samedi 17 juillet 2021

Le péché mortel de Louise Penny...



J'ai la page 205 du polar Enterrez vos morts(1) comme une arête dans la gorge, et franchement, au moment d'écrire ces lignes, je ne sais pas si je pourrai continuer à lire avec autant d'avidité les polars de Louise Penny.


En ancrant les héros de ses romans policiers dans une vraie collectivité, en modelant le vécu de cette société pour façonner d'habiles fusions vérité-fiction, un(e) auteur(e) joue nécessairement avec le feu.


Il faut faire ses devoirs. Bien situer une rue, une ville, ne pas faire d'erreurs importantes de dates, se familiariser avec us et coutumes, bien capter les contextes historiques et actuels. Bref, créer un décor plausible pour la trame du récit.


Les péchés véniels sont acceptables. On peut tordre un peu le cours de l'histoire pour les besoins de la cause. Mais l'auteure de best-sellers mondiaux a commis un péché mortel en inventant un événement où elle attribue aux indépendantistes québécois des comportements similaires à ceux des Nazis de l'époque hitlérienne.


S'aventurer dans les rapports franco-anglo au Québec est un champ de mines que Louise Penny navigue habituellement avec doigté dans ses romans où le héros, l'inspecteur-chef Armand Gamache de la Sûreté du Québec, et ses lieutenants entretiennent des rapports le plus souvent cordiaux avec les Anglo-Québécois.


Torontoise d'origine mais domiciliée en Estrie depuis plus d'une dizaine d'années, Louise Penny situe l'action d'Enterrez vos morts dans le Vieux Québec, où un archéologue fictif, Augustin Renaud, à la recherche de la tombe de Samuel de Champlain, est assassiné au sous-sol de l'édifice historique de la Literary and Historical Society, joyau de la petite communauté anglophone de Québec.


À la très réelle et légendaire quête des ossements de Champlain et à la très réelle bâtisse de la Literary and Historical Society où loge une magnifique bibliothèque, l'auteure greffe un incident fictif qui semble servir, au moins en partie, à expliquer la méfiance des Anglos de Québec envers la police et la majorité francophone.


La page 205... Louise Penny y évoque l'un des pires, sinon le pire souvenir des personnages de la Literary and Historical Society, remontant à 1966:


«L'arrivée des casseurs. Les drapeaux du Québec que les gens agitaient. Les insultes : "maudits Anglais", "têtes carrées" et pire encore. La chanson entonnée devant le bâtiment. Gens du pays, l'hymne des séparatistes, aux paroles belles à pleurer, lancé comme une insulte contre l'édifice et aux Anglos effrayés à l'intérieur.


« Puis l'attaque. Les séparatistes qui entraient en trombe, se précipitaient dans le majestueux escalier et pénétraient dans la bibliothèque, dans le cœur même de la Lit and His. Et ensuite la fumée, les livres qui brûlaient. Elle avait couru pour les arrêter, pour essayer d'éteindre les feux. Dans son français parfait, elle les avait suppliés, implorés d'arrêter. Porter, M. Blake, Winnie et d'autres avaient aussi tenté de faire cesser la destruction. Elle voyait encore la fumée, entendait les cris, le fracas des vitres se brisant.


«En se tournant, elle avait vu Porter casser les magnifiques fenêtres à carreaux sertis de plomb, des fenêtres qui avaient été là depuis des siècles et qui maintenant volaient en éclats. Puis elle l'avait vu prendre des livres au hasard et les jeter dehors. Des tas et des tas de livres. M. Blake aussi s'y était mis. Pendant que les séparatistes brûlaient des livres, les Anglos en lançaient d'autres par les fenêtres, et leurs couvertures s'ouvraient comme s'ils tentaient de s'envoler.


«Winnie, Porter, Ken, M. Blake et d'autres qui cherchaient à préserver leur histoire avant de sauver leur propre peau. Oui, elle s'en souvenait.»


