À deux mois de notre déménagement en appartement, je fouille les fonds de tiroirs et classeurs pour voir si je dois conserver ou pas ce qui j'y ai entassé depuis près de 40 ans. Coïncidence? Hier, 5 mai, je suis tombé sur une enveloppe qui contenait un billet de train du CN remontant à un autre 5 mai, celui de 1967.
L'année de l'Expo, l'année du centenaire de la Confédération. L'année aussi où j'ai commencé à participer à des rencontres provinciales de l'Ontario français et à des événements de la francophonie pan-canadienne, y compris les mémorables États généraux du Canada français à Montréal, à l'automne 1967.
Le voyage en train Ottawa-Cochrane (nord de l'Ontario) fut ma première véritable aventure à l'extérieur du couloir Ottawa-Montréal. Embarqué à 18 h 50 à la gare d'Ottawa, la première étape du voyage nous amenait à North Bay. J'ai un vif et agréable souvenir du wagon-restaurant avec menu et service aux tables. Puis à 1 h 05, en pleine nuit, c'était le «Polar Bear Express» du CN vers le nord.
Ce fut ma seule expérience de dormir dans une couchette bercée par le clac-clac du train sur les rails. En ouvrant le store au petit matin, les champs étaient recouverts d'une mince couche de neige. Nous avions nettement changé de climat. Si je n'avais pas débarqué à Cochrane (200 km au nord-ouest de Rouyn-Noranda) j'aurais pu me rendre en train jusqu'à la Baie James.
À cette époque, la Révolution tranquille du Québec avait gagné l'Ontario français, les jeunes du moins. Les organisations patriotiques franco-catholiques étaient de plus en plus contestées, et un vaste mouvement pan-ontarien était en cours pour réorganiser les associations de jeunes sur des bases plus modernes. Des consultations avaient lieu dans tous les coins de la province, dont Cochrane.
Les rencontres de mai 1967 m'ont amenées également à Timmins (dans un avion de brousse à partir de Cochrane), puis à Sudbury et à North Bay. Pour un étudiant universitaire issu d'un petit quartier français d'Ottawa, complétant un bac en science politique avec des Québécois à l'Université d'Ottawa, déjà indépendantiste, ce fut un brutal rappel à l'ordre.
Les gens d'autres régions vivaient dans des collectivités fort différentes, souvent éloignées des grands centres, parfois majoritairement francophones, parfois anglicisées (comme à North Bay). Il fallait trouver des repères communs permettant d'asseoir un nouveau mouvement provincial de jeunes sur des bases solides. Il fallait vaincre la méfiance des groupes du nord-est envers les élites d'Ottawa, traditionnellement dominantes et condescendantes.
Si de telles démarches étaient entreprises en 2026, personne n'aurait été obligé de se déplacer. Avec les réseaux sociaux, les échanges Messenger et les rencontres Zoom, le dialogue aurait progressé à un rythme accéléré. Mais 1967, c'était l'époque du téléphone, du train, de l'avion, de la voiture, du courrier postal, des rencontres en personne, des nuitées dans des hôtels ou des gymnases d'école, de documents tapés à la machine, copiés avec des machines Gestetner...
À l'été, on m'avait délégué à un camp de deux semaines à l'Île au Chêne, sur le Lac Nipissing, près du village de Lavigne (Ontario) pour participer à une conférence sur les 100 ans de la Confédération canadienne. Un voyage prometteur pour un jeune passionné de la politique, jusqu'à ce que je découvre que le thème n'était qu'un prétexte pour faire de la dynamique de groupe (beurk!). Après cinq ou six jours, j'ai décidé de quitter et de rentrer chez moi. Cela ne s'était jamais fait, m'a-t-on dit. J'ai dû menacer de faire appel à la police pour qu'enfin une chaloupe me ramène à la terre ferme...
Mes périples de 1967 m'ont aussi permis de voir Banff, en Alberta, et Pointe-de-l'Église, en Nouvelle-Écosse, où avaient lieu des conférences de la francophonie pan-canadienne. Mes souvenirs marquants à part les rencontres et les vues majestueuses des Rocheuse: un discours que j'ai prononcé en faveur de la souveraineté-association (réception tiède) et ma découverte émouvante de Grand-Pré, lieu dédié à la mémoire de la déportation des Acadiens en 1755.
Après quelques visites à l'Expo 67 à l'été, un retour ultime à Montréal cette année-là pour les grandes assises de 1967 des États généraux du Canada français, du 22 au 26 novembre. Interprété à tort depuis cette époque comme moment du schisme entre les Québécois et les francophones ailleurs au pays, cet événement historique a cependant permis de cristalliser les différentes factions, pro et anti québécoises au sein des minorités francophones, notamment chez les Franco-Ontariens et les Acadiens.
On a tendance à oublier que la moitié des délégués acadiens et le tiers des délégués franco-ontariens avaient voté en faveur de la résolution favorisant l'autodétermination du Québec. Chez les jeunes Franco-Ontariens, cette année de gestation et de rencontres, en Ontario et ailleurs, avait favorisé ou renforcé des prises de conscience décisives. Entre Cochrane, Timmins, Sudbury, North Bay, l'île au Chêne, Banff et Pointe-de-l'Église, j'avais acquis la certitude qu'il fallait continuer jusqu'à la fin les combats pour préserver ce qui pouvait l'être de la francophonie minoritaire, mais que l'avenir de la nation s'appellerait Québec.


Merci, M. Allard, pour ces souvenirs qui permettent de mieux comprendre ce qui se passait à cette époque. C'est bien utile pour ceux et celles qui ne pouvait y participer, pour toutes sortes de raisons. En 1967, je n'avais que sept ans et mes souvenirs de cette année-là en particulier sont évidemment d'un tout autre ordre. Il est vrai que chaque personne transporte en elle-même une partie de l'histoire humaine...
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