mardi 10 février 2026

Pourquoi pas un sac sur la tête et une canne blanche, tant qu'à y être?

10 février 2026...

Capture d'écran d'un texte du Devoir. Lien en bas de page.



Dans le préambule de la Charte des droits et libertés de la personne on peut lire qu'au Québec, «l'égalité entre les hommes et les femmes» constitue l'un des fondements «de la justice, de la liberté et de la paix».

L'article 10 ajoute que les droits et libertés garantis par la Charte québécoise doivent être exercés «en pleine égalité», «sans distinction, exclusion ou préférence» fondée sur la religion.

C'est clair, non?

Comment la Fédération des cégeps peut-elle alors demander qu'on tolère dans les institutions collégiales le port du voile intégral (le niqab ou la burqa)?

Selon les bonzes de la Fédération, l'obligation de découvrir son visage, mesure prévue dans la Loi 9 sur le renforcement de la laïcité, risque de «priver certaines femmes d'accès à des services et à des activités éducatives» en plus de menacer «l'autonomie des cégeps».

Décidément, les bonzes de nos collèges ne se sont pas donnés la peine de consulter la Charte des droits et libertés de la personne. L'égalité des hommes et des femmes est la base, le fondement de l'édifice.

À cet égard le voile intégral, au-delà du fait qu'il s'agisse d'un signe religieux, constitue d'abord et avant tout une démonstration publique de l'oppression et de l'infériorisation de la femme musulmane.

On pourrait affirmer que le même principe devrait s'appliquer aux étudiantes coiffées d'un hijab ou d'un foulard. mais le gouvernement québécois continue pour le moment de les tolérer, ainsi que d'autres signes religieux portant moins atteinte à l'égalité homme-femme.

Aucun argument de la Fédération des cégeps ne peut annuler ou réduire l'égalité entre les hommes et les femmes. L'autonomie que les collèges réclament ne confère par le droit de violer la Charte, qui a une valeur quasi constitutionnelle.

Il y a de quoi s'étouffer quand on entend la directrice générale de la Fédération des cégeps, Marie Montpetit, prétendre que l'obligation du visage découvert menace «les valeurs d'inclusion» que prône le réseau collégial. 

Il faudra un jour que ces prédicateurs de la tolérance multiculturelle m'expliquent comment le fait pour une femme musulmane de se cacher le visage, par choix ou le plus souvent par obligation, constitue un geste d'inclusion. C'est plutôt un geste de soumission aux règles imposées par des hommes intégristes et obscurantistes.

La Fédération des cégeps veut même continuer d'avoir le droit d'aménager des salles de prière où certaines religions (l'islam, notamment) dictent qu'on sépare les hommes et les femmes. Comme en Alabama, jadis, on l'on expédiait les Noirs au fond des autobus...

Si j'ai bien compris, nos augustes dirigeants des cégeps, des lieux par excellence de liberté et de haut savoir, demandent de permettre qu'on bafoue en milieu scolaire le droit des femmes à l'égalité et, par conséquent, toutes les libertés fondamentales qui en découlent. Permettraient-ils à quelque imam d'obliger des étudiantes à se promener avec un sac sur la tête et une canne blanche?

En interdisant le voile intégral, on ne limite pas l'accès aux études supérieures aux femmes musulmanes. Pas du tout. On y limite l'accès des signes d'inégalité et d'oppression qu'elles doivent ou qu'elles choisissent de porter. Laïcité 101.

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lundi 9 février 2026

Francophobie? Oui, mais...

9 février 2026...




Quand il s'agit de rapports entre francophones et anglophones, tant au Québec que dans l'ensemble du Canada, il me semble parfois que les éditorialistes et chroniqueurs médiatiques succombent à la tentation de sculpter les faits pour les accorder à leurs points de vue. À la fin de ce texte on m'accusera peut-être d'avoir agi de façon similaire, mais enfin, je prends le risque.

En lisant aujourd'hui (9 février 2026) l'éditorial de Marie Vastel intitulé La francophobie officielle (voir lien en bas de page), dans Le Devoir, quelque chose clochait.

D'un côté le gouvernement albertain ainsi que le quotidien torontois Globe and Mail, et de l'autre Mme Vastel, jettent un regard sur deux enjeux très factuels: l'obligation de connaître les deux langues officielles pour les juges de la Cour suprême, et la proportion croissante d'immigrants de langue française en Ontario (et ailleurs au Canada anglais).

J'ai toujours eu la conviction que l'assemblage le plus complet possible de données factuelles vérifiées permet de mieux comprendre une situation, et que cette compréhension bonifiée suscite des prises de position pondérées, à moins bien sûr de donner libre cours à des préjugés ou des sentiments. A-t-on procédé de cette façon dans ces deux dossiers? Je ne crois pas.

Commençons par le second: l'immigration francophone hors Québec. Les critiques du Globe and Mail sont-elles une manifestation de la francophobie historique d'Anglo-Canadiens, comme le conclut l'éditorial du Devoir. Peut-être bien. Probablement, même. Le nombre d'exemples de l'oppression des francophones abonde, et a été fort bien documenté. Que la position du Globe en porte les séquelles se défend, mais que peut-on déduire des conséquences réelles de l'arrivée de 15 580 immigrants économiques francophones en Ontario en 2024, soit environ 8% de l'immigration totale (197 000)?

D'abord, à moins d'une étude exhaustive des qualifications de chaque immigrant accepté, on n'a aucune certitude de favoritisme à l'avantage des francophones. Si telle étude existe, elle n'est pas mentionnée. Une recherche historique en Ontario (et au Canada) démontrerait cependant que l'allégation de refus d'anglophones «plus qualifiés» a été invoqué des milliers de fois pour contester le choix d'un francophone ou d'un bilingue, notamment au fédéral. Ce serait sans doute un puissant argument pour appuyer l'accusation de francophobie du Devoir.

Le second argument du Globe est plus difficile à réfuter et l'éditorialiste du Devoir semble fautive ici. L'éditorial du quotidien torontois s'interroge sur l'utilité d'augmenter l'immigration francophone parce que les immigrants de langue française se retrouveront surtout dans des milieux urbains, tous à forte majorité anglaise en Ontario (Toronto, plus particulièrement), où ils seront «rapidement assimilés» dans comme les Franco-Ontariens de souche. Là-dessus le Globe and Mail a raison.

Des études déjà réalisées font état chez les nouveaux arrivants de taux d'anglicisation se rapprochant de ceux des francophones de souche, et ce, dès la seconde génération. Les petits-enfants des immigrants s'assimileront à l'anglais à peu près autant que les Franco-Ontariens historiques. Quand Mme Vastel estime possible - et essentiel - de faire grossir les minorités francophones ou ralentir leur déclin par une telle politique migratoire, elle exprime une opinion qui ne tient pas compte des faits. Elle-même cite des données du recensement faisant état d'une anglicisation catastrophique collectivités franco-canadiennes qui luttent pour leurs droits depuis 150 ans, mais n'en tire pas les conclusions que cette réalité impose.

L'autre dossier, celui du bilinguisme des juges à la Cour suprême fédérale, ne met pas en scène un journal de langue anglaise. C'est la première ministre de l'Alberta qui demande d'assouplir (on sait ce que cela veut dire) la règle de bilinguisme pour la nomination au siège vacant réservé à un magistrat de l'Ouest canadien. On ne s'attend pas de Mme Smith qu'elle fasse une démarche journalistique avant d'émettre ses opinions. Elle peut donner libre cours aux préjugés et à la francophobie historique documentée des majorités anglophones de l'Ouest. Mme Vastel, par contre, doit s'y assujettir.

Au-delà des questions strictement linguistiques, elle reproche à la première ministre Smith de vouloir prendre part au processus de nomination judiciaire pour s'assurer que le candidat ou la candidate choisi représente les «valeurs albertaines». Cette dernière souhaite par ailleurs «pourvoir diriger les juges», laissant paraître ses réels et préoccupants motifs politiques et idéologiques». Pour l'éditorialiste du Devoir, les compétences judiciaires sont prioritaires et incluent la capacité de suivre des plaidoiries dans les deux langues officielles.

Les faits démontrent cependant que l'Alberta désire simplement faire ce que le premier ministre fédéral fait depuis toujours. Pense-t-on vraiment que les nominations fédérales sont libres de motifs politiques ou idéologiques? Quand Ottawa nomme un juge opposé à la Loi 21 sur la laïcité pour juger de la constitutionnalité de cette loi québécoise, c'est du Danielle Smith tout craché. Et avec les gouvernements libéraux à Ottawa, surtout depuis l'arrivée de Mark Carney, rien ne garantit que la connaissance du français restera obligatoire. Même sous Trudeau, le fédéral a nommé une gouverneure-générale qui ne connaît pas le français, et une lieutenant-gouverneur unilingue anglaise au Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue du pays.

