vendredi 23 janvier 2026

Il ne reste que quelques photos...

23 janvier 2026...

Président du syndicat des journalistes en 1973 

Ce qu'on peut retrouver en vidant quatre boîtes remplies de photos qui ne survivront probablement pas à notre déménagement dans un appartement où l'espace de rangement laissera nettement à désirer.

Quelques souvenirs de la turbulente année 1973, alors que je devais conjuguer journalisme au quotidien Le Droit et syndicalisme à la CSN, ont tout particulièrement retenu mon attention.

J'avais 27 ans, des cheveux, une barbe, lunettes noires à la Buddy Holly. J'étais Franco-Ontarien, indépendantiste et socialiste, journaliste affecté aux dossiers scolaires francophones en Ontario, président du syndicat des journalistes, membre du conseil confédéral de la CSN et de l'exécutif du conseil central des syndicats nationaux de l'Outaouais.

Je n'avais pas de voiture et je demeurais à l'extrémité ouest de la ville d'Ottawa. Une heure en autobus le matin, une heure en soirée. Au travail, pour se rendre d'une affectation à l'autre, on pouvait prendre un taxi. La technologie était rudimentaire: stylo, calepins, machines à écrire, textes remis au chef de pupitre plein de ratures.

Pressé par l'heure de tombée, il fallait parfois improviser un texte d'une cabine téléphonique, sur les lieux d'un événement, et le dicter à la secrétaire de la salle de rédaction ou a un collègue journaliste. Je ne fumais pas mais la salle des nouvelles sentait la cigarette 24 heures par jour.

Les relations patronales-syndicales ont été houleuses en 1973. On renégociait la convention collective et la direction du journal (propriété des Oblats de Marie Immaculée) se grattait la tête devant certaines de nos demandes, y compris celle de payer les vacances annuelles des employés de la rédaction à temps et demi. (On a gagné là-dessus).

Le seul débrayage de 1973 n'est pas venu de la rédaction. Un matin, les membres du personnel de l'atelier de composition ont se sont retrouvés dans la rue, en face de l'édifice du Droit, pour protester contre un éditorial du matin, trop péquiste à leurs yeux. Ce jour-là j'ai dû négocier avec d'autres syndiqués de la CSN...

Nos journées étaient remplies du bruit des machines à écrire, de discussions vives, parfois bruyantes, se terminant souvent par une bière au bar d'en face où des filles dansaient sur les tables pour 5$. Nous mangions toujours dans les mêmes dix ou 12 restaurants, à Ottawa et à Hull, midi, soir et parfois en pleine nuit. Le petit cochon de lait au resto hongrois, les egg rolls au bouttes brûlés du Bocage à Hull, un hamburger au Harvey's... Le paradis, quoi...

Tous ces restos, sans faute, ont fermé leurs portes au cours du dernier demi-siècle. Mon ancienne salle de rédaction n'existe plus. Mon ancien quotidien papier également. Plusieurs de mes collègues de l'époque sont morts. Les vieilles solidarités aussi. Les machines à écrire peuplent aujourd'hui les musées. Avec nos feuillets en trois copies. 

Il ne reste que quelques photos pour rappeler que nous étions jeunes, heureux et chanceux d'avoir vécu ce que j'ai toujours vu comme l'âge d'or de la presse québécoise (et ontarienne).

Le président du syndicat harangue les troupes en 1973, debout sur un pupitre dans la salle des nouvelles du Droit.


jeudi 22 janvier 2026

Une nouvelle bataille des Plaines d'Abraham

22 janvier 2026...

capture d'écran d'un texte Web du Devoir


J'ai ressenti de l'admiration pour Mark Carney après son discours magistral au forum économique mondial à Davos, en Suisse. L'exposé qu'il avait lui-même écrit méritait l'ovation reçue des délégués, visiblement ravis d'entendre un chef de gouvernement capable de nommer sans détour les nouvelles réalités et de tenir tête à Trump.

