vendredi 19 août 2022

Gatineau et le recensement 2021. Où sont les médias?

J'écris ce billet deux journées complètes après la publication des données linguistiques du recensement fédéral de 2021. Pour ceux et celles qui ne le sauraient pas, je vis à Gatineau. Quatrième ville du Québec, la métropole de l'Outaouais s'anglicise à vue d'oeil et le déclin rapide du français est présenté dans les colonnes de chiffres du plus récent recensement avec une précision chirurgicale.

Le tableau ci-dessous (que vous ne trouverez pas ailleurs parce que personne, même pas les médias, ne se donne la peine de faire les calculs qui s'imposent) brosse un tableau des proportions, mais parfois les chiffres à l'état brut sont plus assommants. J'y reviendrai. Ce que je tiens à dire dès le début c'est qu'aucun suivi en profondeur sur la situation linguistique de Gatineau n'a paru dans nos grands médias.

On n'a proposé aucun portrait détaillé des données, aucune analyse, et aucune réaction des autorités municipales. Ni la maire France Bélisle, ni les membres du conseil municipal, en particulier ceux des quartiers où le français est ou deviendra le plus en péril. On va toujours au plus facile: interroger Jean-Paul Perreault, président d'Impératif français, toujours accessible et bien renseigné. Cette fois, j'ai lu une réaction du député de Chapleau, Mathieu Lévesque. Et? Rien!

Les salles de rédaction ont beau être dégarnies, certains dossiers s'imposent. Celui-ci, notamment. Le jour où la dégringolade du français ne s'arrêtera plus, les médias de langue français vont perdre leur raison d'être et fermeront leurs portes. Les directions des salles des nouvelles en sont-elles conscientes? Ont-elles au moins fait l'effort d'ouvrir les pages du recensement pour l'Outaouais, et de les lire? Ne pensent-elles pas que la survie de la langue et de la culture française à Gatineau constitue un sujet digne d'y affecter quelque ressource, au moins à tous les cinq ans lors de la divulgation des données du recensement?

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Quelque mots d'explication (que les médias devraient utiliser à l'occasion) sur les termes employés dans le tableau ci-dessus:

Langues officielles - La connaissance des langues officielles désigne la capacité d'une personne de soutenir une conversation en français seulement, en anglais seulement, dans les deux langues, ou dans ni l'une ni l'autre. Dans le cas d'un enfant qui n'a pas encore appris à parler, cela comprend les langues que l'enfant apprend à parler à la maison.

Langue maternelle - la première langue apprise à la maison dans l'enfance et encore comprise par la personne au moment où les données sont recueillies.

Langue parlée le plus souvent à la maison (aussi appelée langue d'usage) - la langue que la personne parle le plus souvent à la maison au moment de la collecte des données. 

(Source: Statistique Canada

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Les proportions présentées dans le tableau comparatif des quatre plus récents recensements sont suffisamment claires pour que tous, toutes en saisissent immédiatement la portée. Mais quelques chiffres à l'état brut permettent d'accentuer l'effet.

En 2006, au chapitre des langues officielles, sur une population totale de 240 000 environ, 74 690 Gatinois ne connaissaient que le français et 12 910 l'anglais seulement. Quinze années plus tard, sur une population totale de 287 510, à peine 74 420 habitants de Gatineau sont «unilingues» français, alors que le nombre d'«unilingues» anglais est passé à 24 200! Le nombre d'anglophones qui ne connaissent pas le français a doublé en 15 ans!

Quant au nombre de bilingues français-anglais, il est passé de 151 160 en 2006 à 186 955 en 2021. Cet accroissement du nombre de bilingues ne provient pas de la minorité anglaise, qui reste en forte proportion unilingue, mais surtout de la population de langue française, qui se bilinguise massivement, en route vers l'assimilation éventuelle.

La comparaison des données sur la langue maternelle et de la langue d'usage est l'outil traditionnel de mesure du pouvoir d'assimilation d'une langue, de son pouvoir d'attraction. Si le nombre de locuteurs du français à la maison est supérieur au nombre de francophones qui ont appris le français à l'enfance (langue maternelle), on déduira que le français attire une partie de la population anglophone ou de langues tierces. S'il est inférieur, on déduira que des francophones s'assimilent à une autre langue, principalement l'anglais.

Je me contentera ici des données de 2021, mais les résultats sont comparables (en pire) à ceux des autres recensements. Il y a à Gatineau 210 753 personnes de langue maternelle française et 214 244 qui parlent le plus souvent français à la maison. Donc un très léger pouvoir d'attraction du français. Par contre, on compte 39 293 personnes de langue maternelle anglaise et 49 871 personnes parlant le plus souvent l'anglais à la maison! Un gain de 1,6% pour le français, mais un bond de de 22,2% pour l'anglais! On sait où cela mènera.

Je pourrais continuer longtemps, mais je crois qu'il y a ici matière à réflexion, matière à enquête et surtout matière à interroger les autorités municipales sur l'identité linguistique et culturelle de leur ville. Il est important de savoir si Gatineau sera la portée d'entrée d'un Québec français ou la «cour arrière» d'une capitale de plus en plus anglaise sur la rive ontarienne de l'Outaouais. 


mercredi 17 août 2022

Jusqu'où faudra-t-il dégringoler?



«Malgré les répercussions de la pandémie de COVID-19 sur les arrivées au pays, l'immigration a continué de contribuer à l'accroissement de la diversité linguistique du Canada. Le français et l'anglais demeurent toutefois — et de loin — les langues les plus parlées au Canada; plus de 9 Canadiens et Canadiennes sur 10 parlent l'une des deux langues officielles à la maison au moins régulièrement.»

- communiqué de Statistique Canada, 17 août 2022

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Voilà comment l'agence fédérale Statistique Canada présente la situation au pays dans son premier communiqué sur les données linguistiques du recensement de 2021, alors que ces données dépeignent une chute de la langue française sous des seuils historiques, tant au Québec que dans les provinces à majorité anglophone du Canada.

Si les statisticiens fédéraux pouvaient parler librement sans avoir à «vendre» une orientation politique, ils (elles) sonneraient l'alarme, appelant à l'action immédiate s'il existe toujours, quelque part, une volonté politique d'assurer la protection et la pérennité de la langue française au Québec et au Canada.