La francophobie anglo-canadienne existe depuis la conquête et n'a jamais été extirpée. Mais cela ne signifie pas qu'on puisse répliquer à cette francophobie en tortillant une réalité déjà suffisamment accablante.

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Marie Vastel, La francophobie officielle, dans Le Devoir - https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/954495/francophobie-officielle

dimanche 8 février 2026

Le Diable à Cinq... un baume pour l'âme...

8 février 2026...


capture d'écran de la page Facebook du Diable à Cinq, photo prise avant le spectacle à Gatineau


À mon grand regret, je ne connaissais pas Le Diable à Cinq, un groupe de musique traditionnelle québécoise (trad comme on dit maintenant) de la Petite-Nation, en Outaouais. Après avoir assisté hier soir (7 février) à leur spectacle explosif dans l'intimité du cabaret La Basoche à Gatineau, je suis devenu accroc en moins de 24 heures !

Le groupe existe depuis une dizaine d'années et lancera d'ici le printemps son quatrième album. Je m'en veux d'avoir perdu pendant une décennie l'occasion de nourrir mon âme et mes tripes au son des voix, des instruments (violon, guitare, banjo, accordéon, clavier, basse) et de la podorythmie (tapage de pied à la québécoise) du Diable à Cinq.

Frissonnant après une courte marche dans l'air glacial (ressenti de -32 degrés) entre la voiture et l'entrée du cabaret, j'espérais de cet ensemble - inconnu pour moi - une prestation qui me réchaufferait vite les mains. Dire que je n'ai pas été déçu serait un euphémisme. Les premières notes au rythme d'un tapage de pied qui fait partie de notre ADN collective m'ont convaincu d'avoir devant moi un groupe capable de concurrencer des vedettes mondiales comme Vent du Nord.

À l'époque tout-numérique où la culture musicale traditionnelle paraît menacée, j'ai souvent l'impression que nos rythmes ancestraux sont davantage portés par des artistes chevronnés qui, sans être vieux, commencent à grisonner. Mais voilà, avec Le Diable à Cinq, l'arrivée spectaculaire d'une relève jeune et enthousiaste. Deux des cinq membres du groupe, les jumeaux identiques Félix (accordéon) et Samuel Sabourin (banjo et violon), de Ripon, ont à peine 29 ans. 

En plus de maîtriser l'art de bien livrer des chansons à répondre, une merveilleuse et authentique façon d'intégrer l'auditoire vite acquis, et d'adapter à leur style quelques chansons du répertoire traditionnel, les membres du groupe sont aussi d'excellents compositeurs qui ont déjà et continuent d'enrichir le vaste réservoir de chansons et gigues qui forment un élément essentiel et original de notre contribution à l'héritage culturel mondial.

Et comme d'autres avant eux, leur musique est ancrée dans le territoire de leur enfance. Les artistes québécois nous ont toujours fait voyager d'un bout à l'autre de notre demi-pays. Entre Sur le bord de la Petite-Nation (voir lien en bas de page), Richer #44 (hommage au hockeyeur Stéphane Richer) et Jos Montferrand pour ne nommer que les pistes de leur plus récent album Tempête, les cinq bardes du Diable à Cinq nous promènent de Ripon à travers l'Outaouais, le long des rivières Petite-Nation et Gatineau, jusqu'aux chutes Chaudière. Dans leur spectacle d'hier, j'ai aussi entendu chanter St-André-Avellin et Montebello.

Un tour rapide sur le Web, ce matin, et j'ai dû reconnaître toute l'étendue de mon ignorance impardonnable à leur sujet. Leurs albums ont déjà été primés sur différentes tribunes nord-américaines, dont l'ADISQ, et le groupe a à son actif des tournées internationales qui les a menés depuis 2022 au Portugal, en Espagne, en Angleterre, en Lettonie, en Estonie, en Suisse, en Belgique, en Finlande et en France. À La veillée de l'avant-veille au Club Soda, à Montréal, le 30 décembre dernier, ils ont partagé la scène avec Vent du Nord. Et dire que jusqu'à hier, je ne les avais jamais entendus... J'ai honte.

Une chose est sûre. Si l'occasion se représente, je reverrai Le Diable à Cinq sur scène. À travers leur musique, avec l'énergie et l'authenticité qu'ils dégagent en spectacle, j'ai vu dans ces jeunes bardes un nouveau pont, si essentiel, entre la musique de nos générations des siècles précédents et les auditoires de demain. Un baume pour l'âme de la nation... et la mienne!

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Lien à la chanson Sur le bord de la Petite-Nation - https://www.youtube.com/watch?v=vuVMsyK0K2o


samedi 7 février 2026

«Ma queue et mon coeur s'emballent»...

7 février 2026...


Parfois elles nous font grincer. Parfois elles nous mettent en colère. Parfois elles nous découragent. Heureusement, elles nous font rire à l'occasion. Je veux parler bien sûr des erreurs ou des coquilles de traduction. De tous les peuples de la planète, les francophones du Québec et du reste du Canada en sont le plus souvent victimes. Les cyniques aiment dire (et il y a un fond de vérité) que les deux langues officielles du Canada sont l'anglais et la traduction de l'anglais. Et avec l'envahissement de la stupidité artificielle (certains disent «intelligence»), on peut s'attendre au pire.

Le message de la Saint-Valentin du Commissariat fédéral aux langues officielles se classe dans la catégorie «fait sourire» mais illustre du même coup à quel point le français au Canada est partout à la merci des outils de traduction, humains ou machines. S'il existe au palier fédéral une seule organisation où la langue de communication, de travail et de création pourrait (devrait) être le français, c'est bien le bureau du Commissaire aux langues officielles. Son travail d'enquête et ses communications avec les plaignants doit se dérouler à plus de 80% en français. Ce ne sont pas les anglos qui se plaignent le plus des services linguistiques au fédéral.  




Alors, à prime abord, j'aurais cru qu'au Commissariat aux langues officielles, une publicité en français - peu importe l'occasion - a plus de chances qu'ailleurs d'être conçue en français par des francophones. Clairement ce n'est pas le cas ici. À voir l'image et le texte, il y a de fortes chances que cette campagne soit davantage dirigée vers les Anglo-Canadiens pour les inciter à communiquer davantage en français, entre eux ou avec un francophone. Une intention louable étant donné qu'à peine 10% des anglophones connaissent suffisamment de français pour se dire bilingues et que cette proportion régresse, selon les données du dernier recensement.

Aux anglos, le Commissariat propose, avec son image de deux chiens saucisse dont les queues se croisent autour d'un coeur, à peu près ceci comme message de Saint-Valentin: ma queue s'agite et mon coeur s'emballe quand tu me parles dans ta seconde langue officielle («seconde langue officielle», c'est le français en langue bureaucratique). On voit que même en anglais, le message est ambigu. On peut facilement comprendre: tu m'excites quand tu me parles en français. Dis-moi des mots doux in French et on saute dans la couchette. Chez les anglos, traditionnellement, la langue française a des vertus érotiques. Enfin ça, c'est le problème des anglos, qui ne semblent pas avoir beaucoup réagi à cette pub publiée sur Facebook. À peine 4200 Anglo-Canadiens suivent la page du Commissariat sur Facebook (contre près de 7000 francophones). C'est beaucoup dire.

Le message français doit sûrement être une traduction. Le ministre Marc Miller, responsable des langues officielles, l'a laissé entendre aux journalistes qui l'ont questionné à ce sujet. Les chances que cette carte de la Saint-Valentin soit issue d'un cerveau franco-québécois ou franco-canadien sont nulles, à moins que l'auteur(e) ait fait exprès pour déclencher des éclats de rires au sein de l'auditoire francophone. «Ma queue et mon coeur d'emballent» quand tu me parles en anglais ou quand on se parle en anglais ne laisse rien à l'imagination. Entre ça et dire que ma queue est en érection quand tu t'exerces en français avec moi, les nuances sont fort minces. Si les personnes appelées à donner l'approbation officielle à cette pub avaient été francophones, elles auraient immédiatement hissé le drapeau rouge.

Peut-être un Franco-Québécois ou un Franco-Canadien aurait-il (elle) pu avoir le bon sens de rappeler à ces nonos du Commissariat que plus de la moitié des francophones au Canada sont déjà bilingues; que le problème chez eux, c'est qu'ils parlent déjà trop souvent l'anglais, et que le français est en déclin, même au Québec. On aurait pu se demander s'il n'aurait pas été plus opportun d'inventer pour les francos une publicité de la Saint-Valentin qui fait la promotion du français tout court. Mais ce serait trop demander aux bureaucrates du bilinguisme à Ottawa.

N'oubliez jamais que toutes les agences fédérales, y compris le Commissariat aux langues officielles, émanent d'un gouvernement qui obéit à la volonté de la majorité anglo-canadienne. Le français y sera toujours minoritaire et une minorité n'a jamais le droit de prendre de décisions en fonction de ses priorités, à moins d'avoir la permission de la majorité. Alors les deux langues officielles resteront l'anglais et la traduction de l'anglais. Pire, l'an dernier, le gouvernement Carney a annoncé la suppression de 340 postes de traducteurs. Notre langue sera de plus en plus soumise aux délires de l'intelligence (mal nommée) artificielle... Bonne Saint-Valentin...

vendredi 6 février 2026

Jeux de 2026: «in Italia» ou «in Italy»?

