dimanche 31 mai 2026

Chère Mme Grammond...

31 mai 2026...



Chère Mme Grammond,

J'ai souvent l'impression que le débat entre indépendantistes, autonomistes, fédéralistes et centralisateurs ne finira jamais. Mais au coeur de ce brouillamini, il m'a toujours semblé que les Québécois francophones partageaient quelques repères: une compréhension générale de notre parcours historique en Amérique, la conviction de former une nation de langue française et la reconnaissance du Québec comme État national des Franco-Québécois.

Après avoir lu votre éditorial du 30 mai 2026 intitulé Des ponts au lieu de référendums, et tenant pour acquis que vos propos traduisent la position officielle de votre journal, La Presse, je suis obligé de constater que l'ancien «plus grand quotidien français d'Amérique» renie désormais les fondements de notre existence nationale et adopte des positions que pourraient partager sans modification des quotidiens de langue anglaise partout au Canada, a mari usque ad mare...



Le fait que vous vous opposiez aux référendums québécois et albertain n'est pas en cause. Ni votre désir d'abolir les barrières imposées au commerce entre les provinces et à la mobilité de la main-d'oeuvre. Ni votre plaidoyer pour l'unité canadienne. Nous nous attendons à de telles prises de position depuis des décennies. Non, ce qui choque, c'est que dans votre texte, le Québec soit devenu une province comme les autres, que «notre» économie soit cette du Canada, que la fédération canadienne soit devenue notre «nation» et que la protection du français au Québec puisse parfois devenir une «aberration».

L'essentiel de votre argumentaire porte sur «les barrières imposées à l'intérieur du Canada», équivalents à des droits de douane de 21%. Vous abordez les frictions commerciales entre l'Alberta et la Colombie-Britanniques, ainsi qu'entre le Québec et Terre-Neuve. Depuis un an, écrivez-vous, «nos gouvernements» annoncent des mesures favorisant un libre-échange accru. J'ai cru un instant que vous parliez des deux gouvernements caquistes mais non. Il s'agit bien d'Ottawa et des dix provinces. Voilà «nos» gouvernements. Votre position est donc canadienne, et non québécoise.

Ainsi postée au sommet de la pyramide fédérale-provinciale, de cette «courtepointe pleine de trous» où tout-le-monde-est-pareil, vous ciblez le Québec plus que les autres «provinces» (que vous ne nommez pas) - droits douaniers les plus élevés, obstacles à l'exportation ou l'importation de produits alimentaires, ou à l'accès de travailleurs hors-Québec aux chantiers de construction québécois. Vos critiques se fondent sur une perception du Québec comme «un de dix» ou «un de onze» si l'on ajoute Ottawa. Avez-vous songé une seconde à présenter le Québec comme la seule nation francophone au Canada, ayant à ce titre, un statut national qui lui confère des devoirs et responsabilités bien supérieurs à celui d'une province ordinaire? Robert Bourassa l'avait compris quand l'Accord du Lac Meech a échoué en 1990. 

Même en ayant reconnu que «certaines règles provinciales ont leur raison d'être» notamment la protection du français (je présume que vous parlez ici du Québec même si ce 'est pas clair), vous affirmez que «la protection jalouse» de l'industrie québécoise de la construction constitue une «aberration» en situation de pénurie de main-d'oeuvre. Or, l'arrivée massive d'ouvriers Canadian de la construction au Québec aurait un effet d'anglicisation immédiat.

Une réduction des obstacles au commerce interprovincial, dites-vous, serait «bon pour notre économie». Si j'ai bien compris, l'économie canadienne, celle que Mark Carney veut unifier, c'est «notre économie». Et l'économie nationale du Québec? Sais pas. Ce serait également, ajoutez-vous, «bon pour l'unité nationale». Comprendre ici l'unité canadienne. Ainsi notre nation c'est désormais le Canada? Même pas une petite mention de l'unité nationale du Québec? Non. Au paragraphe de conclusion, vous en rajoutez en précisant que le Canada est «notre propre pays». Affirmation audacieuse quand on considère que nous ne formons qu'un peu plus de 20% de la population du pays et que la majorité anglo-canadienne, avec près de 80% de la population, prend 100% des décisions... avec l'argent de nos impôts. Le seul «notre propre pays» a toujours été le Québec.

Cette conception singulière du statut du Québec au sein de la fédération canadienne trahit une incompréhension fondamentale de l'histoire de notre peuple de langue française, et porte en elle tant le rejet de notre existence nationale que celui de notre État national.

Vous pouvez, Mme Grammond, prendre les positions politiques et constitutionnelles que vous et votre quotidien préférez, mais je ne vous reconnais pas le droit de mépriser votre nation. Ma nation. Notre nation. Elle est cernée, provoquée, menacée... mais résiste toujours. Si des ponts ont été détruits et que des référendums ont parfois lieu au Québec, le Canada anglais et son gouvernement à Ottawa doivent en prendre l'entière responsabilité. Nous n'avons que vingt et quelque pour cent des votes dans ce pays...

Pierre Allard
ancien journaliste
citoyen du Québec
Franco-Ontarien de naissance

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Lien à l'éditorial de Stéphanie Grammond dans La Presse - https://www.lapresse.ca/actualites/editoriaux/2026-05-30/des-ponts-au-lieu-des-referendums.php

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