mardi 16 novembre 2021

L'assimilation... De Michel Rousseau à Michael Rousseau en quelques générations...

       La maison de mon enfance, à Ottawa... Elle n'a pas tellement changé...
Nous étions quatre familles à l'habiter... L'étage du balcon, c'était chez moi...


Je m'adresse ici à mes compatriotes québécois de langue française, et particulièrement à ceux et celles (et ils sont très, très nombreux!) qui voient d'un oeil favorable l'apprentissage intensif de l'anglais à l'école primaire ou encore l'accès libre pour les francophones et allophones aux cégeps de langue anglaise.

Je m'excuse, mais je crois que vous ne comprenez absolument rien au phénomène de l'assimilation, ou de l'anglicisation si vous préférez. Alors si vous avez un peu de patience et voulez vraiment savoir ce qui nous attend ici au Québec au rythme où vont les choses, je vous invite à suivre un peu mon parcours d'enfance et d'adolescence en milieu franco-ontarien. Après, vous tirerez vos propres conclusions.

Si j'avais grandi à Lévis, Rimouski, Saint-Hyacinthe, ou même à Laval ou Montréal-à-l'est-de-Saint-Laurent, je ne me serais jamais posé de questions. À la maison, dans la rue, en jouant ou en sortant avec des amis, en allant au dépanneur ou à l'épicerie, ou à l'école, en prenant l'autobus, j'aurais parlé français sans même y penser. J'aurais travaillé, regardé la télé, écouté la radio, lu des journaux en français. Sur le plan linguistique, culturel, identitaire, il n'y aurait eu aucune confusion.

Ottawa, années 1950...

Recul rapide aux années 1950 en Ontario, à Ottawa plus précisément, où vivait la plus forte concentration de Franco-Ontariens (près de 25% de la population de la capitale fédérale à l'époque). À plusieurs égards, dans mon petit quartier à forte majorité francophone, on aurait pu se croire au Québec. À la maison, dans la rue, à l'épicerie, à l'église, le français était largement la langue commune. Un français peu raffiné, truffé d'anglicismes, mais confortable, sans accent anglais...

L'anglais nous arrivait souvent par la bande. Ma mère écoutait la station de radio CKCH de Hull (affiliée à Radio-Canada) mais le poste était parfois branché sur la station anglaise de rock-n-roll d'Ottawa (que j'aimais beaucoup). La station télé de Radio-Canada était bilingue jusqu'à 1956. Nous recevions Le Droit tous les jours mais aussi l'Ottawa Journal (que j'ai livré de 1956 à 1959). Et dès que nous arrivions ou dépassions la grand-rue (la rue Wellington, la main d'Ottawa), l'anglais devenait dominant.

À l'école primaire bilingue (séquelles du Règlement 17 obligent), nous devions, en plus de nos cours en français, suivre le même apprentissage de l'anglais que tous les autres petits Anglo-Ontariens (notre anglais intensif...). Et c'est toujours le cas en 2021. Au secondaire, à moins de pouvoir fréquenter les deux écoles secondaires privées bilingues, les jeunes francophones se retrouvaient au high school anglais. Quant au marché de l'emploi, il était rare de pouvoir travailler en français à Ottawa. Le seul moment où j'entendais un peu d'anglais à la maison, c'était quand mon père racontait sa journée de travail à l'hôtel de ville d'Ottawa, à l'heure du souper...

À la fin du primaire, mes parents se sont endettés pour m'inscrire à l'école secondaire privée de l'Université d'Ottawa, où la grande majorité des élèves étaient francophones et la moitié des cours donnés en français. Un milieu assez catastrophique sur le plan culturel où la minorité anglaise s'imposait et où les conversations se déroulaient en anglais dès qu'un anglo était présent... de fait, même entre francos. Rendu en 11e année (équivalent du secondaire 4 québécois), je parlais aussi souvent l'anglais que le français et je n'écoutais que des stations de radio américaines. L'année suivante, m'être fait traiter de frog par un des anglais aura été un choc salutaire et à l'automne 1963, j'entrais à l'Association de la jeunesse franco-ontarienne (AJFO) ainsi qu'à la faculté des sciences sociales de l'Université d'Ottawa où 90% des étudiants étaient québécois et la majorité, séparatistes. J'étais sauvé.