Deux jours plus tard, l'estime que je lui ai brièvement porté a chuté brutalement à son niveau pré-Davos après son «spectacle» d'unité canadienne à un jet de pierre des Plaines d'Abraham, à Québec. Surfant sur la vague d'éloges ramenée de sa performance européenne, il a sans doute cru possible de réussir un doublé en servant aux Québécois une leçon d'histoire sur les lieux mêmes où avait débuté en 1760 l'oppression du peuple français de la vallée du Saint-Laurent par les Britanniques.

Décidément, si les compétences économiques de M. Carney font l'unanimité ou presque, son interprétation de l'histoire du Canada depuis la conquête restera comme une arête dans la gorge. Pire, comme une gifle en pleine figure, tellement elle occulte les injustices subies par les Canadiens français et les Québécois depuis plus de 250 ans. D'un océan à l'autre. Lisez les livres d'histoire, M. le premier ministre.

M. Carney a fait siennes les paroles de George-Étienne Cartier,  qui présentait la Confédération comme un «pacte» entre deux «races» afin de «travailler conjointement à leur propre bien-être». Il a même eu le culot d'affirmer que le Canada n'avait pas choisi la voie de l'assimilation des francophones, négligeant de préciser que les Anglo-Canadiens, partout où ils étaient majoritaires, ont nié l'existence de ce pacte avec leur persécution ininterrompue des francophones pendant plus d'un siècle.

Encore aujourd'hui M. Carney se donne des pouvoirs que la Constitution n'autorise pas pour piétiner les plates-bandes provinciales, notamment en santé et en éducation. En créant unilatéralement des projets «nationaux» du Canada qu'il pourra imposer à la nation québécoise, y compris des oléoducs. En injectant des dizaines de millions de dollars tous les ans pour promouvoir l'anglais au Québec.

La vieille tactique d'utiliser les bons coups internationaux pour faire oublier les mauvais coups à la maison fonctionne malheureusement trop souvent. Les présidents américains sont experts en la matière. Or, voilà que le premier ministre Carney, coiffé des lauriers de Davos et portant un bouclier anti-Trump,  se dresse avec son cabinet sur un «lieu chargé de souvenirs» (les Plaines) pour tenter d'effacer la mémoire d'une nation ayant comme devise «Je me souviens». 

Aidez-nous à sauver le Canada, même si cela vous oblige à sacrifier la nation québécoise. Laissez-nous empiéter sur vos compétences, sacrifier l'environnement, liquider la fonction publique pour enrichir des fabricants d'armes, ranger la langue française sur une tablette. Et surtout ne votez pas pour le Parti québécois en octobre 2026.

Une nouvelle bataille des Plaines d'Abraham s'est engagée à la Citadelle de Québec, ce 22 janvier. Et elle ne sera pas belle à voir...

mercredi 21 janvier 2026

Je n'ai pas la mèche courte mais...

21 janvier 2026...

capture d'écran du journal Le Devoir du 9 janvier

capture d'écran d'un paragraphe de la chronique de Mme Blanchette du 9 janvier 2026

numérisation d'un billet dans la chronique du 16 janvier 2026 de Mme Blanchette

Y'a des textes qui fouettent tout doucement, dont l'objet évident est de de faire rire. Sourire, tout au moins.

Y'a aussi des textes qui blessent, qui infligent la douleur. Ceux et celles qui rient se réjouissent du fait que le coup a porté.

Le 9 janvier, dans Le Devoir, un paragraphe de la chronique de Josée Blanchette visant PSPP  et le PQ faisait mal.

«... dans son petit pays souverain où le taux de natalité sera assuré par des poules pondeuses francophones de souche accouplées à des péquistes, jeunes ou vieux, qui craignent pour la pureté de la race

Je crois, après 50 ans de journalisme, pouvoir décortiquer le sens d'un texte. Dans ce cas-ci, n'importe qui pourrait en faire autant.

Paul St-Pierre Plamondon et les péquistes se font traiter de sexistes, de xénophobes et de racistes... «La pureté de la race» comporte même un relent de nazisme...

Calomnier les indépendantistes opposés au multiculturalisme et au wokisme est devenu un sport de masse dans certains milieux.

Mme Blanchette ayant semé le vent, elle a récolté la tempête dans les réseaux sociaux et a reçu nombre de courriels outrés.

Je n'ai pas la mèche courte, loin de là, mais cette fois je n'avais pas le goût de rire... même de sourire...

