jeudi 7 mai 2026

Regarder les choses en face?

7 mai 2026...



Depuis la grande révolution culturelle des années 1960, le fossé se creuse et s'approfondit entre les dirigeants des grandes organisations franco-ontariennes et la réalité qu'ils prétendent représenter. La déconnexion est telle que l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO) a senti le besoin d'organiser des «États généraux de l'Ontario français» pour retrouver et consulter les populations franco-ontariennes aux quatre coins de cette province immense.

Dans un communiqué émis le 9 avril 2026, l'AFO se dit obligée de «regarder les choses en face» et affirme que cette grande consultation des États généraux «doit créer un véritable moment de lucidité de dialogue et de choix». Après une séance initiale d'assemblées citoyennes et de forums communautaires l'an dernier, l'organisation parapluie des Franco-Ontariens a fait le point dans un «livre vert» publié en mars 2026 avant d'entreprendre de nouvelles assemblées citoyennes, présentement en cours.

Le site Web Le Droit publiait aujourd'hui, 7 mai, un texte sur une de ces assemblées citoyennes, tenue la veille à Hawkesbury, dans l'Est ontarien. Dans ce coin de pays où les francophones sont toujours majoritaires et moins anglicisés que la moyenne, le directeur général de l'AFO n'y est pas allé de main morte. Les choses vont mal. On est en mode «survie». Si rien ne change, dit-il, «certaines communautés francophones pourraient disparaître d'ici 2050».

Se pourrait-il que l'AFO ait enfin sillonné les rues des villes et villages de l'Ontario français, scruté les recoins de l'univers numérique franco-ontarien, consulté des experts démo-linguistiques, épluché les données accablantes des recensement fédéraux pour brosser un tableau clair et précis du vécu de ses ouailles? Non. C'était trop espérer.

Dans ce Livre vert qui contient par ailleurs des observations intéressantes et opportunes, l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario commence par réitérer son estimation fantaisiste du nombre de Franco-Ontariens : 795 760! Cette refonte bizarre de la réalité linguistique n'a rien à voir avec les données plus pertinentes et irréfutables des recensements, comme la langue maternelle (environ 500 000) et la langue la plus souvent parlée à la maison (autour de 300 000).

Les chiffres de la langue d'usage (celle parlée le plus souvent à la maison) demeurent les plus importants. La langue parlée à la maison, c'est celle qu'on transmet à la génération suivante. Or, entre 1971 et 2021, le nombre de Franco-Ontariens ayant le français comme langue d'usage a diminué non seulement en pourcentages, mais aussi en chiffres absolus, passant de 352 465 à 292 042. Pour comprendre et combattre cette assimilation qui menace la survie de l'Ontario français, il faut commencer par cesser de vivre au pays des merveilles.

À la rencontre d'hier à Hawkesbury, des participants ont dit craindre un recul du français même au sein des majorités de Prescott-Russell. «On hésite à s'afficher en français et on accepte plus facilement de se faire servir en anglais», note une participante. Toutes les personnes présentes savaient qu'elle avait raison. Elle a aussi noté «une présence grandissante de l'anglais chez les jeunes dans leurs relations quotidiennes». L'AFO pourrait bien vite saisir la portée de cette dynamique bien réelle au moyen d'une recherche sommaire de la situation des francophones dans les recensements fédéraux depuis les années 1950.

Et pour mieux comprendre l'anglicisation des jeunes (et des adultes), les dirigeants franco-ontariens auraient avantage à scruter de plus près le comportement numérique de leurs soi-disant 795 000 francophones. L'immense majorité (plus de 90%?) de ces Franco-Ontariens vivent le plus souvent en anglais sur les Facebook, Instagram et autres réseaux sociaux. Et curieusement, toute cette dimension Web et réseaux sociaux semble absente des États généraux. J'ai fait une recherche des mots «Internet», «Facebook» et «réseaux sociaux» dans le Livre vert de mars 2026, et obtenu zéro résultat.

L'AFO ne mentionne même pas les importants groupes de discussion franco-ontariens sur le plus vaste des réseaux, Facebook. Le seul groupe Franco-Ontariens du Nord de l'Ontario compte 22 500 membres! Le groupe Fier d'être Franco-Ontarien rassemble 12 700 membres. Et il y en a d'autres. Je ne sais pas à quel point ces groupes sont actifs mais à eux seuls, il rejoignent probablement plus de francophones que la totalité des organismes membres de l'AFO. Peut-être, dans sa quête «de voir les choses en face», les dirigeants de l'AFO n'ont-ils pas remarqué les petits écrans qui se retrouvent tous les jours devant la face de centaines de milliers de Franco-Ontariens?

L'idée des États généraux est opportune. Les consultations et assemblées citoyennes sont de merveilleuses initiatives. Mais si on continue de prétendre qu'il existe près de 800 000 Franco-Ontariens en tortillant savamment des statistiques des recensements, tout cela devient inutile. En supposant que la réalité finisse par leur éclater en pleine figure, ils feindront de ne pas la voir. Il ne faudrait surtout pas lézarder l'édifice imaginaire sur lequel ils se fondent pour intervenir auprès des sièges du pouvoir et de la bourse, à Ottawa et Toronto.

J'espère avoir tort...

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