mardi 20 avril 2021
L'article 23? On se moque de nous?
samedi 17 avril 2021
2,7 millions de francophones hors Québec?
Il y a parfois de ces choses qu'on écrit sans plaisir... par devoir... parce qu'il le faut. Même avec la carapace d'un demi-siècle de journalisme, signer un texte critique à l'endroit de ceux et celles qu'on voudrait embrasser comme amis et alliés reste aussi difficile. Mais quand il faut rétablir les faits, on rétablit les faits...
L'annonce est passée largement sous le radar de nos médias, j'oserais dire comme d'habitude pour ce genre de sujet, mais le Québec et les minorités francophones d'ailleurs au Canada se sont donné rendez-vous (virtuel bien sûr) du 12 au 17 juin 2021. L'événement a pour titre «Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes».
Ce grand rassemblement aurait dû avoir lieu en personne au mois de juin 2020 mais pandémie oblige, on l'a retardé d'un an. Il s'inscrit dans le sillage de quatre grandes rencontres tenues au 20e siècle - les trois Congrès de la langue française au Canada (1912, 1937 et 1952) et les États généraux du Canada français de 1966 à 1969.
Les États généraux s'étaient terminés sur une note amère pour de nombreux délégués de la francophonie hors-Québec, confrontés pour la première fois à la montée du sentiment indépendantiste au Québec. Mais après plus de 50 ans, plus rien n'empêche de renouer le dialogue. Déjà, en 2010, j'écrivais en page éditoriale du Droit:
«Le monde a bien changé depuis. Les frictions qui ont miné les assises de 1967 ont fait l'objet de débats abondants, parfois utiles, parfois stériles, largement classés. Ils ne constitueraient plus un obstacle à la tenue d'un sommet fructueux sur l'état et l'avenir de la langue française au Canada. Le fruit est mûr. Faudrait peut-être se reparler...» (https://vigile.quebec/articles/le-fruit-est-mur-34060)
Il faudrait en effet se reparler, mais pas pour se raconter des histoires avec des lunettes roses. Les organisateurs du Sommet - le gouvernement québécois et son partenaire, la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) - doivent favoriser des échanges fondés sur une réalité qu'on regarde en face.
Le français est menacé partout, y compris au Québec, et toute analyse, toute stratégie fondée sur une dissimulation de cet état de choses est irrémédiablement vouée à l'échec.
Or, il y a quelques jours, la ministre québécoise Sonia Lebel et le président de la FCFA, Jean Johnson, ont organisé une conférence de presse virtuelle pour rappeler la tenue du Sommet et annoncer que le porte-parole officiel de l'événement serait l'auteur-compositeur-interprète franco-ontarien/acadien Jean-François Breau.
Jusque là, ça va. Les choses se sont cependant gâtées quand M. Johnson a pris la parole, affirmant tout de go: «Nous sommes 10 millions à parler français au Canada, dont 2,7 millions ailleurs qu'au Québec». Et pour qu'on ait bien compris, il a répété par la suite: «Nous (les francophones hors Québec) sommes 2,7 millions à vous saluer, chers Québécois.»
Si cette déclaration constitue un aperçu du genre de contenu que la FCFA entend véhiculer au Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes, c'est bien mal parti! M. Johnson arrive en affirmant qu'il y a au Canada 2,7 millions de francophones hors Québec, et que ces minorités de langue française représentent 27% d'une francophonie canadienne estimée à un peu plus de 10 000 000 de locuteurs.
Je ne comprends pas que Mme Lebel, par son silence, endosse ces propos. Telle manipulation des données du recensement du Canada est inacceptable. S'il y avait 2,7 millions de francophones à l'extérieur du Québec, la dynamique linguistique canadienne serait tout autre! De fait, selon les estimations les plus optimistes de Statistique Canada, il n'y a qu'un million de francophones hors Québec. Et moins de 8 millions de francophones au Canada, en comptant le Québec!
Alors c'est quoi l'astuce? Le président de la FCFA inclut parmi ses «francophones» tous les Anglo-Canadiens qui savent parler français. Il y en a plus de 2 millions au pays, dont environ 1,7 million à l'extérieur du Québec. Compter des anglos bilingues comme francophones, c'est tronquer la réalité. Selon le même raisonnement, on pourrait compter comme anglophones tous les francophones bilingues, et le Québec Community Groups Network (QCGN) pourrait prétendre que près de 50% de la population québécoise est anglophone!!!