Dans ce qui se voulait peut-être un rectificatif, Mme Blanchette s'est dite «désolée» que certains lecteurs n'aient pas été «amusés».

C'était, dit-elle, «un exercice de style caricatural, délibérément exagéré». Un exercice de style caricatural? Vraiment?

Puis elle ajoute que «c'est bien la preuve que Le Devoir ne censure pas ses chroniqueurs, si quelqu'un en doutait».

À lire cette phrase, on pourrait croire qu'aux yeux de Mme Blanchette, cet «exercice de style caricatural» aurait pu être censuré ailleurs... Pourquoi, se demande-t-on...

(En passant, Le Devoir a déjà censuré d'autres chroniqueurs.)

Je ne suis pas contre le principe de la censure. J'ai été rédacteur en chef d'un quotidien. Il faut respecter l'éthique et la loi.

Je ne sais pas si j'aurais laissé passer la chronique de Mme Blanchette telle qu'écrite. Peut-être bien, finalement.

Mais j'aurais été au moins aussi indulgent envers Christian Rioux, Normand Baillargeon, Lise Payette et Francine Pelletier.

Josée Blanchette écrit avoir «délibérément exagéré». C'est le «délibérément» qui me chicote. Il y avait préméditation...


mardi 20 janvier 2026

Ce qui fut et ne sera plus jamais...

20 janvier 2026...


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Avant de déménager en appartement à l'été, le grand ménage dans ma paperasse accumulée (volumineuse) me fait redécouvrir les groupes franco-ontariens au sein desquels j'ai milité dans les années 1960, en commençant par l'organisme parapluie des Ontariens francophones - l'Association canadienne-française d'éducation de l'Ontario (ACFEO) - voir note en bas de page

En 1965, l'ACFEO avait lancé une revue mensuelle, La vie franco-ontarienne, pour diffuser plus largement ses faits et gestes et, plus généralement, l'information sur les collectivités francophones dans l'ensemble de la province. Ce n'était pas, ni à l'époque ni aujourd'hui, une mince tâche de joindre les Franco-Ontariens de villes, villages et régions souvent très éloignés les uns des autres.

Bien des Québécois ne se rendent pas compte des distances : l'Ontario c'est grand comme un pays. D'est en ouest, on compte pas moins de 1300 km entre Hawkesbury, près de la frontière québécoise, et Geraldton, dans le nord-ouest. C'est pire du nord au sud, avec 1 400 km de routes à franchir pour se rendre de Hearst, au nord-ouest de l'Abitibi, jusqu'à Windsor, à la pointe sud-ouest de la province.

En 2026, avec plus de 30 ans d'Internet, l'information circule partout à la vitesse de l'éclair. Entre les sites Web, les réseaux sociaux, les messages texte/vidéo et les réunions par Zoom, le francophone de Sudbury peut échanger avec celui de Welland sans délai et sans frais. En 1965, deux individus pouvaient dialoguer par téléphone mais pour les réunions de groupe, il fallait désigner un endroit et s'y rendre. Quant à la documentation, on devait l'imprimer et l'expédier à tous les intervenants par la poste.

Dans notre univers numérique, les questions d'adhésion et de cotisations pour les organismes membres de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO) se règlent instantanément par ordi. ll y a 60 ans, avant l'ère des méga subventions fédérales qui comptent ces jours-ci pour 90% ou plus du budget annuel de l'AFO, il était nécessaire de littéralement quêter des sous et des dollars dans chaque école «bilingue» (l'ancien «sou scolaire»), dans chaque paroisse, parfois même de porte à porte.

C'était l'époque héroïque. J'ai toujours en mémoire le livre Avant de quitter ces lieux, de l'auteur québécois Jules Tessier. Ce dernier racontait avoir fait de l'auto-stop de Montréal à Saint-Boniface en 1961 pour aller y porter la modique somme de 77,80$ (amassée à coups de 10 cents et 25 cents) dans le but d'aider à assurer la survie des écoles franco-manitobaines. Voilà comment les choses se passaient aussi en Ontario. Des 10 cents, des 25 cents, des billets d'un dollar... une quête permanente.