Mais de toute évidence, ils sont dans l'obligation de maquiller un déclin du français qui devient aux yeux de tous catastrophique. Les colonnes de chiffres issues des réponses de millions de Québécois et Canadiens peignent effet un sombre tableau qui correspond, malheureusement, à la réalité vécue un peu partout au pays.

Si encore nos médias consacraient des ressources à fouiller les pages du recensement pour décortiquer les données et faire la part des choses, le public serait mieux sensibilisé. Mais peu de journalistes (y en a-t-il un seul?) se donnent la peine, avec la bénédiction de leur direction, de sortir les calculatrices et donner vie aux statistiques.

Peut-être agissent-ils ainsi parce que leurs lecteurs et auditeurs demeurent trop souvent indifférents face aux chiffres des recensements quinquennaux. Après quelques manchettes le jour de leur diffusion et le lendemain, le déclin du français comme langue d'usage et comme langue maternelle n'intéresse plus grand monde...

Et pourtant, derrière chacun de ces chiffres se dissimulent des êtres humains, des familles, des milieux de travail, des comportements, et bien plus. Quand la population de langue maternelle française au Québec a glissé sous la barre des 80% en 2016 il y a bien eu quelques hauts cris, puis rien de plus que des bruits de criquet... Mais voilà qu'au recensement de 2021, on se dirige allègrement vers les 75%... Jusqu'où faudra-il dégringoler pour que quelqu'un, quelque part, prenne les décisions qui s'imposent?

Au Canada tout entier, la proportion des gens qui parlent surtout le français à la maison vient de chuter sous le seuil des 20%. Un moment historique, annonciateur d'un avenir catastrophique pour la langue et la culture françaises en Amérique du Nord. Un moment historique qui se dissout dans l'indifférence générale...

Dans ma propre ville, Gatineau, tout le monde constate depuis des années l'arrivée massive d'Ontariens unilingues anglais. Et nos dirigeants ne font rien. S'en réjouissent. Et voilà que le recensement de 2021 confirme. Depuis 2016, le nombre de Gatinois ne parlant que français a diminuée 3 000 alors que le nombre d'unilingues anglais a bondi d'environ 5000! 

En face, à Ottawa, sur l'autre rive de l'Outaouais, la situation des Franco-Ontariens est dramatique. La proportion des habitants ayant le français comme langue d'usage est tombée sous les 10% pour la première fois de l'histoire de la ville. Et à Cornwall, où la population francophone frisait jadis les 50%, elle disparaît à vitesse grand V (21% selon la langue maternelle, 9% selon la langue d'usage).

Je continue de faire les calculs et comparaisons, au Québec et dans les provinces à majorité anglaises, avec la certitude de voir, presque partout, un recul du français. Qu'attend-on pour agir? 

lundi 15 août 2022

Les 100 meilleures? Minute...


Le 25 juin, dans le sillage de la St-Jean, le Journal de Montréal publiait une liste des «100 meilleures chansons de l'histoire du Québec» tel qu'établi par un jury de 16 personnes (voir bit.ly/3QpntbZ).

Évidemment, le consensus des uns ne correspond pas nécessairement aux préférences des autres. Les choix de chacun, chacune, se défendent. 

Cependant, au-delà du fait qu'au moins deux chansons primées n'étaient pas des compositions québécoises (L'aigle noir de Barbara, et Pour que tu m'aimes encore, de Jean-Jacques Goldman), et avouant ne pas être amateur des offrandes de Ginette Reno, Michel, Louvain, Mitsou, Jean Leloup et quelques autres),  je dois avouer que certaines sélections - et surtout certaines absences - m'ont surpris.

Si les juges avaient tenté de lister les chansons les plus populaires, les plus vendues, les plus primées, les plus mentionnées dans les médias, ou une combinaison de critères, j'aurais pu comprendre. Mais on les a présentées comme les «meilleures» chansons de l'histoire (dans le titre) ou les plus «belles» (dans le texte)!

Alors quand j'ai vu 1990, Ordinaire, Le répondeur et la Complainte du phoque en Alaska occuper quatre des dix premières positions, je me suis dit que mon opinion - peut-être partagée par d'autres, sait-on jamais - valait bien celle des juges. Alors voici, pour ma propre satisfaction et rien de plus, l'expression de mon désaccord...

Je propose ici dix chansons qui, à mon humble avis, avaient droit de cité dans les 100 «meilleures» ou «plus belles» chansons québécoises. J'aurais même inclus quelques-unes d'entre elles dans les 10 premières places du classement. J'espère que d'autres puiseront dans leur mémoire pour rappeler quelques chansons laissées de côté...

1. Le plus beau voyage, de Claude Gauthier (bit.ly/3Oyu6YC)

Un des «hymnes nationaux» du Québec, chanson d'espoir par excellence des années 1970, aujourd'hui le rappel d'un rendez-vous raté mais toujours vivant avec l'histoire. Selon moi, aucune des dix premières chansons du palmarès du Journal de Montréal ne la dépasse.

2. Les gens de mon pays, de Gilles Vigneault (bit.ly/3tNsy4J)

L'émergence de la nation québécois des années 1960 en chanson, la fin d'un long hiver... «Je vous entend passer comme glace en débâcle, je vous entends demain, parler de liberté.» La musique émerveille autant que les paroles. Écrite en 1965, elle a marqué son époque.

3. Les chemins d'été, de Steve Fiset (composition de Luc Plamondon et André Gagnon) (bit.ly/3OHyC71)

À ceux qui ne voient dans cette chanson qu'un tube superficiel parmi tant d'autres, je rappelle qu'il s'agit d'une composition de Luc Plamondon sur musique d'André Gagnon, et qu'elle capte en quelques minutes l'esprit de la fin des années 1960, oscillant entre les bolides filant à 100 milles à l'heure et les fleurs des hippies à San Francisco. Facilement dans les 30 meilleures.

4. Les chats sauvages, de Marjo (composition Marjo et Jean Millaire) (bit.ly/3ucvGXL)

Je me souviens que dans les années 1980, un chroniqueur du Droit,, revenu à la salle de rédaction, m'a avoué être tombé en amour avec Marjo en entendant Les chats sauvages. Certaines offrandes de nos artistes ont cet effet. C'est un des grands classiques, sinon le meilleur, des années 1980, au Québec.