Selon le recensement de 2016, il y a hors Québec environ 1 million de personnes (1 008 357) de langue maternelle française (première langue apprise et encore comprise). Mais seulement 620 000 personnes hors Québec indiquent le français comme langue d'usage (langue parlée le plus fréquemment à la maison). Ce critère de la langue d'usage était celui que l'ancienne commission BB (Laurendeau-Dunton) proposait comme mesure la plus juste de la vitalité linguistique.
Ainsi, les collectivités acadiennes et canadiennes-françaises ne représentent pas 27% de la francophonie pan-canadienne, mais 13,8% (selon le critère de la langue maternelle) ou 8,7% (selon le critère de la langue d'usage). Et le dire, l'écrire, ce n'est pas attaquer la FCFA, c'est attaquer la fiction de données mal interprétées. C'est rétablir les faits!
M. Johnson en rajoute quand il aborde sa propre province, l'Alberta, où, dit-il, 268 000 personnes parlent français et près de 90 000 personnes «vivent au quotidien dans cette langue». Retour au recensement de 2016: en Alberta, il y a un peu plus de 79 000 personnes de langue maternelle française, et moins de 33 000 personnes qui donnent le français comme langue d'usage. Le taux d'assimilation y est donc très élevé, et une minorité des Franco-Albertains vivent en français «au quotidien». Et des 268 000 locuteurs du français, 264 000 peuvent aussi parler l'anglais. Devra-t-on, selon, la logique de la FCFA, les compter aussi dans la colonne des anglophones?
Sonia Lebel déclarait dans son communiqué (https://sommetfranco2021.gouv.qc.ca/): «N'ayons pas peur d'avoir de grandes ambitions de solidarité francophone. Les forces vives du Québec et des communautés francophones canadiennes sont capables de choses merveilleuses si elles travaillent ensemble!» L'expression-clé ici, c'est «forces vives». Pas les anglophones bilingues, pas les francophones assimilés, les forces vives, celles qui vivent encore en français et qui veulent assurer la pérennité de la langue et de la culture françaises en terre nord-américaine.
S'il faut donner un solide coup de barre collectif, mieux vaut compter sur 600 000 «vrais» francophones hors Québec que sur des légions fictives paradées dans des déclarations de presse. Le Québec et les collectivités acadiennes et canadiennes-françaises ont tout à gagner d'un dialogue à condition qu'il soit franc, peu importe la direction que choisira de prendre la nation québécoise dans les années et décennies qui viennent.
lundi 12 avril 2021
Sans gouvernance, l'impuissance, l'humiliation.
Alors que l'Ontario français mange une fois de plus une bonne claque en pleine face, je suis tenté d'effectuer un retour vers le passé, en 2014 plus précisément, alors que le mouvement en faveur de la création d'une université franco-ontarienne battait son plein depuis deux ans.
Le 27 septembre, faisant le point sur les États généraux tenus à l'automne 2013 sur le postsecondaire en Ontario français, le directeur général du Regroupement étudiant franco-ontarien (REFO), Alain Dupuis, insistait sur le caractère prioritaire d'une gouvernance francophone au palier universitaire:
Parlant au nom du RÉFO et de ses deux grands partenaires, l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario et la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), il avait déclaré: «Les francophones n'ont pas le contrôle sur l'avenir de leur programmation universitaire et doivent se fier à la bonne volonté des institutions bilingues qu'elle ne gouverne pas. C'est absolument essentiel d'avancer sur ce point-là.»
L'année suivante, le gouvernement libéral de Mme Wynne, avec la complicité des universités bilingues, sabotait le projet en privilégiant un petit ajout à l'offre française dans la région de Toronto. Ainsi le grand projet de gouvernance universitaire franco-ontarienne est devenu un minuscule campus à Toronto, qui peine à démarrer par surcroit.
Dans une lettre ouverte en février 2021, le RÉFO, l'AFO et la FESFO ont clairement dévoilé les deux faces du visage des universités bilingues qui, d'un côté, se disent francophiles et qui, de l'autre, s'assurent d'empêcher une véritable gouvernance francophone.
