mercredi 4 septembre 2019

Cinq années de retard!

«Les médias ont besoin d'une aide rapide dans un contexte que nous qualifions sans hésiter d'état d'urgence.» Déclaration de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) devant la commission parlementaire sur l'avenir des médias, 27 août 2019.

«La crise économique des médias d'information est en voie de devenir une crise de la démocratie.» Énoncé de la Fédération nationale des communications (FNC) de la CSN, qui représente l'immense majorité des employés syndiqués des six quotidiens du Groupe Capitales Médias, 27 août 2019.

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image du journal Les Affaires

On me permettra, j'espère, d'être un tout petit peu outré par ces «constats» de la FPJQ et des syndicats de la CSN. Pas parce que je suis en désaccord, bien au contraire, mais parce que ces interventions de l'univers journalistique, enfin un peu plus musclées, arrivent avec au moins cinq années de retard!!!

En mai 2014, quand Power Corporation/Gesca, par la voix de son coprésident André Desmarais, avait annoncé la disparition éventuelle des quotidiens régionaux dont l'entreprise était propriétaire (les six quotidiens qu'elle vendrait l'année suivante à Groupe Capitales Médias), la nouvelle a été accueillie sans trop de vagues dans les milieux journalistiques... De fait, le silence des salles de rédaction était plutôt assourdissant...

Pourtant la menace était réelle et imminente. Rappelons la citation exacte de M. Desmarais (VOIR bit.ly/2jYjKYS), à qui l'on demandait ce qui adviendrait des autres quotidiens de Gesca après la transformation numérique complète de La Presse: «Que va-t-il arriver à ces quotidiens-là? En bien, ils vont disparaître. Il n'y a pas de question. Il faudra qu'ils aient des discussions sérieuses en espérant trouver une façon d'intégration, peut-être à la tablette (LaPresse+).»

N'était-ce pas suffisamment clair? L'empire Power/Gesca annonçait publiquement la mort de ses six quotidiens hors-Montréal - Le Soleil, Le Droit, Le Quotidien, Le Nouvelliste, La Tribune et la Voix de l'Est - dans un avenir plutôt rapproché. Nous aurions dû assister à une levée de boucliers syndicale et professionnelle. À une défense énergique de l'information et du journalisme régional sur la place publique. Mais non... ce fut un silence de moribond.

J'ai donc décidé de prendre la parole par l'intermédiaire de mon blogue, signant le 19 mai 2014 un texte intitulé «Le silence assourdissant des salles de rédaction» dans le but de défendre l'existence de ces quotidiens et notamment du mien, Le Droit (Gatineau-Ottawa), avec lequel j'étais associé, à divers titres dont ceux de rédacteur en chef et d'éditorialiste, depuis 45 ans (bit.ly/2Zb9WcI). Onze jours plus tard, Le Droit/Gesca me congédiait...

En 2014 ils existaient déjà, cet état d'urgence, cette crise de la démocratie, et les travailleurs et travailleuses de l'information se devaient de monter immédiatement au front, individuellement et collectivement, pour défendre tant leurs médias que leur profession. Ce ne fut pas le cas. Trop occupés à sauver les emplois restants et à discuter de modèles d'affaires tout aussi insuffisants les uns que les autres, les journalistes ont creusé des tranchées au lieu de lancer le débat.

Devant cette fermeture annoncée de six des dix quotidiens du Québec à laquelle s'ajoutait la disparition imminente de l'édition papier du quotidien La Presse, l'avenir de la presse écrite aurait dû trôner en manchette absolue aux assises annuelles de la FPJQ, en novembre 2014. Or, le sujet ne figurait même pas à l'ordre du jour!!! Un cas flagrant de négligence, voire d'aveuglement, de fatalisme ou je ne sais quoi...

Pensait-on vraiment, comme de nombreux collègues journalistes, que les jours des quotidiens imprimés - ici et ailleurs - étaient comptés de toute façon, ou qu'un bricolage des «modèles d'affaires» des proprios d'empires médiatiques ferait surgir quelque solution magique menant vers une sortie de crise dans les salles de rédaction?