6 février 2026...

capture d'écran de Radio-Canada


N'ayant jamais été un grand amateur de sports (autres que le hockey et le golf), je ne suis pas vraiment porté à suivre les Jeux Olympiques, ni ceux d'hiver, ni ceux d'été. Et pourtant je ne manquerais pour rien au monde les cérémonies d'ouvertures, l'entrée des athlètes en particulier.

En plus de renouer avec les noms et les drapeaux d'une centaine de pays, d'apprécier les modes colorées des athlètes et accompagnateurs, de s'émouvoir à l'embrasement de la flamme olympique, on y découvre des éléments culturels de la nation hôtesse, tant par le spectacle que par les discours officiels.

Les Jeux de Paris en 2024 m'avaient déçu par l'excès d'anglais, en commençant par le slogan Made for Sharing. J'ai tout de même visionné le défilé d'ouverture sur la Seine et à ma grande stupeur, les noms des pays étaient écrits en anglais sur les bateaux transportant les délégations d'athlètes. Ça, dans la capitale de la francophonie mondiale! Aux Jeux d'été de Montréal en 1976, seuls les noms français avaient été utilisés: États-Unis d'Amérique et non United States of America...

Pour les Jeux d'hiver de Milan Cortina, j'avais bon espoir que les Italiens ne soient pas aussi colonisés que les voisins français. Mauvais départ avec Mariah Carey (pourquoi elle?) dans le spectacle d'ouverture mais au défilé des athlètes, ingénieusement présenté à quatre endroits différents, les noms des pays étaient affichés en italien, et suivaient l'ordre alphabétique italien. Ainsi, la Hongrie arrivait à la fin de la procession d'athlètes parce que les Italiens écrivent Ungheria.

C'était par moments difficile à suivre, Radio-Canada interrompant souvent la couverture de la cérémonie avec des publicités trop longues, m'obligeant à syntoniser le réseau anglais CBC pour ne pas manquer des pays, ça et là. On aurait aussi pu, par ailleurs, se passer de Serge Denoncourt, qui n'ajoutait pas grand chose au commentaire et qui, de loin, semblait s'ennuyer...

Les choses se sont gâtées au moment des discours officiels. Le premier orateur, Govanni Malago, président du comité national olympique de l'Italie et du comité d'organisation des Jeux de Milan Cortina, a parlé presque uniquement en anglais. Devant les siens, la dignité la plus élémentaire exigeait qu'une portion importante de son allocution soit prononcée en italien, émaillant le reste d'anglais et de français, les deux langues officielles des Olympiques. Le pire, au milieu du discours, il a déclaré qu'il n'avait jamais été aussi fier d'être Italien. Et il l'a dit en anglais seulement! C'était honteux.

L'autre discours appartenait à Kirsty Coventry, présidente du Comité international olympique. Originaire du Zimbabwe, on comprend que sa langue maternelle soit l'anglais mais est-il possible qu'au poste qu'elle occupe, Mme Coventry n'ait pas appris quelques bribes de français pour au moins marmonner l'autre langue officielle des Jeux? Ou encore un peu d'Italien en témoignage de respect pour ses hôtes? Plus tard on a eu droit à une prestation de Charlize Theron, encore en anglais... Une parcelle d'honneur a été sauvée quand le président de l'Italie, Sergio Mattarella, a déclaré les Jeux ouverts en italien. 

Et qu'a fait Radio-Canada pendant ces quelques dizaines de minutes d'anglais ininterrompu? Serge Denoncourt semblait traduire ce qu'il pouvait en français, soit parce qu'il avait en main une copie des discours, soit parce qu'il a du talent en interprétation simultanée. J'ai peine à croire que Radio-Canada n'ait pu prévoir un service professionnel d'interprétation pour un événement mondial qui paralyse l'ensemble de sa programmation pour deux semaines complètes. C'était lamentable.

Sur une note positive, la magnifique prestation d'Andrea Bocelli avant l'arrivée de la flamme olympique aura été le moment le plus émouvant des cérémonies d'ouverture. Sa voix portait en elle l'âme de l'Italie. Frissons, mouchoir à la main. Et que dire de la vasque olympique, assurément la plus belle et la plus spectaculaire que j'aie vu au fil des décennies. Chapeau aussi aux Italiens pour la coordination quasi parfaite de quatre emplacements différents à l'ouverture des Jeux.


jeudi 5 février 2026

Médias d'information: «le papier l'emporte haut la main» sur le numérique

5 février 2026...

À la une du numéro de janvier 2026 du Monde diplomatique


Quand j'arrive devant la caisse à mon IGA de la montée Paiement, à Gatineau, je jette toujours un coup d'oeil au kiosque de magazines, au cas où j'aperçoive autre chose que du commérage sur les vedettes du cinéma, de la télé ou de je ne sais quoi. Surprise, ce matin, mon regard se fixe sur le plus récent numéro de la revue française Le Monde diplomatique, publication que j'aime bien mais qu'on trouve rarement de nos jours avec la désespérante décote des journaux imprimés.

En prime, à la une, un titre qui a tout pour me séduire: Éloge du papier. Ayant publié depuis une douzaine d'années pas moins de 60 textes de blogue à la défense des journaux papier, je me suis rué sur cet article en arrivant à la maison, café fumant en main. Je n'ai pas été déçu. Voilà un texte étoffé, riche en enseignements, qui nécessite un bon 15 minutes de lecture et une attention constante. Le genre de lecture que les bouffeurs de sites Web et de médias sociaux ignorent.

J'en reproduis ici quelques extraits que je trouve opportuns à cette époque où la jungle de l'Internet et du tout-numérique a créé une gibelotte douce-amère d'information et de désinformation qui menace la cohésion sociale et même la démocratie. Je laisse donc le lutrin aux deux rédacteurs du Monde diplomatique, Benoît Bréville et Pierre Rimbert:

«Ses vertus stupéfient les usagers; son pouvoir affole Silicon Valley.»

«Toutes les études qui comparent depuis 30 ans les vertus de la lecture sur écran et sur papier, menées aux États-Unis, en Autriche, en Allemagne, en Israël ou en Espagne, convergent vers la même conclusion: les lecteurs manifestent une concentration plus soutenue, une meilleure compréhension et une mémorisation plus durable des textes complexes lorsqu'ils sont imprimés.»

«Qu'il s'agisse de la mémoire spatiale, qui facilite la possibilité de revenir en arrière pour vérifier et que perturbe la réorganisation permanente des écrans selon leur format, du confort et de la fatigue oculaire, de la faculté d'annoter, souligner, cocher, corner pour mieux assimiler, de la distraction induite par le support lui-même, le papier l'emporte haut la main.»

Et d'ajouter le texte de Bréville et Rimbert: «Ouvrir un journal comme le nôtre à la terrasse d'un café, recevoir le sourire complice d'un voisin dans un train, laisser traîner un exemplaire dans un lieu public ou le brandir dans un cortège: ces gestes, ces engagements ne s'envisagent pas sous une forme dématérialisée.

«C'est peut-être que le papier ouvre un imaginaire infiniment plus profond que la simple fonction de support d'écriture. Le journal imprimé symbolise la reconquête de la curiosité, la maîtrise de notre concentration, une disposition à "se hâter lentement", une résistance au vol des informations personnelles et aux effractions de la vie privée qu'implique en régime de marché l'usage des appareils connectés.

«À l'ère de l'information algorithmique, le papier ne contrôle pas son lecteur, ne capture pas son temps, ne pirate pas ses émotions. Il ne se fraye pas un chemin statistique à contre-courant de votre volonté: il exige au contraire un effort, la manipulation de sa maquette demande parfois quelques contorsions. Quand sa lecture inspire une idée, une analogie, une mise en perspective, une colère, une action, on le pose, on s'arrête, on réfléchit. C'est le support d'une souveraineté recouvrée sur les objets de notre attention et, partant, de nos mobilisations. Ainsi l'éloge du papier ne traduit-il pas une réaction conservatrice, mais un mouvement rationnel et une nécessité politique.»

Et de conclure ce magnifique texte: «Le destin d'une presse libre repose plus que jamais sur une refonte globale capable de soustraire l'information à l'enclume du marché comme au marteau de l'État. En attendant qu'un gouvernement manifeste pareille volonté, les réfractaires peuvent ouvrir sur le monde la fenêtre de papier que vous tenez entre les mains.»

N'hésitez pas à vous procurer l'édition de janvier 2026 du Monde diplomatique (image ci-dessous). Vous y lirez entre autres L'éloge du papier et vous reposerez du capharnaüm numérique...



mercredi 4 février 2026

Il y a 70 ans... Déjà...