Revenons donc aux numéros de La vie franco-ontarienne que j'ai conservés depuis une soixantaine d'années. Les éditions d'octobre et novembre 1965 contiennent des pages entières de «souscriptions» - un total de 37 000 $ - provenant de plus de 150 villes et villages de l'Ontario français. Des 6,50 $ de Manitouadge (au nord du lac Supérieur) aux 327 $ de Paincourt (région de Windsor), des 1742 $ de Sturgeon Falls ou aux 3 455,02 $ d'Eastview (maintenant Vanier, un quartier d'Ottawa), les sous provenant de milliers de Franco-Ontariens de partout cheminaient vers les coffres de l'ACFEO à Ottawa.

extrait d'une des pages de dons provenant d'écoles et de paroisses, 1965

À compter de 1968, sous la pression de la bousculade québécoise, le gouvernement ontarien a consenti à créer un réseau complet d'écoles primaires et secondaires françaises. Et en 1969, le gouvernement Trudeau annonçait une nouvelle politique visant à financer les activités des associations représentant les minorités francophones hors-Québec. Grandes victoires pour l'ACFEO devenu ACFO en 1969, qui vivotait à coups de dons quêtés dans les écoles et les églises, mais aussi la fin de cette solidarité à partir de la base, de ce mouvement de masse issu des luttes contre le Règlement 17 à compter de 1912.

En 2024, sur un budget annuel de près de 3 millions de dollars à l'AFO, plus de 2 600 000 $ provenaient de subventions du Trésor fédéral. L'organisme parapluie des Franco-Ontariens recevait toujours environ 37 000 $ en cotisations de ses membres (un neuvième de la récolte de 1965 en tenant compte de l'inflation), mais on ne parle plus d'individus sollicités à la messe du dimanche ou dans les écoles de quartier. Les membres sont des institutions et des associations, locales et provinciales. Même l'Université d'Ottawa cotise... La déconnexion avec l'ancienne base militante est quasi totale. L'immense majorité des Franco-Ontariens ne connaissent probablement pas le sigle «AFO».

Je me demande ce que donnerait aujourd'hui une collecte de fonds de l'ACFEO devenue ACFO devenue AFO dans des localités comme Smooth Rock Falls sur la 11 dans le Nord, à Plantagenet sur la 17 dans l'Est, à Penetanguishene près du Lac Huron, ou même à Ottawa. Les luttes scolaires sont largement terminées et les églises sont vides ou, de plus en plus souvent, fermées. Ces vieilles listes de dons d'individus à la grande cause franco-ontariennes doivent être conservées, si ce n'est que pour pouvoir rappeler ce qui fut et ne sera plus jamais.

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* L'ACFEO est devenue en 1969 l'ACFO (Association canadienne-française de l'Ontario) avant d'évacuer pour de bon toute référence aux Canadiens français de souche. En 2006, on l'a rebaptisée Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO).


lundi 19 janvier 2026

Je ne reconnais plus ma profession

19 janvier 2026...

Voyez comment La Presse a fondu entre les années 1970 et la fin du papier en 2017... 


La dernière décennie a été mortelle pour l'ensemble des journaux imprimés du Québec. Une véritable hécatombe.

Le 31 décembre 2015, La Presse met fin à la publication de ses éditions papier en semaine (reste le samedi).

Le 30 décembre 2017, La Presse supprime l'édition imprimée du samedi. Fini le papier!

Le 24 mars 2020, les six quotidiens régionaux des Coops de l'information (Le Soleil, Le Droit, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien du Saguenay et La Voix de l'Est) annoncent l'interruption de leurs éditions papier en semaine à cause de la pandémie de COVID 19.

En juin 2020, ces mêmes quotidiens annoncent l'abandon permanent du papier, du lundi au vendredi.

Le 18 avril 2023, les six quotidiens des Coops mettent fin à leurs éditions quotidiennes numériques.

Le 31 décembre 2023, parution de la toute dernière édition du papier du samedi des six quotidiens régionaux. Fini le papier!

Le 19 janvier 2026, il ne reste dans nos kiosques que Le Devoir, le Journal de Montréal et le Journal de Québec. Aucun journal papier à l'extérieur de Québec et Montréal.

