2 février 2026...
Jadis, pour savoir combien de personnes lisaient un journal quotidien, on n'avait qu'à consulter les chiffres de l'abonnement, en y ajoutant le nombre de copies imprimées pour la vente en kiosque. En calculant en moyenne trois lecteurs par journal imprimé, on pouvait estimer dans les années 1970 qu'avec un tirage de 50 000 exemplaires, un quotidien comme Le Droit pouvait être lu par 150 000 personnes.
Aujourd'hui, avec l'effondrement planifié de la presse imprimée et la prolifération du tout-numérique, bonne chance! Les six ex-journaux de la Coopérative nationale de l'information indépendante (CN2i), dont Le Droit, n'ont même plus d'édition numérique quotidienne. Depuis avril 2023, ils ont pris la forme d'immenses babillards mis à jour en temps réel. Et ils ne dévoilent surtout pas le nombre d'abonnés à leur média. L'autre tout-numérique, La Presse, pour sa part, a conservé son édition quotidienne mais ne dit rien elle non plus de son abonnement.
Sur le site Web du Centre d'études sur les médias, à l'Université Laval, on présente un tableau du lectorat des journaux québécois, imprimés et numériques. La Presse, par exemple, affirme avoir 3 144 000 lecteurs. Le nombre d'abonnés? Sais pas. Comment arrive-t-on à ce chiffre de trois millions? Ces données précise-t-on, «comprennent le nombre de personnes ayant feuilleté ou lu au moins une édition en format papier, en ligne ou par l'intermédiaire d'une application pour tablette ou téléphone intelligent pendant une semaine de publication».
Du côté des coopératives, Le Soleil dit avoir plus d'un million de lecteurs... Le Droit environ 171 000... Ces chiffres incluent les abonnés (combien?) mais aussi tous ceux qui visitent régulièrement - ou une seule fois - le média durant une semaine. C'est suspect. Même dans ses années les plus prospères, Le Droit n'a jamais prétendu avoir plus de 170 000 lecteurs. Alors aujourd'hui, avec un gros babillard peu convivial et des effectifs journalistiques plutôt réduits dans une jungle numérique fragmentée, j'ai de la difficulté à croire que les données des médias numériques ont le même lien avec la réalité que le tirage vérifié et comptabilisé des quotidiens papier.
Une seconde donnée publiée par le Centre d'études sur les médias jette un peu de lumière. Elle propose, pour chaque média, sa part de l'auditoire franco-canadien (donc à 95% québécois), en pourcentages. Ainsi on apprend que La Presse rejoint tous les jours 25% de l'ensemble des francophones (autour de sept millions au Québec). Ce 25% se traduit par un lectorat de 1 750 000 personnes, bien en-dessous du chiffre déclaré de 3 144 000, mais à l'oeil bien plus crédible pour cerner le bassin de lecteurs réguliers. Cet exercice, appliqué au Soleil de Québec, réduit le lectorat allégué d'un million à 184 760, et celui du Droit de 171 000 à près de 32 000. En effet, selon les données du Centre d'études, les six médias coopératifs régionaux ne rejoignent que 4% de l'auditoire francophone, soit environ 280 000 lecteurs.
Les chiffres des journaux de Québecor et du Devoir se compilent à partir d'une base plus solide. Plus de 520 000 exemplaires papier du Journal de Montréal et du Journal de Québec sont imprimés du lundi au samedi. Le Devoir distribue quotidiennement près de 100 000 copies du journal. Au moins ces données sont vérifiables. Il y a de fortes chances que la personne qui achète son exemplaire ou s'abonne à l'année ne se contentera pas de lire une nouvelle ou deux par semaine. Le lectorat total déclaré par ces trois journaux, qui inclut leurs publications numériques, est bien plus élevé (trop élevé?): 2 736 000 pour le Journal de Montréal, 1 597 000 pour le Journal de Québec et 1 569 000 pour Le Devoir.
Le Centre d'études sur les médias précise que les deux quotidiens de Québecor rejoignent 30% de la population francophone, ce qui donnerait au total 2 100 000 personnes. Cela semble plus raisonnable. Quant au Devoir, on lui accorde 12% des la francophonie québécoise, soit environ 840 000 lecteurs. Des chiffres moins mirobolants mais même là, on ne sait rien de la quantité d'abonnements numériques.
Ma question est la suivante, et je n'ai toujours pas de réponse claire. Les journaux papier rejoignent-ils le public lecteur plus efficacement que les quotidiens et/ou babillards numériques? Je crois que oui mais suis incapable de le démontrer. J'aimerais bien connaître le nombre d'abonnements à mon ancien journal, Le Droit, depuis son passage au babillard tout-numérique. Est-ce 5000? 10 000? 15 000? Quand on divulgue pas de tels chiffres, il y a de fortes chances qu'on cache de mauvaises nouvelles.
Les baisses de lectorat pour les publications préparées au quotidien par des journalistes professionnels constituent une menace pour l'avenir du Québec et pour la démocratie. Dans une ère de propagande de plus en plus déguisée en information, un public mal informé devient vite un mets de choix au menu des vrais décideurs.

Aucun commentaire:
Publier un commentaire