Nous avons appris que les trois partenaires avaient dû avaler la réduction du grand projet universitaire à un seul campus maigrelet dans la Ville-Reine parce que c'était ça ou rien. Ils avaient été informés «que les universités bilingues (Ottawa, Laurentienne) n'accepteraient jamais le rapatriement des programmes en français vers une entité légale gérée par et pour les francophones».
Cette position a été confirmée au mois de mars quand le recteur de l'Université Laurentienne a nettement refusé d'envisager le transfert des programmes de langue française à l'Université de Sudbury, qui avait décidé de se franciser à 100%. Faites-nous confiance, disait-il: «Nous nous engageons à assurer l'avenir de La Laurentienne en qualité d'université où la programmation et l'enseignement de langue française sont valorisées et notre caractère bilingue est célébré»...
Or voilà qu'aujourd'hui, 28 programmes en langue française de l'université passent à la guillotine et, peu importe ce qu'on puisse penser des choix annoncés par la Laurentienne, une chose est absolument sûre: les francophones n'étaient pas ici maîtres de leur destinée. La gouvernance appartenait à d'autres. Encore une fois... Toujours...
J'ose espérer que la frange militante de l'Ontario français montera cette fois aux barricades, non seulement pour plaider en faveur de la protection des programmes et emplois existants à l'Université Laurentienne, mais aussi pour reprendre le flambeau de la gouvernance universitaire franco-ontarienne partout dans la province!
Ce matin, à Sudbury, on a vu dans toute sa brutalité ce que donne l'absence d'une gouvernance francophone. Des profs et des étudiants de langue française ont eu à subir les décisions prises en fonction d'autres priorités que les leurs. Et ils n'avaient absolument rien à dire dans le processus décisionnel. Et ce n'est pas fini. Un jour, ce sera au tour de l'Université d'Ottawa et la minorité francophone écopera!
Avec l'effronterie habituelle, les directions à majorité anglophone n'ont même pas eu la politesse d'expliquer en français aux victimes pourquoi on les avait larguées. Le Regroupement des professeurs francophones de l'Université Laurentienne gazouillait à 13 heures sur Twitter ce commentaire laconique: «Il est 13h00 et on ne nous a toujours pas expliqué pourquoi nos postes ont été abolis. Pas. Un. Mot.»
Sans gouvernance francophone, le résultat sera toujours le même. L'impuissance. L'humiliation.
Et maintenant?
dimanche 11 avril 2021
Crapahuter...
Crapahuter... Retenez bien ce mot...
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Vendredi matin, faisant la file à l'une des caisses de mon supermarché IGA de la montée Paiement, à Gatineau, j'ai jeté un coup d'oeil au présentoir de magazines où pullulent les revues à potins, sans doute parce que j'y avais aperçu quelque chose d'anormal. En effet, quatre exemplaires du «Monde diplomatique» de Paris, publication que je n'ai jamais vue à l'épicerie, y étaient déposés en diagonale, bien visibles.
Sans hésiter, j'ai ajouté un numéro d'avril 2021 du Monde diplomatique à ma petite pilée de fruits, de légumes et de jus d'orange. La caissière, la même que je salue depuis des années, a regardé le journal avec un air «c'est-quoi-ça-je-n'ai-jamais-vu-ça-ici», cherchant le prix parce que le code-barres ne fonctionnait pas.
Quand elle a découvert au bas de la page une liste de pays en petits caractères, elle m'a dit que je devrais payer 8$ pour cette revue de 28 pages. Ses yeux me disaient: veux-tu vraiment dépenser 8$? Oui c'est un peu cher, lui ai-je dit, mais ça reste un très bon achat...
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Dimanche matin (aujourd'hui), assis devant mon bol de céréales, je feuillette le journal cueilli par hasard à mon IGA et tombe en page 3 sur un texte intitulé «Le sommeil a une histoire». Sujet bizarre pour le Monde diplomatique, me dis-je, mais comme je passe des parties de nuit éveillées depuis un certain temps, ce sera ma lecture du matin pendant que j'avale mes carrés d'avoine et mon lait au chocolat.
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Je reviendrai tantôt à ce que j'ai appris sur le sommeil. Un texte fort intéressant par ailleurs. Pour l'instant, revenons à «crapahuter»...
J'adore découvrir des mots que je ne connais pas, ou redécouvrir des mots que j'ai oubliés au fil des décennies. Avec le régime actuel du plus bas dénominateur commun, farci d'anglicismes et d'anglais, servi par nos quotidiens, la radio, la télé et les médias sociaux, les occasions se font rares d'enrichir notre vocabulaire.
