après avoir écouté en direct la conférence de presse de Guy Jolin, président de l'AFO, vendredi soir, c'est ce que je craignais le plus. Par le ton et le contenu, il ouvrait la porte à un «spin» médiatique qui favorise une baisse de régime et risque d'affaiblir la résistance.

Tout le monde évoque aujourd'hui un «recul partiel» de Doug Ford, alors qu'il n'a reculé sur aucune des suppressions annoncées depuis le «jeudi noir» (15 novembre 2018). La situation du projet d'université, le plus important sur le plan financier, est proprement catastrophique. Ford affirme exactement ce que le gouvernement Wynne avait répété pendant des années: il y aura une université franco-ontarienne quand les finances le permettront. Et quand finalement les libéraux ont annoncé la création de l'Université, ce n'était pas du tout le grand plan d'une gouvernance franco-ontarienne sur l'ensemble de l'offre universitaire en français (incluant l'Université d'Ottawa et l'Université Laurentienne), mais un tout petit campus dans la région de Toronto... qu'on a à tort appelé Université de l'Ontario français.

Mais au moins pourra-t-on dire qu'il s'agissait d'«un pied dans la porte», un petit tremplin permettant d'élargir l'institution au fil des ans. Pas énorme, mais quelque chose quand même. Et Doug Ford l'a supprimée, revenant au langage de 2015 des libéraux et de Madeleine Meilleur, quand on plaçait les finances publiques au-dessus de l'urgence de compléter la pyramide scolaire des Franco-Ontariens. Personne, ni les libéraux, ni les conservateurs, ni les néo-démocrates, n'ont reconnu que les gouvernements successifs à Queen's Park depuis plus d'un siècle avaient volé aux Franco-Ontariens des milliards $ en les privant d'écoles et de services en français. L'université franco-ontarienne est une dette en souffrance, et il est plus que temps de payer! Ce rattachement du projet d'université à l'assainissement des finances de l'État, c'est de la bouillie pour les chats... et les Franco-Ontariens doivent le clamer haut et fort.

Les coupes annoncées par Doug Ford avaient rougi les braises, pour ne pas dire rallumé les flammes d'un mécontentement profond, issu d'injustices répétées et toujours lentes à corriger. Alimenté par milliers d'internautes sur Facebook et Twitter, le langage était au combat, le mot «résistance» et les poings levés dominant toute cette ébullition. Des appuis médiatiques importants, même du Québec et du Canada anglais, soufflaient sur les braises d'une révolte comme on n'en avait pas vue depuis SOS Montfort. L'espoir d'une participation importante aux 40 manifs prévues grandissait d'heure en heure. Et tout à coup, un communiqué de presse de Doug Ford pour amadouer les élites franco-ontariennes, qui a été salué comme un geste d'ouverture en dépit de l'absence de concessions relatives aux quatre coupes annoncées depuis le 15 novembre. Quel effet cette réaction aura-t-elle sur les militants en marche?

Il est encore temps de sauver la mise. Si l'AFO sent le besoin d'adoucir le ton pour protéger ses voies de communication avec le bureau de Doug Ford, d'autres doivent se relever et maintenir la pression. Le Regroupement étudiant franco-ontarien, grand initiateur de la campagne en faveur d'une université franco-ontarienne, et son allié la FESFO (étudiants du secondaire) sont tout indiqués pour fouetter les troupes au moment où elles en ont grand besoin. Et le débat doit continuer à s'alimenter à même les plus importantes pages Facebook de l'Ontario français (Fier d'être franco-ontarien, Je suis Franco-Ontarien, Franco-Ontariens du Nord de l'Ontario) qui comptent ensemble plus de 35 000 membres. Sur la page Facebook de l'AFO, où était diffusée en direct la conférence de presse de vendredi soir, les commentaires d'appui provenaient par centaines de tous les coins de l'Ontario, de Windsor à Hearst, d'Alfred à Thunder Bay. L'énergie était presque palpable.

Des occasions comme celle-ci sont rares. Très rares. Il y a eu le Règlement 17. Il y a eu Montfort. Et aujourd'hui, il y a les coupes francophobes de Doug Ford. Les astres sont parfaitement alignés Ce que feront les Franco-Ontariens dans les prochaines semaines en dira long sur l'avenir du fait français en Ontario et au Canada tout entier, y compris au Québec. 

