samedi 28 novembre 2020

La non-couverture du procès de la Loi 21... Où étaient les quotidiens québécois?


Le procès contre la Loi 21 sur la laïcité de l'État, qui achève ces jours-ci en Cour supérieure, aura eu comme principal effet de démontrer l'état lamentable de la presse quotidienne de langue française au Québec. On sait à quelle point cette contestation judiciaire est cruciale. Les journaux ont souligné le début du procès. Ils accorderont leurs gros titres à la décision du juge Blanchard, quelle qu'elle soit. Alors pourquoi n'ont-ils pas suivi assidument les audiences?

En effet, à l'exception du Journal de Montréal, aucune direction de l'information n'a jugé ce procès suffisamment important pour affecter un journaliste aux trois semaines d'audiences. Ni Le Devoir ni La Presse n'ont couvert l'ensemble des témoignages et, pour le faible nombre de textes publiés, ont accordé plus d'espace aux adversaires de la Loi 21 qu'à ses défenseurs. Quant aux autres quotidiens régionaux, ils avaient accès (comme La Presse et Le Devoiraux articles de Stéphanie Marin, que la Presse canadienne avait déléguée au procès, mais ont le plus souvent laissé cette ressource sur le carreau.

J'ai toujours cru qu'un des grands mérites d'un bon journaliste - et à plus fort titre d'un bon chef des nouvelles - était de savoir juger l'importance d'une information. Doit-on l'inscrire au cahier d'affectation? Lui accorde-t-on un peu, ou beaucoup d'espace? Fera-t-elle la une ou une colonne en page 37? Ce n'est pas une technique qu'on acquiert avec l'expérience. C'est l'instinct, le pif. J'ai peine à croire que les salles des nouvelles, même amaigries, n'ont pas ce talent en abondance.

Or, ce procès est bien plus qu'une simple contestation constitutionnelle d'une loi du Québec... C'est une attaque contre le principe même de la laïcité de l'État, et par extension, contre le Québec tout entier. Nos quotidiens doivent en être conscients... Les adversaires de la Loi 21 en Cour supérieure sont largement anglophones (p. ex. la Commission scolaire English Montréal) ou hors-Québec (Conseil national des musulmans canadiens, Association canadienne des libertés civiles). Des spécialistes du Québec bashing ne comprenant rien à la laïcité qu'ils associent trop souvent, et faussement, au racisme ou à l'intolérance.

Derrière ces puissantes organisations, auxquelles s'était jointe inexplicablement la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), on sentait à plein nez les multiples manoeuvres d'Ottawa, tant gouvernementales que de l'Opposition (sauf le Bloc québécois bien sûr). Cette fois, cependant, le gouvernement du Québec avait décidé de se défendre, appuyé par des individus et des groupes désireux de soutenir la légalité et la légitimité de la Loi 21. Pour un journal quotidien québécois, il y avait là tous les éléments d'une bonne manchette quotidienne et de nombreux textes de substance.

À l'époque où j'étais chef des nouvelles au quotidien Le Droit, principalement dans les années 1970 et 1980, ce genre de procès aurait été suivi à la loupe. C'est le genre d'affectation où l'on autorise du temps supplémentaire, où chaque texte est décortiqué avec minutie, où les éditions des autres journaux sont épluchées tous les matins pour comparer la couverture et s'assurer que le reporter affecté n'a rien manqué.  Cela témoigne non seulement d'un souci de concurrence mais aussi du désir de fournir au lectorat une information complète, à partir de laquelle celui-ci peut juger les faits et former une opinion. Le bon journalisme est ainsi fait.

Évidemment, en 2020, il ne reste plus beaucoup de vrais journaux quotidiens (imprimés, j'entends) au Québec. Le Devoir, le Journal de Montréal, et... et... Les autres ont pris ou prennent le virage numérique. On trouve, ou pas, les nouvelles en ligne, sur un écran. Dans les éditions électroniques, sur les sites Web. Pas moyen de prendre La Presse, le Journal de Montréal, Le Soleil, Le Droit, les étaler devant soi sur une table et feuilleter les pages, découper les articles, souligner les passages. Il faut d'abord les repérer, ce qu'on ne réussit pas toujours, puis les imprimer soi-même pour en faire une comparaison utile.

La culture du numérique semble avoir jeté à la «corbeille» de l'histoire non seulement la civilisation de l'imprimé, mais aussi les réflexes journalistiques que celle-ci avait engendrées. Lire une nouvelle à la fois sur un écran prive le lecteur du regard d'ensemble sur le journal et dissimule les priorités de l'information que propose l'échafaudage d'une page ou d'un cahier imprimé. Un cadre d'information n'a plus à se préoccuper des comparaisons avec ses concurrents. À peu près personne, au sein du public, n'est désormais en mesure de le faire. Quant au souci d'offrir une information complète qui permettra aux lecteurs actuels et à ceux de l'avenir de reconstruire un événement majeur s'étant déroulé sur des semaines, oubliez ça!

Les journaux, comme témoins quotidiens fidèles de l'actualité, c'est chose du passé. J'ai tenté, tant bien que mal, de suivre le procès contre la Loi 21 et après la bordée de textes du début mettant surtout en scène les anti-laïcité et les anti-Québec, c'est devenu chaotique. Heureusement le Journal de Montréal a publié une dizaine de textes, principalement sous la plume du reporter Antoine Lacroix. Je n'ai lu que trois textes  (un seul cependant en imprimé) dans Le Devoir,  notre quotidien national, cinq dans La Presse (dont trois textes maison) et un seul dans mon quotidien d'Ottawa-Gatineau, Le Droit.  J'ai pourtant cherché... Peut-être aurais-je dû chercher davantage?

Quelques sites Web, dont ceux des Libres penseurs athées et du Rassemblement pour la laïcité, permettent à l'internaute de lire un résumé de tous les témoignages entendus pendant trois semaines au procès de la Loi 21... Cela fait une lecture passionnante. Être éditeur d'un des quotidiens fautifs, j'aurais honte...

Un jour, dans un siècle ou deux, quelque chercheur reviendra sur nos époques pour se pencher sur la couverture journalistique des procès judiciaires, et il se demandera pourquoi il parvient à reconstituer le fil des événements dans les années 1960, 1970, 1980 mais se bute à des parcelles déconnectées et, à la fin, incohérentes à partir du 21e siècle...

Il n'est pas trop tard pour revenir à la presse imprimée, et à la culture dont elle avait héritée depuis des siècles. Celle-ci, semble-t-il, n'a pas été pleinement transmise aux générations qui ne jurent que par la tablette et le téléphone «intelligent»...



3 commentaires:

  1. Une autre raison de la couverture biaisée pourrait être idéologique. La laïcité québécoise s'oppose au multiculturalisme canadien défendu par nos médias.

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  2. J'ai remarqué le silence de Radio-Canada sur ce procès et me suis demandé si c'était une politique éditoriale venue d'en haut.

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  3. Heureusement qu'il y a eu le blog de Mme Louise Mailloux pour nous informer des péripéties de ce procès. Oui les médias ont lamentablement failli à la tâche.

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