5. L'homme de ma vie, de Diane Dufresne (composition François Cousineau et Luc Plamondon) (bit.ly/3Oyc3l4)

Cette chanson nous a fait connaître Diane Dufresne au milieu des années 1970. Immensément populaire, tout le monde connaissait les paroles et la fredonnait. «Qu'est-ce que tu fais dans la vie? J'fais mon possible.» En effet... Tous s'y sont reconnus...

6. Mon pays, de Claude Léveillé (bit.ly/2yzaSj2)

Écrite deux ans avant Gens de mon pays par Claude Léveillé, mais on dirait presque à une époque ancienne. Accents sur l'immensité du territoire, sur son rude climat, sur l'endurance et le silence de ses habitants. Beaucoup d'émotion en musique.

7. Pourquoi chanter? de Louise Forestier (composition de Luc Granger et Jacques Perron) (bit.ly/3JXj4dV)

Cette chanson phare a marqué les années 1970, comme l'album qui l'abrite. Un cri d'alarme, d'anxiété face aux terreurs (menace de guerres, de pollution, d'échec collectif). «Je veux chanter pour ce temps qui nous reste.» Louise Forrestier à son meilleur.

8. L'amour s'en va, des Sultans (composition de Bruce Huard et Denis Forcier) (bit.ly/3QZEdXM)

Un des rares grands succès bien québécois des années 1960 qui s'inscrit dans la vieille tradition du rock nord-américain. Chanson simple, sur le temps et les amours qui passent, sur le changement et la tristesse. Mais ce n'est pas une traduction d'un grand succès américain. Des paroles qui coulent sur fond musical impeccable.

9. Sur mon épaule, des Cowboys fringants (composition de Jean-François Pauzé) (bit.ly/3R3puvd)

Un peu comme Toune d'automne en 2002, la chanson Sur mon épaule (2019) fait l'unanimité au sein du public. Un hymne émouvant à la puissance de l'amour que tout le monde chante plus fort que les Cowboys à leurs spectacles. La musique décuple la force des paroles. «Ensemble on n'a peur de rien.» Pas dans les 100 meilleures? Je ne comprends pas.

10. Ma blonde est en chômage (ou La blonde d'un chômeur), de Marie Savard (composition de Marie Savard et Claude Roy) (bit.ly/2ySXk1U à 8 minutes 40 secondes de l'enregistrement)

Cette chanson peu connue de Marie Savard fait partie du disque Québékiss sorti en 1971 dans le sillage de la crise d'octobre. La mise en paroles et musique «d'une blessure partagée, d'un viol collectif». L'entendre une fois, c'est vouloir l'écouter de nouveau, et de nouveau. Elle a peu été jouée à la radio, le disque ayant été censuré. 

...et quelques-unes pour la chance...

11. Lieu d'espoir, de Jim Corcoran et Bertrad Gosselin (composition de Bertrand Gosselin).

12. Bozo-les-culottes, de Raymond Lévesque

13. Les ailes d'un ange, de Robert Charlebois

14. Câline de blues, d'Offenbach

15. Toune d'automne, des Cowboys fringants

J'aurais ajouté, très haut dans la liste, Le temps de m'y faire (bit.ly/3PELsCZ) de Nanette Workman, mais la chanson a été composée et endisquée en France. Même principe que pour L'aigle noir et Pour que tu m'aimes encore... Sauf que je préfère l'offrande de Nanette...


Voilà même si j'en ai sûrement oubliées!


vendredi 12 août 2022

Les chemins d'été (1er jour)

Les chemins d'été... Quand, en 1970, Steve Fiset avait propulsé au sommet des palmarès québécois ce super tube signé Luc Plamondon et André Gagnon, je n'avais que 24 ans. Jeune scribe issu des contestations étudiantes et identitaires des années 1960, je rêvais parfois de prendre le volant d'une Thunderbird 1955, ou d'une Corvette 1962, pour aller à la découverte du monde...

Ayant à peine entamé avec enthousiasme une turbulente carrière en journalisme - et en syndicalisme - je savais que ces rêves resteraient... des rêves. Je ne pouvais même pas me payer une voiture. Mais à chaque écoute envoûtante des Chemins d'été, je continuais de voir ces rubans d'asphalte sans fin sur lesquels je n'aurais jamais la chance de rouler...

«Dans ma Camaro je t'emmènerai sur tous les chemins d'été
«Dans ma Camaro je t'emmènerai à San Francisco
«Dans la nuit noire à cent milles à l'heure je t'en ferai voir de toutes les couleurs
«Et au matin sur notre chemin il pleuvra des fleurs» (bit.ly/3OHyC71)

Beaucoup, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis le début des années 70. Plusieurs de ces ponts se sont même écroulés... J'ai 76 ans depuis quelques jours et je n'ai plus l'âge de filer en bolide vers San Francisco ou de mettre des fleurs dans mes cheveux devenus calvitie. Et pourtant, l'attrait des «chemins d'été» demeure aussi intense... urgent même si je mijote le temps limité qui me reste...

Alors quand l'occasion s'est présentée à mon épouse et à moi d'aller - en excellente compagnie par surcroit - explorer le Saguenay-Lac-St-Jean, coin de pays que nous connaissions peu ou pas, nos valises ont été vite bouclées, les batteries de l'appareil photo rechargées et le réservoir de notre vieille Mazda 6 rempli à ras bord d'or noir à 2,11 dollars le litre...

Et ce matin attendu du 4 juillet 2022, notre petite expédition de quatre personnes (Claude Tremblay, Jacqueline Lavoie, mon épouse Ginette Lemery et moi) en deux véhicules s'est mise en route. S'échapper d'abord de l'Outaouais, ce qui mène trop souvent à la 50, demi-autoroute de la honte qu'on ne cesse de construire depuis plus d'un demi-siècle. Qui a déjà négocié cet épuisant slalom en montagnes russes n'a pas besoin qu'on en raconte l'ennui et les pièges. Suffit de dire qu'après en avoir contourné l'ultime affront visuel, le sinistre complexe aéroportuaire fantôme de Mirabel, on débouche enfin sur l'autoroute des Laurentides où le Québec roule à toute vitesse, sans compromis...