4 février 2026...

la page une du journal Le Droit du 4 février 1956


À chaque 30 janvier, c'est un peu ma demi-fête... Je suis à mi-chemin entre mon anniversaire de naissance précédent (30 juillet) et le prochain. C'est l'occasion, dans les jours qui suivent, de mijoter sur le chemin parcouru et de scruter l'horizon de l'avenir. Or, en cette année 2026, j'aurai 80 ans. J'espère bien m'y rendre, mais il y a de fortes chances que j'amorce la dernière décennie de ma vie.

Je n'ai jamais eu la conviction que je deviendrais nonagénaire. Je me souviens, il y a 70 ans de cela, mon âge m'inquiétait. J'avais neuf ans durant l'hiver 1956, et cela me préoccupait que j'approche de la fin des mes années d'un seul chiffre. À l'été j'aurais 10 ans. Deux chiffres. Et les chances de me rendre à trois chiffres, d'être un jour centenaire, me paraissaient minces. À 10 ans, je serais donc vieux.

Pour bien marquer cette prise de conscience, j'avais, avec un copain de classe de 5e année à l'école Notre-Dame des Anges (Ottawa), emballé une petite fronde métallique (lance-pierres) avec laquelle on visait toutes sortes de cibles, les moins dangereuses possibles. J'avais écrit sur l'emballage: ne pas ouvrir avant 1966. Ce chapitre finit en queue de poisson. Dix ans plus tard, à la faculté des Sciences sociales de l'Université d'Ottawa, j'avais d'autres chats à fouetter et, de toute façon, deux déménagements plus tard, la petite fronde avait disparu...

J'y pense aujourd'hui. La vie d'un enfant à cette époque (1956) était beaucoup plus simple. C'était la fin d'une époque. Le bruit courait à l'école et à l'église que la fin du monde surviendrait en 1960. Que la Vierge l'aurait annoncé à Fatima. Le soir du 31 décembre 1959, j'ai regardé l'horloge jusqu'à minuit et il ne s'est rien produit. Malgré tout, en y repensant, l'année 1960 et la décennie qui porte son nom auront marqué tout de même la fin d'un monde.

Les vestiges de l'univers de mes parents étaient toujours présents en 1956. Chaque matin, ou presque, je me retrouvais à l'église Notre-Dame des Anges (au coin de la rue) pour enfiler le costume d'enfant de choeur et servir la messe. Le laitier et le boulanger livraient toujours le pain et le lait à la maison dans une voiturette tirée par des chevaux. L'école était située à jet de pierre de la maison, où je revenais tous les midis pour manger pendant que ma mère écoutait Les joyeux troubadours à la station de radio CKCH de Hull.

En fin d'après-midi, j'allais avec mon frère chercher les quelque 80 exemplaires du Ottawa Journal (ou, un des quotidiens anglais) que nous distribuions de porte en porte dans le quartier St-François et Mechanicsville d'Ottawa. Ça fait drôle d'y penser aujourd'hui mais de grandes entreprises comme la presse quotidienne comptaient, à cette époque, sur une armée d'enfants pour livrer leur produit à la clientèle. Pour nous, c'était un «salaire» de quelques dollars par semaine et l'occasion d'acheter un egg roll à 5 cents au restaurant chinois.

Si on retourne au 4 février 1956 - 70 ans très exactement - nous étions un samedi. Nous aurions exceptionnellement livré nos journaux en matinée (il n'y avait que des quotidiens d'après-midi à Ottawa) mais le reste de la journée, nous aurions joué au hockey dans la rue ou fréquenté la patinoire du parc Laroche, tout près. À moins d'aller voir un film pour quelques sous à un mini-cinéma improvisé, dans un garage sur la rue d'à-côté. À 16 heures cependant, vite à la maison pour voir les émissions de cowboys en noir et blanc à la télé de CBC et, en soirée, admirer Maurice Richard en regardant le match des Canadiens sur les ondes de Radio-Canada. Jusqu'à ce que mes parents nous envoient au lit... 

télé-horaire du 4 février 1956 à Ottawa


Les complexités de la vie politique, des conflits internationaux, des débats sociaux nous échappaient largement, sauf pour des bribes de conversations d'adultes captées dans les rencontres de famille, où plusieurs évoquaient encore des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. En livrant les journaux, même si l'anglais était plus difficile à comprendre que le français, on finissait par lire une bonne partie de la page une. C'est ainsi que j'ai suivi la révolution hongroise de 1956. Des téléromans comme La famille Plouffe nous faisaient entrevoir une société plus laïque que notre monde ultra-catholique. Et le musique d'Elvis et de Chuck Berry nous prenait aux tripes...

Mais il y avait toujours dans ma tête ce foutu 10e anniversaire de naissance qui surviendrait dans moins de six mois. Les derniers mois de ma «jeunesse». À moins de six mois de mes 80 ans, je me considère vieux depuis déjà une quinzaine d'années. Commencer une nouvelle décennie est devenu plus excitant qu'en enfance. Ouate de phoque. Commencer une nouvelle journée compte parmi mes grands plaisirs. 



mardi 3 février 2026

Ça val mal icitte à Gatineau !

3 février 2026...

La malheureuse identité gatinoise proposée en 2024... La prochaine fois, ce sera On passe à l'anglais...

L'érosion du français à Gatineau s'accélère d'année en année. Le vieux centre-ville de Hull, jadis francophone à 90%, atteindra bientôt le point de bascule vers l'anglo-dominance.

Des milliers d'Ontariens de langue anglaise traversent la rivière, attirés par une plus grande abordabilité du logement à Gatineau. La plupart exigent d'être servis en anglais, y compris par la Ville, et se comportent comme s'ils vivaient dans une banlieue d'Ottawa. Plusieurs conservent même illégalement, leurs plaques d'immatriculation de l'Ontario.

Avec la proximité de l'Ontario et l'omniprésence du gouvernement fédéral, la forte attraction de l'anglais entraîne inévitablement l'anglicisation de nombreux immigrants, et même de Québécois francophones. Les violations de la Loi 101 sont légion. Bref, consultez les recensements. Ça va mal icitte!

Durant la campagne électorale de l'automne 2025, les candidats et candidates ont soulevé des tas d'enjeux et de priorités. Le déclin du français n'en faisait pas partie. Ce sujet demeure tabou depuis des années dans une région qui ne s'est jamais vraiment défait de sa mentalité de colonisé. Faut surtout pas énerver les Anglais et les multiculturels, qui nous traiteraient vite de racistes.

Une fois l'élection du 2 novembre terminée, le parti Action-Gatineau s'est amené au conseil municipal avec une majorité absolue de conseillers, y compris la mairie avec la victoire de Maude Marquis-Bissonnette. Or, dans son programme électoral, cette formation désormais au pouvoir proposait:

* que la ville de Gatineau s'affirme comme ville francophone; et

* que la ville de Gatineau bonifie ses activités existantes de francisation selon la démographie des secteurs.

Nous sommes maintenant en février 2026 et les élus ont participé à plus d'une vingtaine de réunions (conseil municipal, comité exécutif, étude du budget, etc.). La question de l'érosion du français a-t-elle été soulevée? Probablement pas. Je n'ai rien vu aux nouvelles et rien trouvé dans les procès-verbaux. Et je suis prêt à parier que personne n'osera soulever cette question avant d'apprendre les résultats catastrophiques du prochain recensement fédéral (cette année), dont les données seront rendues publiques à l'automne 2027.

Entre-temps, et au risque de crier de nouveau dans le désert, je reprends le programme d'Action-Gatineau pour demander: que fera Gatineau pour «s'affirmer comme ville francophone» et «bonifier les activités municipales de francisation selon la démographie des secteurs»? D'ailleurs existe-t-il de telles activités? Dans les bibliothèques peut-être? Ailleurs? Serait-il possible d'en parler avant que le centre-ville et le secteur Aylmer soient anglicisés au point de non-retour? J'écoute. Bruits de criquets...

Il y a 50 ans, j'ai quitté l'Ontario parce que j'en avais assez de lutter quotidiennement pour vivre en français dans un milieu très majoritairement anglais - la ville d'Ottawa. Je voulais vivre dans un milieu francophone au Québec. À Gatineau, PQ, plus précisément. Et voilà que je risque maintenant d'être obligé de reprendre mes vieux combats pour pouvoir continuer à vivre en français dans une ville que la Loi 101 dit française mais qui devient tous les jours de plus en plus bilingue. Qu'en dites-vous, mesdames et messieurs du conseil municipal de Gatineau?


lundi 2 février 2026

Abonnements aux médias tout-numériques... La désinformation au menu...

2 février 2026...



