samedi 30 mars 2024

Gatineau... Élection au pays de la peur...


-----------------------------------------------------------------------

Peu importe le nombre de candidats et candidates au remplacement de France Bélisle à la mairie de Gatineau, j'ai la quasi certitude qu'on parlera abondamment de logement, de transport en commun, de gestion et de taxes. Il est cependant un thème qui brillera par son absence: la situation précaire du français dans la quatrième ville du Québec.

Certains s'abstiendront d'en parler par ignorance. D'autres feront semblant de ne pas savoir. D'autres l'éviteront comme la peste. De fait, le sujet est tabou ici, aux frontières de l'Ontario. Les élus municipaux, qui ne s'en souciaient pas avant, ne s'inquiéteront pas davantage maintenant, ni à l'avenir, de l'érosion de la langue commune du Québec. Les francophones de Gatineau sont des grenouilles (français pour frog) dans une eau chaude qui deviendra bouillante bientôt...

Les Gatinois, surtout dans le vieux Hull, ont pourtant vu l'historique secteur francophone de la Basse-Ville d'Ottawa, juste en face, s'angliciser à coups de bélier et d'expropriations en une génération. Le réveil vigoureux des Franco-Ontariens dans les années 1970 est venu trop tard. Pas que cela aurait fait une grande différence avec un conseil municipal francophobe... Mais qu'en est-il à Gatineau alors que tous les jours, quelques buches s'ajoutent aux braises sous notre marmite d'eau fumante?

Les tours d'habitation montent à vue d'oeil dans les secteurs riverains du centre-ville de Gatineau, devenus aux yeux des Ontariens une extension d'Ottawa où ils peuvent vivre, comme avant, en anglais. Le Vieux Hull, jadis à 90% francophone, l'est désormais à moins de 60% et à chaque maison allumette qu'abattent des promoteurs immobiliers aux yeux en signe de piastre, le visage français historique de ce quartier se fissure.

Passe encore si les nouveaux arrivants s'intégraient à la majorité francophone, mais pour la plupart, ils se présentent dans les commerces et dans les bureaux municipaux en parlant anglais, sur un ton qui n'invite pas la réplique. Et la plupart des francophones, bilingues bien sûr, se feront un devoir de les accommoder dans leur langue. Déjà qu'on accepte de se faire servir en anglais dans des commerces unilingues et qu'on ne cligne pas de l'oeil devant les multiples violations de la Loi 101 dans l'affichage commercial...

Quand les francophones seront minoritaires dans le centre-ville de Gatineau, et cela ne devrait guère tarder (quelques recensements?) il sera trop tard. Les grenouilles seront mortes, ébouillantées. Mais on ne parle pas de cela. On se presse de féliciter les Franco-Ontariens qui se battent pour sauver les meubles mais tout le monde, ici à Gatineau, sait que les défenseurs du français sur la rive québécoise ne sont qu'une bande de séparatistes xénophobes. Manifester de l'«ouverture» envers les anglos en leur permettant d'évoluer ici comme en Ontario, c'est vivre à genoux, en colonisé, jusqu'à ce jour, pas si lointain, où l'on érigera des monuments bilingues à la mémoire des anciennes grenouilles.

Y aura-t-il quelqu'un, dans cette campagne menant à l'élection d'un nouveau ou d'une nouvelle maire le 9 juin, pour parler d'identité linguistique et culturelle? Je l'espère sans trop d"espoir. Y aura-t-il quelqu'un sur les tribunes pour exprimer en public cette réalité d'anglicisation à vitesse grand V, pour demander qu'on en fasse tout au moins un débat, qu'on mette suffisamment de ressources pour brosser un portrait de l'état de notre francophonie dans un document officiel de la municipalité, qu'on cesse d'avoir peur de s'affirmer devant des anglos qui, eux, n'ont aucunement peur de s'affirmer devant nous?

Mais j'oubliais. Nous sommes ici au pays de la peur. Si le passé est garant du présent, personne n'osera mettre à l'avant-scène la question du français durant cette campagne à la mairie. Ni les libéraux déguisés en indépendants, ni Action-Gatineau. Seulement quelques vieux ex-Franco-Ontariens comme moi qui ont vécu le résultat de l'inaction collective, et une poignée d'autres qui ont appris à lire «les signes du temps». 

Enfin, Joyeuses Pâques tout de même en attendant ce lundi poisson d'avril...

jeudi 28 mars 2024

Assurance dentaire, locataires, etc... Feu le fédéralisme...

Capture d'écran du site Web de L'Actualité

Ne vous surprenez plus des incursions fédérales de plus en plus fréquentes dans les champs de compétence des États fédérés (appelés aussi provinces). Depuis le jugement de la Cour suprême du Canada dans l'affaire de la taxe carbone le 25 mars 2021, Ottawa a le feu vert pour agir à sa guise si un enjeu devient, à ses yeux, «d'intérêt national»... Et vous savez de quelle «nation» parlent les suprêmes fédéraux... certainement pas la nôtre! 

La notion d'«intérêt national» n'existe pas dans la Constitution canadienne. Elle a été inventée comme concept constitutionnel par la Cour suprême du Canada. Et croyez-moi, le mot «national» ou l'expression «intérêt national» ne désignent jamais, mais au grand jamais, la nation québécoise. Quand un sujet devient «national» pour la plus haute cour du Canada, sa portée est pan-canadienne. La «nation», c'est le Canada, une nation à forte majorité anglophone. Au mieux, les enjeux québécois sont «provinciaux», voire «locaux».

