jeudi 24 août 2023

Desjardins ne se souvient pas...

Entête de l'ancien bulletin paroissial Contact, St-François d'Assise, Ottawa. Ma maman, décédée récemment, voulait que je préserve les douze années de ces bulletins (1941-1953) qu'elle avait précieusement emballés. On y raconte la vie religieuse et civile des près de 6000 Canadiens français du seul quartier jadis francophone de l'ouest d'Ottawa. 

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Arthur Lepage, Wilfrid Carr, Edouard Demers, René Lalande, Alphéric Viau, Wilfrid Barrette, Louis Reardon, Gilles Hébert, Alfred Roy, Alonzo Lemaire, Georges Blouin, Marius Lachaîne, Donat Mitchell, Honoré Sauvé, Joseph Sigouin, Lucien Soucy.

Qui sont ces personnes, direz-vous? Depuis longtemps relégués à l'oubli collectif, comme la plupart des pionniers, ces 16 résidents de la paroisse St-François d'Assise (à Ottawa) ont occupé en janvier 1944 les premiers postes électifs des comités et du conseil d'administration de la toute première caisse populaire de mon petit coin - jadis francophone - de la capitale fédérale.

Comme dans la plupart des villes où cohabitaient les deux solitudes, la majorité des Canadiens français de la capitale vivaient dans les quartiers les plus modestes et disposaient de peu de leviers économiques. Ils étaient à la merci de banques cupides (comme aujourd'hui). Le coopératisme apparaissait comme une voie prometteuse et avait, de plus, l'appui des autorités religieuses.

Dans les pages du bulletin Contact de la paroisse St-François, la campagne en faveur de la fondation d'une caisse pop locale commença en décembre 1941. «Le but de la coopération économique c'est de rendre notre peuple plus prospère. Nous ne sommes pas riches individuellement, sans doute, mais dans l'ensemble nous le sommes si nous mettons en commun nos sous», pouvait-on y lire. 

Dans le Québec, ajoutait le rédacteur du bulletin (sans doute un homme, les femmes étant écartées des affaires économiques à cette époque), «il y a 55 coopératives de consommation qui font deux millions $ d'affaires par an; 400 coopératives agricoles avec chiffres d'affaires de 19 millions; et 600 caisses populaires avec un actif de 26 millions $

L'appel à la fondation d'une caisse populaire paroissiale fut lancé en janvier 1942. Il existait alors trois caisses pop à Ottawa: Notre-Dame, Ste-Anne et St-Jean-Baptiste. À l'été 1942, le projet est bien en marche et on espère sans trop y croire que la caisse ouvrira ses portes d'ici janvier 1943. «Il est bien entendu que ceux qui feront partie de l'administration ne travailleront pas dans leur intérêt personnel, mais à l'avantage de tous nos paroissiens», avertit le bulletin Contact.

En décembre 1942, un groupe de bénévoles s'active au recrutement de membres. Sans doute par le porte-à-porte ou aux messes du dimanche. Leur message est clair: «désormais, ne confions pas nos économies aux institutions étrangères. Gardons-les pour notre institution à nous, notre caisse populaire. (...) Avec nos économies, elle assistera les nôtres, nos marchands, nos artisans, nos professionnels, nos travailleurs, nos familles.»

«Donnons-nous la main. Il faut qu'elle vive! C'est une institution pour le bien-être de toute la paroisse.» En novembre 1943, on fait savoir que la section St-François d'Assise de la Société St-Jean Baptiste «est maintenant en mesure de soumettre une application pour l'obtention d'une charte provinciale» (pour la caisse populaire). Le moment tant attendu par les futurs coopérateurs arrive.

Enfin, dans l'édition de janvier 1944 de Contact, la page une est consacrée à l'ouverture officielle de la coopérative sous un grand titre en majuscules: «NOTRE CAISSE POPULAIRE». La charte ayant été octroyée à la fin de novembre, la caisse populaire St-François d'Assise est maintenant ouverte et fonctionne depuis le 28 décembre 1943. 

«La Caisse ne garde pas l'argent inactif dans son coffre. Elle l'utilise, le fait circuler de mains en mains, de foyers en foyers. La Caisse fait fructifier chez les Nôtres, l'argent des Nôtres, au profit des Nôtres.» Aussi pouvait-on prendre connaissance, en mars 1945, du premier rapport annuel de la petite coopérative d'épargne et de crédit:

Les sommes ne sont pas faramineuses, même pour la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mais c'était un début, avec des centaines de membres et des recettes de près de 70 000 $. Une petite collectivité franco-ontarienne venait, comme des centaines de collectivités dans les villes et villages du Québec, de se donner un outil économique coopératif avec les moyens du bord.

Au fil des ans, une croissance lente mais sûre s'est opérée. Je me souviens d'aller déposer des 25 cents, parfois des 10 cents, au guichet et d'être ravi de voir une somme de 5 ou 10$ dans mon compte. Mais c'est ainsi que s'est bâti, de localité en localité, dans un esprit coopératif, ce qui allait devenir l’un des plus puissants leviers économiques collectifs des Québécois.

Le mouvement Desjardins a depuis longtemps oublié que ses fondations sont érigées sur les épaules de générations d'Arthur Lepage, Wilfrid Barrette, Honoré Sauvé, Joseph Sigouin et de millions d'hommes et de femmes qui ont voulu façonner, dans leur coin de pays, une caisse populaire à leur image. 

Desjardins se donne aujourd'hui des airs de grande banque centralisée, reléguant aux oubliettes les petites caisses jadis démocratiques au profit d'immenses structures autoritaires qu'on n'ose même plus appeler «populaire», où on se fait trop souvent traiter de «clients» alors que - du moins je le crois - nous sommes membres!