Jadis, pour savoir combien de personnes lisaient un journal quotidien, on n'avait qu'à consulter les chiffres de l'abonnement, en y ajoutant le nombre de copies imprimées pour la vente en kiosque. En calculant en moyenne trois lecteurs par journal imprimé, on pouvait estimer dans les années 1970 qu'avec un tirage de 50 000 exemplaires, un quotidien comme Le Droit pouvait être lu par 150 000 personnes.

Aujourd'hui, avec l'effondrement planifié de la presse imprimée et la prolifération du tout-numérique, bonne chance! Les six ex-journaux de la Coopérative nationale de l'information indépendante (CN2i), dont Le Droit, n'ont même plus d'édition numérique quotidienne. Depuis avril 2023, ils ont pris la forme d'immenses babillards mis à jour en temps réel. Et ils ne dévoilent surtout pas le nombre d'abonnés à leur média. L'autre tout-numérique, La Presse, pour sa part, a conservé son édition quotidienne mais ne dit rien elle non plus de son abonnement.

Sur le site Web du Centre d'études sur les médias, à l'Université Laval, on présente un tableau du lectorat des journaux québécois, imprimés et numériques. La Presse, par exemple, affirme avoir 3 144 000 lecteurs. Le nombre d'abonnés? Sais pas. Comment arrive-t-on à ce chiffre de trois millions? Ces données précise-t-on, «comprennent le nombre de personnes ayant feuilleté ou lu au moins une édition en format papier, en ligne ou par l'intermédiaire d'une application pour tablette ou téléphone intelligent pendant une semaine de publication».

Du côté des coopératives, Le Soleil dit avoir plus d'un million de lecteurs... Le Droit environ 171 000... Ces chiffres incluent les abonnés (combien?) mais aussi tous ceux qui visitent régulièrement - ou une seule fois - le média durant une semaine. C'est suspect. Même dans ses années les plus prospères, Le Droit n'a jamais prétendu avoir plus de 170 000 lecteurs. Alors aujourd'hui, avec un gros babillard peu convivial et des effectifs journalistiques plutôt réduits dans une jungle numérique fragmentée, j'ai de la difficulté à croire que les données des médias numériques ont le même lien avec la réalité que le tirage vérifié et comptabilisé des quotidiens papier.

Une seconde donnée publiée par le Centre d'études sur les médias jette un peu de lumière. Elle propose, pour chaque média, sa part de l'auditoire franco-canadien (donc à 95% québécois), en pourcentages. Ainsi on apprend que La Presse rejoint tous les jours 25% de l'ensemble des francophones (autour de sept millions au Québec). Ce 25% se traduit par un lectorat de 1 750 000 personnes, bien en-dessous du chiffre déclaré de 3 144 000, mais à l'oeil bien plus crédible pour cerner le bassin de lecteurs réguliers. Cet exercice, appliqué au Soleil de Québec, réduit le lectorat allégué d'un million à 184 760, et celui du Droit de 171 000 à près de 32 000.  En effet, selon les données du Centre d'études, les six médias coopératifs régionaux ne rejoignent que 4% de l'auditoire francophone, soit environ 280 000 lecteurs.

Les chiffres des journaux de Québecor et du Devoir se compilent à partir d'une base plus solide. Plus de 520 000 exemplaires papier du Journal de Montréal et du Journal de Québec sont imprimés du lundi au samedi. Le Devoir distribue quotidiennement près de 100 000 copies du journal. Au moins ces données sont vérifiables. Il y a de fortes chances que la personne qui achète son exemplaire ou s'abonne à l'année ne se contentera pas de lire une nouvelle ou deux par semaine. Le lectorat total déclaré par ces trois journaux, qui inclut leurs publications numériques, est bien plus élevé (trop élevé?): 2 736 000 pour le Journal de Montréal, 1 597 000 pour le Journal de Québec et 1 569 000 pour Le Devoir.

Le Centre d'études sur les médias précise que les deux quotidiens de Québecor rejoignent 30% de la population francophone, ce qui donnerait au total 2 100 000 personnes. Cela semble plus raisonnable. Quant au Devoir, on lui accorde 12% des la francophonie québécoise, soit environ 840 000 lecteurs. Des chiffres moins mirobolants mais même là, on ne sait rien de la quantité d'abonnements numériques.

Ma question est la suivante, et je n'ai toujours pas de réponse claire. Les journaux papier rejoignent-ils le public lecteur plus efficacement que les quotidiens et/ou babillards numériques? Je crois que oui mais suis incapable de le démontrer. J'aimerais bien connaître le nombre d'abonnements à mon ancien journal, Le Droit, depuis son passage au babillard tout-numérique. Est-ce 5000? 10 000? 15 000? Quand on divulgue pas de tels chiffres, il y a de fortes chances qu'on cache de mauvaises nouvelles.

Les baisses de lectorat pour les publications préparées au quotidien par des journalistes professionnels constituent une menace pour l'avenir du Québec et pour la démocratie. Dans une ère de propagande de plus en plus déguisée en information, un public mal informé devient vite un mets de choix au menu des vrais décideurs.


dimanche 1 février 2026

Je suis inquiet...

1er février 2026...

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Être chef du PQ quand le parti mène dans les sondages à moins de neuf mois d'une élection générale, cela doit parfois ressembler à l'enfer sur terre. Paul St-Pierre Plamondon est exposé tous les jours à de viles attaques, haineuses au besoin, provenant de tous les ennemis d'un Québec indépendant, français et laïc. Ces derniers sont omniprésents, et leurs tribunes médiatiques nombreuses.

Dans une lutte comme celle de la souveraineté du Québec, les combattants succombent le plus souvent à l'usure. À force de se faire égratigner, les cicatrices s'accumulent et peuvent finir par miner même les plus braves des militants. Après la nuit des longs couteaux et la trahison du Canada anglais, René Lévesque n'avait plus la fougue du début des années 1970. Depuis l'échec de Meech, la crise d'Oka et référendum de 1995, les chefs du Parti québécois ont dû affronter des coups bas incessants (accusations de racisme, de xénophobie) auxquels se sont ajoutées les campagnes de peur à répétition. Épuisant.

Mais voilà qu'enfin, en 2022, avec le PQ sous la barre des 10% dans les sondages d'opinion publique, les ennemis de toujours célèbrent trop vite la mort du vieil ennemi et achètent déjà des gerbes de fleurs pour le cercueil du vaisseau amiral de l'indépendance du Québec. Un terreau idéal pour le plus récent chef de la formation, dynamique et compétent, Paul St-Pierre Plamondon, qui peut relancer le parti sans effaroucher les autres formations, bien en selle dans les sondages et savourant déjà leur part des dépouilles du PQ. 

L'excellente performance de PSPP aux débats des chefs durant la campagne électorale de 2022 a éveillé l'intérêt de ses adversaires et du public, mais une montée à 15% dans l'opinion publique ne lui a valu que trois sièges à l'Assemblée nationale. Un levier plutôt faible sur l'échiquier politique. L'enterrement du Parti québécois reste toujours à l'ordre du jour. Le refus de prêter serment d'allégeance au roi Charles III par les trois péquistes a renforcé l'image revendicatrice du PQ, surtout que la CAQ - sur la même longueur d'ondes cette fois - a légiféré pour amender l'exigence du serment dans la constitution canadienne. Coup d'éclat pour les trois mousquetaires péquistes.

Et voilà tout à coup que la cote du Parti québécois se remet à grimper dans les sondages médiatiques. On range le cercueil et les adversaires tendent l'oreille. À la veille des élections de 2022, le public estimait déjà que Paul St-Pierre Plamondon avait mené la meilleure campagne, devant les autres chefs de parti. L'ascension du PQ se poursuit depuis 2023 et dans les meilleurs sondages de la dernière année, la cote de popularité du parti a frôlé les 40%. Avec sa large avance au sein de l'électorat francophone, de tels résultats lui vaudraient facilement un gouvernement majoritaire à l'Assemblée nationale.

Les adversaires sont désormais aux abois. Le Parti québécois, qui hisse depuis quelques années l'indépendance au mat principal du vaisseau, est de nouveau l'ennemi à abattre. Après trois victoires dans des partielles, et une quatrième possible à Chicoutimi en février 2026, le PQ est devenu, dans la tête de tous, l'opposition officielle à Québec en dépit de son faible nombre d'élus. La CAQ s'effondre (jusqu'à maintenant), les libéraux consolident leur emprise sur l'électorat anglais et anglicisé, Québec Solidaire stagne hors de Montréal et le PCQ défriche le vieux terroir conservateur au sud de Québec et dans la grande région de la capitale nationale. Une situation confortable pour le PQ mais tout peut changer très vite.

Rien n'est joué d'avance et pour naviguer le labyrinthe électoral de 2026, Paul St-Pierre Plamondon devra réussir un sans-faute, ou presque. Or, ces derniers temps, peut-être grisé par son avance dans les sondages, le chef du PQ semble s'être écarté du sentier qui lui a attiré une faveur croissante au sein de l'opinion publique, et même chez les jeunes qui logeaient jadis à l'enseigne de QS. Le besoin de convaincre l'électorat de l'urgence de la souveraineté pour assurer la survie de la nation française d'Amérique n'a pas diminué. Au contraire. Avec la présence perturbante de Donald Trump et ses effets immédiats sur la vie politique du Canada et du Québec, les yeux du public sont davantage rivés sur Ottawa et le gouvernement Carney, pour qui les valeurs québécoises et la langue françaises ont moins d'importance.