De tout temps, le fédéral se sert de son «pouvoir de dépenser» illimité pour s'ingérer dans les priorités et programmes des États fédérés. Mais cela ne changeait rien à la répartition constitutionnelle des compétences entre Ottawa et les provinces. Le jugement de 2021 sur la taxe carbone permet au fédéral à la fois d'envahir et d'accaparer des compétences jusque là réservées aux État «provinciaux» en décrétant un enjeu «d'intérêt national». Les juges d'Ottawa ont été très clairs à cet égard: «L'effet de la reconnaissance d'une matière en tant que matière d'intérêt national est permanent et confère compétence exclusive au Parlement (fédéral) sur cette matière».

Alors si Justin Trudeau et ses alliés, agissant au nom d'une majorité anglo-canadienne de tendance nettement centralisatrice, décident que l'assurance dentaire et la création d'une Charte canadienne des locataires sont des matières «d'intérêt national», les carottes sont cuites. Le premier ministre fédéral a bien lu la décision de 2021 des suprêmes. Le Devoir rapportait le 27 mars ce qui suit: «Questionné par une journaliste sur la pertinence d'empiéter à nouveau sur les compétences des provinces, M. Trudeau a répondu que la crise du logement touchait tout le pays.1» La question est ainsi jugée «d'intérêt national»... Ce domaine appartient donc à Ottawa, dorénavant. Oust, le Québec... 

Les jugements de la Cour suprême, émis avec l'autorité de la Charte de 1982 qu'on nous a enfoncée dans la gorge après la nuit des longs couteaux, lui donnent toute latitude pour envoyer paître François Legault et la «nation québécoise» dont il affirme être le chef. Les décisions des juges suprêmes d'Ottawa sont sans appel pour le Québec, qui se trouve alors devant un mur de béton insurmontable dans le régime actuel. À bien des égards, depuis la décision de 2021, le fédéralisme n'existe plus. Comme le disait le juge dissident Russell Brown, Ottawa pratiquera maintenant un fédéralisme de supervision des provinces, désormais constitutionnellement inférieures.

La quasi-totalité des fédéralistes, les nôtres et les autres, ne comprenant pas grand chose aux principes mêmes d'un régime authentiquement fédéral, seuls les indépendantistes québécois proposent une stratégie politique permettant de contrer l'envahissement d'Ottawa, en attendant bien sûr de réaliser la souveraineté. Les provinces à majorité anglophone reconnaissent toutes au fédéral le statut de gouvernement «national» du pays. L'emploi de l'expression «intérêt national» par la Cour suprême est parfaitement compris et accepté au Canada anglais. L'idée de constitutionnaliser un concept d'intérêt national québécois n'effleure même pas l'esprit de la majorité anglo-canadienne.

La Constitution est toujours la loi fondamentale d'un État. La plus importante. Celle que toutes les autres lois doivent respecter.  Et pourtant, personne ne veut en parler. Ni l'opinion publique ni les gouvernements. L'idée de renégocier les textes constitutionnels rebute. Et pourtant, ce sont ces mêmes textes, imposés en 1982 par une coalition d'Anglo-Canadiens et collabos québécois, qui permettent aujourd'hui à Ottawa d'envahir nos champs de compétence, d'attaquer en justice nos lois lois sur la laïcité et sur la protection du français, et de dresser des obstacles judiciaires devant toutes nos tentatives d'affirmer les traits distincts de notre nation. Il n'y a qu'une seule porte de sortie: le refus d'obéir (à coups de nonobstant ou pire) aux textes constitutionnels adoptés sans notre consentement, et un cheminement - le plus rapide possible - vers l'indépendance.


-------------------------------------

1- Lien au texte du Devoir - https://www.ledevoir.com/politique/canada/809814/trudeau-veut-creer-charte-canadienne-locataires


lundi 25 mars 2024

La langue de bois du CISSSO

Capture d'écran du site Web Le Droit

-----------------------------------------------------------------------

«Jugeant qu’il y avait "urgence d’agir" pour le bien-être des usagers de deux résidences privées pour aînés (RPA), le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO) a octroyé un contrat de plus de 70 000 $ pour "accompagner" les exploitants de la Résidence et Château de l’Île et du Village Riviera.» (texte de Justine Mercier sur le site Web Le Droit, 24 mars 2024 - voir lien en bas de page

-----------------------------------------------------------------------

Je crains toujours, avec la vieillesse, de perdre un jour la capacité de m'indigner... Puis je lis un texte comme celui de l'excellente Justine Mercier dans Le Droit et me revoilà, comme un ressort tout neuf, prêt à bondir sur les barricades comme à 20 ans... J'ai la certitude que Mme Mercier a inclus dans son article tout ce qui lui était permis d'écrire, mais ce qui n'y est pas, ce que l'on dissimule, ne peut manquer de rappeler les horreurs ayant marqué nos «usines de vieux» durant les premiers mois de la pandémie de COVID-19, en mars et avril 2020.

N'a-t-on rien appris de la tragédie qui a décimé des milliers de nos personnes âgées en RPA et CHSLD dans des conditions atroces exacerbées par les lourdes bureaucraties et l'opacité de l'information filtrant du réseau québécois de la santé, et notamment des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS et CIUSSS)? Or voilà qu'apparaissent dans deux résidences de Gatineau une «urgence d'agir» pour assurer la qualité des soins et la sécurité des résidents les plus vulnérables, ceux et celles en perte d'autonomie.

Mais n'essayez pas d'en savoir plus. On nous pardonnera de nous inquiéter un peu étant donné que le Groupe Katasa, propriétaire de ces deux résidences, le Village Riviera et la Résidence/Château de l'Île, est le même qui dirigeait le tristement célèbre CHSLD Herron, dans l'ouest de l'île de Montréal, où plus de 40 personnes sont mortes au printemps 2020. L'enquête publique avait démontré que les problèmes de pénurie d'équipements et de personnel existaient à cet endroit bien avant la prolifération de la COVID-19.