Le mot clef demeure «résistance» !



vendredi 16 novembre 2018

L'Ontario français en mode «résistance»...

L'image utilisée par l'AFO aujourd'hui. Poings levés...

Les francophones de l'Ontario se sont butés, sans interruption depuis le début du 20e siècle, à une francophobie ouverte de la majorité anglo-ontarienne, voire au racisme de ses franges les plus hostiles. C'était le plus souvent dans le cadre de revendications de droits que Queen's Park persistait à ne pas consentir, ou à verser au compte-goutes, mais à trois reprises il est devenu nécessaire de résister à la suppression de droits acquis qu'on voulait leur arracher:

* en 1912, pour combattre le Règlement 17, qui interdisait l'enseignement en français à compter de la deuxième année du primaire;

* en 1997, pour s'opposer au projet de transformation des services de santé qui aurait signifié l'arrêt de mort de l'hôpital Montfort, seul hôpital universitaire de langue française en Ontario:

* et ce 15 novembre 2018, pour contrer l'abolition du Commissariat aux services en français et l'abandon du projet d'Université de l'Ontario français.

L'âpre lutte pour obtenir l'abrogation du Règlement 17 (1912-1927) et le combat pour sauver Montfort (1997-2001) comptent parmi les rares enjeux ayant rallié l'ensemble de la francophonie canadienne. Québécois, Acadiens, minorités canadiennes-françaises de l'Ouest, tous avaient fait front commun avec les Franco-Ontariens. Ce sont devenues de véritables causes nationales.

Dans de telles situations, il est rarement question de se limiter aux politesses et aux négociations. Pour défendre ses biens et les droits des siens, on descend dans la rue au besoin. On érige des barricades. On viole les lois illégitimes si aucune autre avenue n'est ouverte. Il n'est plus question de céder. Durant la première Guerre mondiale, des instituteurs et institutrices enseignaient illégalement en français dans des écoles tout aussi illégales. Des mères affrontaient les policiers et inspecteurs avec des épingles à chapeau. Pour Montfort, 10 000 personnes ont participé à une manifestation historique et si le gouvernement Harris avait tenté de fermer de force l'hôpital, il aurait été obligé d'en déloger par la force des défenseurs barricadés.

La décision du gouvernement de Doug Ford d'abolir le Commissariat aux services en français et de tuer dans l'oeuf l'embryon d'université de langue française (dont un projet de loi a consacré l'existence officielle) a créé une situation qui rappelle celles du Règlement 17 et de SOS Montfort. Déjà, les cris d'indignation proviennent de partout en Ontario français, mais aussi du Québec, de l'Acadie et des francophones de l'Ouest canadien (et même du fédéral). En 24 heures, l'attaque brutale de Doug Ford contre les Franco-Ontariens est devenue une cause «nationale».

Les arguments économiques invoqués par la horde de Ford ne trompent personne. Mike Harris (un autre conservateur) avait invoqué des motifs similaires pour fermer l'hôpital Montfort il y a 20 ans. Cette fois-ci, cependant, les économies réalisées sont marginales, presque inexistantes. Il s'agit de mesures dont le principal objectif ne peut être que d'attaquer la francophonie ontarienne. Ce gouvernement avait déjà hissé son pavillon linguistique en refusant de participer, le mois dernier, au Sommet de la francophonie mondiale dont l'Ontario est membre. On aurait dû le voir venir...

La question, maintenant, est de savoir quelle forme prendra la riposte franco-ontarienne, québécoise, pan-canadienne. Le choix des mots apparaît ici important pour tenter de voir la suite des choses. Pour le moment, on n'évoque pas en priorité petites protestations, négociations, interventions médiatiques. Non, on parle déjà de «résistance». C'est un mot de combattant assiégé. Dans un courriel expédié aux membres et amis, l'AFO (Assemblée de la francophonie de l'Ontario) affirme qu'elle «organise une résistance». La FARFO (aînés et retraités franco-ontariens) renchérit: «La résistance s'organisera dans les prochains jours» et fait état du «besoin de se mobiliser immédiatement et de prendre tous les moyens de défendre nos droits et nos institutions chèrement acquis». Croyez-moi, ce n'est pas le langage habituel de ces organisations...

