26 février 2026...
Ne vous attendez pas à une mobilisation populaire pour sauver le Programme d'antiquité grecque et romaine à l'Université d'Ottawa. On ne verra pas de sitôt des milliers de manifestants crier Programma nostrum servemus, pancartes en mains, dans les rues de la capitale fédérale... Plutôt des haussements d'épaule et des bâillements...
Je ne tenterai pas de refaire ici l'éternel débat sur la place d'une culture générale dans un monde dominé par les technologies et la science. Au cours du dernier demi-siècle, les collèges et universités ont formé des armées de spécialistes dépourvus du savoir classique (philosophie, littérature, langues contemporaines et anciennes, histoire, géographie) qui contribue à faire de l'être humain un citoyen moral et responsable. On en subit d'ailleurs les conséquences en ce début de 21e siècle.
Non, ce que je trouve particulier dans cette histoire (rapportée par Le Droit et Radio-Canada - liens en bas de page), c'est le brouillard décisionnel ayant mené à cette seconde (et finale?) suspension du programme d'apprentissage du latin et du grec anciens. Qui a pris l'ultime décision et quels sont les véritables motifs? Est-ce simplement une question d'inscriptions insuffisantes ou y a-t-il autre chose? Les jeux de pouvoir dans les grandes institutions universitaires, qui brassent aujourd'hui des milliards $, se déroulent dans l'obscurité.
Mais il ne s'agit pas de n'importe quel établissement. L'Université d'Ottawa se targue d'être une institution bilingue avec un mandat spécial de protection et de promotion de la langue et de la culture française. Et le programme d'antiquité grecque et romaine est le seul programme du genre donné en français en Ontario. Or, les Franco-Ontariens ne sont pas maîtres de la gestion de cette université qu'on dit la leur. Ils sont minoritaires depuis le début des années 1970 sur ce campus désormais anglo-dominant. S'ils veulent conserver le programme d'étude des langues anciennes, en ont-ils le droit? Pas sûr...
Le fait que le directeur du département d'études anciennes, Dominique Côté, invoque la Loi ontarienne sur les services en français (LSF) pour défendre le maintien du programme d'antiquité grecque et latine est révélateur. Selon lui, l'Université d'Ottawa aurait demandé un avis juridique pour contourner la protection offerte par la LSF. Le porte-parole de l'Université nie cette allégation, mais le simple fait qu'elle surgisse laisse croire qu'il n'y a pas de fumée sans feu, quelque part. Ce ne serait pas la première fois que les francophones feraient les frais de tractations à huis clos...
La justification d'un «vaste processus d'évaluation et de revitalisation de programmes pour qu'ils continuent de répondre aux aspirations de la population étudiante et aux besoins des communauté» est vieille comme le monde. C'est la langue de bois qu'on utilise souvent pour ne pas mentir trop effrontément. Pour cacher une réalité qu'on veut taire. M. Côté y voit une «stratégie de restructuration» visant à réduire la taille de la faculté des Arts. Probablement la taille des programmes en français à la faculté des Arts.
Quant aux aspirations de la population étudiante, de qui parle-t-on? Des 70% d'anglophones, qui finiront peut-être par continuer à étudier les langues anciennes en anglais? Ou des 30% de francophones? Et qu'en est-il des «besoins des communautés»? De quelles communautés s'agit-il? De quels besoins? On obscurcit bien plus qu'on éclaircit. On calme ainsi les objections et le débat se trouve reporté jusqu'au moment où les décisions finales étant prises, les défenseurs du programme français de langues anciennes ne pourront que constater les dégâts, irréparables.
En 2014, quand les organisations étudiantes franco-ontariennes réclamaient une université provinciale où les francophones auraient le droit d'administrer tous les programmes en français de l'Ontario, y compris ceux de l'Université d'Ottawa, le recteur de l'époque, Allan Rock, avait publié la déclaration suivante dans les pages d'opinion du Droit:
«Les francophones de tout l'Ontario ont déjà leur université: c'est l'Université d'Ottawa. J'invite tous les Franco-Ontariens à soutenir leur université, un endroit où la formation en français rime avec excellence, plutôt que songer à créer un nouvel établissement qui pourrait mettre longtemps à atteindre les normes de qualité que notre université a si bien su établir et promouvoir.»
À chaque fois que surgissent des choix difficiles, budgétaires surtout, qui affectent les programmes en français, et qu'on se trouve dans des universités soi-disant bilingues mais anglo-dominantes, dans ces situations où personne ne sait trop qui décide et pourquoi, on se rend compte que les propos de M. Rock étaient un gros mensonge!
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«À l'U d'O, le seul programme d'études anciennes en français vacille encore», par Sébastien Pierroz, Le Droit - https://www.ledroit.com/actualites/actualites-locales/ottawa/2026/02/26/a-lu-do-le-programme-en-antiquite-grecque-et-romaine-vacille-encore-TMPOAPD3KRBE3NF2RBYQMVC2VI/
«Le programme d'Antiquité grecque et romaine de nouveau suspendu», par Mariane Dépelteau, Radio-Canada - https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2232621/programme-suspension-universite-ottawa

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