Le texte dans Le Droit indique l'octroi d'un contrat de 71 600 $ à un cabinet en gestion d'entreprise de la région montréalaise avec mandat «d'accompagner» (ça veut dire quoi?) la direction de ces résidences pendant au moins trois mois. Et que le motif du CISSSO était «l'urgence d'agir rapidement» dans le cadre juridique d'une «situation d'urgence où la sécurité des personnes ou des biens est en cause». Le CISSS fait état de «visites d'appréciation de la qualité» et de «certains constats», sans en dire davantage. Entre ça et cacher sciemment au public des faits dont il devrait être informé, la ligne est mince...

L'article du Droit est signé par une reporter de l'équipe d'enquête. L'information ne provient donc pas d'une conférence de presse ou d'un communiqué du centre intégré de santé et de services sociaux. Et même une fois interrogé par la journaliste, le CISSSO semble avoir fait tout pour révéler le moins possible à la population. On ressort l'éternelle langue de bois qui mine la crédibilité des déclarations officielles depuis trop longtemps: «mise en oeuvre d'un plan d'amélioration concerté», «établir un niveau de soins optimal et de qualité». Le charabia habituel des bureaucrates... inacceptable quand de l'avis même du CISSSO, on a jugé qu'il y avait «urgence d'agir»...

Faudrait qu'on attrape nos dirigeants de CISSS par le collet et qu'on leur dise: on se souvient des crises récentes, de nos vieux pris en otages dans un régime inefficace, souffrant, mourant seuls dans ces résidences et CHSLD. On aurait dû en savoir davantage, et plus vite. Alors si des personnes en perte d'autonomie cognitive ou physique sont de nouveau en danger dans des résidences qu'il faut «accompagner» pour assurer la qualité des services, des soins et leur sécurité, criez-le sur tous les toits. Convoquez la presse au lieu de la fuir. L'État et ses organismes doivent protéger avant tout les citoyens, les aînés en particulier, et non les entreprises et les établissements à qui l'on a confié, en partie ou en tout, leur garde.

Si ce n'est que pour obliger le groupe Katasa à honorer l'engagement proclamé dans son site Internet: «Chez KATASA, nous avons vos intérêts à cœur et nous traitons chacun comme un membre précieux de notre famille.» 

-------------------------------------------------------------------------

mardi 19 mars 2024

«Le dernier Canadien français» - Mission impossible...



Selon son auteur Pascal Justin Boyer, le film documentaire Le dernier Canadien français, a pour but «de montrer qu'il est possible d'avoir un quotidien français un peu partout au Canada. Un quotidien complètement différent du nôtre à Québec ou à Montréal, mais qui assure une pérennité à des communautés super vibrantes.» - voir liens en bas de page.

S'il avait simplement voulu voyager d'un bout à l'autre du Canada pour rencontrer des gens et les interroger sur l'érosion, voire la disparition de l'ancienne identité canadienne-française, sans tenter de tirer de conclusions, M. Boyer aurait davantage fait oeuvre utile. Le danger survient quand on cueille une palette de témoignages ça et là, et qu'on croit avoir en mains un croquis proche de la réalité.

Avoir pris le temps de bien étoffer ses connaissances de la francophonie hors-Québec, le cinéaste aurait su qu'il est impossible «d'avoir un quotidien français un peu partout au Canada», que la pérennité des collectivités franco-canadiennes est menacée d'un océan à l'autre, et qu'à l'extérieur du coeur de l'Acadie et d'îlots francophones dans l'est et le nord de l'Ontario, les «communautés» de langue française «super vibrantes» n'existent à peu près pas.

Jaser avec deux ou trois francophones dans le magnifique décor du Yukon et filmer l'école Émilie-Tremblay à Whitehorse peuvent nous faire imaginer une collectivité franco-yukonnaise «vibrante» mais les données du recensement de 2021 nous rappellent vite à l'ordre. On dénombre à peine 2000 personnes de langue maternelle française (5% de la population) dans ce vaste territoire et plus de 40% d'entre eux ont l'anglais comme langue d'usage à la maison. Le français n'y a pas «le vent dans les voiles»...

Et le fait que plus de 300 000 Britanno-Colombiens comprennent le français ne permet pas de suggérer une quelconque vie française hors du foyer et des rares écoles franco-colombiennes qui peinent depuis toujours à obtenir la plus élémentaire justice de Victoria. De fait, moins de 70 000 personnes se disent de langue maternelle française en C.-B., et moins de 25 000 d'entre elles parlent surtout français à la maison. Un taux d'assimilation implacable, sans retour! Dans la ville de Coquitlam, grande banlieue de Vancouver, vous trouverez un quartier où les noms de rue sont étrangement familiers: Hachey, Proulx, Bégin, Therrien, Brunette, Laval, Cartier... L'unique localité canadienne-française de la province, appelée Maillardville, s'y trouvait jadis. Son histoire est fascinante. Mais il n'en reste guère plus que les noms de rues... Vivre au quotidien en français est impensable à l'ouest des Rocheuses.

Le dernier Canadien français ne s'est pas arrêté dans les Prairies, où l'histoire des francophones (blancs et Métis) a été marquée de combats déterminants au 19e et 20e siècles avant de sombrer dans un déclin qui apparaît aujourd'hui irréversible. De plus, le cinéaste n'a pas vraiment rencontré de Franco-Ontariens ou d'Acadiens (ordinaires ou militants), même dans des localités où l'on peut davantage espérer une collectivité de langue française «vibrante», comme à Caraquet, Edmudston, Hearst ou même Hawkesbury. 