On devrait obliger les dirigeants de la future «banque» Desjardins à relire les Contact de la paroisse St-François d'Assise (mon ancienne paroisse) et les bulletins similaires de centaines de paroisses, de quartiers, de villes et villages dans toutes les régions où des Québécois, des Acadiens et des Canadiens français ont cru au message coopératif d'Alphonse Desjardins et fondé «leur» caisse.

Cet empire soi-disant coopératif où les gros épargnants sont aujourd'hui accueillis au tapis rouge et les petits à peine tolérés, voire pénalisés, a été érigé pendant des décennies, dans les années 1930, 1940 et 1950 avec les maigres économies de millions de coopérants. Avoir su ce qui adviendrait de leur mouvement, avoir vu la trahison des idéaux qui se tramait, auraient-ils été si vaillants?

Le moindre qu'on puisse faire, c'est de ne pas les oublier!

mardi 22 août 2023

Entre La Matrice et le Dôme du tonnerre...



D'ici peu, au rythme où vont les choses, nous évoluerons dans une société encombrée d'analphabètes et d'ignorants. Avec l'accélération du déclin de la presse imprimée, la désinformation omniprésente sur les réseaux sociaux, la censure croissante des grandes plates-formes (Facebook, Instagram) et la fragmentation exponentielle de l'information crédible et professionnelle sur Internet, les jours de nos démocraties sont comptés.

Ces temps-ci, un combat clé se joue devant nos yeux. La méga-multinationale Meta a bloqué sur Facebook et Instagram les nouvelles émanant des médias d'information d'ici, en privant plus de 80% de la population québécoise et canadienne qui utilise ces réseaux. Le bras de fer est engagé entre nos élus et ces barons d'un capital sans frontières et sans lois. L'issue est lourde de conséquences pour l'avenir.

Mais le coeur du conflit n'est pas de savoir qui remportera la victoire cette fois. Non, au coeur de cette affaire il y a le simple fait que des organisations comme Meta aient pu acquérir la capacité de faire ce qu'elles font présentement. De toute évidence, elles se croient plus puissantes que les gouvernements et sont convaincues que les médias traditionnels (journaux, télé, radio et leur progéniture numérique) sont à genoux... Que le quatrième pouvoir agonise....

Ont-elles raison? Qu'il n'y ait pas de réponse sûre à cette question a de quoi effrayer. Les gouvernements à Ottawa ont toujours, sauf rares exception, servi les intérêts des grandes entreprises capitalistes avant ceux des citoyens. Pendant que les travailleurs et chômeurs croulent sous les dettes, les puissances économiques (pétrolières, géants de l'alimentation, banques, etc.) qui accumulent des profits indécents ont libre accès aux antichambres ministérielles. Confrontés à l'abus outrancier de Meta, les libéraux n'ont pas le choix. Il faut protester. Mais ils n'ont pas l'habitude. Ça se voit.

Il n'y a pas si longtemps, les grands journaux auraient dressé de puissantes barricades pour protéger leurs domaines contre les intrus de Facebook et d'Instagram (et les autres). Mais la cupidité et la courte vue des empires de presse minaient l'édifice à coups de virages technologiques et coupes de personnel et d'espace rédactionnel depuis près d'un demi-siècle. La presse écrite s'écroule aujourd'hui comme un château de cartes. Le Québec a perdu la majorité de ses quotidiens en 2023 dans l'indifférence quasi totale. Les hebdos Métro viennent de mordre la poussière. Ce qui reste peine à conserver des parts de marché dans l'univers fragmenté du Web.

Si encore les quelques journaux papier toujours à flot prenaient des mesures énergiques pour démontrer leur capacité d'illuminer les trous noirs créés par les Meta de ce monde... Mais non... Les seuls véritables quotidiens dignes de ce nom, le Journal de Montréal et le Journal de Québec, souffrent tous les deux des symptômes qui ont grugé jusqu'à l'os les anciens concurrents. Fermeture des presses du Journal de Québec, de l'édition du dimanche des deux quotidiens, en attendant pire. Quand au Devoir, il a cessé depuis longtemps de fonctionner comme à l'époque où ce quotidien national était un incontournable de l'information. De plus en plus, dans d'immenses pages sans pub, on remplit l'espace avec quelques reportages maison et des photos au lieu de publier des nouvelles nationales et internationales. Le journal de jadis est devenu une grappe de brèves en page 2. On dirait que Le Devoir veut décourager son lectorat d'acheter le journal papier.

Nos démocraties ne peuvent fonctionner qu'avec un public bien informé, en tous cas suffisamment informé pour pouvoir prendre des décisions éclairées quand vient le temps de déposer un bulletin de vote. Entre le pourrissement des médias d'information et l'impuissance (complicité?) des politiciens, les Mark Zuckerberg et Elon Musk et autres du genre auront beau jeu d'imposer leurs déserts d'information à ceux et celles qui tenteront de leur résister. Le résultat ultime? Promenez-vous sur Facebook et X (ex-Twitter) et lisez. Le pire réduit souvent le meilleur au silence, et ce, dans un français atroce... 

L'ignorance est porteuse des pires cataclysmes. Un terreau fertile pour le populisme d'extrême-droite. Bientôt, la chanson Plus rien des Cowboys fringants ressemblera de plus en plus à la réalité et l'humanité oscillera entre les horreurs de La Matrice et du Dôme du tonnerre. Vous me trouvez pessimiste? Vous avez raison. Je suis un vieux journaliste qui voit s'écrouler autour de lui ses idéaux d'une démocratie portée par une presse forte et libre.

Je suis toujours prêt à monter aux barricades... mais je ne vois pas beaucoup d'alliés. Enfin...


vendredi 18 août 2023

Un autre référendum? Non merci!

Je ne cache jamais mes sympathies péquistes dans mes textes de blogue mais quand vient le temps d'analyser les montagnes d'obstacles que le Parti québécois devra affronter - et surmonter - pour reprendre le pouvoir en 2026, je préfère m'en tenir à mes vieilles lunettes de journaliste, nettement plus objectives. 