Il ne faudrait surtout pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué (mes excuses aux protecteurs de la faune). Se décrire comme «le gouvernement en attente» quand on n'a que six députés, c'est tenir pour acquis que l'opinion publique chèrement grignotée depuis trois ans restera fidèle au PQ peu importe, jusqu'en octobre. C'est un pari risqué sur des résultats électoraux qui n'ont rien de sûrs. Qui sait quel effet durable pourrait résulter du choix de Christine Fréchette comme chef de la CAQ et première ministre du Québec? Si, tout à coup, son parti reprend du galon au sein de l'opinion publique et qu'elle décide de déclencher un scrutin général avant la date prévue par la loi pour en profiter, que pourra répondre le Parti québécois? En décembre, Paul St-Pierre Plamondon avait lui-même invité le premier ministre François Legault à tenir des élections générales précipitées, faisant fi de la loi sur les élections à date fixe. Le PQ s'est menotté.

Quant à l'intervention malhabile du premier ministre ontarien Doug Ford, qui voyait dans l'élection du PQ un désastre et jugeait inacceptable la tenue d'un référendum sur l'indépendance, Paul St-Pierre Plamondon a manqué une excellente occasion de faire la leçon à M. Ford en matière de droits linguistiques (son traitement des Franco-Ontariens) et de respect des compétences du Québec, y compris celle de décider de son propre avenir, droit reconnu par le gouvernement fédéral et par la Cour suprême du Canada. Il aurait pu le relancer sur le sens du mot «inacceptable» employé par le premier ministre ontarien en ce qui a trait au référendum promis par le PQ? Derrière ce mot semblent se profiter des menaces qui devraient être précisées. Se moquer de M. Ford n'avance en rien la cause du PQ.

Si la tendance se maintient, la nation québécoise, sa langue, sa culture et ses valeurs seront bientôt au bord du précipice. Une belle occasion de se ressaisir se présente en octobre, peut-être pour la dernière fois. Nous devons absolument la saisir au bond pendant que nous sommes toujours majoritaires sur le territoire québécois. Seul le Parti québécois a les ressources et la volonté de nous extirper du bourbier fédéral. Mais avant de plonger dans les hostilités référendaires, il faut convaincre les Québécois de confier un mandat majoritaire au PQ à l'automne. Ne mettons pas en péril l'excellent travail accompli depuis le scrutin de 2022. Ne mettons pas la charrue devant les boeufs...

samedi 31 janvier 2026

Nipissing Ouest Blues

31 janvier 2026...

Capture d'écran du Devoir (9 septembre 1971). Sturgeon Falls, aujourd'hui dans West Nipissing/Nipissing Ouest, Ontario, le «St-Léonard des Franco-Ontariens en 1971...

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Dans les agglomérations ontariennes où les francophones sont minoritaires, les taux d'assimilation des Franco-Ontariens sont désormais catastrophiques. Cela est amplement documenté. Dans des villes comme Cornwall, plus de la moitié des personnes de langue maternelle française parlent surtout l'anglais à la maison. L'anglais devient ainsi la langue majoritairement transmise à la génération suivante. Dans quelques générations, tout sera fini.

Mais jusqu'à récemment, dans certaines régions de l'Ontario (Est, Moyen Nord et Nord), des majorités francophones historiques étaient moins touchées par cette débandade linguistique. Cela est en train de changer. Même dans les zones considérées comme francophones, l'érosion jadis lente s'accélère. À plusieurs endroits, on est au point de bascule, les anciennes majorités franco-ontariennes étant sur le point d'être mises en minorité.

Dans certaines villes et villages immédiatement à l'est d'Ottawa, autrefois à 90% francophones, on peut toujours blâmer l'étalement urbain de la capitale qui a rendu ces banlieues attrayantes pour des dizaines de milliers de personnes, à forte proportion anglophones. Un village comme Rockland, qui avait jadis quelques milliers d'habitants, est maintenant une ville avec une population de plus de 25 000 où près de la moitié des gens parlent le plus souvent l'anglais à domicile. Au prochain recensement, celui de cette année, attendez-vous à de très mauvaises nouvelles.

Ce qui inquiète le plus, cependant, c'est l'assimilation galopante des Franco-Ontariens dans des régions où ils étaient (ou sont toujours) majoritaires mais isolés de grandes régions urbaines comme Ottawa qui pourraient déverser chez eux leur trop-plein. C'est notamment le cas de la ville de West Nipissing/Nipissing Ouest et de son centre de population principal, Sturgeon Falls, situés entre Sudbury et North Bay dans le Moyen Nord ontarien. Depuis une vingtaine d'années, ces localités n'ont pas connu de croissance démographique appréciable, la population étant passée de 13 190 en 2006 à 14 365 en 2021. L'apport extérieur est donc minime, somme toute.

Le bilinguisme massif des Franco-Ontariens, là ou ailleurs (cela vaut aussi pour les Acadiens et les Québécois) ne trompe pas. C'est toujours un sentier qui mène droit à l'anglicisation. Le nombre d'unilingues compte parmi les bons indicateurs de la situation linguistique, y compris à Nipissing Ouest, qui compte un centre semi-urbain, Sturgeon Falls, et des villages comme Verner, à forte tradition française. Au recensement de 2021, on dénombre seulement 195 unilingues français (0,4% de la population) contre 4 500 unilingues anglais (31,4% de la population), auxquels s'ajoutent 9300 bilingues (65%), très majoritairement de langue maternelle française.

Cela signifie que l'ancienne minorité anglaise n'avait pas du tout besoin d'apprendre la langue de la majorité franco-ontarienne. Ces derniers, devenus bilingues à plus de 90% par nécessité autant que par choix, faisaient ainsi savoir aux anglos que leur langue suffisait pour vivre normalement à Nipissing Ouest. Autrefois, les francophones pouvaient y passer une vie entière en français, ce qui n'est de toute évidence plus le cas. Au recensement de 2006, sur un total d'un peu plus de 13 000 habitants, il y avait 1360 unilingues français (plus de 10% de la population): surtout des vieux, partis ou morts au cours des deux dernières décennies, qui n'ont pas été remplacés.

Au recensement de 2016, environ 52% des résidents de Nipissing Ouest conservaient le français comme lange d'usage (la plus souvent parlée à la maison). Cinq ans plus tard, malgré une majorité de langue maternelle française (58%), le nombre de personnes parlant le plus souvent français chez eux est tombé à 47,4%. Désormais, dans ces localités traditionnellement francophones du Moyen Nord ontarien, près de 52% des gens parlent normalement l'anglais à la maison, et ce, même si les anglophones de langue maternelle ne représentent que 38% de la population.

Je sais que les gens trouvent les chiffres plates et ennuyeux, mais souvenez-vous que derrière chaque chiffre se cache une vraie personne humaine, avec sa langue et sa culture. Le drame vécu par les collectivités franco-ontariennes est décrit avec une précision chirurgicale dans les pages des recensements quinquennaux, que personne ne lit et que tout un chacun interprète à son avantage.  Les yeux de la francophonie entière devraient se tourner vers Nipissing Ouest pour décortiquer l'écroulement linguistique en cours. Mais personne ne le fera. On se contentera un jour d'ériger un monument de la francophonie à Sturgeon Falls pour les touristes...

vendredi 30 janvier 2026

Des américanismes aux montréalismes...

30 janvier 2026... 



Je ne sais pas s'il y a une leçon à retenir ou une conclusion à tirer de ça mais depuis mon enfance et mon adolescence en Ontario, quand j'écoutais du rock'n roll américain sur les ondes des stations de radio à Buffalo, New York, Boston et Chicago, j'avais noté le grand nombre de succès au palmarès qui portaient ou mentionnaient le nom d'une ou de plusieurs villes ou localités des États-Unis.

Dans la seule chanson Back in the USA de Chuck Berry, on entend les noms des villes de Los Angeles, New York, St. Louis, Détroit, Chicago, Chattanooga et Baton Rouge... Et la plupart de ceux qui écoutaient les stations rock des années 1950 et 1960 se souviendront de Memphis (chantée et instrumentale), San Francisco (époque des hippies), Galveston et El Paso (villes texanes) ou encore Kansas City. On pourrait dresser une liste de centaines, voire de milliers de références musicales à la géographie des États-Unis.

