dimanche 23 novembre 2025

Université franco-ontarienne: le plaidoyer de Rolande Faucher

Rolande Faucher (photo Prise de parole)


J'ai jasé avec Rolande Faucher pour la dernière fois il y a quelques mois, le 25 septembre, à l'occasion du lancement de la saison 2025-2026 du Centre de recherche sur les francophonies canadiennes (CRCCF*), à l'Université d'Ottawa. Ses états de service au cours du dernier demi-siècle (voir liens médiatiques en bas de page) faisaient d'elle une invitée de marque partout où elle passait.

Elle méritait pleinement les nombreux postes de commande qu'elle a occupés en Ontario français et les multiples honneurs qui lui ont été décernés au fil des ans. Son accueil chaleureux, son érudition et son regard lucide sur la réalité franco-ontarienne dont elle était issue faisaient de Mme Faucher un interlocuteur privilégié pour quiconque voulait s'informer des grands enjeux de la francophonie en Ontario.

À la suite de son décès, ce 15 novembre, tous et toutes lui rendent hommage à leur façon mais je crois que ce qui reste le plus longtemps après notre départ vers l'au-delà, ce sont nos écrits. Je laisse donc ici quelques extraits d'un texte qu'elle a signé en 1998 intitulé L'université et la francophonie dans lequel elle livre un plaidoyer éloquent pour la création d'une véritable université de langue française en Ontario.

Vous comprendrez facilement que l'institution qu'elle réclamait n'a rien à voir avec le micro-campus torontois offert comme les miettes de la table aux Franco-Ontariens et qu'on a pompeusement baptisé Université de l'Ontario français...

Je laisse donc la parole à Rolande Faucher, en espérant qu'un jour, son espoir se réalise:

«Je fais donc un plaidoyer pour une culture universitaire française pleine et entière en Ontario, affirmant par là son absence dans les universités bilingues de la province. J'affirme comme corollaire à ce plaidoyer qu'une société moderne ne peut se passer d'une telle culture qui lui soit entièrement dédiée, que son absence brime son développement; comme conséquence, que l'absence d'une culture universitaire française en Ontario retarde le développement de la communauté franco-ontarienne.»

(...)

«Identifier l'absence d'une culture universitaire française pleine et entière dans les universités bilingues n'est pas refuser de reconnaître le rôle constructeur qu'ont assumé certains leaders de ces universités en vue d'accorder une place plus importante au français dans leurs programmes et leurs services, c'est pleurer l'énergie non dédiée à assurer à ces programmes et à ces services toute l'importance qu'ils méritent.

«C'est reconnaître qu'il existe dans ces universités des lieux privilégiés dédiés à la francophonie (je nommerai l'institut franco-ontarien à Sudbury et le Centre de recherches en civilisation canadienne-française (CRCCF) à l'Université d'Ottawa) mais c'est souffrir de l'absence de toutes ces autres initiatives qui n'ont pas vu le jour, qui ne verront pas le jour, parce que ces universités sont préoccupées à gérer leur bilinguisme.

«Combien d'initiatives ont été discutées, initiées, abandonnées, réactivées dans le but de soutenir le bilinguisme institutionnel: Comité des affaires francophones, Conseil de l'enseignement en français, structure bicamérale, Comité de bilinguisme.

«Refuser de reconnaître cette lacune dans l'élaboration d'un système d'éducation d'ailleurs à peu près complété en Ontario, c'est être aveugle face à un système déficitaire qui perpétue la discrimination systémique historique contre les francophones en Ontario, c'est choisir d'ignorer une réalité cruelle qui ne fait qu'empirer

(...)

«Année après année, et de depuis 1969, des voix se font entendre dans la communauté pourréclamer une université de langue française. Est-ce pourtant lè un projet utopique? Un document rédigé par la professeure Anne Gilbert, en 1990, pour le compte de l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO), faisait état de ressources qui existaient au sein des universités bilingues** et qui pourraient être récupérées dans une éventuelle université française.