Une catastrophe? Oui bien sûr, mais pour qui?

J'ai écrit depuis 2014 une soixantaine de textes de blogue à la défense des journaux imprimés.

Ma défense de la presse papier m'a valu un congédiement comme éditorialiste au Droit en mai 2014.

L'affaire a été fortement médiatisée.

Mes chroniques de blogue ont été lues parfois par des centaines, parfois par des milliers d'internautes, y compris des journalistes.

J'ai l'impression d'avoir crié dans le désert.

Au cours de la dernière décennie, la disparition de l'imprimé n'a provoqué aucune levée de boucliers au sein de la Fédération professionnelles des journalistes du Québec (FPJQ).

Aucune montée aux barricades au sein des grands syndicats des milieux québécois de l'information.

Un silence décourageant, parfois assourdissant.

Suis-je seul à tenir le pas, ou seul à ne pas le tenir?

Les kiosques jadis bondés de journaux sont de plus en plus désertiques.

C'est tout un pan de civilisation qui s'effrite.

Nous serons un jour (pas lointain) zombies devant nos tablettes et téléphones, où distinguer le vrai du faux, l'information de la propagande, devient déjà difficile par moments.

Je vis à Gatineau. Le quotidien Le Droit, auquel j'ai consacré la part la plus importante de ma vie professionnelle, n'est plus.

Pour cueillir un journal papier à ma porte le matin, je suis abonné au Devoir, qui me déçoit ces jours-ci.

Au kiosque de mon supermarché, pour m'informer de la région, je ne trouve qu'un petit hebdo bilingue moche (!) et les deux quotidiens papier de langue anglaise d'Ottawa.

J'aime me souvenir de l'époque où les milieux de l'information étaient combatifs. Nous étions 10 000 à affronter les matraques policières à Montréal en octobre 1971 pour défendre les journalistes de La Presse contre les menaces de Power Corporation. J'y étais.

Je ne reconnais plus ma profession.


dimanche 18 janvier 2026

«La lutte des langues est une lutte à finir et c'est la lutte de libération nationale.» (Gaston Miron)

18 janvier 2026...



Il y a deux ans, en mai 2024, le chercheur Frédéric Lacroix s'est fait traiter de «plein de marde» par un député libéral franco-ontarien en comité parlementaire (à Ottawa) pour avoir affirmé qu'il existait un lien entre la fréquentation de l'école anglaise par les Franco-Québécois et la tendance pour ces derniers de travailler davantage en anglais, par la suite. De s'angliciser, quoi!

Ce qui aurait dû apparaître évident à tout le monde tellement la démonstration en a été faite continue de provoquer des étincelles autour de notre baril de poudre linguistique. Des milliers de francophones du Québec croient encore, les yeux fermés, que l'accès libre aux cégeps anglais pour leurs enfants ne pose pas de risque pour leur identité culturelle. Ce doit être vrai, les anglos le disent aussi...

Heureusement, depuis 1977, la Loi 101 oblige les enfants de langue française ou de langues autres que l'anglais à fréquenter les écoles françaises (et non les écoles «francophones» comme on entend souvent) primaires et secondaires. Sans cette Charte de la langue française, nous aurions perdu une part importante de ceux et celles que nous appelons aujourd'hui «les enfants de la Loi 101».

Et pourtant nous entendons toujours à l'occasion des Québécois francophones demander le rétablissement d'un accès libre à l'école anglaise. La députée libérale de Hull, Maryse Gaudreault, avait exprimé ce voeu en 2016 quand le gouvernement Couillard voulait imposer des cours de médecine en anglais de l'Université McGill aux étudiants de langue française de Gatineau.

On se souvient du grand débat sur cette question à l'époque du Bill 63 en 1969, dans le sillage de l'affaire de Saint-Léonard, alors que le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand (Union nationale) avait choisi de protéger l'accès aux écoles anglaises primaires et secondaires pour l'ensemble de la population. Cela faisait l'affaire des Italo-Québécois de la région montréalaise mais aussi de nombreux Franco-Québécois de souche soucieux de bilinguiser leurs enfants.