Avec un tel passage, pas besoin de faire de dessins à ceux et celles qui liront ce roman traduit en plus de 20 langues autour du monde... Ces séparatistes franco-québécois sont des Nazis mode hitlérienne, des brûleurs de livres et bibliothèques, pendant que les pauvres Anglos tentent de préserver le monde civilisé contre une horde barbare et xénophobe. Mais c'est presque le monde à l'envers! Une lecture de l'histoire, la vraie, démontre la fausseté d'une telle vision, porteuse des préjugés racistes et francophobes qui entachent trop souvent les pages de commentaires des médias anglo-canadiens.


Déconstruisons le fiel de Mme Penny phrase par phrase. Les séparatistes des années 1960, plus jeunes que la moyenne et souvent plus instruits, n'auraient pas violenté une bibliothèque et n'auraient pas crié Maudits Anglais ou têtes carrées. Ils se seraient attaqués aux symboles de la domination politique et économique anglaise, ou fédérale. Même les plus violents, ceux du FLQ par exemple, n'auraient pas eu dans leur mire une bibliothèque historique, fut-elle anglaise. Et ils n'auraient pas chanté Gens du pays en 1966. D'abord parce que la chanson a été composée en 1975, puis que c'est un hymne à l'amour, que l'on chante partout et qui a même supplanté le vieux «Bonne fête» aux anniversaires.


Quant à l'image des séparatistes envahissant la bibliothèque et allumant des incendies dans les rayons de livres, insensibles aux supplications d'innocentes victimes... elle n'est même pas plausible pour quiconque connaît les us et coutumes des Québécois des années 1960. Si tel incident s'était réellement produit, la presse anglo nous aurait accablé des pires injures (avec raison) et ne manquerait pas de nous rappeler l'événement pendant des siècles! En fouillant dans les livres d'histoire, on apprendra cependant que les militaires anglais avaient brûlé des villages canadiens-français après la rébellion de 1837 et que des Anglo-Montréalais avaient incendié le Parlement parce qu'on avait voulu indemniser les victimes du général Colborne (le Vieux brûlot)...


Et comme si le simple fait d'inventer un autodafé ne suffisait pas, l'auteure en remet, empilant les images pathétiques, les Anglos fracassant de précieuses fenêtres à valeur historique, lançant des livres à l'extérieur pour sauver, au péril de leur vie, le plus d'écrits possibles contre la brutalité des séparatistes. Assez! Trop, c'est trop! Les victimes de violences de toutes sortes à Québec, au Québec et ailleurs au Canada, depuis la conquête, ne sont pas ceux que Mme Penny met en vitrine.


Si on veut retourner à la ville de Québec de cette époque, rappelons brièvement la visite de la reine Élizabeth et du prince Philip en 1964. On les croyait en danger avec l'essor du mouvement nationaliste québécois. Des milliers de policiers protégeaient le défilé. Or, qu'a fait la population francophone? Elle est restée chez elle. Les rues étaient désertes, au point où le prince Philip a demandé pourquoi les autorités n'avaient pas laissé le public sortir pour voir le cortège royal? Les seuls adversaires présents étaient quelques centaines d'indépendantistes armés de pancartes, que les policiers ont attaqués sans raison. La journée s'appelle désormais «samedi de la matraque»…


Si Mme Penny ne connaissait rien du Québec, on pourrait comprendre, sans excuser. Mais elle demeure ici, connaît la langue, est même francophile, décorée de l'Ordre national du Québec. Elle a atteint le sommet du palmarès des best-sellers du New York Times. Ses livres sont vendus à des millions d'exemplaires, et traduits en 29 langues. Comment ces lecteurs et lectrices, mis en face d'une précision parfois chirurgicale dans les descriptions du Vieux Québec et de la quête de la tombe de Champlain, pourront-il deviner qu'il n'y a pas eu en 1966 de violences séparatistes contre le savoir conservé dans la magnifique bibliothèque de la Literary and Historical Society?


Le coup de poing asséné dans cette page 205 m'a assommé. J'ai mis le livre de côté. Je ne le brûlerai pas. Les Québécois ne brûlent pas des livres ou des bibliothèques. Un peuple dont la devise est Je me souviens ne met pas le feu aux mémoires imprimées. Je finirai sans doute par reprendre, avec moins d'entrain, la lecture d'Enterrez vos morts. Mais le dommage est fait. Comme disent des Anglais, you can't un-ring a bell...