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(parenthèse... il y en aura plusieurs) La dernière fois que j'ai voyagé en caravane remonte à 1987 - en juillet également - quand Ginette et moi, mon frère et son épouse et nos six enfants avions traversé en voiture le Québec et les Maritimes (sauf Terre-Neuve). Pour communiquer entre les deux voitures, il fallait klaxonner ou agiter la main... Et on avait toujours nos cartes routières à la main...

Aujourd'hui avec nos téléphones cellulaires on communique audio-vidéo d'une auto à l'autre en tout temps, sans oublier l'apport le plus souvent opportun de «Georgette», c'est ainsi que j'appelle la voix féminine du «GPS» qui, de son orbite géostationnaire dans l'espace, nous guide d'un ton monocorde... «Faites demi-tour dès que possible»...

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Jour 1

L'étoffe du pays

Le premier de nos 12 jours sur les chemins de cet été 2022 commence par un détour au village de St-Sévère, en Mauricie, où «l'étoffe du pays» effectue une remontée remarquée à Rien ne se perd, tout se crée (www.rienneseperd.com/). Nous sommes loin ici des capots, tuques et ceintures fléchées des Patriotes de 1837, mais les vêtements conçus et usinés au Québec demeurent aujourd'hui, comme à l'époque, à la fois une affirmation des talents d'ici et un moyen de protestation contre les abus économiques et environnementaux du grand capital étranger.

Extrait de L'étoffe de la liberté, par Francis Bach, 2002

Ginette avait déjà vu des produits de St-Sévère à la boutique Le Local de Gatineau, où comme son nom le suggère, l'achat local est privilégié. Des achats en ligne avaient suivi. Cette fois, l'occasion était belle d'aller voir de nos propres yeux l'entreprise qui semble être devenue le moteur économique de ce village mauricien de 300 quelque habitants.

Alors vivement, sortie de l'autoroute 40 à Yamachiche, jolie petite municipalité dont les origines remontent au lendemain de la grande paix de Montréal (1702), située sur le chemin du Roy, ayant accueilli dans les années 1760 près de 200 Acadiens déportés. Un de ses ressortissants, Antoine Gérin-Lajoie, y a composé en 1842 la chanson Un Canadien errant, à la mémoire de Patriotes de 1837, déportés eux aussi.

Quittant Yamachiche en direction nord, une affiche annonce un pont fermé dans 6 km... Pas rassurant, étant donné que St-Sévère se trouve à 8 km mais les voitures semblent contourner la barrière allègrement. De fait, nous n'avons jamais vu ce pont fermé. Le village d'un peu plus de 300 habitants, qui se résume essentiellement à une proprette rue principale dominée par le traditionnel clocher, faisait jadis partie de Yamachiche mais s'en est détaché au milieu du 19e siècle.

Pourquoi l'avoir appelé St-Sévère? Cela me chicote toujours de connaître l'origine des noms, parfois exotique. Il existe un Saint Sévère, ancien patriarche d'Antioche né en Turquie au 5e siècle. Grand théologien de son époque, ses écrits ont été interdits après sa mort et quiconque était trouvé en leur possession pouvait avoir sa main droite coupée. Un pensez-y bien! Mais le St-Sévère de la Mauricie n'honore par la mémoire de l'ancien patriarche du Moyen-Orient.

C'est bien plus simple que cela. Le curé de la paroisse depuis 1825 s'appelait Sévère Joseph Nicolas Dumoulin et c'est en son honneur que la paroisse (et le village) a pris le nom St-Sévère en 1855. Le problème, évidemment, c'est que ce Sévère de St-Sévère n'est pas un saint. Du moins, pas officiellement... En passant, pour ceux et celles que cela pourrait intéresser, les gens de cette localité sont des Sévérois.

Et nous voilà, un peu avant l'heure du lunch, ce 4 juillet 2022, devant le nouvel et imposant atelier-boutique Rien ne se perd, tout se crée, au 91 de la rue Principale aussi appelée Rang-de Saint-François-de-Pique-Dur! Construit en 2017, l'édifice abrite l'entreprise fondée en 2003 par Évelyne Gélinas et Marie-Claude Trempe. Ayant appris le tissage sur des métiers traditionnels, elles ont développé leur propre marque de vêtements mode pour femmes.



Outre ses propres collections de prêt-à-porter Rien ne se perd tout se crée propose aujourd'hui plus de 7000 produits fabriqués par environ 130 artisans québécois. À la maison-mère de St-Sévère s'ajoutent plus de 80 points de vente au Québec (nous en avons visité un à l'Anse Saint-Jean, au Saguenay), en Ontario, au Nouveau-Brunswick et même en Colombie-Britannique! Ginette et Jacqueline s'en sont donné à coeur joie. Nous n'y sommes pas arrêtés en vain!

Alors que nous envisagions de dénicher un resto à Yamachiche ou le long de la 40, on nous a recommandé un petit virage au Domaine Gélinas, un vignoble situé tout près qui sert des repas à son Bistro Midi. Je ne pourrais commenter sur la qualité des vins produits, mais le Bistro valait bien le détour. Menu agréable sur terrasse extérieure par beau temps. Que peut-on vouloir de plus?

J'étais un peu surpris de trouver un vignoble au coeur des terres agricoles mauriciennes, mais à bien y penser il m'a semblé me souvenir de productions vinicoles locales dans plusieurs régions y compris la mienne, l'Outaouais. On produit même des vins dans la région de Rimouski (Carpinteri)... En comptant l'innombrable suite de vignobles en Estrie, je me suis demandé combien de vignerons mettent leurs étiquettes sur des bouteilles de vin québécoises... Réponse de Wikipédia: 238!



Retour à l'autoroute 40 direction Québec. Longue et plate mais rapide. J'aime bien mieux le chemin du Roy. Arrivée en milieu d'après-midi aux embouteillages de la capitale nationale, puis le virage nord sur la 73 vers le Saguenay-Lac-St-Jean. Une première pour Ginette, une seconde pour moi (mais ça remonte à 1971...) et une nième pour Jacqueline (originaire de Jonquière) et Claude, vieux habitués de ce trajet routier.