Les syndicats des six quotidiens menacés ont vite déchanté quand ils ont entamé des négociations avec Gesca. Ils ont compris que leurs journaux deviendraient tout au plus, à moyen terme, des onglets sur le grand site Web de LaPresse+... «Le plus vite qu'il (Guy Crevier, pdg de Gesca) va s'en débarrasser (des journaux papier), le mieux», constatait une source syndicale citée par Le Devoir dans son édition du 15 janvier 2015. Encore une fois, aucune levée de boucliers...

Deux mois plus tard, n'ayant pu s'en débarrasser assez vite, Gesca «vendait» les six quotidiens (Québec, Ottawa/Gatineau, Saguenay, Trois-Rivières, Sherbrooke, Granby) à Groupe Capitales Médias. Le lapin sorti du chapeau... Entre la mort et l'inconnu, le choix était facile. Pour un moment, le climat toxique de censure et d'autocensure au sein des ex-quotidiens de Power/Gesca s'est dissipé et le débat tant attendu semblait devoir se faire. Puis, de nouveau, ce fut un lent retour au silence...

Gesca avait maintenant la voie libre à La Presse. En septembre 2015, on annonça l'abandon de l'édition papier en semaine, et le samedi 31 décembre vit l'ultime parution hors-samedi du journal La Presse imprimé. Non seulement ne pleurait-on pas sa disparition, on célébrait presque l'arrivée du tout-numérique. Au sein des hourras, je fis couler un peu de vinaigre (voir bit.ly/2lAewmM), écrivant, en ce dernier jour de 2015: «Abandonner la version imprimée des journaux, c'est plus qu'une erreur. C'est un crime.»

Et j'ajoutai: «S'il y a une chose dont je suis à peu près sûr, c'est que l'ultime motivation d'empires comme Power Corporation, Québecor et les autres restera toujours le profit. Et le jour où LaPresse+ ne donnera pas les revenus escomptés, les écrans des artisans de l'information iront rejoindre les anciennes presses à la ferraille»... On a vu ce qu'on a vu, depuis... Après avoir sabordé l'édition papier du samedi (la dernière a paru le 30 décembre 2017), Power Corp a largué son joyau numérique déficitaire avec une paie de séparation de 50 millions $, et aujourd'hui LaPresse+ est condamné à quêter sur la place publique, comme les journaux de Groupe Capitales Médias.

Ces jours-ci, le mini-empire formé par Martin Cauchon titube au bord de la faillite, avec tout ce que cela implique pour la santé de l'information, l'avenir du journalisme d'ici et la démocratie québécoise. Et là, tout à coup, on se rend compte que le précipice est droit devant, qu'il est minuit moins quelques secondes, et toutes les voix qui se taisaient crient au secours. Il était grand temps.

Mais de quoi parle-t-on? Essentiellement, on cherche encore ces introuvables «modèles d'affaires» qui permettront à la fois aux entreprises d'engranger des profits et à la presse écrite de survivre. Alors on se tourne invariablement vers les gouvernements. Les syndicats CSN proposent de créer une (des?) coopérative pour que les employés de ces médias puissent en devenir copropriétaires. Piste intéressante celle-là, mais comme les autres elle ne touche pas au coeur du problème.

Pour y arriver, il faut d'abord dissiper ce mythe que les difficultés des journaux ont débuté avec l'arrivée de l'Internet et l'envahissement publicitaire subséquent des géants actuels du Web. Ces derniers ont exploité des fissures apparues dans l'armure de la presse écrite dès les années 70 et 80, avant l'existence du World Wide Web. Fissures résultant de la cupidité des empires de presse.

Entre 1978 et 1980, par exemple, quatre quotidiens d'importance avaient été fermés (Montréal-Matin, Montreal Star, Ottawa Journal et Winnipeg Tribune), réduisant d'autant la concurrence médiatique dans ces villes et produisant des allégations de collusion, notamment entre les chaînes Free Press Publications et Thomson. L'objectif des grands barons de la presse était clair: hausser les marges de profit sur le dos d'un public désormais moins informé.