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En conclusion, dans ses «Remerciements», Mme Penny avoue avoir «pris quelques libertés avec l'histoire du Québec». Et elle ajoute: «certains lecteurs n'apprécieront sans doute pas mes extrapolations, mais j'espère qu'ils comprendront».


Chère Mme Penny, prendre certaines libertés est certes inévitable dans ce genre de roman. Mais réinventer un pan d'histoire à l'image des perceptions haineuses et francophobes qu'on nous sert trop souvent dans les médias anglo-canadiens? C'est blessant, insultant, injurieux.


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NB - J'ai finalement lu le reste du roman...

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(1) Penny, Louise, Enterrez vos morts, Éditions Flammarion Québec, 2013, 527 pages.


jeudi 15 juillet 2021

On nous prend pour des imbéciles... Le sommes-nous?

«Le tattou (sic) ça aussi, c'était une surprise...»

Dans l’ultime offrande publiée de son vivant, L'allume-cigarette de la Chrysler noire(1), Serge Bouchard clame sa «colère contre les publicités qui non seulement nous prennent pour des imbéciles, mais nous représentent à l'écran comme de parfaits crétins.»

 

C’est, à n’en pas douter, un sujet d’actualité en 2021. Depuis seize mois, la pandémie nous a davantage branchés sur nos téléviseurs, où l’on nous bombarde de 20 ou 30 publicités à l’heure... même durant les bulletins de nouvelles de Radio-Canada.

 

Les auteurs de ces pubs, visant à vendre produits et services, ou à nous passer des messages, ont à leur disposition des centaines de milliards de dollars et une armée de sondeurs experts qui décortiquent les moindres failles à exploiter dans les publics cibles.

 

Ces gens, mus par les algorithmes qui coulent dans leurs veines, croient nous connaître mieux que nous nous connaissons nous-mêmes. Ils nous étudient, nous épient jusque dans nos moindres battements Facebook, ou autres de même genre… Et puisqu’ils continuent à nous inonder de pubs, je dois conclure que ça marche...

 

Que faut-il donc penser quand on nous montre à cœur de jour cette publicité imbécile des Crosstrek de Subaru (bit.ly/3kpngZ4), où un couple adulte se comporte comme si trois véhicules étaient réellement leurs enfants. «On en voulait deux, mais le troisième, c’était une surprise», commentent-ils en voyant leur «progéniture».

 

Puis ce couple – comment dire ? – de crétins vante les mérites de leurs «enfants» sur pneus (le 2e a «tout un caractère»), leur vie active («ils ne végètent pas dans les centres d’achats». Et quand les voitures reviennent à la maison (sans humain au volant), le «père» et la «mère» des trois Subaru les grondent et exigent de savoir où elles ont passé la fin de semaine...


Misère... Mais je pense aussi à cette publicité télévisée de Crédit Karma Québec (bit.ly/3B1LP4p) où l'on voit le logement du client potentiel se transformer à mesure que sa cote de crédit s'élève... Le point culminant survient quand, atteignant son apogée, la cote de crédit fait disparaître la colocataire humaine et la remplace par un chien... Le sens profond de ce message qui se termine par «Vive le progrès», peu importe comment on le retourne, ne dit pas grand bien de l'humanité...


Ces deux pubs - et autres du genre - nous proposent des gens qui, d'une part, pensent que leurs voitures sont de vrais enfants, et, d'autre part, une personne type qui, ayant atteint un niveau de revenu (ou de crédit) supérieur, préférera la compagnie d'un chien à celle d'un humain... Et n'oublions pas que ces messages sont livrés par des experts ayant étudié leur marché et croyant ainsi toucher aux  véritables aspirations de leur clientèle cible.


Serge Bouchard se met en colère - moi itou - contre ces pubs qui nous prennent pour des imbéciles et nous représentent en crétins. Il y a peut-être pire, cependant. Se peut-il que les auteurs de ces publicités, forts de leurs banques de données, aient conclu que la masse de clients qu'ils veulent embrigader est réellement peuplée d'imbéciles et de crétins? Qu'ils croient nous représenter tels que nous sommes, ou tels que nous sommes en train de devenir?