Alors voilà! Le texte signé par l'historien Roger Ekirch commence en racontant un voyage de Robert Louis Stevenson (L'île au trésor) en France en 1878. Il passa écrit-il, douze jours à crapahuter dans les Cévennes (chaîne de montagnes du sud de la France)...
Vite mon dictionnaire Larousse. Crapahuter - effectuer une longue marche en terrain difficile. Un alliage des mots crapaud et chahuter apparemment. Merveilleux. Ça valait déjà mon 8 $. Il faudra maintenant que je trouve un moyen de m'en servir...
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Récemment, à l'émission «Le 21e» sur les ondes d'Ici Première, l'auteure du dictionnaire québécois Multi, Marie Eva de Villers, racontait à l'intervieweur Michel Lacombe que sa thèse de doctorat était fondée sur une comparaison d'un an entre le vocabulaire du quotidien Le Devoir et celui du journal Le monde, de France.
Et Mme de Villers disait continuer à éplucher ces journaux pour ajouter, à chaque nouvelle édition quinquennale du Multi, de nouveaux mots. Elle disait notamment avoir découvert ces derniers jours, dans Le monde, le mot «vainqueure», féminin de vainqueur, et qu'elle l'inclurait dans la 7e édition du Multi qui doit être publiée au printemps 2021.
J'ai vérifié la 5e édition (celle que j'ai chez moi) et le verbe crapahuter n'y est pas. C'est malheureux...
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De retour au texte «Le sommeil a une histoire»...
Je soumets à votre attention trois autres mots qu'on voit rarement, dont un que je n'avais jamais vu auparavant, et vous mets au défi de vous en servir dans un texte ou une conversation.
L'article du Monde diplomatique évoque un souper roboratif de Robert Louis Stevenson... Roboratif signifie «fortifiant», dans le Larousse.
Et M. Stevenson, dans les montagnes, se disait libéré de l'embastillement de la civilisation... (embastiller - enfermer dans une prison).
Enfin, M. Ekirch (l'auteur) rappelle une vieille tradition de donner aux contes et légendes un aspect décousu et la texture d'un rêve. On élabore ainsi un «fatras», écrit-il. (Un amas confus, dit M. Larousse).
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Un dernier retour... vers mes problèmes de sommeil. Ce qui m'a amené à choisir ce texte comme première lecture. Il semble que dans la longue tradition de l'humanité, il était normal d'avoir un premier et un second sommeil durant la nuit, avant que les technologies modernes permettent d'éliminer la noirceur.
«Jusqu'à l'époque contemporaine, rapporte-t-on, une heure ou plus d'éveil interrompait au milieu de la nuit le repos de la plupart des habitants d'Europe occidentale». Des membres de chaque foyer quittaient le lit pour uriner (ça, ça n'a pas changé), fumer un peu de tabac, rendre visite à leurs voisins ou même faire la lessive...
Des études récentes auraient démontré que les humains, privés de lumière artificielle à la nuit tombée pendant plusieurs semaines, «se mettaient finalement à adopter un mode de sommeil fragmenté - qui étonnamment, était presque identique à celui des foyers du 16e ou 17e siècles»...
Bon voilà qui me rassure... Mes éveils la nuit font partie de la nuit des temps... Peut-être devrais-je davantage m'inquiéter des rares moments où je dors d'une traite du soir au matin...
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Enfin, tout ça parce que je suis passé à mon IGA au moment où on avait laissé en pleine vue quelques numéros du Monde diplomatique...
vendredi 9 avril 2021
Souvenirs d'enfance...
Je suis né et j'ai grandi à Ottawa. Pour l'immense majorité des Québécois et des Canadiens, cette ville est la capitale du pays. Pour moi c'est autre chose. J'ai arpenté ses rues dans mon enfance, j'ai fréquenté l'école du voisinage, j'y voyais tous les jours la grande famille... des quatre grands-parents aux nombreux cousins et cousines. J'étais chez moi.
La tour du Parlement était bien visible de notre petit quartier francophone. On pouvait facilement s'y rendre en vélo. À la limite, à pied... L'édifice n'avait rien d'exotique. Ça faisait partie du décor quotidien, comme les clochers de l'église St-François d'Assise sur la «grand-rue» (la rue Wellington, celle du Parlement).