Pour qui n'est jamais passé en voiture de Québec, où il fait 22 degrés sous le soleil, au Lac Saint-Jean, où il fait également 22 degrés sous le soleil, l'expérience de la traversée du Parc des Laurentides peut réserver des surprises. Tout à coup les nuages sombres s'amoncellent, suivis d'une forte pluie glaciale qui fait chuter le mercure à 11 degrés... Arrêt heureux et espéré à L'étape où il ne pleut plus mais où, à 13 degrés, on aurait souhaité des manches longues... Par la suite, comme notre destination est Alma (condo locatif au complexe Dam-en-Terre), on saute sur la 169 vers le nord-ouest à travers des paysages encore montagneux, dominés par des épinettes noires et des sapins, avec l'occasionnel bouleau à papier. Entre les feuillus de Québec et du Lac, nous sommes ici en pleine forêt coniférienne boréale.



Finalement, c'est la descente vers le secteur du Lac Saint-Jean et sa principale ville, Alma, dont la population dépasse le seuil des 30 000. En quittant la forêt une première maison apparaît, puis d'autres, et tout à coup c'est la plaine à perte de vue. De beaux champs agricoles, des érables, tilleuls, bouleaux et autres feuillus remplacent les sombres pessières et sapinières du parc des Laurentides. Après un premier village frôlé, Hébertville, on fonce sur le centre de villégiature Dam-en-Terre, et un premier souper reposant au centre-ville d'Alma, en bordure de la grande décharge (là où le lac Saint-Jean devient la rivière Saguenay dans un tourbillon de rapides).

Alma sera notre quartier général pour 12 jours, le point d'ancrage de nos pérégrinations entre Dolbeau-Mistassini et Tadoussac...

À suivre...

jeudi 11 août 2022

Entre Josée Boileau et Solange Chaput-Rolland...


L'ancienne rédactrice en chef du Devoir et actuelle collaboratrice à la revue L'actualité, Josée Boileau, a suscité de nombreuses réactions, passant toute la gamme entre l'appui et l'indignation, à la suite de son texte intitulé «Il est où le français, il est où?» (voir bit.ly/3QtNjLm).

Le défi qu'elle s'offrait était à la fois simple et complexe. Ayant constaté que depuis l'adoption de la Loi 96, on semble croire dans certains milieux que les Anglo-Québécois soient la minorité menacée au Canada, «j’ai choisi, écrit Mme Boileau, de "sauter dans mon char" pour traverser le Canada vers l’ouest, en me demandant par ailleurs jusqu’où j’allais croiser la "francophonie" canadienne…»

Évidemment, elle ne l'a pas croisée...

(Note de moi: j'adore les trois points de suspension à la fin d'une phrase. C'est une invitation à lire entre et au-delà des lignes, à se mettre dans la tête et dans les tripes de l'auteur(e), à extrapoler tout ce qu'il (elle) aurait pu ou voulu ajouter mais qu'il (elle) a tu pour des tas de bonnes - et parfois de mauvaises - raisons...).

Je n'ai pas l'intention de décortiquer l'article et le périple de Mme Boileau, pour qui j'ai d'ailleurs la plus haute estime. Si j'avais grandi au Québec plutôt que dans un quartier ouvrier d'Ottawa, et que j'avais traversé le pays en voiture à la recherche de la francophonie, j'aurais sans doute trempé ma plume dans la même encre.

Non, si j'avais à formuler une critique, ce ne serait pas tant sur les conclusions (ou apparence de conclusions) de l'article de Josée Boileau, difficilement réfutables. Au-delà du fait que son itinéraire ne l'ait pas emmenée vers les coins les plus français du Canada hors Québec (dans l'Est et le Nord ontarien, et surtout en Acadie du Nouveau-Brunswick), le texte propose cependant un portrait un peu superficiel de la présence française en Ontario et dans les provinces de l'Ouest.


Mais là n'est pas mon propos. En prenant connaissance du périple de Mme Boileau, j'ai immédiatement songé au voyage de cinq mois au Canada anglais qu'avait entrepris l'ancienne journaliste et politicienne Solange Chaput-Rolland en 1966 grâce à une subvention de la Commission du centenaire du Canada. L'expérience servit à la rédaction d'un livre publié en 1966, Mon pays, le Québec ou le Canada (Cercle du livre de France, Montréal), qui mérite encore d'être lu en 2022 et dont voici quelques extraits:

Halifax, 23 février 1966

«Après le dîner, je parle à une vingtaine de femmes venues pour m'interroger sur le Québec. Après les inévitables questions sur les raisons de ma visite à Halifax, sur les séparatistes du Québec, une dame me dit textuellement: «Vous êtes injuste, nous ne sommes pas obligés de parler français pour gagner notre vie. Que feriez-vous sans recourir à l'anglais?» J'ai répondu doucement: «Vous avez raison madame et vous touchez ici au coeur de notre révolte. Nous affirmons avoir le droit de gagner notre pain en français au Québec.» Mon interlocutrice ne comprit absolument pas pourquoi je tenais passionnément à ma langue. «Il est plus important de travailler que de parler français.» L'argument par lequel les Canadiens français sont incapables de gagner leur vie sans le concours de l'anglais insulte la fierté des Québécois. Le Canada anglais n'est pas encore prêt à céder un pouce de son terrain, pour faire place au Québec français sur ce continent. Je ne suis pas séparatiste au Québec, mais si je devais vivre au Canada anglais, je le deviendrais, par simple réflexe de défense.

Halifax, 2 mars 1966

Quiconque étudiera la situation de la plupart des Canadiens français vivant hors du Québec, découvrira un rideau d'animosité dressé entre eux et nous. Nos compatriotes portent sur leur dos le poids des haines et des préjugés du Canada anglais; lorsque le Québec fait parler de lui, séparatisme, terrorisme, incidents causés par la visite royale (celle de 1964), etc. nos compatriotes sont traités très durement par trop de Canadiens anglais les tenant responsables de tous nos péchés. Je comprends leur ressentiment et n'ai aucune panacée à proposer pour guérir cette maladie. «Les Acadiens, m'a dit une directrice d'école, sont des gens difficiles, devenus prudents par la force des choses. (...) Le secret de notre survivance, c'est le silence.» Le dynamisme du Québec effraie l'Acadien.