«On y faisait mention de la clientèle existante, des programmes d'études, de la recherche, des professeurs et administrateurs, tous des facteurs qui permettraient la création d'une université française qui pourrait se comparer favorablement, par ses nombres à un grand nombre d'universités en Ontario. On y faisait aussi mention du financement qui, si on allait chercher ce que la province (de  l'Ontario) accorde présentement aux universités bilingues pour l'enseignement en français, placerait côté budget cette éventuelle université devant sept universités anglaises de la province.»

(...)

«Il ne manque au projet de complétude institutionnelle franco-ontarienne éducative qu'un maillon, mais un maillon de taille: l'université française. Seulement avec une telle université pourrons-nous parler de véritable culture universitaire pleine et entière en Ontario.»

En 2014, à la suite des États généraux sur l'éducation postsecondaire française en Ontario, Mme Faucher lançait un ultime appel aux générations présentes et futures. Évoquant le projet centenaire d'une université franco-ontarienne, elle déclarait: «Il faut faire en sorte qu'il arrive à bon port pour achever ce qui a été commencé en 1910.» Ses paroles résonnent toujours !

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* Le CRCCF s'appelait autrefois le Centre de recherche en civilisation canadienne-française.

** Les universités bilingues (en 1998) - Université d'Ottawa, Université Laurentienne, Université de Sudbury (aujourd'hui française), Collège Glendon

Liens aux textes médiatiques sur Mme Faucher:

Le Droithttps://www.ledroit.com/actualites/actualites-locales/ottawa/2025/11/17/rolande-faucher-grande-batisseuse-de-lontario-francais-seteint-FUCTYIUSN5HFDPJCETWYHUGKGA/

Radio-Canadahttps://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2191412/rolande-faucher-ottawa-mifo-acfo-deces

ONFRhttps://onfr.tfo.org/deces-de-rolande-faucher-batisseuse-franco-ontarienne/


mercredi 19 novembre 2025

Salut Germain, salut Donald!

Germain Dion

Donald Doyle


Cette semaine, les 19 et 22 novembre 2025, auront eu lieu les funérailles de deux anciens journalistes de la presse écrite québécoise, Germain Dion et Donald Doyle (voir avis de décès à la fin du texte). À ce que je sache, leurs anciens quotidiens devenus pages Web (Le Droit et Le Soleil) n'en ont pas soufflé mot. Peut-être, avec le temps et l'effondrement des médias imprimés, les a-t-on oubliés... Ne pas honorer ce devoir de mémoire me semble regrettable pour une profession qui meuble au quotidien les livres d'histoire de l'avenir.

J'écris donc aujourd'hui pour dire que je me souviens d'eux. Au début de ma carrière journalistique au Droit, je les ai côtoyés comme membre de la Tribune de la presse parlementaire à Ottawa entre 1969 et 1971. Germain assurait la couverture du Parlement fédéral pour la Presse canadienne, Donald faisait de même pour Le Soleil de Québec. Au cours de la turbulente année 1970, entre les élections québécoises d'avril et la crise d'octobre, nous avons arpenté ensemble la salle de presse enfumée et bruyante du 111 Wellington.

Je revois encore tous ces scribes faisant le va-et-vient à la Chambre des Communes, fouillant leurs paperasses sur des bureaux souvent encombrés, échangeant avec leurs éditeurs au téléphone au-dessus du tapage infernal de dizaines de machines à écrire. D'autres, cigarette au bec, bière à portée de main (il y avait une distributrice de bières à 25 cents dans la salle de presse), tapaient furieusement des textes qu'ils devaient acheminer avant leur tombée et qui feraient souvent la manchette de la une le lendemain.

De mémoire, la plupart des courriéristes parlementaires n'avaient pas franchi la quarantaine. Plusieurs avaient moins de 30 ans. Tout près de moi, cependant, le légendaire Clément Brown, s'approchant de la soixantaine, imperturbable, envoyait sans bavure une brochette de textes tous les jours à son Montréal-Matin. Je me souviens de mes échanges occasionnels avec Jean-Marc Poliquin de Radio-Canada, John Gray, du Montréal Star, Claude Turcotte de La Presse, Jean-Pierre Bonhomme du Devoir, Donald Doyle et bien d'autres, dont mes collègues du Droit Marcel Desjardins, Gérard Desroches, Paul Terrien et Jean-Guy Bruneau.

