samedi 5 juin 2021

Les Québécois, colonisateurs et oppresseurs?



Il y en a qui voudraient assimiler les Québécois, sans procès, aux colonisateurs racistes qui ont enterré sans les identifier 215 petits résidents d'un pensionnat autochtone en Colombie-Britannique. Il y en a d'autres qui voudraient, sans procès, nous laver de tout soupçon. Les deux positions me rendent mal à l'aise mais, je dois l'avouer, surtout la première.

Cependant, le titre du Devoir en page une, ce 4 juin 2021, m'a fait littéralement bondir. Un véritable commentaire éditorial, non attribué, contraire à toutes les règles journalistiques que j'ai apprises au cours des 50 dernières années. Le titre se lisait comme suit dans l'édition papier (voir image ci-haut): «Défaut de mémoire collective. Pourquoi les Québécois refusent-ils de se voir en colonisateurs et oppresseurs des Autochtones?» Le titre de la manchette dans l'édition numérique est pire encore: «Le mythe du bon Québec»...

C'est essentiellement le même genre de réaction que de vouloir coller aux Québécois l'étiquette de «racisme systémique» envers les personnes de race noire (ou autre que blanche), et de nous mettre dans le même sac que les lyncheurs de l'Alabama...

J'avoue au départ que je ne suis pas le mieux, ni le moins informé de l'histoire des relations entre les Européens venus s'établir en Amérique et les Autochtones. J'avais appris que les Espagnols, les Portugais et les Britanniques avaient adopté des pratiques quasi génocidaires à l'endroit des peuples autochtones d'Amériques. Des Incas et Aztèques, en Amérique centrale et du Sud, aux Béothuks de Terre-Neuve en passant par les nations autochtones d'Amérique du Nord, on avait exécuté sans pitié des politiques proches de l'extermination, physique et/ou culturelle.

Au Québec, par contre, les Français avaient mis en place un système d'alliances que les Canadiens français ont exporté aux quatre coins du Canada et des États-Unis. Ce réseau d'alliances ne reposait pas uniquement sur le profit généré par les échanges mais aussi sur des milliers de mariages interraciaux qui ont donné naissance à de véritables nations de Métis. Jusqu'à la fin du 19e siècle, Canadiens français et Autochtones ont souvent affronté les Anglo-Américains en alliés.

Alexis de Tocqueville, grand sociologue français et auteur De la démocratie en Amérique avait visité les États-Unis en 1831 et découvert l'existence des Canadiens français en rencontrant des Métis près des Grands Lacs. Il a consigné ce qu'on lui appris sur les rapports entre Canadiens français et Autochtones dans des correspondances publiées en 1973 sous le titre «Tocqueville au Bas-Canada».

Il note: «Les blancs de France, disaient les Indiens du Canada, sont aussi bons chasseurs que nous. Comme nous, ils méprisent les commodités de la vie et bravent les terreurs de la mort. Dieu les avait créés pour habiter la cabane du sauvage et vivre dans le désert.» Pour les tendres oreilles, il faut comprendre «sauvage» comme vivant dans la nature, et «désert» comme les vastes territoires de l'Ouest  toujours à l'abri des Européens dans les 1830...

Tocqueville ajoute dans son carnet: «Antipathie des Indiens pour la langue anglaise, leur goût pour les Français: dans les déserts les plus éloignés, les Indiens saluent les Européens en disant: Bonjour.» Un autre témoignage, d'un Blanc cette fois, sur la sympathie des Autochtones de ces régions: «Ils ne consentent à parler que le français. Dans les déserts les plus éloignés la qualité de Français est la meilleure recommandation près d'eux. Ils se rappellent toujours nos bons traitements lorsque nous étions maîtres du Canada. D'ailleurs beaucoup d'entre nous leur sont alliés et vivent presque comme eux.» Et parlent leurs langues...

L'arrivée des pensionnats indiens dans le dernier droit du 19e siècle, sous l'impulsion du gouvernement de Sir John A. MacDonald, marque un changement d'époque. L'objectif est clair: exterminer les langues et cultures autochtones, en faveur de l'anglais. La présence de quelques collabos québécois, dont «Sir» Hector Langevin, ne changera rien. Sur les quelque 130 pensionnats créés, seulement quatre seront de langue française. Ces derniers verront le jour au Québec, au 20e siècle, et seront administrés par les Oblats de Marie Immaculée, dont la philosophie diffère apparemment de celle des Anglo-Canadiens.