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La fenêtre de l'indépendance, qui paraissait barrée à clef, s'est de nouveau entrouverte avec la remontée plus qu'appréciable de la cote du Parti québécois dans les sondages d'opinion publique. Après avoir chuté sous la barre des 10% en 2022, le vaisseau amiral de l'indépendance a crapahuté jusqu'à près de 15% aux élections du 3 octobre dernier sous l'excellente gouverne de Paul St-Pierre Plamondon, et oscillait récemment autour de 23%... Un solide redémarrage que peu d'observateurs avaient prévu, mais le PQ reste très loin du seuil des 40% (et plus) requis pour envisager la formation d'un gouvernement majoritaire à l'Assemblée nationale.

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La prochaine campagne du Parti québécois, comme la plus récente, portera nécessairement sur l'accession éventuelle du Québec au statut d'État indépendant. Les vieux comme moi se souviennent de l'effervescence des années 60. Rien ne semblait pouvoir freiner l'élan d'un mouvement indépendantiste porté par la Révolution tranquille et une jeunesse militante. La réunion des trois partis indépendantistes (RIN, RN et MSA*) sous la bannière du PQ en 1968 permettait d'envisager une victoire électorale menant à l'indépendance. Quelle naïveté! L'adversaire devant nous, particulièrement après l'arrivée de Pierre Elliott Trudeau, n'avait aucunement l'intention de respecter les règles du jeu. Tous les sales coups, légaux et parfois, illégaux, seraient permis pour abattre le projet de souveraineté et ses partisans.

Paniqué par les sondages d'opinion publique, Ottawa avait orchestré le célèbre coup de la Brink's trois jours avant l'élection d'avril 1970, voulant faire croire à une fuite des capitaux de Montréal vers Toronto advenant une victoire du PQ. Cet attentat médiatique a privé la formation de René Lévesque d'au moins une demi-douzaine de sièges à l'Assemblée nationale. Durant la crise d'octobre, les militaires fédéraux ont envahi le Québec, Trudeau a décrété les mesures de guerre et fait emprisonner près de 500 innocents (presque tous indépendantistes) sans mandat. Par la suite, la GRC a volé des listes de membres du PQ, rédigé de faux communiqués de presse du FLQ et même brûlé une grange....

Le coup fatal a été porté en 1974 avec le projet d'étapisme de Claude Morin (qui deviendrait taupe de la GRC). Le PQ n'avait élu que six députés en octobre 1973 malgré une progression importante du vote populaire (de 23 à 30%). Pour gagner une élection et accéder au pouvoir, on a décidé de dissocier victoire électorale et indépendance. Le Parti québécois serait d'abord un bon gouvernement, et utiliserait la voie référendaire pour faire adopter son projet de souveraineté-association. Dès lors, les victoires électorales du PQ devenaient moins inquiétantes, et Ottawa pouvait concentrer toute sa puissance de feu contre un éventuel référendum. Sous l'étapisme, le PQ a remporté cinq élections et douloureusement perdu ses deux référendums, avec les conséquences que l'on connaît. Et aujourd'hui, dans un univers politique bien plus défavorable qu'il y a 50 ans, le Parti québécois traîne toujours comme un boulet cette obligation référendaire, devenue inutile, voire nuisible, même en période électorale.

L'effet des défaites référendaires ne s'est pas limité aux larmes et à la démobilisation d'une partie des forces indépendantistes. Après 1980, ce fut la nuit des longs couteux, où le Canada anglais ligué avec nos collabos a imposé au pays la Charte constitutionnelle de 1982 que Québec n'a jamais ratifiée et qui est devenue au fil des ans l'une des armes les plus efficaces d'Ottawa et de ses juges contre toute velléité d'autonomie québécoise. Après la sale campagne de 1995 où le fédéral a multiplié les coups bas, le gouvernement Chrétien a ajouté à son arsenal la Loi sur la clarté référendaire qui permet au Parlement fédéral de juger de la validité et de la clarté de la question référendaire soumise à la nation québécoise, et aussi de statuer sur la légitimité de la majorité obtenue. S'il y a un troisième référendum, le Québec lancera un assaut suicidaire sans armure, les mains attachées dans le dos, contre une majorité anglo-canadienne blindée et sans pitié.

S'il tient vraiment à vaincre ses adversaires en 2026 et à mettre en marche le processus de souveraineté, le Parti québécois devra repenser sa stratégie d'étapisme. Et ce, immédiatement, pas quelques mois avant le scrutin. Ceux et celles qui ont vécu 1980 et 1995 en conservent un souvenir amer qu'ils ne souhaitent pas revoir. Quant aux plus jeunes, devenus terre de mission pour les indépendantistes, rien n'indique qu'ils espèrent vivre un moment référendaire dont ils n'ont jamais entendu dire de bien. Et soyez assurés que les adversaires du Parti québécois ne manqueront pas de brandir les malheurs du passé en pointant du doigt l'engagement référendaire toujours au programme du PQ. Promettre un troisième référendum, c'est mettre dans sa bouche une capsule de cyanure. Le tenir, c'est la croquer.

Évidemment, le vaisseau amiral de l'indépendance ne peut revenir à sa position d'origine. Se faire élire, surtout avec moins de 50% des voix exprimées, ne permet pas de faire une déclaration unilatérale de souveraineté politique. Mais un gouvernement péquiste sans promesse référendaire n'est pas pour autant réduit à l'impuissance. Les troupes de Paul St-Pierre Plamondon pourraient mettre très clairement en marche les rouages d'un projet qui permettrait d'accumuler des victoires et de renforcer l'autonomie du Québec dans le cadre d'une feuille de route bien publique vers l'indépendance, sans mettre tous les oeufs dans le panier percé du grand soir référendaire. Même les faibles lois 21 et 96 de la CAQ ont rougi les braises nationales. Le Parti québécois au pouvoir peut faire beaucoup, beaucoup mieux. Gagner des batailles, c'est mieux que perdre la guerre. Et il faut se réhabituer  à gagner.