Quand j'ai choisi de quitter le cirque du Parlement pour suivre d'autres sentiers journalistiques - en éducation, à l'éditorial, comme chef du bureau de l'Outaouais puis chef des nouvelles - j'ai perdu de vue la plupart des confrères que j'ai fréquentés au sein du «ghetto» québécois de la Tribune de la presse parlementaire, sauf pour Germain Dion qui, devenu par la suite collègue au Droit, est demeuré un ami jusqu'à sa mort récente à l'âge de 85 ans. Il téléphonait régulièrement de sa résidence à St-Jérôme pour jaser de tout et de rien, de la politique internationale à la musique des années 1950, qu'il affectionnait.

Son décès, ainsi que celui de Donald Doyle, m'ont rappelé cette époque des camions de la Brink's, des mesures de guerre, de mes combats infructueux contre le port obligatoire de la cravate à la Chambre des communes... puis je me suis rendu compte que l'immense majorité d'entre eux étaient morts... Jean-Marc Poliquin, John Gray, Marcel Desjardins, Jean-Guy Bruneau, Gérard Desroches, Paul Terrien et maintenant Donald Doyle et Germain Dion. Je suis sans nouvelles récentes de Claude Turcotte et Jean-Pierre Bonhomme. J'espère qu'ils sont toujours parmi nous et qu'ils vont bien, parce que je commence à me sentir bien seul. 

Alors salut Germain, salut Donald !

Et toutes mes sympathies à vos proches.

Je vous retrouverai un jour dans l'au-delà, un jour que je continue de souhaiter le plus lointain possible...

Entre-temps, je ferai miennes ces paroles des Cowboys fringants:

«Je m'accroche les pieds, ici-bas, ici-bas...

«Avec l'espoir dans chaque pas

«Et ce jusqu'à mon dernier souffle, ici-bas...»

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avis de décès de Germain DIon - https://necrologie.cn2i.ca/germain-dion/avis-de-deces/le-soleille-droit/100028781

avis de décès de Donald Doyle - https://necrologie.cn2i.ca/donald-doyle/avis-de-deces/le-droit/100028839

lundi 17 novembre 2025

Des «nationalistes québécois» «non indépendantistes»??



«Les nationalistes québécois, dont nous sommes, peuvent-ils se mobiliser pour la défense et pour l'avenir du Canada?» Que les auteurs de ce texte d'opinion (lien en bas de page), paru le 17 novembre 2025 dans Le Devoir, puissent poser une telle question a de quoi étonner. La réponse, d'une clarté aveuglante, est NON !

Que des Québécois puisse se mobiliser ainsi va de soi. Mais on ne pourra qualifier ces gens de nationalistes «québécois». Cela n'aurait aucun sens. Le dictionnaire Multi, le mieux adapté au langage d'ici, définit le nationalisme comme l'«attachement à la nation à laquelle on appartient». Pour être nationaliste québécois, on doit ainsi manifester son attachement à la nation québécoise.

Comment peut-on proposer d'abandonner le vieux rêve d'un Québec indépendant ou, tout au moins très autonome, en faveur d'une théorique «solidarité intercanadienne» et oser se dire nationaliste québécois? Si l'on ressent un véritable attachement à la nation québécoise, comment peut-on justifier de s'associer à une majorité anglo-canadienne qui:

* a imposé contre notre gré en 1982 une Constitution anglo-fédérale à laquelle les lois québécoises sont soumises, et dont l'un des objectifs était de saboter la Charte de la langue française (Loi 101), élément clé de la protection et de la promotion du caractère français du Québec;

* a combattu et continue de combattre, jusqu'à la Cour suprême fédérale, nos valeurs nationales sur les plans de la langue et de la laïcité, telles qu'énoncées dans les projets de loi 21 et 96;

* dépense, par son gouvernement à Ottawa, des dizaines de millions de dollars tous les ans pour renforcer la langue anglaise au Québec alors que le français est la langue la plus menacée;

* maintient, grâce à son écrasante supériorité numérique, des politiques socio-économiques, y compris le multiculturalisme, qu'un gouvernement québécois sans entrave modifierait selon ses priorités et ses valeurs propres;

* projette à l'échelle de la planète l'image d'un pays essentiellement anglophone (ce qui est vrai) où la nation québécoise est tenue en échec, malgré une façade soi-disant bilingue.