On ne faisait guère la distinction entre des événements paroissiaux et ceux d'envergure nationale ou internationale. S'ils avaient lieu à Ottawa, c'était un peu local... La grande procession de la Fête-Dieu, en juin, était l'un des faits saillants de l'année. Les maisons des rues de la paroisse étaient pavoisées de drapeaux du Sacré-Coeur et du Saint-Siège et il y avait foule...
Mais mon plus ancien souvenir d'un défilé, suivi par des milliers de personnes, remonte au mois d'octobre 1951. J'avais cinq ans et ma mère m'avait emmené voir le passage de la princesse Elizabeth et du prince Philip, près du canal Rideau, sur la promenade qui porte aujourd'hui le nom de la reine. Autre que l'image du couple royal dans une décapotable par une belle journée automnale, il me reste peu de choses en mémoire de cette visite officielle.
Je suis donc retourné dans les archives du quotidien Le Droit et j'a retrouvé les comptes rendus dans l'édition du 10 octobre 1951. En voici un extrait, dans le style de l'époque bien sûr. Aucun journaliste n'écrirait de cette façon aujourd'hui:
«La nature automnale de la Capitale s'était surpassée sur le parcours long de huit milles que suivirent Leurs Altesses Royales la princesse Elizabeth et le duc d'Édimbourg.
«D'une Cadillac décapotable, qui le transporta d'Island Park Drive au parc Lansdowne puis ce cette enceinte au monument des morts de la guerre, le jeune couple princier fut en effet témoin d'une spectacle féérique et grandiose.
«Les arbres qui flanquent cette superbe avenue q'est le Driveway (aujourd'hui prom. Reine Elizabeth) avaient revêtu pour l'occasion leurs plus belles teintes automnales. Un soleil éclatant, dans un ciel sans nuage, se reflétait sur les eaux calmes du canal.
«Une foule se chiffrant par près de 150 000 personnes (la population totale d'Ottawa et Hull ne dépassait guère 200 000) prit place sur ce parcours du cortège royal pour acclamer la princesse souriante et son consort.»
Je me souviens bien mieux de la visite suivante d'Elizabeth et Philip, en octobre 1957. Elle était reine depuis cinq ans, et les autorités avaient organisé un grand rassemblement de 15 000 écoliers d'Ottawa au stade du parc Lansdowne en l'honneur du couple royal. Nous en étions bien heureux, puisque cela nous évitait une journée de classes.
Mais cette visite revêtait aussi un caractère spécial. Deux élèves (un des écoles publiques, l'autre des écoles catholiques) devaient présenter des fleurs à la reine et une boutonnière au prince Philip. Or, notre école (Notre-Dame des Anges) avait été choisie et l'élève élu pour faire la présentation au prince Philip était mon frère Robert (âgé de 10 ans).
Le matin de l'événement, il y avait du brouillard et la température était douce. Mes parents avaient (pour la première fois je crois) une ciné caméra pour capter des images de la cérémonie. Il me semble me souvenir de voir, dans le petit film, le pouce de mon père devant l'objectif de la caméra...
Encore une fois, j'ai plongé dans les archives du Droit pour trouver le compte rendu en manchette de la page une, dans l'édition du 16 octobre 1957. Je suis resté ahuri en lisant l'article signé par un des plus célèbres reporters de l'histoire du Droit, Jean-Charles Daoust. J'en reproduis quelques extraits:
«Un petit camelot et enfant de choeur, Robert Allard, fils âgé de 10 ans de M. et Mme Aurèle Allard, 153, rue Hinchey, et élève en 6e année de l'école Notre-Dame des Anges, avenue Forward, n'oubliera jamais le mercredi 16 octobre 1957.
«En effet, le gosse aux boucles châtaines et aux pétillants yeux bruns foncés, élu "François" de sa classe encore tout récemment (je ne sais plus ce que signifiait être nommé "François"), avait l'honneur de représenter les enfants de nos écoles séparées.
«Parmi ses nombreux compagnons dans la grande estrade du parc Lansdowne, il y avait son frère aîné, Pierre Allard, 11 ans et élève de septième année.
«Portant un veston sport bleu marine avec couronne d'or, garnie de pourpre, et un pantalon gris, le petit porteur de journal faisait honneur à ses parents, Aurèle Allard et Germaine Jubinville Allard, qui l'avaient accompagné à la manifestation royale.