Toronto, 30 mars 1966

Le Canadien français en quête de fraternité se brise souvent le coeur sur les évidentes contradictions de notre dilemme canadien. Par exemple, hier soir, j'ai relevé dans le Telegram, journal continuant allègrement sa subtile campagne de dénigrement contre le Québec, le paragraphe suivant; dans une colonne, on rapport les propos du premier ministre fédéral Pearson à propos de l'introduction du bilinguisme dans la fonction publique et son souci d'équité achoppe sur la colonne suivantes «Les écoles de Winnipeg-Ouest sont mises en demeure de supprimer quelques périodes de français.» Et pourtant il s'agit, dit la fin de l'article, d'écoles groupant des élèves de parents français. À un bout du pays le gouvernement central proclame son désir d'aider au bilinguisme dans la fonction publique, au milieu du pays un gouvernement provincial tente de réduire au minimum les cours de français donnés à la minorité française. Le moyen de croire à la sincérité du Canada anglais!

Sur le train CN Toronto-Montréal, 8 avril

«Il y a à peine cinq ans, me dit une jeune femme très timide, si nous osions parler français dans les autobus, par exemple, le chauffeur nous disait: parlez anglais ou quittez cet autobus. "Et maintenant?" Maintenant on n'ose plus parce que dans le fond, on a peur du Québec. Pourtant, si vous parlez trop fort, ils vous le font payer, mais ils sont subtils, évasifs. Ils deviennent tout à coup plus durs, plus méprisants. Ils bloquent votre avancement, nous refusent des contrats.»

Sur le train Montréal-Vancouver, 1er mai

«Est-ce que vous écrivez un livre sur le Canada?» me demande un marin. «Oui.» «Pesez vos mots, Lady, parce que nous, Anglais, somme à la veille de vous faire taire.»

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«Je ne suis pas anti-clérical, me confie un Canadien français de Rivière à la paix (Alberta), mais si nos curés ne nous permettent pas de vivre en êtres libres, il seront responsables de notre existence diminuée. (...) Dans une génération, il ne restera à peu près plus de Canadiens français dans l'Ouest.» «Pourquoi ne pas fonder un seul journal français pour tout l'Ouest?» «Oui, mais un journal qui publierait autre chose que des avis de baptême, d'assemblées des dames de Ste-Anne ou des Filles d'Isabelle. Voulez-vous un exemple? Nous sommes 50 000 en Alberta et notre journal compte à peu près 300 abonnés.» Qu'est-ce que vos compatriotes pensent du Québec? «Nos leaders ne se cachent pas pour dénoncer votre athéisme, et ils prétendent que vous êtes sur le point d'enlever les crucifix dans les écoles.»

Victoria, C.-B, 10 mai 1966

Une rencontre ce matin avec Robert Bonner, Solliciteur général de la Colombie-Britannique. Pour lui le concept des deux nations ne signifie rien et je réalise très vite qu'une discussion serrée n'entamerait pas sa souriante conviction que l'unité du pays repose sur le multiculturalisme et non sur le biculturalisme constitutionnel. «Seul le Québec est officiellement bilingue, dit-il. Here we are all Canadians.»  Mais de langue anglaise, bien sûr!

Calgary, 19 mai 1966

Je suis au plus haut point de ma tension intérieure. Depuis vingt jours j'explique en anglais pourquoi il est normal de parler français au Québec! Je suis vidée par l'obligation quotidienne de m'exprimer constamment dans une langue qui n'est pas la mienne. Je commence à chercher mes mots, à me sentir au-delà d'une fatigue cérébrale due à cette transposition constante de ma vie française, à mes activités anglaises. Et quand, pour ponctuer des heures d'entrevues se déroulant en anglais seulement, sur les bienfaits du bilinguisme, on termine en disant: «Soyons d'abord Canadiens». J'ai envie de f... mon verre en l'air!

Saskatoon, 24 mai 1966

«Petit à petit nous perdons le désir de nous battre madame», me dit une Canadienne française au service du poste de radio français de Saskatoon. «On ne peut pas toujours demander aux mêmes de livrer bataille sur tous les fronts et souvent, nos propres compatriotes nous laissent tomber...»

Au Québec, la grève des parents de Saskatoon, décidés à obtenir plus de français dans leurs écoles, a fait la manchette des journaux. Aujourd'hui M. Bourgault, l'initiateur de cette grève, est hospitalisé, il ne reçoit personne. Mon Dieu, que pourrais-je lui dire, sinon le prier de pardonner notre indifférence inadmissible à une lutte scolaire qui, me dit-on, dure encore.

«Pour nous calmer, le ministre de l'Éducation nous a accordé une école canadienne, c'est-à-dire bilingue, évidemment. Vont-sept élèves dirigés par une seule institutrice ont la permission d'avoir des périodes de jeux et de chants en français.»

Manitoba, en route vers Winnipeg, 28 mai 1966

Dans toutes les provinces, les Canadiens français existent, luttent et survivent. Mais le Canada français n'existe nulle part, sauf au Québec.

Je suis maintenant convaincue que le Québec ne peut rien pour les minorités françaises, sauf les aider financièrement. Plus nous exigerons la reconnaissance de leurs droits en rappelant les extraordinaires privilèges et droits dont jouit notre minorité anglaise au Québec, plus nous nuirons à nos compatriotes d'outre-frontières.

Winnipeg, 29 mai 1966

Depuis 41 ans madame Pauline Boutal dirige les destinées du Cercle Molière de Saint-Boniface. Ce groupe de comédiens a gagné maints trophées au Festival d'art dramatique et la directrice de cette troupe a bien mérité du Canada français. «Saint-Boniface s'anglicise rapidement», soupire-t-elle.

Nous parlons théâtre. «Nous arrivons enfin à jouer Sartre, sourit-elle. Mais hélas nous perdons plusieurs de nos comédiens. Ils s'en vont au Québec.» Elle évoque le récital de notre merveilleux Claude Léveillé à Saint-Boniface et observe: «Les jeunes Franco-Manitobains connaissent sa musique: ils applaudissent chacune de ses chansons et ils lui fient une magnifique ovation, mais durant les entr'actes, ils parlaient anglais entre eux.» Et voilà!

En avion entre St. John's (T.-N.) et Montréal, 24 juillet 1966

Dans l'avion, je suis assise à côté de Joey Smallwood, premier ministre de Terre-Neuve. Et tout à coup il lance: «Individuellement, le Canadien français est un des êtres les plus charmants au Canada, mais collectivement vous méritez un bon coup de pied.» La phrase n'est pas galante, et elle enfonce dans mon coeur et en ma foi dans la démocratie à l'anglaise, le clou qui me retiendra dans ma terre du Québec.