Dans son livre publié en 2016 aux Presses de l'Université de Montréal (PUM), le professeur Henri Goulet jette un éclairage sur ces quatre pensionnats québécois de langues française et autochtone. « Fondé sur les archives des pères oblats, très peu exploitées à ce jour, ce livre sur les pensionnats autochtones au Québec relate l’histoire de chaque établissement. Il met aussi en lumière l’idéologie des oblats en matière d’éducation des enfants autochtones: contrairement à ce que prônait la politique d’intégration dans les écoles publiques du département des Affaires indiennes dans les années 1950, ils cherchaient plutôt à maintenir vivante la culture de leurs pensionnaires», peut-on lire dans le descriptif des PUM.

Aussi ne perdons pas de vue que les pensionnats indiens anglais inculquaient aux Autochtones en voie d'anglicisation les préjugés francophobes qui animaient les gouvernements du Canada et des provinces à majorité anglophone. Et n'allez surtout pas croire que les communautés religieuses anglo-catholiques étaient collectivement plus gentilles avec les Canadiens français qu'avec les Autochtones. Le clergé irlandais favorisait ouvertement le Règlement 17 interdisant l'enseignement en français en Ontario.

Dans la région du Pontiac, au Québec, les écoles confessionnelles de langue française étaient aux mains du diocèse anglo-ontarien de Pembroke et sont devenues un instrument majeur d'anglicisation. Dans son enquête sur le Pontiac en 1955, le journaliste du Devoir Pierre Laporte, parlant du rôle des Soeurs ontariennes de St-Joseph (Sisters of St. Joseph) dans le réseau scolaire de langue française du Pontiac, n'y allait pas par quatre chemins: «Elles inspirent à leurs élèves le mépris de tout ce qui est français.»

N'oublions jamais que les initiateurs des pensionnats autochtones ont été les mêmes qui ont systématiquement tenté de faire disparaître la langue et la culture française au pays. Québécois, Canadiens français, Acadiens et Autochtones ont affronté les mêmes oppresseurs. Malheureusement, les pensionnats indiens semblent avoir davantage réussi dans leur objectif d'extermination des langues et cultures autochtones. Ce n'est pas un hasard si les langues autochtones ont survécu davantage au Québec qu'ailleurs au Canada.

Si vous croyez que j'essaie d'argumenter que les Québécois francophones sont blancs comme neige dans leurs rapports avec les nations autochtones, vous faites erreur. Des Joyce Echaquan, il y a eu à bien des endroits et il y en aura d'autres. Mais ce n'est pas parce que nous avons des péchés à expier qu'on peut nous assimiler aux tentatives d'ethnocide, voire de génocide, perpétrées par les élites britanno-anglo-canado-américaines ailleurs en Amérique du Nord. Les collectivités et peuples opprimés ont trop souvent tendance à se disputer les miettes de la table des maîtres, au lieu de faire preuve de solidarité.

Alors il faut dénoncer ce titre éditorial et moralisateur du Devoir, qui demande: «Pourquoi les Québécois refusent-ils se se voir en colonisateurs et oppresseurs des Autochtones?» Parce qu'il est journalistiquement indéfendable. Parce qu'il ne s'appuie sur aucune donnée historique. Peut-être, et surtout, parce qu'il est faux? Comme nation, nous n'avons pas été historiquement les colonisateurs et oppresseurs des Autochtones. La réalité des rapports entre Français et Autochtones était autre. Nous aurons à faire des mea culpa, mais pas pour les crimes auxquels on voudrait nous associer.




3 commentaires:

  1. Bravo et excellent article ! j'ai partagé sur mon blogue.

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  2. L'Empire britannique a toujours eu des difficultés à accepter la présence continue des francophones et des autochtones. Ils ne 'fittaient' pas dans le discours officiels. Les francophones refusaient de s'assimilier ET de disparaître et étaient suffisamment nombreux pour ne pas être déculturés de force. Ce n'était pas le cas des autochtones. Considérés comme des 'sauvages' sans culture et sans civilisation, les autochtones ont fait l'objet d'une campagne de ''reculturation'' pour en faire de petits blancs d'emprunt. C'est l'une des grandes hontes du Canada. Aujourd'hui, l'attrait de l'impérialisme britannique a disparu, mais les conséquences des politiques passées persistent. Il faut aider les autochtones à reconstruire leurs cultures respectives et à réapprendre leurs langues d'origine. Il faut aussi leur donner plus de pouvoirs (via les conseils de bande) et davantage de moyens de développer leur économie, notamment (mais pas uniquement) en agrandissant les réserves et en leur donnant les outils pour exploiter leur environnement et en tirer des sources d'enrichissement collectif.

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  3. Excellent. Il est temps qu'on cesse de se culpabiliser ou plutôt de se faire culpabiliser par des jugements à l'emporte-pièce. Revenons à la vérité historique et cessons de faire du roman « à la Trudeau ».

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