Le gouvernement Legault a déjà annoncé son intention d'intervenir auprès de Doug Ford et la ministre Mélanie Joly est en beau fusil. Le maillon faible reste et restera toujours les médias. Les dossiers linguistiques franco-ontariens, même les plus importants, n'intéressent guère que les médias francophones qui couvrent, de près ou de loin, l'Ontario. Cette fois-ci sera-t-elle l'exception? Les grands quotidiens québécois ont publié la nouvelle à la une et même fait quelques suivis. C'est un début prometteur.

Dans la presse anglo-canadienne, pour les premières 24 heures ce fut le silence habituel, la question des droits des Franco-Ontariens ne l'intéressant tout simplement pas. Puis le Globe and Mail a publié un texte étoffé sur la controverse créée par la décision du gouvernement Ford. Après cette trouée, la Gazette de Montréal a dénoncé le gouvernement ontarien en éditorial. 

Si le Québec avait pris des mesures semblables contre sa minorité anglophone, la nouvelle aurait été placardée à la une de tous les médias de langue anglaise au Canada, et aurait sans doute eu des échos ailleurs dans le monde y compris aux Nations Unies... Mais s'agissant des droits des Franco-Ontariens, la presse de langue anglaise se fait le plus souvent discrète. En sera-t-il autrement cette fois? C'est à souhaiter.

Dans les jours qui viennent, on saura jusqu'à quel point cette «résistance» qui s'organise est sérieuse. Si elle l'est, Doug Ford s'apercevra peut-être qu'il est tombé dans un nid de guêpes. Mais c'est un gros «si»... Espérons que la mobilisation qui s'amorce ne s'essouffle pas, parce que le combat risque d'être long...

jeudi 15 novembre 2018

Pas de $$$ pour une université franco-ontarienne? QUOI???

Dernière heure... Le gouvernement de Doug Ford a justifié ainsi l'abolition du projet d'Université de l'Ontario français, déjà réduit à moins que son strict minimum par les libéraux de Kathleen Wynne: «De plus, un examen plus détaillé de la situation financière de la province a amené le gouvernement à annuler les plans de création d’une nouvelle université de langue française.» (cité par Ève Caron de Radio-Canada)

Voici le texte de blogue que j'avais mis en ligne le 14 juin 2015 quand l'ancienne ministre Madeleine Meilleur (libéral) affirmait que l'université franco-ontarienne verrait le jour seulement quand le budget ontarien le permettrait... C'était déjà scandaleux. C'est pire maintenant sous la «FordNation»...

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Pas d'argent pour une université franco-ontarienne? Quoi?

Qu'en 2015, le gouvernement ontarien n'ait toujours pas mis sur pied d'université de langue française constitue déjà une très grave injustice. Mais d'affirmer par l'entremise de sa ministre francophone Madeleine Meilleur, que telle université verra le jour seulement quand le budget le permettra? Ça, c'est proprement scandaleux!

L'Ontario a accumulé une énorme dette, plus que centenaire, envers les Franco-Ontariens. Une dette que la province est loin, très loin d'avoir remboursée. Une dette de justice, mais aussi une dette de $$$… Un retour sur le dernier siècle, depuis le Règlement 17, permet à quiconque veut fouiller de constater que les gouvernements Whitney et ses successeurs, jusqu'à l'époque contemporaine, ont privé d'argent les écoles de langue française... après les avoir carrément abolies pendant une quinzaine d'années (1912-1927).

Encore au début des années 1960, dans son livre Le scandale des écoles séparées en Ontario, Joseph Costisella avait fait état de la discrimination fiscale dont étaient victimes les écoles séparées, y compris celles de langue française. Sous-financement, répartition inéquitable des impôts des entreprises, taux d'imposition plus élevés pour de nombreuses entreprises francophones… combien de deniers publics ontariens que la justice aurait destinés aux écoles de langue française ont-ils été détournés vers les écoles anglaises… ou tout simplement ailleurs…

Et combien de millions de dollars, voire de milliards, Queen's Park a-t-il économisés aux dépens des Franco-Ontariens en attendant 100 ans pour leur octroyer un réseau adéquat d'écoles primaires et secondaires, et quelques décennies de plus pour quelques collèges communautaires? Et en les privant toujours d'un réseau universitaire de langue française? Combien de centaines de milliers d'Ontariens d'ascendance française sont-ils anglicisés aujourd'hui parce que systématiquement, les gouvernements ontariens leur ont refusé leurs droits scolaires et empoché l'argent?