Et d'ajouter M. Smallwood: «Vos politiciens ont sans cesse besoin de dépasser leur pensée pour plaire à vos intellectuels, vos artistes, vos gauchistes. Je ne les crois plus et ils ne me font pas peur.»

Conclusion, septembre 1966

«Le pays du Québec sera si la nation le veut.»

«J'ai honnêtement cherché un dénominateur commun entre Canadiens de langue française et anglaise, et je ne l'ai pas trouvé.»

«En conséquence, je reviens à la Terre-Québec plus québécoise que canadienne-française, parce que j'ai appris, douloureusement et définitivement, que pour demeurer fidèle à la ligne profonde de mon passé, de mon présent et de tout ce qui compose mon être de langue et de culture françaises, je dois vivre au Québec, dans un Québec qui deviendra peut-être, mon pays.»

Plus tard, dans les années 1970 et après, Mme Chaput-Rolland siégera à la Commission sur l'unité canadienne, à l'Assemblée nationale comme députée libérale, et au Sénat canadien sous la bannière conservatrice. Mais ce livre, écrit alors qu'elle était journaliste, conserve tout son intérêt 56 ans après sa rédaction.

Je serais curieux de savoir ce qu'aurait écrit Josée Boileau si son périple au Canada anglais de 2022 s'était déroulé sur plusieurs mois. 


mardi 9 août 2022

Gatineau s'anglicise. Quoi faire?


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Gatineau, quatrième ville du Québec, s'anglicise à vue d'oeil. N'importe quel résident le constatera s'il ouvre ses yeux et ses oreilles. Ceux et celles qui préfèrent des preuves plus scientifiques n'ont qu'à consulter les données linguistiques implacables des recensements fédéraux.

Dans un texte récent, le quotidien La Presse (bit.ly/3P5GNJF) évoquait l'arrivée massive d'Ontariens, unilingues anglophones pour la plupart, en territoire gatinois. Attirés par les prix plus modestes des maisons et autres avantages bien québécois, ils s'installent à Gatineau comme s'ils étaient toujours en Ontario, en banlieue de la national capital...

Mais surtout n'en parlez pas. Le caractère français de la ville de Gatineau, pourtant consacré par la Loi 101, et son déclin sont des sujets tabous. Les francophones d'ici ont des générations d'empreintes de bottes anglaises dans le derrière, et peinent à se défendre même quand ils ont la majorité. Les autorités municipales? Quand elles ne nuisent pas, elles brillent par leur absence...

Alors nous assistons, impuissants, à l'érosion de la langue française dans de nombreux quartiers de la ville. Ayant soumis le texte de La Presse sur Twitter en y ajoutant un commentaire à l'effet que la Ville ne fait rien pour protéger le français, un internaute a posé la question qui tue:


Excellent commentaire, M. Tremblay. En effet, les gens sont libres de s'installer où ils veulent. Mais quand ils sont arrivés «où ils veulent», ils ne sont plus où ils étaient. Ils sont désormais au Québec. Ils doivent changer leurs plaques d'immatriculation, payer leurs impôts ailleurs. Ils ont aussi emménagé sur un territoire où la français est la seule langue officielle et commune. Cela doit signifier quelque chose, quelque part, même à Gatineau.

Le gouvernement québécois fanfaronne avec sa Loi 96, censée bonifier la Charte de la langue française, mais frappe un mur quand il sonne à la porte de Gatineau. Notre conseil municipal (je suis Gatinois) a démoli à lui seul un pan entier de la Loi 101 en portant jusqu'à la Cour suprême du Canada son droit (confirmé d'ailleurs) de déterminer elle-même la nécessité de l'anglais dans la fonction publique municipale.

Le vaste projet immobilier Ontario-Québec «Zibi» est en voie d'effacer les frontières «provinciales» au pont des Chaudières sous les yeux en signes de piastres de nos édiles. La maire actuelle de Gatineau, France Bélisle, est même favorable à mettre sous juridiction fédérale une partie riveraine du centre-ville gatinois.

Pendant ce temps, les autorités municipales ne peuvent ignorer que l'anglais fait des gains dans 15 des 21 quartiers de la ville (selon le recensement 2011) et que dans certains coins plus anglophones de Gatineau, ce sont les francophones qui se font assimiler.  Comment cela finira-t-il? On en saura un peu plus le 17 août quand les données linguistiques du recensement de 2021 deviendront disponibles. 

Certains auraient avantage à revisiter les événements qui ont causé l'ethnocide des Franco-Ontariens dans la Basse-Ville d'Ottawa dans les années 1970. Sous la bannière de la rénovation urbaine, la très anglophone Ville d'Ottawa a détruit le tissu linguistique et culturel de la principale collectivité francophone de la capitale. Quand le Comité de citoyens de la Basse-Ville a crié SOS il était trop tard. La proportion de francophones y est passée de 80% à 20% en une génération...

Bien sûr on rétorquera que cela se passait en Ontario et que les francophones n'avaient aucun pouvoir politique. Ils étaient condamnés à subir. Mais la question aurait été la même. Qu'aurait pu faire la ville, en supposant qu'elle fut francophile? Les gens peuvent s'installer où ils le veulent, à Ottawa aussi. Mais le résultat est là: la collectivité phare des Franco-Ontariens à Ottawa s'est éteinte pour toujours...

Revenons à Gatineau. Le problème existe. Le français est en danger. Que peut faire la ville? Peut-être, d'abord, ouvrir un dossier et l'étoffer. Cueillir les données, aller voir ce qui se passe sur le terrain, d'un quartier à l'autre. Compiler les demandes en anglais à l'hôtel de ville. Déterminer l'ampleur du danger que court la langue française dans la quatrième ville du Québec.

Constituer une banque de données bien étoffée serait un bon point de départ et servirait sans doute à secouer la torpeur du conseil municipal. Cela permettrait aussi aux autorités, dans la mesure où la santé de la langue et de la culture française leur apparaît prioritaire, de prendre des décisions plus éclairées. Quelles décisions? 