«En excellent français, il présenta la fleur pour garnir la boutonnière du prince Philip, pendant que la jeune Gail Cook (représentant les écoles publiques), qui ressemblait à un bouton de rose, eut remis un corsage à Sa Majesté.
«À la maison, au 153 Hinchey, Jocelyne Allard, six ans, et bébé Hélène, un an, ont vu Robert présenter la boutonnière à Son Altesse grâce à la télévision.»
Quelques années plus tard, rendu à l'école secondaire de l'Université d'Ottawa, j'ai découvert l'histoire et la politique. Je suis devenu anti-monarchiste et le suis jusqu'a ce jour.
Mais ce matin, 9 avril 2021, quand j'ai appris le décès de Philip Mountbatten, j'ai ressenti de la tristesse parce qu'il avait meublé, avec Elizabeth Windsor, quelques beaux souvenirs de mon enfance...
mardi 6 avril 2021
Le 25 mars 2021, le jour où le Canada a (un peu) cessé d'être une fédération...
Hé les fédéralistes... Vous qui êtes si prompts à monter aux barricades quand Québec tente de se renforcer aux dépens d'Ottawa, où êtes-vous quand le fédéralisme que vous chérissez (apparemment) se trouve menacé par un abus de pouvoir du gouvernement central? J'écoute... Le silence est assourdissant.
Un jour, dans les cours de science politique, les profs pourraient bien enseigner que le régime fédéral canadien a pris fin le 25 mars 2021 quand une décision de la Cour suprême (celle au sujet de la taxe carbone) a tordu la Constitution du pays pour rompre l'équilibre entre Ottawa et les provinces, affirmant clairement la suprématie du gouvernement central sur les autres États membres de la fédération.
Cela est clairement contraire au principe même du fédéralisme. Dans un régime fédéral, les pouvoirs sont répartis entre le gouvernement central et les autres États membres, chacun exerçant un pouvoir souverain à l'intérieur de ses compétences. En vertu de ce principe, au Canada, le gouvernement fédéral et les 10 provinces sont égales. Chaque province devient à toutes fins utiles un pays indépendant dans ses champs de compétence.
En pratique, tout le monde sait la réalité est bien plus complexe mais ce principe demeure le fondement de toute fédération réelle.
Or, notre Cour suprême, où, rappelons-le, les juges sont nommés par le premier ministre fédéral, vient de démolir l'édifice d'un trait de plume, en inventant le concept constitutionnel de «l'intérêt national» pan-canadien dont Ottawa serait le gardien officiel. Ne cherchez pas cela dans un article de l'AANB de 1867 ou de la Loi constitutionnelle de 1982. Vous ne le trouverez pas.
Comment le plus haut tribunal de pays, de plus en plus notre Tour de Pise juridique, a-t-elle réussi ce tour de passe-passe? En décrétant que le droit général d'Ottawa de légiférer «pour la paix, l'ordre et le bon gouvernement» (POBG), tel que stipulé à l'article 91 de l'AANB, peut constituer un tremplin vers cet «intérêt national» (de toute évidence pas la nation québécoise), en vertu duquel le gouvernement fédéral a le droit de piétiner les compétences des provinces.
La Cour suprême a beau prétendre que cette virevolte est «compatible avec l'approche moderne concernant le fédéralisme, qui favorise la souplesse et un certain degré de chevauchement des compétences», c'est pure fantaisie. Elle crée une hiérarchie jusque là inexistante, avec Ottawa au sommet de la pyramide. Et ne vous trompez pas, «l'effet de la reconnaissance d'une matière en tant que matière d'intérêt national est permanent et confère compétence exclusive au Parlement (fédéral) sur cette matière».
Et à ceux qui pourraient penser que cette baguette magique fédérale ne peut s'appliquer que dans les champs de compétence fédéraux ou non attribués dans la Constitution, détrompez-vous. Ottawa vient de s'en servir dans un domaine qui relève entièrement des compétences attribuées aux provinces dans la Constitution canadienne.
Un des juges dissidents, Russell Brown, l'a noté clairement dans son explication: «Accepter que l'attribution de cibles nationales ou de normes nationales minimales puisse servir de fondement à la reconnaissance qu'un certain aspect d'un domaine de compétence provinciale est (...) de portée nationale et que, de ce fait, il outrepasse la compétence provinciale, revient à créer un modèle de fédéralisme de supervision par lequel les provinces peuvent exercer leur compétence comme elles le veulent, tant qu'elles le font d'une manière autorisée par les lois fédérales.»
