samedi 23 janvier 2021

À l'Université d'Ottawa... La discrimination contre les francophones a été et demeure acceptable...





«Speak white
et pardonnez-nous de n'avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan»
                (Michèle Lalonde, poème Speak white, 1968)


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Les dix années que j'ai passées sur le campus de l'Université d'Ottawa me sont revenues en mémoire quand j'ai lu le truculent communiqué du recteur Jacques Frémont (18 janvier 2021), annonçant de nouvelles mesures pour combattre «la discrimination raciale systémique» à l'université ottavienne (voir bit.ly/2M1lpe7).

Franco-Ontarien engagé à l'époque, j'avais appris dans la vraie vie ce que signifie la discrimination systématique, voire du racisme, parce que nous en étions victimes tous les jours.  Nos écoles étaient bilingues, pas françaises. Demander des services publics en français? À ses propres risques... Se faire traiter de «frog» ou pire, subir l'occasionnel «Speak white», n'avait rien d'exceptionnel dans une capitale fédérale ouvertement francophobe.

À mon arrivée à la faculté des sciences sociales, en 1963, j'ai côtoyé la nouvelle génération turbulente d'une «Révolution pas si tranquille» au Québec. Ces jeunes se rebellaient, entre autres, contre l'infériorisation de la langue française, même au Québec, et contre l'exploitation économique des Canadiens français qui, depuis la conquête, semblaient inexorablement «nés pour un petit pain». Ces siècles de colonialisme ont servi de catalyseur aux liens de solidarité qui se sont développés avec d'autres peuples opprimés durant les années 60, notamment avec les Afro-Américains et les Vietnamiens.

Franco-Ontariens et Québécois pouvaient difficilement se mettre d'accord sur le projet d'indépendance du Québec, mais pouvaient trouver dans la défense de la langue française un terrain d'action commun. Les étudiants francophones avaient beau être majoritaires à l'époque (ils ne sont plus que 30% aujourd'hui), ils devaient souvent subir l'hostilité des anglos, sans oublier que de nombreux cours étaient offerts en anglais seulement.

Vers la fin des années soixante, la proportion des francophones diminuant d'année en année, il est apparu à de nombreux étudiants que la seule issue, pour les Franco-Ontariens et Québécois de langue française, était d'exiger une francisation complète de l'institution. Évidemment, le mouvement a échoué et l'université est demeurée bilingue, devenant de décennie en décennie un peu plus anglaise, sans que les autorités de l'Université d'Ottawa ne réagissent avec fermeté pour protéger la langue française.

J'ai encore en mémoire deux de mes filles, au début des années 2000, faisant signer des pétitions, session après session, pour quémander à la faculté de génie des cours en français auxquels ils auraient dû avoir droit à l'Université d'Ottawa. A-t-on vu une mobilisation de masse contre cette discrimination évidente, subie par des centaines, voire des milliers d'étudiants francophones? Non. A-t-on vu le recteur émettre communiqué sur communiqué pour annoncer des mesures énergiques visant à corriger, dans un délai de mois, telle situation? Non. 

En mars 2016, je suis retourné à la faculté des sciences sociales de l'Université d'Ottawa pour un colloque sur le bilinguisme canadien. Voici ce que j'avais consigné dans mon blogue (voir bit.ly/3pcbFvX) :

«Avant de monter au 12e étage pour le colloque, arrêt au Starbucks du pavillon Desmarais pour un breuvage qui me réchauffera. "Un chocolat chaud, s'il vous plaît", dis-je à la dame derrière le comptoir. Regard vide. "I'm sorry I don't speak French." «Je suis bien à l'Université d'Ottawa, université bilingue?» Elle ne répond pas davantage, s'éclipse et m'indique de passer à la caisse voisine. "Un chocolat chaud, s'il vous plaît." "I'm sorry, I only speak French une petit pou..." Bon voilà, merci et au revoir...

«Alors que je quitte la file pour sortir du Starbucks sans chocolat chaud, une troisième caissière arrive et offre enfin de me parler français... Je pensais vraiment que l'Université d'Ottawa avait éliminé ce genre de situation inacceptable mais il faut croire que non. Et ce que j'en retiens, c'est que peu d'étudiants et de profs francophones ne s'en plaignent, parce que les employées semblaient surprises d'avoir affaire à un client qui insistait beaucoup pour être servi en français... J'allais après tout à un colloque sur le bilinguisme.»

Pourquoi cette longue introduction à un propos qui porte finalement sur un communiqué du recteur Frémont en matière de racisme? Parce qu'après 60 ans d'injustices et de vexations constantes endurées par les francophones dans une université qui se disait «l'université des Franco-Ontariens», et ce, sans qu'un seul coup de barre sérieux ait été donné pour corriger les iniquités, il aura suffi d'un incident tout à fait mineur à l'automne 2020 pour déclencher le tonnerre des dieux en matière de «racisme».

La seule mention du mot anglais en «n» (oui, c'était le mot américain nigger) dans un contexte purement historique et pédagogique par la professeure Verushka Lieutenant-Duval a mis le feu aux poudres et amené le recteur Frémont à déclencher une croisade contre le soi-disant racisme systémique. Sans doute se produit-il de nombreux incidents où des étudiants noirs sont victimes de racisme sur le campus, mais celui-là n'en était pas un. Pire, le branle-bas de combat suivant «l'incident» a viré vite en franco-bashing (voir bit.ly/31Gs0zB)... comme cela arrive souvent. 

Le temps de le dire, l'Université formait un comité d'action contre le racisme, nommait un conseiller spécial en la matière, et vient d'annoncer ce 18 janvier 2021 une série de mesures, y compris l'embauche accélérée de profs noirs, autochtones ou racisés, une révision des programmes pour les rendre plus «culturellement diversifiés et inclusifs», et aussi la mise en place «d'activités de formation contre le racisme et l'oppression»... Aucune mention là-dedans d'une exigence quelconque pour le français (c'est une université dite bilingue, après tout...). Et tout cela doit être mis en place d'ici l'automne 2021!!!

Selon le recteur, qui s'abreuve au multiculturalisme anglo-canadien, «il est devenu évident que le racisme, particulièrement le racisme contre les personnes noires, a causé énormément de détresse émotionnelle à l'Université d'Ottawa». Il affirme aussi que l'Université va «s'attaquer aux conséquences du colonialisme historique au Canada par l'entremise du Plan d'action autochtone».

Loin de moi de nier l'importance de mesures correctrices contre le racisme sous toutes ses formes, mais il est enrageant à la fin qu'un incident somme toute mineur ait été l'étincelle d'un tsunami de mesures contre le racisme et le colonialisme dans cette université, alors qu'après un siècle d'injustices s'apparentant aussi au racisme et résultant du colonialisme anglo-britannique, les parlant français n'aient jamais bénéficié d'une telle attention... La discrimination contre les francophones a été et demeure acceptable, semble-t-il.

Et le pire dans tout ça? La majorité (heureusement pas la totalité) des francophones n'a même plus le réflexe de résister...





1 commentaire:

  1. Ma première visite à Ottawa en 1972; un groupe d'étudiants de U de M en visite dans des musées se cherchaient un endroit pour diner. Proche du Musée, un Hotel avec salle à diner. Dans l'entrée un immense portrait d'Elisabeth II. Nous pouffant de rires, on se fait expluser par des malabars et n'avons jamais mangé là. J'ai gardé l'idée qu'Ottawa c'est pays étranger. Plus ça change plus..

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