En faisant le tri de mes vieilles revues Maintenant de la fin des années 1960 et du début des années 1970, je suis retombé dans la marmite, alors en ébullition, de l'opportunité (ou pas) de fréquenter les écoles de langue anglaise. Dans l'édition d'avril 1972 de la revue, l'auteur bien connu Jules Tessier (qui a fait des études universitaires à Toronto avant d'enseigner à l'Université d'Ottawa) a rappelé que cette question figure à l'ordre du jour national depuis la conquête de 1760.

Citant le linguiste québécois Gaston Dulong, il note que «dès 1819, les habitants de Kamouraska où il n'y a aucun anglophone, réclament un instituteur capable d'enseigner l'anglais à leurs enfants; les deux tiers des signatures sont des croix. Un peu plus tard, en 1840, le Séminaire de Nicolet instaure un cours exclusivement en anglais et, deux ans plus tard, à ce même séminaire, à la récréation du soir, tous les élèves ne doivent parler que l'anglais. La même chose se répète dans d'autres collèges et séminaires du Québec pendant la dernière moitié du 19e siècle et pendant le premier tiers du 20e siècle».

Jules Tessier mentionne dans ce texte qu'il avait eu la chance d'enseigner un an dans un quartier populaire de Montréal, sans doute dans les années 1960. À tous les matins, il avait noté qu'un fort groupe d'élèves francophones attendait devant son école française l'autobus qui allait les conduire à un high school de la métropole. «Lorsqu'on leur demandait pourquoi ils avaient choisi d'aller à l'école anglaise, la réponse, invariablement, se présentait ainsi: "pour devenir bilingue. Le français, on peut toujours l'apprendre à la maison et 'sur' la rue."»

Les conséquences? Une corruption du français sur les plans phonétique, grammatical et lexical. Jules Tessier souligne les conclusions de Gilles Colpron, expert en la matière dans un livre publié en 1970: «Voilà un dossier assez décourageant. Près de 2200 anglicismes, et cela sans avoir relevé la multitude de termes anglais qui forment les vocabulaires de base de la plupart des domaines techniques.» 

Gaston Miron, dans un article de Maintenant publié en mars 1974, revient sur les effets désastreux du Bill 63 et le libre accès à l'école anglaise au Québec: «Le Bill 63 agit comme détonateur un peu partout, même dans les régions québécoises francophones à 98%: les 25 000 petits Québécois dans les écoles anglaises en témoignent. Les gens ne s'anglicisent donc pas, comme on pourrait le croire, petit à petit, en passant par une phase de dépérissement de leur langue, laquelle deviendrait une mixture puis finalement de l'anglais. Non, les gens passent directement du français à l'anglais, d'eux-mêmes. Voilà le plus grand danger auquel nous ayons à faire face depuis que nous existons comme peuple.»

Sa conclusion est percutante et aussi actuelle en 2026 qu'il y a cinquante ans. «Une langue ne se pose pas en termes d'option, mais en termes de nécessité

«Quand un peuple peut choisir d'être autre, écrit Gaston Miron, il se nie en tant que peuple, et c'est que quelqu'un d'autre est sur place et à sa place. Pour ceux qui ont compris, nous sommes déjà au-delà du bilinguisme et du choc des langues. Il ne peut y avoir que lutte. La lutte des langues est une lutte à finir et c'est la lutte de libération nationale du peuple québécois.»

Bien dit!


samedi 17 janvier 2026

Le PLQ restera le parti des Anglais et des anglicisés

17 janvier 2026...

capture d'écran de La Presse


Les défenseurs du français au Québec devront sortir les boucliers avec l'arrivée de Charles Milliard à la direction du Parti libéral du Québec. Ses commentaires au lancement de sa campagne à la chefferie ne laissent aucun doute. Avec lui, on peut s'attendre à un Québec de plus en plus bilingue (et de moins en moins laïc). Le parti des Anglais et des anglicisés restera bien solidement le parti des Anglais et des anglicisés, comme sous Jean Charest et Philippe Couillard.