Il me semble, tout au moins, qu'il existe une responsabilité d'accueillir les nouveaux arrivants ontariens (et d'ailleurs) en les sensibilisant au fait que le Québec et Gatineau ont le français comme seule langue officielle et commune. En leur proposant des moyens de s'intégrer, y compris, en premier lieu, d'apprendre le français. Cet effort de la Ville doit aussi s'étendre aux francophones qui, trop souvent, étant pour la plupart bilingues, passent automatiquement à l'anglais pour communiquer avec les nouveaux Ontariens.

On pourrait muscler davantage les mesures mais ici, dans l'état actuel des choses à Gatineau, une prise de conscience suffirait pour le moment. Elle pourrait servir de tremplin à la constitution d'une banque de données municipales et de fondement pour les débats qui s'imposeront au conseil, en attendant une politique d'intervention.

Mais il y a urgence d'agir. Quand, un jour, des quartiers de la ville de Gatineau auront subi le sort des Franco-Ontariens de la Basse-Ville d'Ottawa, il sera trop tard...


lundi 8 août 2022

D'où viendra la relève franco-ontarienne?

Gisèle Lalonde (photo YouTube)

Dans son commentaire sur les funérailles récentes de la militante franco-ontarienne Gisèle Lalonde, le journaliste Sébastien Pierroz (ONFR+, Le Droit) a évoqué la relative absence de représentants de la relève de l'Ontario français à la cérémonie, tenue à Ottawa (voir bit.ly/3d3SDXu).

La question sous-entendue n'était pas seulement: «pourquoi ne sont-ils pas venus»... À l'arrière-plan flottait, entre les lignes, une interrogation plus sombre: existe-t-il toujours chez les Franco-Ontariens une relève pour remplacer les Gisèle Lalonde sur les barricades?

Mes anciens compatriotes de l'Ontario français seront sans doute en désaccord, mais tout me porte à croire que la francophonie ontarienne, comme collectivité du moins, se dirige vers les soins palliatifs. À l'époque de ma jeunesse, années 1950 et 1960, à Ottawa, j'aurais sans doute porté un jugement plus optimiste.

Mais voilà, le monde était différent, et davantage propice à la formation d'une dynamique relève en Ontario français. Comme la plupart des Franco-Ontariens des années 1950 (et même des 1960), j'ai grandi dans une collectivité essentiellement francophone.

Bien sûr, on parlait français à la maison, mais aussi dans la rue. Le quartier était très majoritairement de langue française. L'école primaire était franco-ontarienne, l'église paroissiale aussi. Des associations canadiennes-françaises locales de tous genres offraient des activités et lieux de rencontres aux jeunes et moins jeunes.

Des quartiers comme le nôtre permettaient aux francophones d'Ottawa (et à ceux et celles d'autres villes de l'Ontario y compris Vanier, Sudbury, Cornwall, Welland) de survivre et de vivre dans leur langue. Ce sont de tels milieux, ainsi que des nombreux villages et petites municipalités franco-ontariennes, qu'ont jailli les Gisèle Lalonde et de nombreux éléments de la relève francophone, de génération en génération.

Mais depuis cette époque, le plancher s'est dérobé sous les pieds de la Franco-Ontarie urbaine. Tous les quartiers urbains francophones, sans exception, ont disparu. Dans la Basse-Ville d'Ottawa, château-fort de la francophonie dans la capitale, près de 80% des résidants parlaient français jusqu'au début des années 1970. Aujourd'hui c'est 20%...

La communauté canadienne-française de mon ancien quartier, St-François d'Assise, s'est disloquée. Au cours du dernier demi-siècle, les taux d'assimilation ont doublé et parfois triplé dans des localités comme Cornwall, Sudbury et Welland. Et l'expansion de la capitale fédérale vers l'est anglicise à vue d'oeil des villages et municipalités jadis franco-ontariens.

La conséquence? La langue de la rue, dans les villes, est partout l'anglais. Les jeunes parlent français (quand ils le parlent) avec un accent de plus en plus anglais. La plupart des associations canadiennes-françaises de l'époque ne sont que des souvenirs. La majorité des mariages (deux tiers?) sont désormais exogames, et les trois quarts des enfants issus de ces unions auront l'anglais comme langue maternelle. Les écoles françaises résistent tant bien que mal à une vague qu'elles qu'elles peinent à endiguer.

Faute de faire face à cette réalité, on gonfle les effectifs pour faire croire au dynamisme de la langue française en Ontario. La FCFA, qui compte tous les anglos bilingues comme francophones, lance le chiffre farfelu de 1 390 000... L'AFO propose 744 000, l'Ontario 622 000, le fédéral 550 600 avec sa PLOP (première langue officielle parlée), tandis que le dernier recensement dénombre 529 000 Ontariens de langue maternelle française ou, chiffre plus réaliste, 310 000 Ontariens ayant le français comme langue d'usage (langue la plus souvent parlée à la maison).

Selon l'ancienne Commission B-B, la langue d'usage constituait le critère le plus opportun pour mesurer la santé linguistique des collectivités. Sauf exception, un francophone qui n'utilise jamais ou peu le français ne deviendra pas le successeur de Gisèle Lalonde. Or, selon une étude de Statistique Canada de 2010, à peine 20% des Franco-Ontariens écoutent la télé ou la radio ou lisent des livres surtout en français. Pour la presse écrite c'est 13% et seulement 8% des francophones de l'Ontario consomment l'Internet en français.

Les milieux urbains qui ont produit les militants actuels de 60 ans et plus n'existent tout simplement plus. Et une majorité de Franco-Ontariens vivent dans des villes. Au lieu d'être des pépinières de combattants pour l'avenir, les anciens quartiers francophones des grandes villes seront des foyers d'assimilation.

Bien sûr il y aura toujours des militants, des centaines, des milliers même, venus des localités toujours franco-ontariennes ou même du Québec, pour défendre les barricades en cas de crise. Un vieux fond de combat, des braises toujours chaudes.

On les admirera. On les appuiera. Ils brilleront comme des étoiles dans la nuit. Mais ce sera, de plus en plus, la nuit. Les Gisèle Lalonde, les Séraphin Marion, les Jean Poirier, les Yves Saint-Denis et semblables ont grandi et combattu en plein jour, au soleil.

D'où viendra-t-elle, la relève?