Qu'arriverait-il si Québec, invoquant ce même principe, décrétait qu'il y va de son «intérêt national» (celui de la nation québécoise bien sûr) d'occuper un champ de compétence fédérale? La Cour suprême ferait comme elle l'a fait auparavant. Pour elle, le Québec c'est local, pas national. Je serais quand même curieux de voir comment les juges et leurs traducteurs s'en tireraient dans un affrontement juridique entre deux «intérêts nationaux» dans le même pays...
Quoiqu'il en soit, Ottawa vient de gagner le gros lot à la 6/49 constitutionnelle. Désormais, si Justin Trudeau veut soumettre le Québec à des normes fédérales minimales dans les CHSLD parce qu'il juge la santé des vieux d'intérêt dit «national», la porte est ouverte. Grâce à six juges de la Cour suprême (dont deux Québécois) qui viennent de passer la scie à chaîne dans la Constitution du pays (voir le texte du jugement du 25 mars à bit.ly/3w5vd9e).
samedi 3 avril 2021
«je suis nègre nègre-blanc québécois fleur-de-lys» (Paul Chamberland, 1965)
Le problème, au départ, vient du fait qu'on veut bannir du langage ce mot qu'on a réduit à la 14e lettre de l'alphabet. Aussi, trop de gens semblent croire qu'il s'agit du mot français «nègre». Ce ne l'était pas et ce ne l'est toujours pas. Le mot honni, qu'on associe encore aux racistes blancs du sud des États-Unis, c'est de fait «nigger».
C'est bien ce mot - et non le français «nègre» - qu'a prononcée la professeure Lieutenant-Duval de l'Université d'Ottawa pour discuter, en anglais, du contexte de son emploi et de sa portée historique avec ses étudiants et étudiantes. Mais ne comptez pas sur nos médias pudiques pour le préciser. Il leur faudrait utiliser des mots que nos mauviettes de la langue ont interdits.
Dans le climat actuel d'intimidation linguistique et d'autocensure, écrire ou dire les mots nègre ou nigger, même pour instruire, même pour les condamner, peut attirer des sourcils froncés et des accusations de racisme. Or, pour combattre le racisme, le vrai, notre petit monde a besoin de plumes libres.
Commençons par un peu d'histoire. Fouiller dans les imprimés pré-Internet est devenu ardu, voire épeurant, pour trop de jeunes accrochés aux fantaisies aseptisées de ces petits écrans qui semblent parfois greffés à leurs cerveaux. Il faut préciser au départ que l'équivalent du mot nègre, en anglais, c'est negro, pas nigger. Et que l'emploi du terme negro était répandu, voire courant, jusqu'aux années 1960 pour décrire les humains de race noire. Aux États-Unis, le terme Afro-Américain l'a graduellement supplanté. Ici, le mot Noir a pris le dessus depuis longtemps.
Historiquement, de nombreux Québécois francophones ont affirmé leur solidarité avec la cause des Afro-Américains, et ce à partir du 19e siècle. Durant les années 1960, sous les plumes de Paul Chamberland et Pierre Vallières, entre autres, la solidarité des Québécois et des Noirs américains est presque devenue identitaire. Sans doute parce que les mêmes suprémacistes blancs britanniques avaient été les initiateurs de l'esclavage états-unien et du colonialisme anti-francophone ici.
Je me permets de sortir des boules à mites quelques textes qui permettent de comprendre que l'emploi du mot nègre au Québec n'a rien de raciste et qu'au contraire, il a servi à démontrer notre solidarité et notre état de sujétion historique en Amérique du Nord britannique.
1. Cet extrait de texte est tiré du journal La vérité de Jules-Paul Tardivel, publié en 1899 dans la région de Québec. L'article commence ainsi: «Les nègres, traités en parias aux États-Unis». Et l'auteur, dans doute Tardivel lui-même, de poursuivre: «Ce qui se passe aux États-Unis, en pleine civilisation, est intolérable. C'est une honte pour l'humanité, pour l'Amérique, que des hommes, qui ont tous les droits du citoyen, puissent être exécutés (lynchés) par la foule sans forme de procès. Il est temps que cette pratique barbare finisse.»