M. Milliard adoptera la même stratégie que ses prédécesseurs: défendre en principe la langue et la culture françaises pour dissimuler son penchant pour un bilinguisme de fait, en attendant de le rendre officiel. Avec l'anglais intensif au primaire pour les élèves francophones, MM. Charest et Couillard sont devenus de véritables fossoyeurs du français. L'objectif était clair: bilinguiser tous les francophones du Québec. Les angliciser. Plus besoin du français après ça...

Tentez de déchiffrer ce que Charles Milliard a dit aujourd'hui. «Je veux que tout le monde se sente chez soi et qu'on mettre fin aux divisions qui nous ralentissent et qui franchement me gênent (...) Depuis huit ans, le gouvernement de la CAQ sépare les villes des régions, les francophones des non francophones, ceux qui sont nés ici de ceux qui ne sont pas nés ici. Il est grand temps de mettre fin à ce cirque dans le discours politique.»

On va ouvrir l'école anglaise à tous ceux, d'ici ou d'ailleurs, qui estiment s'y sentir «chez soi»? On va permettre l'affichage en anglais partout pour que les Anglo-Québécois et les cohortes de nouveaux arrivants en voie d'anglicisation se sentent «chez soi»? On va faire de Montréal une ville bilingue et multiculturelle pour que tous les adversaires d'un Québec français se sentent «chez soi»? On va se plier partout, à l'école, dans la rue, au travail, dans nos lois, aux exigences d'intégristes religieux?  Pour que «tout le monde se sente chez soi» au Québec, il faut accepter le français langue commune et les valeurs nationales qui l'accompagnent, y compris la laïcité. N'est-ce pas, M. Milliard?

L'aspirant au poste de chef du PLQ reproche au gouvernement Legault séparer «les francophones des non francophones, ceux qui sont nés ici de ceux qui sont nés ailleurs»... En voilà une bizarre qui me fait croire à une incompréhension à peu près totale de la dynamique linguistique et sociétale au Québec (et au Canada). Les lois et politiques des gouvernements s'appliquent à tous les citoyens. Si les francophones, non francophones, ceux qui sont nés ici et ceux qui sont nés ailleurs sont séparés ou désunis, cela tient beaucoup plus aux rapports établis entre ces collectivités depuis des générations, des siècles même. 

Pourquoi y a-t-il à Montréal des quartiers historiquement francophones, anglophones, des quartiers avec des concentrations italiennes, grecques, arabes, chinoises, etc.? Personne ne les a forcés à se regrouper. Les francophones et les non francophones ont eu tendance à se séparer eux-mêmes, comme ceux qui sont nés ici et ceux qui sont nés ailleurs... Peu importe les politiques d'un gouvernement québécois qu'il soit du PQ, de la CAQ ou des libéraux, il restera toujours des divisions entre ces collectivités. Le seul moyen de favoriser une certaine intégration, à un certain consensus social, c'est de favoriser une langue commune et un certain nombre de valeurs communes. Cela semble échapper à M. Milliard.

Au contraire, il a indiqué son intention de «détricoter» la Loi 21 sur la laïcité de l'État et les mesures de promotion du français dans la Loi 96. Pas un peu. Il y a «beaucoup de détricotage» à faire, a-t-il dit sans préciser... Les lois qu'il veut détricoter sont déjà trop faibles pour atteindre leurs objectifs et, de plus, elles sont contestées devant les tribunaux par tous les adversaires imaginables d'un Québec français et laïc. Si M. Millard détricote le moindrement il ne restera plus rien. J'entends déjà les applaudissements dans le West Island et dans les couloirs du Parlement fédéral. En voilà un, diront-ils, qui viendra toujours solliciter nos votes à genoux... qui mettra les francophones à leur place...

Plus que jamais, le Parti libéral du Québec apparaît encore comme l'ennemi juré d'un Québec français et laïc. On le connaît bien, ici, en Outaouais. On se souvient toujours des dernières remontrances de Philippe Couillard, en 2016, qui tentait de nous imposer une faculté satellite de médecine de McGill où tous les cours seraient donnés en anglais. Nous aurions dû être heureux, disait-ils, de suivre des cours en anglais d'une des universités «les plus renommées au monde». Traitre, et colonisé. Juste pour être bien sûr qu'on comprenne, la députée libérale de Hull a ajouté: «C'est ça ou rien.» Compris?