Le documentaire passe cependant en sol ontarien pour aborder la question toujours actuelle des études post secondaires en français. Encore là, l'auteur du film s'égare (comme l'ensemble des médias d'ailleurs) en affirmant que des organisations franco-ontariennes militaient depuis plusieurs années pour l'implantation d'une université de langue française à Toronto. L'objectif central du combat était d'assurer une gouvernance francophone de l'ensemble des programmes universitaires ontariens en français, y compris ceux des grandes universités bilingues : une véritable université pan-ontarienne, dont le campus torontois aurait été une composante. 

L'interview avec Pierre Ouellette, recteur du campus de Toronto (qu'on a baptisé «Université de l'Ontario français»...) propose un portrait trompeur de ce qui reste de l'Ontario français. Je mets en doute son affirmation voulant qu'en Ontario, quatre francophones sur dix demeurent dans le centre-sud ouest de la province (Toronto, London, Niagara, Windsor, etc.). Trois sur dix me semble plus près de la réalité, et sa perception de croissance m'apparaît tout aussi douteuse. À l'extérieur de l'ancien Frenchtown de Welland (péninsule du Niagara), il n'y existe plus de quartier urbain franco-ontarien (ni ailleurs en Ontario). En tout cas, surtout pas dans le Grand Toronto où moins de 40 000 personnes ont le français comme langue d'usage à la maison (sur une population de plus de six millions!). Tout le monde sait que les coeurs de la francophonie ontarienne battent dans l'Est et le Nord ontarien, et que ses principales capitales sont Ottawa et Sudbury. Une université française à Toronto demeurera toujours marginale...

Le documentaire de M. Boyer ne pouvait bien sûr occulter l'enjeu de l'immigration francophone, vue ces jours-ci comme seul rempart possible contre le déclin de la langue française à l'extérieur du Québec. Comme si des dizaines de milliers de nouveaux arrivants de langue française dans les provinces anglaises allaient s'avérer imperméables au phénomène de l'assimilation. De fait, on les envoie à l'abattoir. Sur cette question, quelques témoignages dans le film donnent un son de cloche beaucoup plus réaliste. «Tu ne peux pas être francophone en Nouvelle-Écosse et ne pas apprendre l'anglais», note un immigrant africain. Ces nouveaux arrivants comprennent très vite la réalité, et anglicisent leurs enfants pour avoir du travail. «La tendance naturelle, c'est d'aller vers la majorité», entend-on. Et un professeur remarque que pour les immigrants de l'Afrique sub-saharienne, le français demeure la langue du colonisateur et plusieurs se diront: «Je ne suis pas ici pour mener des batailles pour le français»... Faudrait peut-être qu'on leur rappelle qu'ici, la langue du colonisateur c'est l'anglais et le français, celle des colonisés, et que par le passé les rapports entre Canadiens français et Autochtones n'ont pas été de colonisateur à colonisé mais bien davantage d'alliances et de métissage.

Parlant d'histoire, le film évoque à quelques reprises les États généraux du Canada français, et particulièrement les sessions de 1967 où les délégués avaient affirmé le droit à l'autodétermination du Québec. M. Boyer y voit la «source de la fracture» entre les Québécois et les autres Franco-Canadiens. J'y étais comme délégué franco-ontarien à Montréal, en 1967, et je me souviens que la majorité des délégués acadiens, et plus du tiers des délégués franco-ontariens, ont voté en faveur de cette résolution. Que ce vote ait eu d'importantes séquelles ne fait aucun doute, mais il était bien plus la confirmation (et non la source) d'une fracture amorcée depuis le début du 20e siècle.

Enfin, au début du documentaire, on parle de 7 800 000 francophones au Canada. Comme cela arrive souvent, on utilise la «première langue officielle parlée» (PLOP), une catégorie inventée par Statistique Canada à partir de différentes réponses et qui a ici pour effet de gonfler un peu les chiffres. Si on utilise le critère de la langue maternelle c'est plutôt 7 400 000 et avec le critère le plus fiable (selon la Commission B-B), celui de la langue d'usage à la maison, on chute à 7 240 000. Cela ne dit rien de la francophonie hors Québec, cependant, qui se chiffre à environ 1 000 000 (langue paternelle) mais à moins de 600 000 avec la langue d'usage. De ces six cents milles, environ 500 000 (84%) vivent en Ontario et au Nouveau-Brunswick. Cela laisse moins de 100 000 locuteurs du français à la maison dans les sept autres provinces et trois territoires. Avec le critère de langue maternelle, c'est 240 000... Sur un total de 13 350 000 personnes... 

Disons que si le but était de démontrer la possibilité de vivre en français au quotidien un peu partout au Canada, il n'a pas été atteint. C'était impossible au départ. Le film reste intéressant, divertissant même. Mais comme information, c'est mince. Très mince.

--------------------------------------------------







samedi 16 mars 2024

Immigration: l'opération suicide...

Capture d'écran de Radio-Canada

---------------------------------------------------------------------------------

Parfois, je ne comprends tout simplement pas... Prenez cette demande d'obtenir pour le Québec les «pleins pouvoirs» en immigration, formulée par François Legault en prévision de son sommet du 15 mars avec Justin Trudeau... Le premier ministre québécois a beau avoir raison de réclamer le contrôle de l'immigration - pour l'avenir du français, pour protéger notre identité, nos valeurs - il n'a pas la moindre chance de l'obtenir et il le sait. Alors pourquoi s'y aventurer?