Ainsi, comme entrée en matière, un gouvernement péquiste en 2026 pourrait redonner à la Charte de la langue française sa force d'origine et affirmer sur de plus solides bases la laïcité de l'État. L'abolition du serment au roi Charles III pour les députés, initiative du PQ, a confirmé le droit du Québec de modifier ses rapports avec la monarchie britannique, qui relèvent de la constitution québécoise. Le Parti québécois pourrait promettre d'abolir tous les liens avec la monarchie et de faire du Québec une république fédérée en attendant le jour de l'indépendance. Un gouvernement du PQ pourrait aussi faire ce que tous les gouvernements fédéralistes avant lui n'ont jamais osé: concrétiser le rejet de la Constitution imposée de 1982 en refusant de lui obéir, en réaffirmant le droit de véto perdu du Québec. Pas question d'accepter que des juges nommés par Ottawa puissent, en vertu de cette Charte, démanteler l'édifice juridique québécois. La Cour suprême du Canada rejette la Loi 21, la Loi 96, affirme l'autorité fédérale en matière de santé, de garderies? On l'envoie paître... Où une telle dynamique nous mènera-t-elle? Dans la bonne direction!

Un gouvernement indépendantiste peut lancer des dizaines de chantiers qui, sans modifier les textes constitutionnels actuels, mettront en branle un processus qui finira par rallier une forte majorité de Québécois, ou qui sera peut-être un jour rejeté. Quoiqu'il en soit, les victoires acquises en chemin resteront. Tout n'aura pas été misé sur un référendum dont on sait, à moins d'un miracle, qu'il sera perdant. En 2026, le Québec doit élire le gouvernement d'un État indépendant en devenir qui agit comme tel, plutôt qu'une administration handicapée par une quête incessante de conditions gagnantes en vue d'un ultime coup de dés référendaire. C'est notre dernière chance. Il faut qu'en 2030, un gouvernement péquiste soit en mesure de dire avec confiance à la nation: si vous nous réélisez avec plus de 50% des suffrages, la planète aura un nouveau pays!

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* RIN - Rassemblement pour l'indépendance nationale; RN - Ralliement national; MSA - Mouvement souveraineté-association


lundi 14 août 2023

Trois-Rivières 1 Gatineau 0

Jusqu'à récemment, si on m'avait demandé ce que je savais de Trois-Rivières, j'aurais répondu : pas grand-chose... Que c'était la deuxième plus ancienne ville de la Nouvelle-France, fondée en 1634... Que l'industrie des pâtes et papiers y était florissante jadis... Que son plus célèbre ressortissant, Maurice Duplessis, avait gouverné le Québec pendant une vingtaine d'années... Que l'autoroute 40 y fait de drôles de virages en se jumelant à la 755 et qu'il faut éviter de se retrouver sur le pont Laviolette si on roule vers Québec...

Il aura fallu que le Cirque du Soleil choisisse de rendre hommage à mon idole Guy Lafleur dans le magnifique amphithéâtre Cogeco de Trois-Rivières pour que je séjourne enfin quelques jours dans la capitale trifluvienne, en juillet, et que j'en découvre les attraits avec mon épouse Ginette et deux grands amis, mon ancien collègue journaliste Claude Tremblay et son épouse Jacqueline Lavoie. 

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...à notre arrivée au musée Boréalis

Ce jeudi 20 juillet, donc, nous étions au musée Boréalis, aménagé sur les rives de la rivière Saint-Maurice dans l'ancienne usine de filtration de la Compagnie internationale de papier (CIP - prononcer Ci-aille-pi) au coeur de Trois-Rivières. La jeune guide, débordante de connaissances et davantage d'enthousiasme, faisait revivre l'histoire des hommes et des machines de l'industrie mauricienne des pâtes et papier du 19e et du 20e siècle.

Pendant qu'elle nous racontait les dangers que couraient les draveurs, le plus souvent âgés de 12 à 17 ans, je me suis souvenu qu'un de mes arrière-grands-pères, Alfred Longpré, était mort à la drave en 1924 en tentant de sauver un de ses camarades. Et que jusqu'aux années 1980, d'immenses estacades de billots encombraient les rivières des Outaouais et Gatineau, jusque devant le Parlement canadien.

L'impressionnante réplique d'une machine à papier conservée au Musée Boréalis a ravivé mes souvenirs de visites aux anciennes usines de papier journal et de pâte à papier de la CIP et de la James MacLaren à Gatineau, Masson et Thurso. Jadis, du Pontiac à la Petite-Nation, les rives de l'Outaouais étaient ponctuées des cheminées d'usines de l'industrie forestière. Encore aujourd'hui, on produit du papier à Hull, Gatineau et Masson sous les enseignes Kruger, Produits forestiers Résolu et White Birch.

La différence entre Gatineau et Trois-Rivières, c'est qu'au pays de Jos Montferrand la mémoire et l'identité font défaut. Au-delà des efforts sisyphiens d'une grappe d'historiens et archivistes, le paysage historique est trop souvent désolant. Les municipalités et le gouvernement québécois n'ont pas fait leur boulot. La ville de Gatineau préfère défigurer les rives outaouaises avec des tours d'habitation et des édifices à bureaux, pièges à Ontariens qui font le bonheur d'entrepreneurs cupides tout en sonnant le glas d'anciens quartiers francophones.