Et on vient leur dire aujourd'hui, par la bouche d'une francophone par surcroit, qu'«il y aura une université franco-ontarienne quand les finances de l'Ontario le permettront?» Non mais quel genre de valeurs ce gouvernement (comme ceux qui l'ont précédé) véhicule-t-il? Il peut ainsi faire table rase du passé et mettre l'université de langue française tel un enjeu comme les autres, un enjeu qui - aux dires de Mme Meilleur - n'était même pas prioritaire en 2013 quand le Regroupement étudiant franco-ontarien avait déjà entrepris de mobiliser ses effectifs…

Cette université, les Franco-Ontariens y ont droit. Ce n'est pas qu'un vulgaire privilège offert en prime à la suite d'un théorique équilibre budgétaire en 2018… et c'est aussi bien plus qu'un petit campus ouvert éventuellement dans le sud-ouest ontarien (ce qui semble déjà devoir être une grosse concession du gouvernement ontarien…). L'université franco-ontarienne doit avoir son siège social là où sont la masse des étudiants francophones… et ça c'est à Ottawa, ainsi qu'à Sudbury.

Bien sûr ça va coûter cher. Allez voir ce que coûtent au trésor québécois les trois universités de langue anglaise, grassement soutenues depuis la Confédération! Et il faudrait attendre un budget équilibré en Ontario? Je n'en reviens tout simplement pas, et je ne comprends pas que les organismes franco-ontariens ne portent pas la lutte sur ce plan, au lieu de voir dans les «peut-être», les «si» et les «éventuellement» de Queen's Park des marques d'ouverture et des pas dans la bonne direction.

Toronto peut poser un geste tout de suite sans trop dépenser. Que Queen's Park donne son accord immédiat au principe de cette université et mandate sur-le-champ un groupe d'experts (il en a des tonnes à sa disposition) pour voir comment elle peut être créée sans délai (pas d'ici 2025…), en englobant dans sa juridiction tous les programmes de langue française existants, y compris ceux d'Ottawa, de Sudbury, de Hearst et de Toronto…

De quoi je me mêle, direz-vous? J'habite à Gatineau. Mais j'étais Franco-Ontarien, je le reste dans mes tripes, et je faisais partie d'un groupe qui a cherché sans succès, de 1968 à 1970, à franciser l'Université d'Ottawa alors que les francophones y étaient majoritaires. Je cite ici la conclusion du mémoire présenté en février 1970 par l'Assemblée provinciale des mouvements de jeunes de l'Ontario français (APMJOF), position appuyée dans un second mémoire par l'Association canadienne-française de l'Ontario: «Nous croyons que seul l'unilinguisme français à l'Université d'Ottawa rend justice aux francophones d'Ontario.»

Quarante-cinq années plus tard, il n'y a toujours aucune université autonome de langue française en Ontario et les francophones ne forment plus que 30% du corps étudiant à l'Université d'Ottawa… Mettez cette injustice là en dollars, ajoutez-la à toutes les autres depuis 1867, et dites-moi ce que ça donne… Sans doute mieux qu'un «peut-être si jamais on équilibre notre budget»…

Misère!

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mardi 13 novembre 2018

Se «plier à la langue anglaise par gentillesse et par politesse»...

Image McGill reproduite dans Le Droit

Ce matin, 13 novemdre 2018, dans Le Droit, des organismes franco-ontariens évoquaient certains comportements qui mettent le français en péril: par exemple, «tenir pour acquis les services en français et plier à la langue anglaise par gentillesse et par politesse». «Pour anéantir l’Ontario français, disent-ils, il faut continuer à faire ces choses-là.»