Serait-ce pour fanfaronner publiquement devant Ottawa et tenter ainsi de récupérer les franges d'opinion publique qui glissent depuis des mois vers le Parti Québécois et son chef Paul St-Pierre Plamondon? Si c'est le cas, voilà une stratégie qui ne peut que lui éclater en pleine figure. Il fait face à un premier ministre fédéral ayant en poche tous les atouts constitutionnels et un soutien quasi indéfectible de ses juges des tribunaux supérieurs. L'article 95 de l'AANB affirme clairement la prédominance législative du fédéral en immigration, et depuis le jugement de la Cour suprême sur la taxe carbone en 2021, Ottawa n'a qu'à déclarer un enjeu «d'intérêt national» pour qu'il devienne une compétence exclusive du fédéral. Dans ce dossier, Trudeau peut dire non, sans plus, et le Québec n'a qu'à rentrer chez lui tête basse.

Par ailleurs, François Legault s'adresse à un premier ministre fédéral qui suffoque de peur devant une opinion anglo-canadienne largement francophobe et anti-québécoise, que les sondeurs disent prête à propulser massivement au pouvoir la bande à Poilièvre au scrutin de l'an prochain. Pourquoi Justin Trudeau s'effondrerait-il devant le Québec dans un secteur essentiel au projet multiculturel fédéral où le Québec exerce déjà depuis 1991 des pouvoirs considérables arrachés à Ottawa? Comment réagirait le Canada anglais (après tout, Ottawa, c'est son gouvernement national) si «son» premier ministre s'agenouillait devant l'ultimatum québécois en immigration? En peu de temps, il y aurait un putsch chez les libéraux fédéraux.

Mais François Legault sait tout ça. Ça crève les yeux. Même avant de rencontrer Justin Trudeau, il évoquait la possibilité (la certitude?) d'un non d'Ottawa et disait envisager d'autres options, que ce «non» serait jugé inacceptable. Mais diable, quelle option lui reste-t-il ouverte? Il a exclu l'indépendance (bien sûr), mais il écarte tout autant un référendum sectoriel sur l'immigration (qui ne lui donnerait sans doute pas grand chose). Alors quoi? La constitution est contre lui, le fédéral se dressera comme un mur de béton, et les coffres de l'État québécois rougissent à vue d'oeil. Si, ce qui semble fort improbable avec la CAQ, Québec choisit la voie de l'affrontement, que pourra-il faire d'efficace devant le pouvoir politique, judiciaire, financier et militaire du gouvernement central? Pas grand-chose. Accumuler les échecs.

Redessiner la carte constitutionnelle de l'immigration ne sera pas aussi simple qu'abolir l'ancien Conseil législatif en 1968 ou le serment d'allégeance au roi Charles III (2022). Le Québec a alors modifié unilatéralement l'Acte de l'Amérique du Nord britannique (AANB) de 1867, mais seulement dans des domaines qui ne concernaient pas vraiment Ottawa. Il en ira autrement si l'Assemblée nationale décide de modifier unilatéralement la répartition des compétences dans un secteur où la Constitution reconnaît la prééminence fédérale. La voie législative est donc également exclue. 

François Legault a cependant raison quant à l'urgence de la situation. Depuis la conquête, les Britanniques puis leurs successeurs à Ottawa ont utilisé l'immigration comme une arme pour angliciser le pays et nous assimiler. Au nombre des nouveaux arrivants de toutes catégories qui s'installent au Québec, la proportion de francophones baisse à vue d'oeil pendant que la majorité anglo-canadienne renforce sa présence en sol québécois. Aurons-nous survécu pendant 400 ans pour connaître une fin ignominieuse dans un bourbier multiculturel assassin qui impose l'anglais comme langue commune du pays? L'immigration, sous sa forme actuelle, ne favorise pas l'intégration des nouveaux arrivants, elle accélère la désintégration de la culture historique de la nation française et métissée qui a essaimé depuis des siècles à partir du bassin du St-Laurent.

Il n'y a qu'une solution à court terme: élire le Parti québécois en 2026 et cheminer vers l'indépendance. C'est la seule issue qui nous permettra d'exercer les pleins pouvoirs en immigration. D'exercer les pleins pouvoirs en «toutte», de fait! Enfin!


lundi 11 mars 2024

Le Droit: on a largué le papier, le quotidien numérique, des tas d'employés... et maintenant des abonnés!


-----------------------------------------------------------------------------------

L'ancien quotidien Le Droit fut un second chez-moi pendant plus de vingt ans (1969-1991) et j'y ai collaboré comme contractuel pour quelques décennies de plus (1991-2014)... Il ne reste plus grand chose de ce journal jadis prestigieux qui aura profondément marqué l'histoire de l'Ontario français et de l'Outaouais québécois de 1913 à 2023.

Le déclin était amorcé depuis les années 1980... Une mort par mille coupures... Le 24 mars 2020, on a cessé d'imprimer l'édition papier sur semaine... En mars 2023, Le Droit cesse d'exister comme entité autonome... En avril 2023, l'édition quotidienne numérique est supprimée... Et le 30 décembre 2023 paraît l'ultime édition papier du samedi, seule survivante de l'hécatombe... En 2024, Le Droit se résume à un site Web d'information mis à jour en temps réel... Un immense babillard pas très convivial, alimenté sur le plan régional par un noyau rétréci de journalistes, excellents par ailleurs...

La direction des Coops de l'information (ayant siège à Québec) parle très peu du nombre d'abonnés qui sont restés accrochés à cette barque en péril sur les océans de l'Internet. On n'a pas besoin de nous faire un dessin. Malgré tout, je tiens à mon abonnement et je suis prêt à payer le forfait le plus dispendieux (je paierais même davantage) pour garder chaudes les braises de mon ancien quotidien et pour lire, tous les jours, quelques textes signés par les survivants du naufrage, dans l'espoir d'un miracle...

