lundi 30 novembre 2020

Le devoir de résister...


Vers la mi-novembre, le chroniqueur Patrick Duquette, du quotidien Le Droit, présentait un Ottavien de 84 ans, Jean-Marie Leduc, qui mène un vaillant combat contre la bureaucratie et les nouvelles technologies. Le problème? Les gouvernements tiennent de plus en plus à communiquer avec lui par courriel mais M. Leduc n'a pas d'ordinateur et n'en veut pas. Il tient à recevoir ses documents en papier, par la poste, et son journal imprimé.

Le chroniqueur lui offre dans ce texte un appui sympathique, mais ce soutien bien intentionné s'est logé comme une arête dans ma gorge. Parce qu'il est vieux, M. Leduc a le droit d'«assumer sans complexe son obsolescence technologique», écrit-il. Puis, enfonçant de nouveau le clou, il ajoute: «À partir d'un certain âge, on a le droit de résister»... J'ai toujours cru qu'on avait le droit de résister à tout âge, mais enfin...

Revenons au mot «obsolescence», qu'on associe à désuet, vieux, démodé, dépassé, périmé. Le fait de monter aux barricades contre l'envahissement des écrans constitue-t-il un geste qui nous relègue au rang des obsolètes? Je ne crois pas. L'obsolescence technologique, c'est peut-être d'essayer de naviguer sur Internet avec un Commodore 64 ou un Vic 20 (oui je suis vieux...), mais pas de résister à l'utilisation imposée de connaissances et d'équipements technologiques qu'on n'a jamais acquis. 

Cela suggère-t-il donc, plutôt, une incapacité d'apprendre à maîtriser l'Internet et dérivés à un certain âge? Ça, ce serait certainement sombrer dans l'âgisme, et le chroniqueur n'a clairement pas cette intention. Mais le message ne trompe pas. Bien des vieux sont périmés, ils tiennent toujours aux méthodes qu'ils ont apprises à une autre époque, n'apprécient guère les bienfaits des nouvelles technologies. Graduellement, ils mourront et les générations suivantes pourront se «technologiser» à souhait sans traîner de boulet.  En attendant, on gardera une réserve de papier et de timbres pour les accommoder...

J'ai 74 ans. Seulement dix années me séparent de M. Leduc et je partage son combat. Pas parce que je n'ai jamais été initié aux outils informatiques. Au contraire, je travaille avec des ordis depuis près de 40 ans. Je ne pourrais me passer des sites Web, du courriel, de Facebook, de Twitter et bien plus. Loin de moi de renier l'ère électronique-numérique et les bienfaits de l'Internet et de ses dérivés: j'en raffole. Mais (il y a toujours un mais...) comme j'écrivais en 2014, «j'en raffole pour ce qu'ils ajoutent à la connaissance et à la communication, et non pour ce qu'ils ont ou auront la prétention de remplacer».

Tout en embrassant les nouvelles technologies, on peut défendre la nécessité de ne pas tourner le dos aux centaines d'années de civilisation de l'imprimé qui nous ont menées jusque là. On peut plaider la supériorité sensorielle des journaux, magazines et livres papier. L'éminente fragilité d'un univers numérique sur lequel on n'exerce qu'un faible contrôle. L'importance de l'activité économique liée au papier. Enfin, peu importe, il y a là matière à débat de société qui dépasse largement la nostalgie des vieux pour un temps de plus en plus perdu.

Ma mère a 96 ans. Elle tient à son journal imprimé, tout comme son Prions en église à gros caractères, lit des tas de livres (papier bien sûr) et écrit toujours avec cette belle calligraphe qu'on enseignait autrefois. Par contre, elle préfère ses casse-tête à l'ordi, surfe l'Internet depuis 1997, lit ses courriels, entretient sa page Facebook et communique par FaceTime avec son iPad...

La morale de cette histoire? Pas sûr... Peut-être Patrick Duquette a-t-il raison. Mais j'espère, pour l'avenir et la liberté de l'humanité, que le numérique finisse par coexister avec le passé, au lieu d'essayer de le supprimer. Je regarde mes belles bibliothèques remplies de livres et je les imagine un jour vides, avec un petit lecteur numérique sur chaque tablette... C'est ça, le progrès?


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