Et ça, n'oubliez pas, c'était la situation dans les années 50 et au début des années 60. Dans les quartiers à majorité francophone de la capitale - St-François d'Assise, la Basse-Ville et la ville enclavée de Vanier - l'attraction du français restait forte sur le plan communautaire, religieux, familial et scolaire. On aurait dit parfois des villages de langue française dans une ville anglaise. Les mariages exogames restaient l'exception. La pression du scolaire (à partir du secondaire), des médias, des milieux de travail et de l'envahissement culturel anglo-américain entraînaient une anglicisaton appréciable dans nos quartiers, mais quand même limitée. C'était bien pire dans les régions et villes où les francophones, même nombreux, étaient géographiquement éparpillés, comme nous allions le découvrir dans le demi-siècle suivant.

Ottawa, années 2000-2021...

Avance rapide aux deux premières décennies de notre nouveau millénaire, dans les anciens territoires de la «franco-ontarie» à Ottawa. Les francophones y sont maintenant fortement minoritaires. La langue de la rue, c'est désormais l'anglais. La disparition des communautés francophones a nécessairement eu pour conséquence une forte hausse du nombre d'unions exogames (française-anglaise). Aujourd'hui, deux tiers des Franco-Ontariens vivront en couple avec un(e) anglophone, les trois quarts de leurs enfants auront l'anglais comme langue première... et ils vivront dans un quartier anglophone. Ceux et celles qui apprendront le français auront, pour la plupart, un accent anglais très perceptible et presqu'aucune trace d'accent français dans leur anglais.

Alors qu'aurais-je vécu si j'étais né après l'an 2000 dans la même maison  du même quartier d'Ottawa? Mon père ou ma mère aurait probablement été anglophone mais supposons, pour les besoins de l'argument, que je grandisse dans un foyer francophone. Le problème c'est que même dans la majorité des foyers francophones, la consommation culturelle (journaux, télévision, Internet et dérivés, etc.) se fait massivement en anglais. Les études conduites en 2010 par Statistique Canada (et qui seront répétées l'an prochain) ne laissent aucun doute à ce sujet.

Et dès que je sors de la maison, la langue de la rue sera l'anglais. La plupart des voisins ou amis seront anglophones. Au dépanneur, à l'épicerie, dans les autres commerces, dans les autobus, j'aurai affaire à des unilingues anglais. L'anglais sera donc la langue d'intégration sociale et économique. L'identité franco-ontarienne qui se serait forgée dans une famille francophone vivant dans un quartier francophone des années 1950 sera compromise. Une double identité émergera. Les gens se diront de plus en plus «bilingues», plutôt que francophones, comme l'a constaté un sondage Léger et Léger à Ottawa en 1993.

Je fréquenterai une école primaire et une école secondaire françaises (et non bilingues comme autrefois), mais l'apprentissage de l'anglais y sera encore calqué sur le curriculum des écoles anglo-ontariennes. Le réseau scolaire de langue française tente désespérément de faire ce qu'on appelle de la «construction identitaire» franco-ontarienne, mais concurrence difficilement le milieu social anglicisant tout autour. Les chances sont que même à l'école, une majorité de francophones s'exprimeront en anglais dans les couloirs, à la cafétéria et dans la cour d'école. Dans un tel contexte, il faut s'attendre qu'une très forte proportion des diplômés du secondaire puissent poursuivre leurs études au collège et à l'université en anglais, d'autant plus qu'il n'existe pas d'université de langue française digne de ce nom dans la province...

Comme les générations des années 50 et 60, je devrai, plus souvent qu'autrement, travailler en anglais ou avec des unilingues anglophones mais il y a une grande différence. En 1960, je serais arrivé en milieu de travail avec un meilleur blindage social et culturel de langue française. En 2010, sauf exception, j'arriverais avec une identité fracturée, bilingue tout au plus, avec un réflexe naturel de passer à l'anglais par défaut. De savants théoriciens ont inventé le concept d'«insécurité linguistique» pour expliquer cette tendance mais tout le monde sait qu'il s'agit d'une conséquence naturelle de l'intégration sociale à la majorité anglaise, d'une étape normale du processus d'assimilation. Les enfants de cette génération apprendront peut-être encore le français mais ne s'en serviront pas ou peu. La génération suivante sera largement unilingue anglaise. Des milliers et des milliers de Michael Rousseau... 

La disparition des quartiers francophones

Ce qui est arrivé à Ottawa - la disparition des quartiers francophones - s'est produit dans toutes les collectivités urbaines de l'Ontario français, à l'exception de Hawkesbury. Ce phénomème est probablement constaté dans des régions urbaines hors-Québec comme Saint-Boniface (au Manitoba) et à un moindre degré Moncton (au nouveau-Brunswick). À part Edmundston (N.-B.) et Hawkesbury (Ont.), seules de petites localités de l'Acadie et de l'Est et du Nord ontariens offrent toujours en 2021 des territoires où la langue commune, la langue d'intégration, demeure le français. Et l'étau se resserre constamment autour d'elles.