...un cours d'histoire à l'ancienne prison de Trois-Rivières

En avoir le pouvoir, j'emmènerais de force à Trois-Rivières les membres du conseil municipal de la métropole de l'Outaouais pour qu'ils puissent entendre le cours d'histoire de notre guide au musée Boréalis. Pour qu'ils puissent, de leurs mains, apprendre à transformer la pâte en papier, et l'ignorance en savoir. Pour qu'ils arpentent aussi le Musée Pop de culture populaire et surtout la vieille prison de 1815 adjacente, où l'on transmet 200 ans de vécu et d'horreurs qu'il ne faut pas oublier. On aurait pu transformer en musée l'ancien palais de justice et prison de Hull (construit à la fin du 19e siècle), mais chez nous, les incendies et les démolisseurs ont trop souvent raison des bâtisses patrimoniales.

Nos élus auraient pu nous accompagner sur la rue des Forges, une des artères principales au coeur du vieux Trois-Rivières. Transformée en voie piétonnière sur près d'un kilomètre, débordant de commerces, de restaurants, cafés et bistrots, cette «grand-rue» devient un incontournable lieu de rencontres et de bouffe, surtout durant la belle saison. Encore une fois, rien de semblable n'existe à Gatineau, où les anciennes villes désormais fusionnées n'ont pas levé le petit doigt pour conserver les quartiers historiques qui auraient pu léguer aux générations actuelles au moins deux ou trois «rue des Forges»...

...sur la rue des Forges

Enfin... Je reviens au fil conducteur... Nous allions à Trois-Rivières pour voir l'hommage du Cirque du soleil à Guy Lafleur. L'excellent spectacle avait lieu dans l'impressionnant amphithéâtre extérieur couvert Cogeco... un lieu absolument magnifique et fort animé, situé devant le fleuve Saint-Laurent. Encore une fois, j'ai songé qu'il n'existait rien de semblable à Gatineau, qui dispose amplement d'espace pour une telle construction sur les rives de l'Outaouais. Le Cirque du soleil aurait pu y offrir son «Guy! Guy! Guy!» plus près de la patrie du célèbre hockeyeur, où l'on n'a pu faire mieux que donner son nom à l'autoroute la plus mal fignolée du Québec.

Notre guide au musée Boréalis nous avait expliqué qu'avec le déclin de l'industrie papetière, Trois-Rivières a dû s'interroger sur sa vocation et avait décidé de miser sur la culture. Quelle merveilleuse idée! En 1997, la ville a donc créé Culture Trois-Rivières, avec mission «de développer, promouvoir et rendre accessible l’offre culturelle et artistique», tant pour les Trifluviens que pour les visiteurs de l'Outaouais et d'ailleurs. Pas grand risque que cela arrive à Gatineau, où les tuyaux d'égout ont toujours eu préséance sur la culture chez la majorité de nos élus, et où l'identité québécoise francophone s'écrapoutit sous l'ombre anglicisante d'Ottawa.

Vous aurez compris que Trois-Rivières m'a ébloui. J'y ai vu ce qu'on peut faire pour mettre en valeur l'héritage culturel, économique et politique d'une région québécoise qui compte près de 400 ans d'histoire européenne. Un exemple à suivre pour bien des régions, y compris la mienne...

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...devant l'amphithéâtre Cogeco

Lien au musée Boréalis https://www.borealis3r.ca/?gclid=Cj0KCQjwoeemBhCfARIsADR2QCsYyxL50X07yjtLdUAXhH4V9Ge3jSf_eQNYgneJb_KPorgBrlnMUtgaAuQ5EALw_wcB

Lien au Musée Pop https://museepop.ca/

Lien à la vieille prison https://museepop.ca/vieille-prison/horaire-et-tarifs

Lien à l'amphithéâtre Cogeco https://www.amphitheatrecogeco.com/

Lien à Tourisme Trois-Rivières https://www.tourismetroisrivieres.com/fr


lundi 17 juillet 2023

Misère...

La langue française reçoit déjà assez de vraies taloches dans notre réduit nord-américain. On n'a pas besoin d'en inventer.

La semaine dernière, j'ai lu dans deux chroniques du Journal de Montréal que Statistique Canada avait rendu public un tableau historique sur l'évolution des langues qui pouvait faire «croire que la situation du français s'est améliorée au Québec plutôt que d'être sur le déclin». On qualifie même ces tableaux d'«idylliques»...

Le titre d'une des chroniques ne porte guère à confusion. On peut lire, en gros caractères: «Un éclairage historique de Statistique Canada pour voiler le déclin du français au Québec!»

J'ai eu beau chercher, je n'ai rien trouvé dans le document de Statistique Canada qui corresponde à ces affirmations. Rien! Ni dans les tableaux, ni dans les médias.

Le déclin du français, au Québec et ailleurs au Canada, est bien réel. Je le crie sur tous les toits depuis les années 1960. Le problème ici, c'est que les chiffres publiés par Statistique Canada il y a quelques jours sont ceux-là mêmes que j'utilise depuis toujours pour étayer la thèse du déclin du français.

Même le communiqué officiel de Statistique Canada annonçant la mise en ligne de ces tableaux linguistiques ne qualifie d'aucune façon l'évolution de la langue française. Voyez vous-mêmes. Je le reproduis ci-dessous:

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Si vous voyez là-dedans quelque chose qui tente de «voiler le déclin du français au Québec», vous avez de meilleurs yeux que moi. Quant aux tableaux, tirés des données des recensements fédéraux de 1951 à 2021, donnez-vous la peine de les lire. Ils brossent avec une précision chirurgicale un portrait de l'assimilation chez les minorités francophones, ainsi que de la progression de l'anglais et du recul du français au Québec.

Je n'ai pas trouvé «l'exposé» de Statistique Canada qu'un des chroniqueurs du Journal de Montréal invoque pour attribuer de sombres motifs à l'organisme. Quant à l'affirmation suivante dans son texte, j'en suis resté bouche bée: «Je ne veux pas sombrer dans le complot, écrit-il, on peut toutefois s'interroger sur les intentions qui animaient l'organisme fédéral pour nous présenter ce tableau idyllique sur l'évolution de la langue française au Canada.»