Dans la seconde moitié des années 80, les griffes de Conrad Black et sbires dans l'univers des médias francophones québécois ont laissé de profondes cicatrices. À mon quotidien, Le Droit, où le tirage était en baisse depuis la fin des années 1970, on passa en deux ans du grand format au tabloïd, de journal d'après-midi à journal du matin, et la salle des nouvelles perdit au moins le tiers de ses effectifs... Tout ça avant 1990, avant la naissance du Web... Moins de journalistes, moins d'espace rédactionnel, moins de lectorat... Le cercle vicieux était déjà amorcé.

En 2019, le modèle d'affaires des empires médiatiques n'a pas foncièrement changé. L'objectif n'a jamais été d'offrir un excellent produit d'information au public lecteur, de protéger les droits constitutionnels de liberté de presse ou de se comporter comme piliers de la démocratie, mais bien de faire son possible avec les moyens disponibles en respectant scrupuleusement des objectifs bien définis de rentabilité. Plus vite on comprendra cela, meilleure sera la discussion. Jusqu'à preuve du contraire, ces proprios ne font pas partie de la solution...

Quand bien même on débourserait chaque année des millions en fonds publics, quand bien même on taxerait à une juste valeur les géants du Web, renflouant les coffres de Groupe Capitales Médias, du Devoir et même de Québecor au besoin, ce ne serait qu'un répit. Le problème de 2014, que personne n'a voulu confronter, reste celui de 2019. Et le problème de 2019 sera celui de 2024, et de 2035... Taxer, même à outrance, les géants du Web (Google, Amazon, Facebook, Apple, etc.) n'augmentera pas le taux de lectorat des journaux quotidiens... Et l'argent finira dans les poches des proprios...

Parmi les enjeux de fond dont on ne parle pas, ou peu, j'ai soulevé les suivants le 19 mai 2014 dans le texte de blogue qui m'a valu un congédiement comme éditorialiste invité du quotidien Le Droit:

«Pourquoi lit-on moins les journaux? Pourquoi lit-on moins, tout court? Il faudra parler d'éducation, de culture, de tout. La proportion d'analphabètes fonctionnels est effarante. Il faudra aussi parler de la qualité du produit offert. J'ai toujours cru, peut-être naïvement, peut-être pas, qu'un bon journal trouvera des lecteurs. Quand le nombre de pages diminue, quand on sabre dans les salles de rédaction, il ne faut pas se surprendre que le lectorat en souffre. Et ceux qui ne lisent pas sur papier à cause d'une incapacité de lecture, ou parce qu'ils n'y trouvent plus ce qu'ils devraient y trouver, vont éventuellement délaisser les nouveaux gadgets électroniques… pour les mêmes raisons.»

Le meilleur modèle d'affaires ne pourra rien contre un climat socioéconomique et politique qui favorise depuis trop longtemps une glissade collective vers l'ignorance. Un public peu ou mal informé sera toujours plus facilement manipulé par ceux qui ont le pouvoir ou les moyens financiers de le faire. Il faut entreprendre immédiatement de vaincre l'analphabétisme fonctionnel, transmettre le goût de la lecture des livres et des journaux (papier et numériques) de langue française dès l'enfance, et faire comprendre à tous les citoyens l'importance, pour la démocratie, d'une presse libre nourrie par des journalistes professionnels. Le jour où la société québécoise sera formée de citoyens bien informés et instruits, la presse écrite n'aura rien à craindre.

Les quotidiens actuels prospéreront et d'autres viendront s'ajouter dans des villes comme Rouyn-Noranda, Drummondville, Saint-Hyacinthe, Rimouski, Sept-Îles, Saint-Jérôme, Longueuil, Laval, Victoriaville... Pourquoi pas une vingtaine de quotidiens de langue française au Québec? Dans le territoire francophone de la Suisse, où résident un peu plus de 2 millions de personnes, il y a 13 quotidiens! Et environ 45 dans l'ensemble de la Suisse, qui compte une population comparable à celle du Québec... Aucun des modèles d'affaires proposés ne nous mènera là...















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