Même dans les territoires hors-Québec où les francophones restent solidement majoritaires, l'érosion s'accélère. Au recensement de 1951, la moitié des francophones des comtés ontariens de Prescott et Russell (entre Ottawa et la frontière québécoise à l'est) étaient unilingues français. Au dernier recensement, celui de 2016, la proportion était inférieure à 20%... La «bilinguisation collective» des Franco-Ontariens, dépassant les 90% dans les régions urbaines, constitue un repère sûr de transferts linguistiques croissants vers l'anglais (comme partout au Canada, y compris au Québec). Cela s'accompagne invariablement d'une consommation accrue d'outils culturels et médiatiques de langue anglaise, au détriment du français. Ce phénomène est déjà en marche dans la grande région montréalaise, surtout dans les localités avec une proportion appréciable d'anglos, ainsi qu'en Outaouais (Pontiac, vallée de la Gatineau, ville de Gatineau).

L'assimilation, un processus...

L'assimilation à l'anglais est un processus, parfois lent, parfois rapide, foudroyant à l'occasion en milieu minoritaire. Les francophones, au Québec et ailleurs, vivent dans une superposition d'environnements: la famille, le quartier, l'école, les rapports socio-économiques, le travail, les loisirs, les médias et bien plus. Il apparaît clair que la famille et l'école ne suffisent pas pour garantir une identité francophone. Contre l'anglicisation d'un quartier, d'un territoire, des milieux de travail et des outils médiatiques, la famille et l'école ne font pas le poids. Et si en plus, on retire l'école de l'équation (libre accès des francophones au cégep anglais, p. ex.), les carottes sont cuites.

Vous n'avez pas besoin de savantes analyses de chercheurs universitaires ou de reportages à la télé et dans les journaux pour constater le phénomème de l'assimilation. Regardez autour de vous. Écoutez. On entend plein de chansons anglaises à la radio francophone (et même dans certaines émissions de télé à Radio-Canada). Comptez le nombre de mots et expressions anglais ou d'anglicismes dans les bulletins de nouvelles et interviews à la télévision de langue française. Écoutez les gens parler autour de vous. Vous comprendrez vite que c'est le français intensif qu'il faut à l'école primaire, pas l'anglais intensif... À Montréal c'est pire qu'ailleurs au Québec. Entre l'exigence de plus en plus répandue de l'anglais au travail et dans les commerces, et une consommation médiatique (Internet surtout) où la présence de l'anglais explose, le français de la métropole est devenu chez plusieurs une espèce de «chiac» montréalais annonciateur de jours plus sombres. Quant à Gatineau, 4e ville du Québec au cas où vous ne sauriez pas, le français sera à l'agonie d'ici quelques générations dans l'indifférence générale.

Bien sûr, il y a de la résistance. Mais la résistance résulte toujours d'une décision individuelle, alors que l'assimilation constitue un processus sociologique d'intégration à la langue et à la culture dominantes. La résistance, c'est l'exception, pas la règle.

Les résistants de la francophonie hors-Québec, et ils sont nombreux (pas assez mais quand même), sont autant d'étoiles qui brillent dans la nuit. Mais pour perdurer et progresser, un peuple, une collectivité, une nation, doit vivre à la clarté du jour.

«Soleil, soleil, aime-nous» (bit.ly/3wRIh2G)... (Jacques Michel)


6 commentaires:

  1. Votre texte ne peut être plus clair et, surtout, très réaliste malheureusement !!! Je suis né à Montréal sur le Plateau en 1939, d'une mère franco-ontarienne et d'un père Sorelois !!! À l'époque, c'était un quartier ouvrier et pauvre !!! J'ai eu la chance de voyager de l'Atlantique au Pacifique à quelques occasions !!! Un mot qui va apparaître de plus en plus est a-s-s-i-m-i-l-a-t-i-o-n !!! Ça me rend triste !!!

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  2. Je ne crois pas que la situation soit sans espoir. Il y a des outils, des méthodes, des mpyens pour vivre et survivre. La création d'une république autonome du Québec et de districts linguistiques pour les anglophones (au Québec) et pour les francophones (hors-Québec) sont des possibilités très réalistes, parmi d'autres.

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  3. Je me suis permis de reprendre la totalité de votre texte (en indiquant la source) dans mon blog. Il faut sensibiliser les gens.

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  4. C'est bien trop péssimiste. La francophonie hors Québec a toujours connu l'assimilation, mais il en a des gens qui prennent la relève et assure la présence du français.

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