Je ne donnerais pas l'absolution sans confession à Statistique Canada, qui a, à l'occasion, modifié ses questions de recensement pour des motifs peut-être inavoués. Ces changements, vus parfois comme politiques, ont été commentés sur la place publique. Mais les dizaines de tableaux présentés la semaine dernière sont les mêmes qu'on analyse depuis des décennies. Ni plus ni moins. La situation du français n'y est pas «idyllique», elle est plutôt catastrophique... La possibilité d'examiner une dizaine de recensements d'un seul coup d'oeil constitue la nouveauté.

Je n'ai trouvé qu'un texte médiatique québécois sur l'annonce comme telle des compilations de Statistique Canada. Il s'agit d'un article du Devoir intitulé Le déclin du français, ou quatre faits linguistiques méconnus sur le Québec. La journaliste a jugé bon de ne pas expliquer elle-même le contenu des tableaux linguistiques, ce qui aurait été souhaitable, et choisi d'en tenir aux propos d'un «expert».

Elle présente ainsi son expert: le «sociologue Jean-Pierre Corbeil, qui étudie les données linguistiques depuis plus de 25 ans et qui est professeur associé à l'Université Laval». Que M. Corbeil soit un expert ne fait pas de doute pour ceux et celles qui suivent l'évolution de la situation linguistique au Canada et au Québec. Elle a cependant négligé de mentionner ses liens avec Statistique Canada. Si son expertise ne peut être mise en cause, il en va autrement de sa neutralité (comme d'ailleurs celle de tous les experts en cette matière).

M. Corbeil a oeuvré à Statistique Canada, comme chercheur ou directeur, pendant près de 25 ans. Il y a signé des publications de 1994 à 2017. Voyez cette note biographique présentée par les Presses de l'Université d'Ottawa: «Jean-Pierre Corbeil a dirigé le programme de la statistique linguistique de Statistique Canada pendant une quinzaine d'années, a été responsable du contenu linguistique du recensement canadien et a été directeur adjoint à la Division de la diversité et de la statistique socioculturelle de l'agence.»

Son opposition à certains partisans de la thèse du déclin du français est connue, et les nuances qu'il cherche à introduire dans le débat ont été présentées en public, notamment devant le Comité des Communes sur les langues officielles durant le débat sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles. Je ne partage pas son point de vue, mais il n'est pas question de mettre en doute sa compétence ou son intégrité. Une chose est sûre cependant: même s'il ne parle pas au nom de Statistique Canada, il a sûrement Statistique Canada tatoué sur le coeur...

Il me semble qu'on a déjà suffisamment de difficulté à convaincre le public et le gouvernement québécois de l'urgence d'agir sur tous les fronts pour protéger et promouvoir la langue française sans avoir à réparer les dégâts provenant de «tirs amis» dans nos journaux...

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NB - Si quelqu'un trouve, quelque part, un texte ou de l'information qui vienne contredire mes propos, n'hésitez pas à le communiquer. Je ne serais que trop heureux de retirer cette chronique.

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Liens utiles :

Le déclin du français, ou quatre faits linguistiques méconnus au Québec, dans Le Devoir, 13 juillet 2023 - https://www.ledevoir.com/societe/794471/recensement-declin-du-francais-quatre-faits-linguistiques-meconnus-du-quebec

Un éclairage historique de Statistique Canada pour voiler le déclin du français au Québec!, dans le Journal de Montréal, 14 juillet 2023 - https://www.journaldemontreal.com/2023/07/15/un-eclairage-historique-de-statistique-canada-pour-voiler-le-declin-du-francais-au-quebec

Non, le français ne va pas très bien du tout, dans le Journal de Montréal, 15 juillet 2023 - https://www.journaldemontreal.com/2023/07/15/non-le-francais-ne-va-pas-tres-bien-du-tout

mercredi 12 juillet 2023

Ce que nous avons perdu...


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La disparition récente de mon quotidien, Le Droit, en avril 2023, constitue une calamité sur le plan de l'information, mais représente également une perte humaine inestimable. Ces jours-ci, alors que notre ancienne presse écrite continue de vivre dans le déni, on ne parle ni de l'une ni de l'autre... ce qui ne diminue en rien leur réalité.

En décembre 1969, jeune blanc-bec à la salle de rédaction, j'avais assisté avec trop peu de sérieux à la cérémonie annuelle de voeux du temps des fêtes, offerts par le grand patron du journal. Le président de l'Association des employés du Droit avait déclaré au personnel réuni dans la rotonde, au sujet du directeur général: «Il est notre père, nous sommes ses enfants». Nous avions éclaté de rire...

Après quelques années comme reporter, j'avais compris que cette allusion à une «grande famille» du journal n'était pas totalement dénuée de fondement. Travailler au Droit ne se réduisait pas à un simple emploi. L'âme du Droit s'incarnait dans les humains qui l'habitent. Les journalistes, typographes, pressiers, représentants publicitaires, employés et administrateurs fabriquaient un journal, étaient associés à ses causes. D'intenses solidarités en découlaient.

Le quotidien papier livré aux abonnés était le fruit du travail concerté de plusieurs centaines de personnes de métiers différents. Et que dire de l'armée de camelots - adultes et enfants - qui ont déposé au fil des décennies Le Droit sur le perron, dans la boîte aux lettres, dans les boîtes rouges en campagne (image ci-haut) ou dans les kiosques? Imaginer leur nombre sur 110 ans n'est pas une mince tâche.

Dans le livre Entre deux livraisons, publié en 1963 à l'occasion du 50e anniversaire du journal, on pouvait lire: «Le département de la diffusion (compte) 12 employés de bureau, 12 inspecteurs, 578 porteurs, 284 dépositaires, 170 correspondants et 128 agents locaux d'abonnements». Cela donnait plus de 1000 employés ou contractuels associés à la seule distribution du quotidien. Il fallait en ajouter plus de 300 autres à la rédaction et à la production du quotidien...

