samedi 13 avril 2019

Le sabordage du renforcement de la Loi 101

Éditorial – Le Droit, édition du mercredi 20 novembre 2013

Le sabordage

par Pierre Allard

Dans le fracas qui continue de marquer le parcours du projet de loi péquiste sur la laïcité et la neutralité religieuse de l’État, la décision du gouvernement Marois de saborder ce qui restait du du projet de loi 14 modifiant la Charte de la langue française est passée relativement inaperçue. Et c’est dommage, parce que la Loi 101, adoptée en 1977, charcutée par les tribunaux, usée par l’inaction, avait besoin d’une mise à jour.

Que l’on soit d’accord ou pas avec les mesures que la ministre Diane De Courcy avait présentées en décembre 2012 n’a jamais été le cœur du problème. Le différend entre les partis était bien plus profond. Il ne s’agissait pas de savoir s’il était opportun de renforcer la Loi 101, mais bien de s’interroger sur la justification même du projet. Et là-dessus, le Parti libéral du Québec (PLQ), et à un moindre degré la Coalition Avenir Québec (CAQ), ont répondu par la négative. Pour l’Opposition, essentiellement, la langue française n’est pas en danger au Québec.

Le parti de François Legault avait adouci sa position et permis au projet de loi 14 de faire un bout de chemin, mais en fin de compte, la CAQ aurait refusé de franciser les petites entreprises de 26 à 49 employés, de contester le statut bilingue des municipalités ne répondant plus aux critères de la Loi 101 et d’entraver l’entrée d’étudiants francophones dans les cégeps anglophones. Mme De Courcy aurait-elle dû étirer les pourparlers dans l’espoir d’un compromis ? Peut-être, mais les positions du PQ et de la CAQ sur ces questions paraissaient plutôt fermes.

Non, ce qui inquiète dans tout cet épisode, c’est la lecture de la situation sur le terrain par les partis politiques, y compris le PQ. Ce dernier a profité du débat sur le projet de loi 14 pour amorcer une réflexion sur le programme d’anglais intensif en sixième année, mais sans grande conviction. Le gouvernement Marois ne s’oppose toujours pas au principe de bilinguiser la dernière année du primaire francophone, en dépit des dangers que cela pose dans des régions comme l’Outaouais et Montréal, où l’anglais est omniprésent.

Les positions les plus préoccupantes sont toutefois celles du Parti libéral, qui s’est montré insensible aux avis d’experts sur l’érosion du français langue de travail et aux données du recensement de 2011, où se côtoient la fragilité de la francophonie et la robustesse de l’anglais. Selon le chef du PLQ, Philippe Couillard, c’est une « idée pernicieuse » de présenter le bilinguisme « comme une menace à notre société », alors que partout ailleurs dans le monde, le fait d’être bilingue ou même trilingue constitue « un atout indispensable ». Tous les jeunes Québécois doivent avoir accès à cet « atout essentiel », dit-il.

Au-delà de l’inexactitude de cette affirmation, la vaste majorité de la planète étant unilingue, cette notion du bilinguisme ne tient pas compte de la situation particulière du Québec, îlot francophone dans une mer nord-américaine anglophone et unilingue. Dans les pays européens où bilinguisme et plurilinguisme sont répandus, et à l’occasion majoritaires, la langue nationale n’est pas menacée comme langue commune et les répercussions identitaires sont à peu près nulles. Les Néerlandais et Suédois bilingues restent linguistiquement néerlandais et suédois.

En Amérique du Nord – et les minorités canadiennes-françaises et acadiennes peuvent en témoigner – la bilinguisation massive s’accompagne d’un glissement identitaire et d’une assimilation à l’anglais. Après quelques générations, une part importante des francophones devenus bilingues s’anglicise, et les descendants sont le plus souvent unilingues… anglais. Entre bilinguisme et plurilinguisme par choix, toujours souhaitable, et le bilinguisme imposé que nous subissons, il y a toute une différence. Il y a pertes d’identité.

Quand les politiciens auront compris cette mouvance, déjà aux portes du Québec, un nouveau projet de loi 14 franchira – avec les modifications qui s’imposent – toutes les étapes législatives.



  

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