Alors ce matin, 11 mars, je téléphone à ce que je croyais être le service d'abonnement du Droit. Au bout du fil, un répondeur m'annonce que je suis à la coopérative du Soleil, à Québec. Peu importe, je tiens à communiquer avec un être humain qui exerce une quelconque autorité sur le renouvellement des abonnements à Gatineau. Finalement, je rejoins une voix humaine. «Je suis au service d'abonnements du Droit?» C'est désormais un service unique qui régit les abonnements des six pages Web régionales de la coopérative, répond-on. Parfait, poursuivons.

«Je veux renouveler mon abonnement avec le forfait "L'ultime" à 16,95$ par mois», dis-je, ou quelque chose qui ressemble à cela. On pourrait vérifier, ils disent enregistrer nos appels. Et la préposée de me répondre que je n'ai qu'à suivre les instructions sur le courriel que j'ai reçu ou sur le site Web. C'est bien beau, mais je ne veux pas effectuer un renouvellement électronique. Je ne fais jamais d'achats numériques. Je veux passer par une vraie personne qui connaît la procédure, qui me confirme qu'elle a été bien suivie, et qui s'assure que mon dossier est en règle. Comme j'ai toujours fait depuis plus de 50 ans...

Non, me dit-on. Plus personne n'est affecté à ce type de service à la clientèle. Il faut absolument utiliser la procédure de renouvellement numérique. Aucune exception! Je n'ai pas demandé si on avait pensé aux gens qui n'ont pas de tablette ou d'ordi, ou à ceux et celles qui pour de multiples raisons (l'âge, entre autres) ne savent pas comment faire, ou même à des personnes aveugles ou avec d'autres incapacités physiques... J'ai continué à insister pour mon droit de conclure une transaction avec un être humain... Rien n'y fit! Elle a vérifié mon dossier et m'a confirmé que faute de suivre ses instructions, je serais désabonné le 1er avril... Bonjour, au suivant!

C'est ahurissant. Au fil des ans, Le Droit a largué le papier, largué le quotidien numérique, mis à la porte des tas d'employés y compris de bons journalistes, et voilà que maintenant, on largue des abonnés... Si l'intention réelle était d'effacer pour de bon toute trace de mon ancien quotidien, on ne s'y prendrait pas autrement!


dimanche 10 mars 2024

Non mais sur quelle planète...

Capture d'écran d'ONFR+ (voir lien en bas de page)

-----------------------------------------------------------------------------------

Quand le Centre de recherche sur les francophonies canadiennes (CRCCF) de l'Université d'Ottawa a annoncé une table ronde intitulée «Langues officielles du Canada: le français à la recherche de l'égalité réelle», j'aurais dû me méfier. Le «réel», la «réalité» sont des concepts fort impopulaires au sein de la francophonie hors-Québec (et au sein de l'anglophonie québécoise, pour des motifs fort différents). Regarder la réalité en face, en particulier devant des micros et caméras, constitue presque une mission impossible.

Le dictionnaire définit «réalité» ainsi: «ce qui est réel, ce qui existe vraiment». La loi fédérale sur les langues officielles affirmait depuis 1969 l'égalité juridique du français et de l'anglais dans à peu près tout ce qui relève des compétences du gouvernement canadien. Faut croire que la réalité était restée fort différente parce que la plus récente mouture de cette loi (C-13, adoptée en 2023) s'appelle désormais «Loi visant l'égalité réelle entre les langues officielles du Canada». On veut, du moins selon ce libellé, que «ce qui existe vraiment» ressemble davantage au texte de la loi...

Or, pour discuter intelligemment de «la recherche de l'égalité réelle», on doit pouvoir décrire avec précision la réalité actuelle, seul point de départ possible pour un cheminement vers la réalité souhaitée. Et c'est le plus souvent là que le train déraille. Les têtes dirigeantes de la francophonie canadienne évitent à tout prix d'évoquer la situation catastrophique de l'assimilation au sein des minorités de langue française (sauf au Nouveau-Brunswick), l'effacement des quartiers urbains francophones hors-Québec, l'effondrement des collectivités traditionnelles, la quasi-impossibilité de travailler uniquement en français dans la fonction publique fédérale, le caractère foncièrement anglo-dominant de tout ce qui porte l'étiquette fédérale...

Les «professionnels de la résistance», comme on les appelait jadis, sont depuis longtemps tributaires des dollars fédéraux, de la partie VII de la Loi sur les langues officielles (promotion du français et de l'anglais) et de l'article 23 (droits scolaires) de la Loi constitutionnelle de 1982. Alors ils arrivent à Ottawa avec des effectifs gonflés (la FCFA inclut même les anglos bilingues!), on invente des communautés (anglicisme) qu'on prétend vibrantes, on laisse faussement croire qu'un afflux massif d'immigrants francophones sauvera le français en déclin, et on se présente devant les autorités fédérales (là où c'est la majorité anglo-canadienne qui décide toujours) comme si ces dernières étaient un rempart contre leurs méchants gouvernements provinciaux...

Ce déni public de la réalité d'une francophonie trop souvent amorphe, voire agonisante, je peux le comprendre de ceux et celles qui ont pour mandat de quêter des dollars pour sauver les meubles, pour continuer coûte que coûte à enseigner en français à des enfants qui vivront en anglais, pour maintenir des réseaux de communication essentiels entre des collectivités isolées, pour défendre devant les tribunaux et dans les médias des droits linguistiques bafoués depuis la Confédération par des gouvernements trop souvent racistes envers les francophones. Les organisations francophones hors-Québec méritent chaque maudite cenne qu'elles réussissent à arracher à Ottawa, Toronto, à Fredericton, Winnipeg et autres capitales coupables.