Je ne me souviens pas cependant d'avoir entendu sur les ondes des stations anglaises d'ici (celles d'Ottawa en tout cas) des succès rock d'artistes anglophones qui évoquaient ou louangeaient Ottawa, Toronto, Winnipeg, Calgary, Edmonton ou Vancouver, ou quelque autre localité des Maritimes, de l'Ontario, des Prairies ou des Rocheuses. L'exception qui confirme la règle? «Runnin' Back to Saskatoon du groupe Guess Who, mais là on navigue dans la musique des années 1970... Je me souviens aussi, dans le genre folk, d'avoir entendu Ian and Sylvia mentionner l'Alberta, et Buffy Sainte-Marie s'ennuyer des Piney Wood Hill, que je croyais être situées en Saskatchewan.

En 2013, la chaîne CBC avait publié le Top 100 des albums Canadian, et en toute première position il y avait le disque Harvest de Neil Young, qui contient la chanson Heart of Gold. Dans ce grand succès nord-américain, Young ne mentionne qu'une ville: Hollywood. Et aucun titre ne reflète l'origine canadienne de l'artiste. Même chose pour le numéro 3 du palmarès, l'album Blue de Joni Mitchell, où seule la Californie est mentionnée. J'ai toujours cru qu'à cette époque, les artistes anglo-canadiens de la musique pop-rock tentaient le plus possible de se fondre dans le melting pot américain pour assurer leur succès en ondes et aux palmarès. On ne se risquera pas à parler de Fredericton ou Regina dans un tube destiné au marché américain.

Est-ce toujours la situation aujourd'hui? Je n'en sais rien. Ma fréquentation des stations de musique contemporaine a cessé vers la fin des années 1980 et j'avoue mon ignorance relativement totale de ce que sont devenus les palmarès Canadian au 21e siècle. Peut-être entend-on ces jours-ci des tas de chansons dans les Top 40 au sujet du Nouveau-Brunswick, du Manitoba ou du Yukon, mais j'en doute. Non, pour trouver des chansons populaires qui parlent du Canada anglais, il faut presque invariablement se tourner vers le répertoire des artistes québécois de langue française.

J'écoutais hier Les chemins d'été de Steve Fiset (1970) et entendu: «Sur la Trans-Canada, entre les arbres verts, nous filerons vers Vancouver.» Et qui ne souvient pas de la référence à Regina dans le grand succès Saskatchewan des Trois Accords? Ou d'À Winnipeg les nuits sont longues de Pierre Lalonde. Ou encore de Robert Charlebois parlant d'Ottawa et Toronto dans Les ailes d'un ange et de Jean Leloup évoquant Hawkesbury dans I Lost my Baby. Ou le récent Sudbury de JF  Pauzé, ex-Cowboy Fringant? Pourquoi, au Canada anglais, sur les chaînes rétro, entend-on toujours Surfin' USA des Beach Boys mais rien qui pourrait même ressembler un peu à Skating Canada? Le Canada anglais est-il américanisé au point d'être gêné de parler de lui-même en chanson?

Une chose est sûre. Le Québec francophone ne souffre pas d'un déni d'existence musicale. Au cours des 60 dernières années, grâce aux chansonniers autant qu'aux groupes rock, la géographie québécoise a été décortiquée de A à Z dans nos palmarès. Montréal en premier lieu bien sûr. Les albums de Beau Dommage contiennent tellement de «montréalismes» (22 en tout, de 7760 St-Vallier à l'île Perrot) qu'on en fait une carte illustrée dans la version remastérisée du premier album éponyme. Mais le reste du territoire québécois y passe aussi. De Ste-Adèle PQ (Jean-Pierre Ferland) à Val d'Or (Raoul Duguay), d'Ungava à Manicouagan (Claude Gauthier), de Natashquan (Gilles Vigneault) à Chibougamau (Robert Charlebois), de Montmagny (Cowboys fringants) à Gatineau (Mommy, Daddy), jusqu'à Notre-Dame-de Stanbridge (les soeurs McGarrigle), tout le Québec y passe. Les identités géographiques québécoises sont devenues l'une des marques de commerce de notre univers musical.

Pourquoi chez nous et pas chez nos voisins anglo-canadiens? Voilà une question que le Canada anglais devrait se poser. Et, de Halifax à Victoria, on n'aimera peut-être pas la réponse.


jeudi 29 janvier 2026

Doug Ford fustige le PQ... Silence des Franco-Ontariens...

29 janvier 2026...

Doug Ford, premier ministre de l'Ontario

Après la tentative du premier ministre fédéral Mark Carney de réécrire en rose l'histoire des rapports entre francophones et anglophones au Canada, voici que le pas très subtil premier ministre ontarien Doug Ford avertit les Québécois de ne pas nuire à l'«unité» canadienne en élisant le Parti québécois (un «désastre», dit-il) et en tenant un référendum rapide («inacceptable», selon lui) sur l'indépendance.

Personne ne nie à M. Ford le droit d'exprimer une opinion sur les choix constitutionnels des Québécois. Mais disons qu'elle serait mieux reçue si son gouvernement avait démontré plus d'ouverture envers les francophones dans sa propre province. On se souviendra qu'après son élection en 2018, il avait salué les Franco-Ontariens en annulant le projet de création d'un micro-campus universitaire de langue française à Toronto (la soi-disant Université de l'Ontario français) et en supprimant le poste de Commissaire aux services en français. He loves frogs. Il a dû faire marche arrière par la suite après un tollé au sein de l'opinion publique francophone mais le ton était donné. Son seul député franco-ontarien, Amanda Simard, a claqué la porte.

En tant que chef d'une province qui a longtemps persécuté sa minorité de langue française, et qui ne l'a JAMAIS choyée par la suite, Doug Ford s'aventure en terrain miné quand il garroche des conseils simili menaces aux Québécois francophones. Son choix du mot «désastre», et particulièrement du mot «inacceptable», laisse entendre un appui potentiel à quelque mesure de répression pour empêcher la réalisation du projet de souveraineté du Parti québécois. Quand on dit inacceptable, cela signifie qu'on n'acceptera pas. Ça veut dire quoi au juste? Quelque chose comme des mesures de guerre?

Comme il fallait s'y attendre, le parti des Anglais au Québec, le Parti libéral, a applaudi M. Ford. Les répliques du PQ, de la CAQ et de QS ont été unanimes dans leur condamnation du premier ministre de l'Ontario, le message central étant, au-delà des variantes partisanes, que les Québécois peuvent décider de leur avenir seuls, sans jambettes du Canada anglais.

Il est curieux, cependant, qu'aucun son de cloche ne se soit fait entendre au sein des organisations francophones de l'Ontario, qui ont souvent eu maille à partir avec M. Ford en matière de droits linguistiques. Est-ce à cause de leur alliance des dernières années avec les Anglo-Québécois dans certaine dossiers de langues officielles, ou parce que l'essentiel de leur financement arrive tous les ans du Trésor fédéral, ou encore une manifestation du sentiment anti-québécois présent en Ontario français depuis les années 1960? Difficile à dire, mais le silence de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario, qui aurait dû mettre Doug Ford à sa place, laisse un goût amer.

On est loin de l'attitude plus énergique prise par la Fédération des francophones hors-Québec (FFHQ) en 1977 après l'élection du premier gouvernement Lévesque, qui lui aussi promettait un référendum à la fin de son premier mandat. Je cite le rapport Les héritiers de Lord Durham: «En face du choix du Québec, les communautés francophones hors Québec éprouvent tout d'abord un profond respect à l'égard de la population québécoise. Le Québec a décidé de participer activement à l'élaboration de son destin. En ce sens, son attitude est exemplaire et les francophones hors Québec la respectent et veulent s'en inspirer.»

La dignité la plus élémentaire exigerait des dirigeants franco-ontariens de rappeler au premier ministre Ford que sa crédibilité augmenterait face au Québec s'il avait tout au moins contribué à réparer les injustices historiques infligées par les gouvernements ontariens depuis 1912 aux collectivités de langue française de l'Ontario. Injustices dont les séquelles ont laissé des traces jusqu'à aujourd'hui. Avec un peu plus de courage, les organisations de l'Ontario français auraient pu de nouveau défendre le droit des Québécois à l'autodétermination, même si l'éventuelle tenue d'un référendum devait entraîner leur adhésion au camp du «Non». 

Nous sommes à l'écoute... Bruits de criquets...


mercredi 28 janvier 2026

Le colonialisme, vieux comme le monde...

28 janvier 2026...

Pierre Bourgault en 1940, tenant un drapeau britannique... (photo publiée dans le livre «Le colonialisme au Québec» d'André d'Allemagne)

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«Le colonialisme (moderne) n'est pas un phénomème nouveau mais la forme actuelle d'un phénomène vieux comme le monde: celui de la domination d'une société par une autre», écrivait André d'Allemagne (voir lien en bas de page) dans son livre Le colonialisme au Québec, publié en 1966. Soixante ans très exactement.