L'éditorial conclut en réclamant «justice pour les Noirs aux États-Unis», preuve que nègre et Noir étaient utilisés comme synonymes dans des textes antiracistes à la fin du 19e siècle, au Québec.
2. Retour vers le futur... 1958... Nous sommes toujours sous le règne de Duplessis. Ce dernier avait fait expulser par la police un journaliste du quotidien Le Devoir qui assistait à sa conférence de presse, pour la simple raison qu'il n'aimait pas l'opposition du Devoir à ses excès. Le directeur du Devoir, André Laurendeau, était offusqué du silence des médias anglo-québécois devant ce comportement de Duplessis.
L'éditorial que Laurendeau a signé dans son journal le 4 juillet 1958 est passé à l'histoire (mais on n'en parlerait plus aujourd'hui, il contient le mot honni...) en associant le statut d'infériorité des Québécois de langue française à ceux des Noirs sous l'emprise coloniale de la Grande-Bretagne en Afrique. En voici un extrait:
«Les journaux anglophones du Québec se comportent comme les Britanniques au sein d'une colonie d'Afrique.
«Les Britanniques ont le sens politique, ils détruisent rarement les institutions politiques d'un pays conquis. Ils entourent le roi nègre mais lui passent des fantaisies. Ils lui ont permis à l'occasion de couper des têtes: ce sont les moeurs du pays. Une chose ne leur viendrait jamais à l'esprit: et c'est de réclamer d'un roi nègre qu'il se conforme aux faits standard moraux et politiques des Britanniques.
«Il faut obtenir du roi nègre qu'il collabore et protège les intérêts des Britanniques. Cette collaboration assurée, le reste importe moins. Le roitelet viole les règles de la démocratie? On ne saurait mieux attendre d'un primitif...»
3. Entre 1958 et 1965, on n'a pas seulement changé de décennie, on est entré dans une nouvelle ère. De conservateur et catholique, le nationalisme québécois est devenu plus progressiste, socialiste sur les bords, et laïc. Solidaire, aussi, des mouvements mondiaux de décolonisation et de libération. Paul Chamberland fut un poète phare de l'époque. Il écrit, en 1965, dans son recueil L'afficheur hurle, aux Éditions parti pris:
«je suis nègre je lave les planchers dans un bordel du Texas je suis québécois je me fais manger la laine sur le dos (...) je suis une flaque une bavure dans les marges de la Bank of Montreal de Toronto
«je suis cubain je suis nègre nègre-blanc québécois fleur-de-lys et conseil-des-arts je suis colère dans toutes les tavernes dans toutes les vomissures depuis 200 ans...»
4. Pierre Vallières, un des idéologues du Front de libération du Québec, écrivait au printemps 1968 dans la revue Parti pris, au moment où paraissait son livre Nègres blancs d'Amérique:
«Nos frères noirs des États-Unis ont compris. Comme (Stokely) Carmichael l'a dit à La Havane, il s'agit de renverser toute la société capitaliste nord-américaine et de s'unir, pour y arriver, à tous ceux qui dans le monde luttent, les armes à la main, contre l'impérialisme américain.
«La lutte des Noirs, comme celle des Québécois, les Nègres blancs d'Amérique, ne fait que commencer. Elle ne se terminera que par la victoire ou l'assassinat du peuple québécois comme du peuple noir.»
Rappelons que Stokely Carmichael, chef des Black Panthers aux États-Unis, ayant popularisé l'expression Black Power, connaissait Vallières et avait soutenu «nos frères du FLQ».
5. À l'automne 1968, on entendait pour la première fois le puissant poème Speak White de Michèle Lalonde, qu'il faut lire encore aujourd'hui pour bien comprendre le climat de la fin des années soixante dans les milieux nationalistes de gauche au Québec. Voici un extrait:
«Nous savons que liberté est un mot noir
«comme la misère est nègre
«et comme le sang se mêle à la poussière des rues d'Alger ou de Little Rock»
La simple évocation de l'expression Speak White dans le titre sert à souligner que bien des anglophones jugeaient la langue française inférieure, et à plus fort titre ceux et celles qui la parlaient. À chaque fois qu'on nous adressait cette injure, on comprenait un peu plus que la langue des suprémacistes blancs, au Canada et aux États-Unis, c'était et c'est toujours l'anglais...