Là je m'éloigne du sujet et je m'en excuse. Mes tripes franco-ontariennes remontent à la surface. Cette réalité qu'on camoufle peut s'expliquer dans un contexte politique, mais pas à un colloque universitaire qui rassemble en table ronde deux profs expertes en francophonie hors-Québec et deux juristes également connaissants, dont une avocate oeuvrant au sein du Commissariat fédéral aux langues officielles. Il est vrai que le format et la plage d'une heure seulement favorisaient une extrême concision, mais je m'attendais au moins qu'on tente de cerner clairement le sens d'une «égalité réelle» du français et les principaux défis à relever pour y arriver.

Au départ, dans un historique incomplet, on a occulté les interventions clés de Mélanie Joly et Sonia Lebel en 2019, à l'effet que le nouvelle Loi sur les langues officielles, jusque là axée sur l'égalité officielle et les droits individuels, affirmerait des droits plus collectifs pour la francophonie partout au Canada, y compris au Québec, et que le français serait reconnu comme seule langue minoritaire au pays. Je n'ai entendu aucun constat cohérent de la situation réelle du français dans les provinces à majorité anglaise, ni des objectifs à viser (autre qu'en immigration) pour arriver à une «égalité réelle» qu'on peine à définir. On n'a pas touché au problème pourtant crucial de l'imposition de l'anglais comme langue de travail dans la fonction publique fédérale.

La notion du pouvoir et de son exercice dans la fédération canadienne auraient dû être le pain quotidien des quatre panélistes (politicologue, historienne, juristes). Or on a associé la quête de l'égalité «réelle» du français à «l'empathie» (capacité de s'identifier à autrui dans ce qu'il ressent) et à «l'éducation». L'objectif d'égalité réelle, pour être atteint, aurait besoin d'une majorité anglo-canadienne consciente de ses privilèges et prête à les partager avec la minorité francophone. Pour y arriver, a-t-on entendu, il suffit d'en faire la promotion, il faut l'éducation. «Ce n'est pas plus compliqué que ça», a déclaré un des experts. Non mais entre ça et le monde des licornes...

L'égalité réelle passe par des élections, des législatures, des débats publics, et des décisions qui seront toujours prises, en fin de compte, par une majorité, toujours anglaise sauf au Québec. En 2015, en Ontario, le gouvernement libéral de Mme Wynne reconnaissait que l'absence d'une université française constituait une injustice, mais que voulez-vous, on n'a pas d'argent pour ça. À 2 ou 3% de la population, peu importe le degré d'empathie ou d'éducation, les Franco-Ontariens n'avaient aucune chance de se rapprocher d'une égalité réelle. Croit-on qu'enseigner aux élèves anglophones que leurs grands-parents ont adopté des lois et règlements racistes contre les francophones (Règlement 17) changera quelque chose aux rapports de pouvoir en Ontario? Et que dire de cette tendance, même chez des universitaires, à voir le fédéral comme le redresseur de torts, une espèce de bouclier des francophones, contre les méchantes provinces. J'ai des nouvelles pour vous, le gouvernement fédéral est le gouvernement national de la majorité anglo-canadienne et l'empathie ne fera pas le poids. Seuls, les francophones n'ont aucun pouvoir décisionnel à Ottawa. C'est la menace québécoise qui donne un levier à la francophonie pan-canadienne.

On pourrait continuer ainsi pendant des pages mais suffit de dire que j'attendais mieux de ce colloque du 7 mars 2024. Et ça valait la peine d'y participer même si ce n'est que pour chiâler un peu sur un blogue qui sera lu au max par quelques centaines de personnes...

--------------------------------

Lien au texte d'ONFR+ - https://onfr.tfo.org/la-loi-sur-les-langues-officielles-vise-t-elle-legalite-reelle/



jeudi 7 mars 2024

Les vautours s'approchent...



J'allais écrire «Une hirondelle ne fait pas le printemps», mais cela me semble inapproprié. Mieux vaut inventer. Tiens, essayons «Un vautour ne fait pas le cadavre»...  Je pense ici à la partielle du 4 mars dans la circonscription fédérale ontarienne de Durham, dont les résultats pourraient, sait-on jamais, être annonciateurs d'une hécatombe chez les libéraux et néo-démocrates au scrutin général de 2025.

Analysant la victoire plus que convaincante du candidat conservateur, le chroniqueur Guillaume St-Pierre, du Journal de Montréal, conclut: «Face au désir de changement, après huit ans de gouvernement libéral, Poilievre est en train de constituer une nouvelle alliance formée de progressistes désenchantés, de populistes en colère et d’une jeune classe moyenne qui sent son pouvoir d’achat diminuer.» Voir lien en bas de page.

Que l'observation de M. St-Pierre atteigne ou non la cible (je crois qu'il faudrait y ajouter plus qu'une pincée d'aversion très personnelle envers Justin Trudeau, teintée de francophobie et de Québécophobie), une chose paraît sûre. Si la bande à Poilièvre ne faiblit pas dans les sondages d'ici l'an prochain, et rien ne laisse croire à une remontée prochaine d'affection pour le PLC et le NPD, le Canada anglais sera jonché de cadavres rouges et oranges après le décompte des urnes.

La proportion des votes obtenus à la partielle par le porte-étendard du Parti conservateur en dit long: 57% ! C'est énorme dans cette lointaine banlieue urbaine et rurale de Toronto où le chef du parti, Erin O'Toole, avait réussi à amasser 46% des votes. Pour trouver dans le passé des résultats aussi décisifs dans Durham, il faut retourner aux raz-de-marée des anciens chefs progressistes-conservateurs Brian Mulroney (1984) et John Diefenbaker (1958). Ces derniers se présentaient cependant sous la bannière «progressiste-conservatrice». Il y a une nette différence avec le PCC de Pierre Poilièvre qui dégage, à ses pires heures, des relents insoutenables de trumpisme...