Leur message mériterait d'être diffusé sur la rive nord de l'Outaouais, dans ce Québec pourtant à forte majorité francophone. Militer à Gatineau (à Montréal aussi, j'imagine) pour la promotion du français est souvent vu avec suspicion. L'oeuvre de fauteurs de trouble, sûrement... Ici, vous dira-t-on, presque tout est bilingue et on s'entend très bien avec nos compatriotes de langue anglaise... avec qui on communique plus souvent qu'autrement en anglais «par gentillesse et par politesse»... «Pour anéantir le Québec français, pourrait-on ajouter, à l'instar des Franco-Ontariens, il faut continuer à faire ces choses-là»...

Pour illustrer cette servilité envers la langue anglaise, on n'a guère besoin d'aller plus loin que le dossier de l'établissement d'une faculté satellite de médecine en Outaouais par l'Université McGill. Si quelques intervenants clés et les médias n'avaient pas protesté, la première cohorte en 2020 aurait été obligée de suivre tous les cours théoriques des 18 premiers mois en anglais seulement... A-t-on assisté à des manifs en faveur du français? A-t-on entendu des protestations d'associations étudiantes outrées? De groupes de médecins scandalisés? Non! Le message officiel, largement diffusé et accepté, c'était qu'on devait se taire et se compter chanceux d'être associé à la prestigieuse Université McGill. «Ça ou rien», avait déclaré l'ineffable députée (réélue) de Hull, Maryse Gaudreault.

Politesse, gentillesse... Plutôt une attitude de colonisé...

Après deux années de dénonciations par des organismes comme Impératif français, et par des lecteurs dans les pages d'opinion, après quantité d'éditoriaux du Droit et de textes de blogue, après (peut-être) quelques remords de conscience au sein du groupe de fossoyeurs du français, McGill en est venue à promettre - presque - de franciser la totalité de la formation théorique. Sera-t-on prêt pour 2020? Ça «devrait» aller, dit-on au conditionnel... Pas de garantie cependant...

Et alors que tout semblait se calmer dans ce dossier, voilà que Le Droit nous apprend que les cégépiens désireux de fréquenter cette faculté de médecine devront compléter une année préparatoire à McGill, en anglais... Ça on ne nous l'avait pas dit... Et ne venez pas me faire croire que les autorités de McGill n'en étaient pas conscients depuis l'annonce de septembre 2016... Peut-être parce que cette fois, l'université montréalaise n'a pas de solution de rechange, pas de Plan B... En anglais ou rien! A-t-on vu des manifs? Des protestations d'étudiants, de médecins? Non! Quelques organismes, toujours les mêmes, ont accusé McGill de mentir ou de manquer de transparence.

Les libéraux anglophiles ne sont plus au pouvoir, mais le nouveau gouvernement de la CAQ, au-delà de réaffirmer le droit d'étudier en français au Québec (!!!!!), n'a pas annoncé de démarches pour rappeler McGill à l'ordre. «C'est un enjeu sur lequel (le gouvernement) doit se pencher», a déclaré au Droit le ministre Mathieu Lacombe. Comme politesse et comme gentillesse, on ne peut imaginer mieux... Espérons que dans ce gant de velours se cache une main de fer... 

Pendant ce temps, sur la rive ontarienne, à l'Université d'Ottawa, les étudiants disposent d'une faculté de médecine de langue française. Ils n'ont pas à réussir une année préparatoire en anglais à Toronto ou ailleurs. Et si on tentait de leur imposer ce qu'on a tenté d'imposer aux francophones de l'Outaouais, il y aurait eu des manifs, des protestations d'associations étudiantes et autres, de groupes de médecins et d'enseignants, et peut-être même quelques taloches en provenance des responsables fédéraux en langues officielles... En Outaouais, c'est le calme plat...

Si jamais un jour on finit par se réveiller, il sera peut-être déjà trop tard... On aura anéanti le Québec français à coups de politesse et de gentillesse... 















lundi 5 novembre 2018

2,7 millions de francophones hors Québec, près de 4 millions d'anglophones au Québec? Ben voyons...

Photo La Presse

«Comment réagiriez-vous si les organismes anglo-québécois, à l'appui de leurs demandes, affirmaient que le Québec comptait près de 4 000 000 d'anglophones sur une population de 8 000 000, soit 49% de la population?» 

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La controverse entourant les propos de Denise Bombardier sur la soi-disant agonie de la francophonie hors Québec a donné lieu à des guerres de chiffres fantaisistes qu'aucun journaliste ne semble avoir pris le temps de scruter et de démêler en s'appuyant sur les données incontestables du recensement fédéral de 2016.