Ces milliers de personnes provenaient de tous les coins de l'Outaouais, de l'Est ontarien - Hull, Gatineau, Ottawa, Maniwaki, Hawkesbury, Cornwall, Buckingham, etc. - et d'ailleurs au Québec et en Ontario. Ces milliers de personnes avaient aussi des familles et amis qui connaissaient leur association au journal et/ou le lisaient tous les jours. Ces milliers de personnes disposaient également de revenus provenant de leur participation à la production et à la distribution du Droit.

Ce 24 mars 2020, prétextant la pandémie pour hâter des décisions déjà prises, on a cessé d'imprimer le journal. Fini le papier. Les livreurs ont rangé leurs voitures. Des pressiers ont perdu leur emploi. La salle de rédaction et les services administratifs étaient déjà en mode «coupe» depuis des années. Les derniers vestiges de la «grande famille» d'autrefois se disloquaient. Ne restait que l'édition numérique quotidienne, elle-même supprimée le 18 avril 2023...

Au printemps 2020, près de mon petit chalet dans la municipalité de La Pêche, la petite boîte rouge au bord du chemin avait été mise aux poubelles. Comme je n'ai pas d'Internet, je pouvais jusqu'à l'an dernier me brancher sur le wi-fi de ma belle-soeur (voisine) pour télécharger l'édition numérique du jour. Cette année, c'est le vide. Même avec l'Internet au chalet, je devrais tant bien que mal patauger dans une page Web peu conviviale pour démêler les nouvelles du jour de celles d'hier et d'avant. J'ai pris toute la mesure de ce que nous avons perdu!

Le Droit, comme bien d'autres journaux du Québec et du Canada, subit un déclin qui remonte au moins aux années 1980, depuis son acquisition par de petits ou grands empires de presse. Chaque coupe - et il y en a eu plusieurs - et chaque perte d'emploi devaient, disait-on, assurer la survie et l'avenir du journal. On a tellement bien coupé qu'il ne reste plus d'entreprise, plus de journal. Rien qu'une page Web et un magazine papier du samedi qui disparaîtra lui aussi à la fin de 2023.

J'ai souvent l'impression d'être l'un des seuls à s'en plaindre sur la place publique. Peut-être faudra-t-il que je pige dans mes maigres économies pour publier à mes frais un avis de décès officiel, pour que le public de l'Outaouais et de l'Est ontarien prenne lui aussi la pleine mesure de ce qu'il a perdu en 2020 et en 2023.

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Un titre ironique dans le cahier spécial du 110e anniversaire du Droit, le 10 juin 2023

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Projet d'avis de décès

Le quotidien Le Droit (27 mars 1913 - 18 avril 2023)

Nous avons le regret d'annoncer le décès du quotidien Le Droit à l'âge de 110 ans, survenu après un très long déclin. Le journal s'est éteint après la parution de son ultime édition quotidienne, le 18 avril 2023. Il laisse dans le deuil des centaines de milliers de francophones en Outaouais, à Ottawa et dans l'Est ontarien. Aucune cérémonie ou commémoration n'est prévue, la nouvelle du décès n'ayant pas connu une grande diffusion. Seule une page Web portant le nom Le Droit lui survit, jusqu'à nouvel ordre, sous l'égide des Coops de l'information.

La grande famille des lecteurs et lectrices du Droit remerciera un jour les milliers d'artisans qui ont, depuis 1913, oeuvré au quotidien sous la noble devise «L'avenir est à ceux qui luttent», tissant des liens profonds avec les collectivités régionales, en Ontario et au Québec. Parmi ces artisans, mentionnons:

- plusieurs générations de journalistes (reporters, éditorialistes, chroniqueurs, pupitreurs, cadres d'information, etc.) qui ont assuré à la population sa tranche quotidienne d'histoire de l'humanité depuis 1913

- une multitude de typographes et pressiers, sans lesquels la production du journal aurait été impossible, ayant exercé jusqu'au 29 décembre 1989 des métiers pluri-centenaires dans un siècle turbulent qui a vu de nouvelles technologies modifier, puis supprimer leurs emplois

- les représentants publicitaires qui, grâce à leur expertise des milieux institutionnels et commerciaux de la région et du pays, amassaient la majorité des revenus dont le quotidien avait besoin pour sa survie

- les innombrables membres des services administratifs (direction générale, comptabilité, abonnements, etc.), qui assuraient, souvent dans l'ombre, une gestion essentielle de l'entreprise de presse

- les employés chargés de distribuer le journal, responsables jusqu'en mars 2020 du réseau de livraison à domicile du quotidien papier. Au fil des décennies, on y a recensé des milliers de camelots (surtout des enfants jusqu'à 1987, puis des adultes en voiture jusqu'à 2020)

- l'équipe réduite mais compétente et courageuse qui reste en place pour poursuivre la tradition d'excellence du journal et maintenir sa présence sur la page Web toujours existante du Droit.

Les témoignages de sympathie et de solidarité peuvent se traduire par une lettre ou un message à (on ne sait trop à qui) pour protester contre l'abandon du journal imprimé et de l'édition numérique quotidienne, et réclamer leur retour.


mardi 4 juillet 2023

Université de Sudbury: l'avenir est à ceux qui ne se laissent pas talocher!


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Que l'Ontario ait refusé de financer le projet d'université de langue française à Sudbury constitue à tout le moins un scandale. La députée néo-démocrate France Gélinas y voit avec beaucoup d'à-propos un «coup de poignard». Mais c'est bien pire que ça. Cette décision est carrément d'ordre génocidaire, et ce, à tous points de vue!