Avec le climat toxique qui semble se généraliser au sein de la majorité anglo-canadienne, les partis moins près de l'extrême-droite que le PCC (à peu près tout le monde sauf Max) peinent à conserver leurs appuis. Dans Durham, la part des libéraux ne cesse de chuter à chaque élection: 36% en 2015, 32% en 2019, 30% en 2021 et 22,5% en 2024. Quand au vote néo-démocrate, qui oscillait entre 16 et 18% depuis une dizaine d'années, il a chuté brutalement à 10,4% !

Si cette tendance se maintient, comme aurait dit vous-savez-qui, la carte électorale du Canada hors-Québec sera tapissée de bleu foncé à la fin de 2025. Avec une majorité de circonscriptions bien suffisante pour gouverner sans l'apport de la dizaine de députés PCC du Québec. Il n'y aura plus de façade francophone à Ottawa pour masquer le vrai visage d'un Canada anglais en ressac contre un peu tout ce que représente la coalition PLC-NPD, et bien sûr contre tout ce que représente la différence québécoise.

Reste, justement, à jauger le comportement électoral du Québec. On peut tout de suite caser, comme toujours, les 20 et quelque circonscriptions anglo-dominantes de la région montréalaise dans le camp libéral. Ces gens votent comme des automates pour le PLC, vu à juste titre comme le parti des Anglais et d'un multiculturalisme anti-québécois. La lutte se déroule donc dans les 50 ou 55 circonscriptions qui restent, où, pour le moment, le Bloc québécois semble grignoter des appuis au compte-goutte. Des compilateurs de sondages lui accordent présentement un score probable de 38 victoires (gain de 6 sur 2021), avec un potentiel de 42. C'est suffisant pour meubler les barricades en attendant - en espérant - une victoire du PQ en 2026.

--------------------------------------------

Trudeau est-il dépassé?, Guillaume St-Pierre, Journal de Montréal, 5 mars 2024 - https://www.journaldemontreal.com/2024/03/05/justin-trudeau-est-il-fini


dimanche 3 mars 2024

Se présenter en quêteux devant les juges d'Ottawa

Capture d'écran du Journal de Montréal

--------------------------------------------------------------------------------

«Victoire», pouvait-on lire en gros titres après la décision de la Cour d'appel du Québec sur la Loi 21, qui confirmait en gros la validité constitutionnelle de notre loi sur la laïcité de l'État et obligeait, par surcroit, les commissions scolaires anglaises à s'y soumettre!

Pendant que tout le monde danse sur les barricades à la suite de ce jugement qui relève, en général, du gros bon sens, demandons-nous ce que le Québec a réellement gagné, en attendant de passer par le déchiqueteur de la Cour suprême du Canada.

On me trouvera sévère mais voici ma vision des choses. Trois juges nommés par Ottawa ont reconnu que le Québec s'était à peu près conformé aux dispositions d'une Charte constitutionnelle (celle de 1982) qu'on nous a enfoncée dans la gorge et que tous les gouvernement québécois ont, depuis, refusé de ratifier... Ça vaut peut-être une petite «steppette» mais rien de plus...

Cette fois, on n'entend que des soupirs de soulagement et on oublie qu'il a fallu demander à des juges fédéraux de nous donner la permission de légiférer notre vision de la laïcité. Ceux-là ont dit à peu près oui. Mais c'étaient trois juges originaires du Québec. Attendez d'arriver en Cour suprême fédérale où la Loi 21 se retrouvera devant une majorité de juges originaires des provinces à majorité anglaise. Encore une fois, tous nommés par le premier ministre fédéral...

Le Québec va de nouveau se présenter en quêteux devant les juges d'Ottawa et accepter de soumettre un texte législatif fondamental à l'approbation de juges nommés par l'adversaire fédéral. Plus à genoux que ça tu meurs. Et après ça on brûle des lampions, en espérant. Qu'arrivera-t-il si les suprêmes fédéraux charcutent d'importantes dispositions de la Loi 21, ou pire, remettent en question la vision québécoise de la laïcité? Improbable, direz-vous. Mais possible.

Le gouvernement Legault, ou tout autre gouvernement, même celui, attendu, du PQ après 2026, fera face au néant. Ayant accepté de quêter une permission du Canada anglais, on accepte aussi la possibilité de revenir tête basse, les mains vides. Dans un cul-de-sac. Si le PQ est élu en 2026, son premier geste doit être de signifier à Ottawa que nous rejetons pour de bon la bouillie indigeste mijotée durant la nuit des longs couteaux, que la Charte constitutionnelle de 1982 est désormais inopérante au Québec et que le gouvernement québécois ne soumettra plus ses lois à des tribunaux où les juges sont nommés à Ottawa.

Cela signifie-t-il qu'une loi comme la Loi 21, la Loi 96 ou la Loi 101 sera à l'abri des contestations judiciaires? Pas du tout. Mais nos lois seront jugées par nos tribunaux. Nos juges. En fonction d'une constitution que nous façonnerons. Et si, en attendant le jour de la souveraineté, des conflits constitutionnels se produisent entre Québec et Ottawa, ils devront être jugés par des tribunaux paritaires où chacune des parties sera représentée.

Si Québec relève la tête, il se passera quelque chose. Quoi? Pas sûr. Mais quelque chose, c'est sûr. J'espère vivre assez longtemps pour voir ce jour.