Pour fouiller les recensements en ligne correctement, il faut passer d'un tableau à l'autre, plume ou ordi à la main, puis retranscrire les colonnes de chiffres sur les langues officielles, sur la langue maternelle, ainsi que la langue d'usage (langue la plus souvent parlée à la maison). On fait des additions, des soustractions, des divisions, des pourcentages et voilà! on a devant soi un portrait plus clair d'une forêt auparavant obscurcie par un excès d'arbres...

Ce qui me chicote le plus dans toute cette affaire, c'est ce chiffre de 2,7 millions de francophones hors Québec que brandissent des organismes et des personnes qui devraient savoir mieux ou qui devraient avoir été mieux informés, y compris la Fédération des communautés francophones et acadienne, Dany Turcotte de Tout le monde en parle et ces journalistes qui retransmettent ce total sans se donner la peine d'en faire connaître la portée.

Alors mettons les points sur les «i» et cessons d'affirmer des faussetés dans un débat qui, plus que bien d'autres, mérite qu'on dépeigne les collectivités en cause avec une précision chirurgicale. Commençons par le commencement: il n'y a pas 2,7 millions de francophones hors Québec! Il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais si, comme dirait Bernard Derome, la tendance continue...

Si l'on avait lancé que 2,7 millions de Canadiens hors Québec ont une connaissance adéquate de la langue française, ce serait déjà mieux. Ce 2,7 millions est formé de deux catégories de répondants dans la rubrique «connaissance des langues officielles» du recensement: ceux qui connaissent le français seulement (112 045) et ceux qui disent connaître l'anglais et le français (2 629 655). Cela donne un total de 2 741 700 personnes pouvant s'exprimer en français dans les neuf provinces et trois territoires où les francophones sont minoritaires.

Le hic, c'est que ces 2,7 millions ne sont pas tous francophones. Loin, loin de là. L'immense majorité sont des anglophones qui ont appris le français, mais qui restent tout de même des anglophones. L'anglais est leur langue maternelle, leur principale langue d'usage. Leur utilisation du français, pour la plupart, est probablement marginale. Compter ces gens-là comme francophones n'a aucun sens. Pour un journaliste professionnel, c'est même une faute grave.

Le mot «francophone» doit avoir un sens. Ce peut être la langue maternelle, la langue à laquelle on s'identifie, la langue qu'on utilise le plus souvent dans la vie. Et le recensement 2016 nous renseigne là-dessus. Il y a, hors Québec, 947 045 personnes ayant coché la case «français» comme langue maternelle, ou encore 568 145 qui affirment parler le français le plus souvent à la maison. C'est ça, essentiellement, la francophonie hors Québec: près d'un million d'habitants ayant le français comme langue maternelle, ou moins de 600 000 avec le français comme langue d'usage.

Ce déficit entre la langue maternelle (947 045) et la langue d'usage (568 145) constitue un bon indicateur du taux d'anglicisation des minorités canadiennes-françaises et acadiennes au Canada. Un peu moins de 60% des personnes de langue maternelle française utilisent principalement le français au foyer... C'est plus de 40% des effectifs francophones en voie d'assimilation, un 40% dont l'essentiel de la prochaine génération comptera un nombre fortement accru d'unilingues anglais.

Comment réagiriez-vous si les organismes anglo-québécois, à l'appui de leurs demandes, affirmaient que le Québec comptait près de 4 000 000 d'anglophones sur une population de 8 000 000, soit 49% de la population? Pourtant on arrive à ce total en utilisant la méthode utilisée ci-haut pour gonfler les effectifs de la francophonie hors Québec à 2,7 millions. Il y a au Québec, dans la rubrique langues officielles du recensement 2016, 372 445 unilingues anglophones et 3 586 855 personnes connaissant l'anglais et le français. Évidemment une majorité appréciable du 3 millions et demie de bilingues sont des francophones qui connaissent aussi l'anglais. Va-t-on pour autant les compter comme des anglophones? Bien sûr que non!

Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre, non? En tout cas, les politiciens, les journalistes, les dirigeants d'organismes francophones et anglophones, ainsi que les chercheurs qui alimentent les animateurs d'émissions comme TLMEP, n'ont pas d'excuses. S'ils peuvent commettre une aussi grosse faute sans cligner de l'oeil, je m'inquiète...



mardi 30 octobre 2018

Faculté de médecine à Gatineau. La CAQ avait «exigé» que tout se fasse en français... Et maintenant?


Personne, ici en Outaouais, ne croit que la CAQ puisse réaliser sa plus grosse promesse régionale: la construction d'un nouvel hôpital de 170 lits à Gatineau d'ici cinq ans. Quand on ne réussit même pas à recruter suffisamment de personnel pour combler les postes disponibles dans les trois hôpitaux existants, comment peut-on espérer trouver les centaines de médecins, d'infirmières, de techniciens et autres préposés essentiels au fonctionnement d'un quatrième centre hospitalier dans la métropole de l'Outaouais?

Enfin, on verra... J'imagine qu'un miracle est toujours possible...

Il y a cependant un important engagement en santé, fait en septembre 2016, que le nouveau gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) est en mesure de remplir. Quand les libéraux de Philippe Couillard avaient annoncé l'ouverture d'une faculté de médecine à Gatineau d'ici 2020 sous l'égide de l'Université McGill, ils ont dû avouer que la totalité de l'enseignement en classe (la première année et demie du programme) serait dispensée en anglais seulement, et ce, pour au moins quelques années.

Cette proposition scandaleuse d'enseigner la médecine en anglais à des francophones québécois ne dérangeait nullement nos cinq députés outaouais du PLQ. C'est ça ou rien, nous avait lancé la députée de Hull, Maryse Gaudreault. Et le premier ministre Couillard avait eu le culot d'ajouter que les étudiants de Gatineau devaient se compter chanceux d'obtenir leur formation d'une université aussi prestigieuse que McGill... Comme attitude de colonisé, on ne trouvera guère mieux...

Quelques voix politiques d'opposition - dont celle de la CAQ - s'étaient élevées pour défendre le droit évident des étudiants francophones du Québec de pouvoir entreprendre leurs études de médecine entièrement en français. La porte-parole de la CAQ en matière de protection et promotion de la langue française, Claire Samson, avait fait la déclaration suivante, publiée dans le quotidien Le Droit dans son édition du 22 septembre 2016:

«Le Parti libéral minimise toujours la défense et la primauté du français. Il trouve toujours des excuses. La CAQ exige du gouvernement et de l'Université McGill de corriger la situation et d'offrir des cours en français lors de l'inauguration de la faculté de médecine en 2020.»

La journaliste Justine Mercier rapporte aussi que Mme Samson proposait de retirer le mandat d'enseignement confié à McGill et de l'accorder à une autre université «si McGill ne peut franciser son programme à temps pour l'ouverture prévue en 2020».

Nous voici maintenant à l'automne 2018, la CAQ est aux pouvoir et il n'y a toujours pas de garantie de programme en français pour 2020. Le temps est venu pour le parti de François Legault de remplir sa promesse, bien plus facile à réaliser que la construction d'un nouvel hôpital... Il y a deux ans, la CAQ exigeait que tout l'enseignement magistral à la nouvelle faculté soit donné en français. Eh bien maintenant qu'il en a le pouvoir, qu'il l'impose! Et tant qu'à y être, pourquoi ne pas tout de suite assigner le mandat d'enseignement à une université de langue française, où les programmes sont conçus par et pour les francophones?

L'Outaouais a désormais trois députés de la CAQ: Robert Bussière (Gatineau), Mathieu Lévesque (Chapleau) et Mathieu Lacombe (Papineau). Que dites-vous, messieurs? La balle est maintenant dans votre camp...

Les syndicats CSN et l'«agonie» de la presse écrite



«Les médias de la presse écrite sont à l'agonie. Cependant, ils trouvent encore la force de lutter pour leur survie et pour le droit du public à l'information, un fondement de notre démocratie.»

«Le mal a pris naissance avec l'arrivée des géants du Web comme Google et Facebook, qui accaparent la publicité autrefois placée dans les médias.»