Les auteurs de la lettre au Devoir (voir capture d'écran ci-haut), dans une naïveté désarmante, proposent de «transcender» le clivage fédéralisme/souveraineté pour envisager «une nouvelle réflexion nationale» et cesser d'avoir peur de «s'engager envers le Canada». La distanciation des États-Unis, disent-ils, entraîne un un «grand rebrassage». Ils posent la question: «Comme Québécois, quel rôle allons-nous jouer?»

La vraie question aurait plutôt dû être: «quel rôle pouvons-nous jouer?» Avec un peu plus de 20% de la population canadienne (et des voix au Parlement canadien), nous n'avons en réalité AUCUN pouvoir décisionnel. C'est l'autre 80%, en démocratie, qui mène. Bien sûr, nous avons voix au chapitre, on nous consultera, on nous entendra, mais la décision sera le reflet du 80%... Comme d'habitude, la nation québécoise pourra vociférer, demander, quémander, dénoncer, menacer, brailler, mais jamais, au grand jamais, décider!

Étant donné que la majorité anglophone a officiellement le droit de parler au nom du Canada (et donc de la nation québécoise) sur le plan mondial, les stratèges de cette nouvelle Option Canada suggèrent de développer «une véritable diplomatie interprovinciale»... Non mais... on connaît les règles du jeu. Quand c'est important, vraiment important, les alliances du Québec finissent trop souvent par s'effriter. Le Canada anglais laissera une fois de plus la nation québécoise toute seule dans son coin...

Les auteurs de ce texte décourageant poursuivent leur argumentaire sur une note douteuse. La rupture de l'amitié avec les États-Unis, croient-ils, a créé «le besoin d'une identité canadienne distinctive» où «le bilinguisme pourrait se trouver de nouveau en terrain favorable»... J'aurai 80 ans l'an prochain et je m'intéresse à la politique depuis les années 1950, et on a toujours claironné qu'il existait une identité canadienne distinctive dont le bilinguisme était un élément incontournable. C'est 25 cents contre un trente sous...

Comme note de la fin, toujours au pays des merveilles, MM. Pratte, Chartrand, Dionne-Charest et Mmes Doyon et Miville-Dechêne réécrivent l'histoire et projettent leur réécriture vers un avenir à peu près impossible. Au cours du dernier demi-siècle, les Québécois n'ont pas vraiment abandonné la francophonie canadienne. Ils ignoraient à peu près tout de la francophonie hors Québec et leurs médias y étaient largement indifférents. On pourrait tout aussi bien affirmer que c'étaient plutôt les Franco-Canadiens qui avaient rejeté le Québec, mais ces derniers, aussi, étaient peu informés de la réalité québécoise par des médias le plus souvent de langue anglaise.

Quant à la conclusion, délirante, proposant «un retour en force dans la dynamique canadienne pour y faire progresser le français», c'est du n'importe quoi. Une étude attentive des données linguistiques des recensements fédéraux suffit pour comprendre qu'à l'exception de quelques zones au Nouveau-Brunswick et dans l'est et le nord ontariens, le français est à l'agonie hors Québec, et au bord du précipice dans les régions de Montréal et Gatineau, au Québec même. Un retour en force, même extrême, dans la dynamique canadienne ne fera pas progresser le français!

S'ils réussissent à s'imposer, les soi-disant nationalistes québécois qui proposent de telles stratégies passeront à l'histoire comme des collabos bien intentionnés de l'extinction de la nation québécoise. Un examen lucide de la situation passée et présente impose un constat: l'attachement à la nation québécoise (définition même du nationalisme) exclut toute option qui soumet sa destinée au bon vouloir d'une majorité qui a toujours voulu l'encarcaner, la diminuer et, à certains moments, la faire disparaître.

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captures d'écran du Dictionnaire Multi