lundi 9 février 2026

Francophobie? Oui, mais...

9 février 2026...




Quand il s'agit de rapports entre francophones et anglophones, tant au Québec que dans l'ensemble du Canada, il me semble parfois que les éditorialistes et chroniqueurs médiatiques succombent à la tentation de sculpter les faits pour les accorder à leurs points de vue. À la fin de ce texte on m'accusera peut-être d'avoir agi de façon similaire, mais enfin, je prends le risque.

En lisant aujourd'hui (9 février 2026) l'éditorial de Marie Vastel intitulé La francophobie officielle (voir lien en bas de page), dans Le Devoir, quelque chose clochait. D'un côté le gouvernement albertain et le quotidien torontois Globe and Mail, et de l'autre Mme Vastel, jettent un regard sur deux enjeux très factuels: la capacité de comprendre les deux langues pour les juges de la Cour suprême, et la proportion croissante d'immigrants de langue française en Ontario (et ailleurs au Canada anglais).

J'ai toujours eu la conviction que l'assemblage le plus complet possible de données factuelles vérifiées permet de mieux comprendre une situation, et que cette meilleure compréhension suscite des prises de position pondérées, à moins bien sûr de donner libre cours à des préjugés ou des sentiments. A-t-on procédé de cette façon dans ces deux dossiers? Non. Très nettement non.

Commençons par le second: l'immigration francophone hors Québec. Les critiques du Globe and Mail sont une manifestation de la francophobie historique d'une part appréciable des Anglo-Canadiens, conclut l'éditorial du Devoir. Peut-être bien. Probablement, même. Le nombre d'exemples de l'oppression des francophones abonde, et a été fort bien documenté. Que la position du Globe en porte les séquelles se défend, mais qu'en dit la réalité des conséquences de l'arrivée de 15 580 immigrants économiques francophones en Ontario en 2024, soit environ 8% de l'immigration totale (197 000)?

D'abord, à moins d'une étude exhaustive des qualifications de chaque immigrant accepté, on n'a aucune certitude. Si telle étude existe, elle n'est pas mentionnée. Une recherche historique en Ontario (et au Canada) démontrerait cependant que le soi-disant refus d'anglophones «plus qualifiés» a été invoqué des milliers de fois pour contester le choix d'un francophone ou d'un bilingue, notamment par des instances fédérales. Ce serait sans doute un puissant argument pour appuyer l'accusation de francophobie du Devoir.

Mais le second argument du Globe est plus difficile à réfuter et l'éditorialiste du Devoir me semble fautive ici. L'éditorial du quotidien torontois s'interroge sur l'utilité d'augmenter l'immigration francophone, parce que les immigrants de langue française se retrouveront surtout dans des milieux urbains, tous à majorité anglaise en Ontario (Toronto, plus particulièrement), et y seront «rapidement assimilés» dans ces environnements anglo-dominants, comme les Franco-Ontariens de souche. Là-dessus le Globe and Mail a raison.

Des études déjà réalisées font état chez les nouveaux arrivants de taux d'anglicisation similaires à ceux des francophones de souche, dès la deuxième génération. Les petits-enfants des immigrants s'assimileront à l'anglais autant que les Franco-Ontariens historiques. Quand Mme Vastel estime possible - et essentiel - de faire grossir les minorités francophones ou ralentir leur déclin par une telle politique migratoire, elle exprime une opinion qui ne tient pas compte des faits. Elle-même cite des données du recensement qui font état d'une anglicisation catastrophique dans les collectivités franco-canadiennes qui luttent pour leurs droits depuis 150 ans, mais n'en tire pas les conclusions que cette réalité impose.

L'autre dossier, celui du bilinguisme des juges à la Cour suprême fédérale, ne met pas en scène un journal de langue anglaise. est la première ministre de l'Alberta qui demande d'assouplir (on sait ce que cela veut dire) la règle de bilinguisme pour la nomination au siège vacant réservé à un magistrat de l'Ouest canadien. On ne s'attend pas de Mme Smith qu'elle fasse une démarche journalistique avant d'émettre ses opinions. Elle peut donner libre cours aux préjugés et à la francophobie historique documentée des majorités anglophones de l'Ouest. Mme Vastel, par contre, doit s'y assujettir.

Au-delà des questions strictement linguistiques, elle reproche à la première ministre Smith de vouloir prendre part au processus de nomination judiciaire pour s'assurer que le candidat ou la candidate choisi représente les «valeurs albertaines». Elle souhaite par ailleurs «pourvoir diriger les juges», laissant paraître ses réels et préoccupants motifs politiques et idéologiques». Pour l'éditorialiste du Devoir, les compétences judiciaires sont prioritaires et incluent la capacité de suivre des plaidoiries dans les deux langues officielles.

Les faits démontrent cependant que l'Alberta désire simplement faire ce que le premier ministre fédéral fait depuis toujours. Pense-t-on vraiment que les nominations fédérales sont libres de motifs politiques ou judiciaires? Quand Ottawa nomme un juge opposé à la Loi 21 sur la laïcité pour juger de la constitutionnalité de cette loi québécoise, c'est du Danielle Smith tout craché. Et avec les gouvernements libéraux à Ottawa, surtout depuis l'arrivée de Mark Carney, rien ne garantit que la connaissance du français restera obligatoire. Même sous Trudeau, le fédéral a nommé une gouverneure-générale qui ne connaît pas le français, et une lieutenant-gouverneur unilingue anglaise au Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue du pays.

Je veux bien croire à la francophobie anglo-canadienne. Elle existe depuis la conquête et n'a jamais été extirpée. Mais cela ne signifie pas qu'on puisse répliquer à cette francophobie en tortillant une réalité déjà suffisamment accablante.

--------------------------------
Marie Vastel, La francophobie officielle, dans Le Devoir - https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/954495/francophobie-officielle

Aucun commentaire:

Publier un commentaire