Ces affirmations sont endossées par 28 syndicats CSN de travailleurs de l'information dans une lettre publiée ces dernières semaines (le 24 octobre dans Le Droit... voir bit.ly/2CC3cNb). Quand j'ai lu la déclaration syndicale collective, et ces extraits en particulier, je suis resté bouche bée... pour ne pas dire plume bée...

Si je l'avais lue avant de connaître les noms des signataires, j'aurais pu croire qu'il s'agissait d'un communiqué des entreprises de presse elles-mêmes, pas de leurs syndicats... et surtout pas de syndicats de la jadis combative CSN...

Ce que j'ai compris en décortiquant cette prise de position syndicale, c'est que les propriétaires et les directions de leurs médias se démènent comme des diables dans l'eau bénite pour assurer le droit du public à l'information, et qu'ils le font pour protéger les assises de notre démocratie. Je n'en reviens pas...

Mais il y a pire. D'abord ce diagnostic général d'agonie pour les médias de la presse écrite. Oui des journaux sont à l'agonie et d'autres ont de sérieux problèmes, mais d'autres restent à flot et d'autres encore engrangent toujours des profits. Allez-vous nous faire croire que Le Journal de Montréal et Le Devoir, entre autres, râlent leurs derniers râlements?

Secundo, cette affirmation voulant que «le mal» ait pris naissance avec l'arrivée des géants du Web depuis l'an 2000... Le Web n'existait pas quand les chaînes Southam et Thomson ont fermé l'Ottawa Journal et le Winnipeg Tribune en 1980, éliminant un concurrent dans chaque ville. Le Web n'existait pas quand Conrad Black et ses sbires ont charcuté la salle des nouvelles de mon quotidien, Le Droit, en 1988...

Les mouvements de compression dans les salles des nouvelles étaient en marche depuis des décennies dans des empires médiatiques plus soucieux de sauvegarder leurs marges de profit que d'assurer la qualité du produit. Les barons d'entreprise se sont toujours arrogé le droit de placer leurs bilans financiers devant le droit (constitutionnel) du public à l'information. Et on voudrait aujourd'hui les présenter seulement comme des victimes de Google et Facebook? Sérieusement?

Le constat syndical du moral des troupes dans les salles de rédaction me semble à peu près juste. Coupes de personnel jusqu'à 50%, enquêtes journalistiques abandonnées, toujours faire plus avec moins (et plus vite), de déchirants choix de couverture quotidiens, départ de jeunes journalistes talentueux faut de débouchés. Tout ça à cause de revenus chipés par quelques géants du Web? Les chaînes propriétaires de ces journaux (et leurs syndicats tant qu'à y être) n'ont-ils pas au moins un examen de conscience à faire avant de pitcher des roches à Google/Facebook?

Finalement, la solution, pour le moment, semble être de quêter des fonds auprès du gouvernement Trudeau. Des syndicats qui demandent au trésor public de mettre des millions dans la cagnotte de leurs patrons, en espérant que lesdits propriétaires s'en servent bien. N'auraient-ils pas pu, au moins, exiger d'être partie prenante à cette entente et de se conserver un droit de regard sur la répartition des fonds, pour s'assurer que quelques millions ne finissent pas comme primes de fin d'année aux administrateurs des empires?

Le problème, c'est que la crise des médias durera. On semble miser à moyen terme sur le développement de «nouveaux modèles d'affaires viables». On pourrait ajouter l'achat de quelques billets de Lotto Max... On ne s'en sortira pas sans examen exhaustif des causes réelles du bourbier actuel, qui remontent facilement aux années 1970, bien avant l'ère des Google-Facebook-Twitter-etc. Réduire le nombre d'analphabètes fonctionnels (autour de 50%) et habituer les jeunes à aimer la lecture de livres et de journaux imprimés auraient des effets plus bénéfiques qu'une succession de nouveaux modèles d'affaires aussi inefficaces les uns que les autres.

Quant aux syndicats, il me semble qu'ils feraient bien mieux de porter autrement sur la place publique la promotion de valeurs qu'ils ont toujours défendues. Et surtout de les présenter comme leurs valeurs, pas celles de propriétaires, de chaînes et d'empires qui ont toujours misé davantage sur l'abondance de l'encre noire. 

Je souscris cependant à la conclusion de leur communiqué: «L'heure est maintenant à l'action».