Appliquer cette définition à la société québécoise ou franco-canadienne relève de l'évidence même. En 1760, nous sommes devenus un peuple conquis. La Grande-Bretagne nous l'a rappelé violemment en 1837-38. Lord Durham a réaffirmé la suprématie et la supériorité des conquérants et de leur langue dans son rapport de 1839. On nous a fusionné à l'Ontario (Haut-Canada) en 1840 pour nous réduire à un état de minorité permanente. La Confédération de 1867 a confié au gouvernement fédéral, celui contrôlé par la majorité anglo-canadienne, les pouvoirs qu'ils jugeaient les plus importants à l'époque. Le français a été réprimé un peu partout. Les compétences exécutives et judiciaires qu'avait conservé la Grande-Bretagne ont été accaparés au fil des décennies par la majorité anglo-canadienne à Ottawa. Encore aujourd'hui, même dans les domaines constitutionnels relevant du Québec, l'appareil judiciaire fédéral impose sa tutelle en se fondant sur une constitution adoptée contre la volonté des Québécois.

La domination d'une société par une autre? Cela crève les yeux, au Canada et au Québec. Ce n'est plus une domination par les armes, quoiqu'Ottawa n'ait pas hésité en octobre 1970 à imposer une occupation militaire du Québec pour réprimer une insurrection fictive et, du même, coup mettre en prison sans mandat près de 500 Québécois indépendantistes. Non, le colonialisme contemporain prend davantage la forme d'une domination de l'esprit des colonisés, qui s'habituent à être gouvernés - même contre leurs propres valeurs - par une société qui poursuit contre le Québec et le Canada français une domination politique, économique et linguistique en utilisant sa supériorité démographique, désormais permanente, et un mode d'emploi hérité de l'empire britannique.

À cet égard, le Québec se retrouve dans une situation semblable à celles vécues dans d'autres anciennes colonies britanniques. Gandhi l'avait bien compris en Inde. André d'Allemagne affirmait en 1966: «Vivant dans une société dominée à tous les paliers, le Québécois est soumis dès son enfance et tout au long de son existence à un conditionnement qui provoque chez lui, à quelques variantes près, tous les réflexes typiques des colonisés à travers le monde actuel (il écrit en 1966).»

Poursuivant son argumentaire, le cofondateur du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) écrit: «La psychologie de toute société colonisée est profondément complexe. Parallèlement à la résignation, on observe au Québec de multiples formes de résistance traditionnelles et symboliques. N'ayant confiance ni en lui-même, ni en les siens, le colonisé québécois, encouragé en cela par les dirigeants et même par le colonisateur, engage sa révolte dans des voies sans issue, ce qui lui donne l'illusion de l'action, voire de la puissance. (...) Le colonisé se confectionne ainsi un micro-monde où son action prend la teinte d'un nationalisme d'attente. Se donnant l'impression de lutter, il rêve que d'autres feront plus tard plus que lui.»

C'est pourquoi, écrit André d'Allemagne, la libération des colonisés doit se faire collectivement. «Ce qui inquiète le plus le colonisateur c'est toute manifestation d'un sentiment collectif chez le colonisé, que ce sentiment prenne une forme nationale, sociale ou idéologique.» D'ailleurs simplement parler de colonialisme, on l'a vu ces derniers jours, suscite des mouvements d'indignation au sein du Parti libéral du Québec et d'autres milieux fédéralistes. Mentionner l'esclavage, même au sens psychologique, suffit pour qu'on crie au scandale.

André d'Allemagne offre cette conclusion opportune qui conserve toute sa valeur 60 ans après sa publication. «Rien ne se fait tout seul, dans l'histoire, et on n'a jamais résolu de problèmes en évitant de les poser.»

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Qui est André d'Allemagne? - https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_d%27Allemagne


mardi 27 janvier 2026

En 1970, vaine tentative de franciser l'Université d'Ottawa...

27 janvier 2026...

la une du journal La Rotonde de l'Université d'Ottawa en octobre 1968

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Dans sa tirade du 26 janvier contre la députée bloquiste Christine Normandin, qui l'interrogeait au sujet de la réécriture à l'eau de rose de l'histoire des relations entre francophones et anglophones au Canada, le ministre Steven MacKinnon s'est vanté d'avoir complété en français son baccalauréat en administration des affaires dans un environnement acadien, à l'Université de Moncton. Preuve de la merveilleuse bonne entente entre anglophones et francophones depuis la conquête...

Ce qu'il a omis de dire, c'est qu'il lui aurait été impossible de suivre le même programme d'études dans une autre université de langue française hors Québec. Il n'y en avait pas dans les années 1980. Il se serait vu dans l'obligation de fréquenter une institution «bilingue» comme l'Université d'Ottawa ou l'Université Laurentienne (Sudbury) où la plupart des étudiants étaient anglophones, où la majorité des cours étaient donnés en anglais et où l'environnement culturel était peu propice à la promotion ou la protection de la langue française.

Encore aujourd'hui, la majorité des étudiants franco-ontariens au post-secondaire de langue française se retrouvent au campus soi-disant bilingue de l'Université d'Ottawa, où pas moins de 70% des étudiants sont inscrits à des programmes en anglais. Inutile d'ajouter que la langue commune du campus, c'est l'anglais. Les anglophones se sentent ici chez eux. Ils ne deviendront pas bilingues comme les francophones qui peinent parfois à se faire servir en français dans les commerces et restos à l'intérieur ou autour du campus.

À la fin des années 1960, il aurait été possible de transformer l'Université d'Ottawa en institution de langue française. La population étudiante francophone chutait rapidement mais celle-ci oscillait toujours autour de 51% en 1968. En février 1970, l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO), aiguillonnée par l'Assemblée provinciale des mouvements de jeunes de l'Ontario français (APMJOF), avait officiellement réclamé «la francisation totale» de l'université ottavienne. En vain. Il n'était pas question, dans la capitale fédérale, d'accorder aux Franco-Ontariens ce qu'avaient obtenu les Acadiens: leur propre université.

Le mémoire présenté par l'APMJOF, que j'ai conservé dans ma documentation sur la lutte interminable pour l'obtention d'une véritable université provinciale de langue française en Ontario (lutte qui se poursuit toujours), se lit comme une prophétie quand on constate les effets de cet échec collectif. En 2026, la situation reste désolante avec deux petits campus universitaires de langue française, un à Hearst dans le Nord et un à Toronto dans le Sud-Ouest, et une ébauche, plus prometteuse, avec la plus récente mouture de l'Université de Sudbury. Mais l'Université d'Ottawa attire toujours 13 000 étudiants de langue française (sur un total de 40 000 étudiants).

En février 1970, l'ACFO et l'APMJOF affirmaient, et cela allait de soi, que l'Université d'Ottawa devait être «la suite logique du système d'écoles secondaires publiques françaises» créé quelques années plus tôt en Ontario. «Nous croyons que l'Université d'Ottawa a un rôle très important, celui de former des chefs de file franco-ontariens inspirés, à la base, par une solide culture française.»

«Une université, précise l'APMJOF, ne doit pas seulement permettre à l'étudiant canadien-français d'étudier dans sa langue mais, croyons-nous, lui assurer un milieu culturel qui lui soit propre, un milieu favorable à son épanouissement culturel.» Aussi l'APMJOF se dit-elle «convaincue que seul l'unilinguisme est viable et que seul l'unilinguisme français assurera une entière promotion académique et culturelle aux étudiants francophones d'Ontario qui voient en l'Université d'Ottawa une des seules institutions post-secondaires qui se rapprochent quelque peu de leur culture.»

Pourquoi l'unilinguisme français? «Le jeune francophone d'Ontario doit pouvoir travailler en français dans un milieu homogène. L'université est le milieu de travail de plusieurs jeunes Canadiens français. Il n'y a pas, à notre avis, que la salle de cours qui forme ce milieu de travail: le campus, l'atmosphère et les activités en font également partie. La vocation de bilinguisme que fait sienne l'Université d'Ottawa ne doit pas consister en une tentative, assurément vaine, de rapprochement des deux cultures. Les deux cultures et les deux langues dominantes au Canada s'incarnent dans deux sociétés distinctes.»

Ainsi, concluent les mouvements de jeunes de l'Ontario français, «nous croyons que seul l'unilinguisme français à l'Université d'Ottawa rend justice aux francophones de l'Ontario

Cinquante-six ans plus tard, ce texte conserve toute son actualité. Les inquiétudes énoncées en 1970 se sont avérées prophétiques. L'université et l'Ontario ont rejeté l'unilinguisme français dans cette institution phare des Franco-Ontariens et la proportion de francophones est passée de 51% en 1968 à environ 30% en 2026. Hors des salles de classes, l'étudiant francophone affronte un campus, une atmosphère et des activités anglo-dominantes. La tentative de rapprochement des deux cultures a échoué, aboutissant à une anglicisation accrue des effectifs francophones. Quant à une «société distincte francophone» à l'Université d'Ottawa, si elle a existé par le passé jusque dans les années 1960, elle n'existe plus aujourd'hui.

Un autre pan d'histoire qui échappe sûrement au premier ministre du Canada.