Cela doit être proclamé sur la place publique. Partout... y compris au Québec où les dirigeants anglo-québécois sont en guerre contre un gouvernement qui verse tous les ans environ 400 millions $ en subventions à McGill, la plus grande des trois universités anglaises de la province. Il faut que l'on sache que la bande à Doug Ford refuse même les miettes de la table aux Franco-Ontariens qui n'ont aucune université de langue française digne de ce nom.

Mais revenons aux motifs de refuser 10 millions $ par année (des pinottes!) pour assurer la création d'une université «par et pour» les francophones dans la région de Sudbury. Dans ce petit torchon de lettre que le ministère ontarien des Collèges et Universités n'a même pas eu la décence de mettre en ligne, on déclare sans gêne que le projet d'université de langue française «ne correspond pas à la demande actuelle et aux tendances relatives aux inscriptions».

Plus injurieux que ça, tu étouffes! Comment peut-on parler de demande quand il n'y a pas d'offre? À part le mini campus qu'on a pompeusement appelé Université de l'Ontario français à Toronto et la petite Université de Hearst, les Franco-Ontariens sont obligés de suivre leurs cours universitaires en français dans des machines à assimilation «bilingues» nommées Université d'Ottawa et Laurentian University. Comment peut-on évaluer la «demande actuelle» pour une véritable université dans le Nord ontarien dans un décor semblable?

Quant aux «tendances relatives aux inscriptions», j'imagine qu'on évoque les inscriptions, sans doute stagnantes, aux programmes universitaires existants en français. La majorité des élèves issus des écoles secondaires et collèges de langue française, déjà sérieusement anglicisés, sont portés à poursuivre leurs études supérieures en anglais, et ceux et celles qui voudraient s'inscrire à des programmes français doivent le faire dans des milieux bilingues anglicisants. Les portes du haut savoir en français sont fermées à clef en Ontario! Oser porter un jugement sur les tendances d'inscription relève de l'indécence. On saura qui veut fréquenter une véritable université franco-ontarienne le jour où une telle université verra le jour. À Sudbury? Pourquoi pas?

Décodés, les propos du ministère des Collèges et Universités disent que les Franco-Ontariens ne veulent pas d'une Université de Sudbury française, qu'ils sont bien heureux de fréquenter les institutions bilingues (ou celles de langue anglaise). Que cette jeunesse jadis francophone agonise et qu'on ne dépensera pas inutilement quelques millions pour faire semblant. Que l'assimilation a fait son oeuvre. Que les nouvelles générations sonneront le glas de l'Ontario français. Que le projet d'université de langue française laisse la clientèle potentielle largement indifférente. Si ce n'est pas un «coup de poignard», c'est certainement une claque en pleine face ou une botte au derrière.

Il y a 10 ans, quand le Regroupement étudiant franco-ontariens (RÉFO) atteignait son zénith, une provocation semblable en provenance de Toronto aurait peut-être suscité une levée de boucliers, des manifestations, une mobilisation. Le projet de regrouper tous les programmes de langue française sous une université par et pour les francophones aurait pu faire trembler les colonnes du temple. Mais la trahison des libéraux en 2015, ayant réduit ce grand espoir d'université provinciale à quelques centaines de nouvelles places à Toronto, a sapé l'énergie du mouvement. Le RÉFO est sombré dans une relative inactivité et ne semble même pas avoir réagi à cette plus récente gifle du gouvernement ontarien. Que faut-il en conclure?

Quant aux dirigeants de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO), de l'Université de Sudbury ou de la Coalition pour une université de langue française, les réactions varient entre l'étonnement, la stupéfaction, la déception, l'incompréhension, mais rien qui ne ressemblerait à la colère ou une déclaration de guerre au gouvernement qui vient de leur administrer une solide taloche. Jamais cause n'aura-t-elle été si facile à défendre sur les tribunes médiatiques, d'un bout à l'autre du pays. Au Québec en particulier, où les institutions post secondaires de langue anglaise ont toujours été surfinancées et choyées. Il serait temps de se souvenir que l'avenir est à ceux qui luttent. Le racisme anglo-ontarien historique à l'endroit des francophones suinte dans ce refus et le combat est la seule issue.

La lettre du ministère tourne le fer dans la plaie en ajoutant que le projet d'université de langue française à Sudbury «ne correspond pas (...) à la capacité actuelle des établissements post secondaires existants. à offrir une programmation en langue française dans le Grand Sudbury et aux quatre coins de l'Ontario». Bien sûr la capacité n'est pas là. Les francophones ne contrôlent aucune grande université en Ontario. L'Université dOttawa et la Laurentian sont des universités à majorité anglaise. L'absence de l'équivalent d'une Université de Moncton en Ontario français comporte de lourdes conséquences. Pourquoi n'y en a-t-il pas? Voilà une bonne question. Une chose est sûre: à l'universitaire, les centaines de millions de dollars qui seraient passées entre les mains d'administrations franco-ontariennes, Toronto les a gardées ou les a investies dans des milieux d'assimilation. Ces millions? milliards? ont été volés pendant plus d'un siècle et aujourd'hui, l'Ontario a le culot de refuser 10 millions $ par année aux francophones de Sudbury. 

On me demandera sûrement de quoi je me mêle, étant Québécois et indépendantiste par surcroit. J'ai passé les 29 premières années de ma vie en Ontario et j'ai lutté pour la francisation totale de l'Université d'Ottawa à la fin des années 60 au sein de mouvements franco-ontariens. Comme journaliste, j'ai couvert les rébellions d'étudiants franco-ontariens au début des années 1970, et comme éditorialiste au Droit, j'ai soutenu le projet du RÉFO dès le début, jusqu'à ce qu'on me retire le droit d'écrire dans les pages de mon quotidien. Une partie de mes tripes s'accroche à ce projet qui, malheureusement, montre de sérieux signes de fatigue.

D'ici peu, quelqu'un, quelque part, devra monter aux barricades en tenant bien haut le drapeau vert et blanc, pour que Toronto le voie. Pour que tout le pays le voie.