Que voyons-nous dans les deux pubs ci-haut? Un couple à l'aise financièrement, sans enfants, avec trois voitures Subaru, et une personne qui, devenue «riche», choisira de vivre seule dans un décor luxueux. Une société sans enfants (visibles), avide de confort et de biens matériels, consommant sans réserve, à crédit s'il le faut, pour engraisser les profits des puissantes entreprises qui financent à coups de milliards des publicités qu'elle croient efficaces...


Ces pubs sont à la fois amorales et immorales. Et elles disent que nous sommes des imbéciles et des crétins. Je n'entends pas grand-monde protester... En tout cas, je vais en glisser un mot à ma vielle Mazda 6 tantôt... À huit ans, elles doit être assez vieille pour comprendre...


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(1) Bouchard, Serge, L'allume-cigarette de la Chrysler noire, Éditions Boréal, 2021, p. 49


 


mardi 6 juillet 2021

Mary Simon: se faire enfirouaper...

capture d'écran dans Le Devoir

L'annonce de la nomination de Mary Simon comme Gouverneure-générale n'est que le plus récent pion placé par Justin Trudeau dans une campagne électorale qu'il a lancée sans déclaration officielle. Le premier ministre est parfois détestable, mais faut l'avouer: il est rusé.

Tout est calcul dans cette fiction d'annonces en provenance d'un gouvernement libéral minoritaire qui, de toute évidence, n'attend que le feu vert des sondeurs pour dissoudre un Parlement dans lequel il se voit obligé de négocier avec les oppositions.

Faire campagne sans la déclarer, sans justification, constitue un détournement flagrant de démocratie que permet notre système parlementaire. Et en matière de détournement de démocratie, les libéraux fédéraux sont des experts. Le Québec s'en souvient.

La nomination, aujourd'hui, d'une gouverneure-générale qui ne parle pas français constitue un accroc majeur à la convention voulant que le chef d'État connaisse les deux langues officielles du pays (voir communiqué de la FCFA à bit.ly/2UlMnRD), mais cela permettra aux libéraux d'emmagasiner plus de votes dans les franges francophobes du Canada anglais.

Le fait de nommer une Inuit épaissira le glaçage de réconciliation que beurrent les libéraux fédéraux sur un passé de racisme plus que systémique du gouvernement canadien contre des Autochtones qu'il a anglicisés même au Québec. Mary Simon en est la preuve.

Et au cas où la nomination d'une anglophone qui ne parle pas français comme vice-reine du Canada lui ferait perdre des appuis, le gouvernement Trudeau annonce le même jour un projet majeur de train à grande vitesse reliant Québec, Montréal, Ottawa, Toronto et Windsor, sous une pluie de compliments du maire de Québec, Régis Labeaume.

Les petits Québécois seront contents contents. Ils ne se rendront même pas compte que les francophones, à 21% de la population canadienne et en constante décroissance, ne font désormais plus partie des calculs stratégiques quand vient le temps d'affirmer les symboles monarchiques du beau-grand-bilingue Dominion...

L'avant-veille, Justin Trudeau avait annoncé un investissement de plus de 400 millions pour moderniser une usine d'acier, un des gros employeurs de Sault-Sainte-Marie, en Ontario, sous les yeux complaisants des médias et les yeux impuissants des quatre partis d'opposition où, sauf au Bloc québécois bien en selle, règne sans doute une certaine panique. Et Trudeau n'a pas besoin des circonscriptions du Bloc pour obtenir une majorité au Parlement.

Revenons à Mary Simon. Peu de dirigeants francophones oseront critiquer trop ouvertement sa nomination parce qu'elle est Inuit et que, présentement, telle critique causerait des démangeaisons chez les thuriféraires de la rectitude politique. Mais avouons-le: l'accession de Mme Simon au poste de chef d'État d'un pays ayant le français comme langue officielle constitue une claque en pleine face aux Québécois, Canadiens français et Acadiens.

On peut sympathiser avec elle quand on nous rappelle que les pensionnats et externats autochtones fédéraux, même au Québec, anglicisaient les enfants mais Mme Simon a travaillé à CBC et représenté le Canada comme ambassadrice au Danemark et aux Affaires circumpolaires. Durant toutes ces années d'expérience médiatique et diplomatique, elle n'a jamais eu l'idée d'apprendre la seconde langue officielle du pays et la seule langue officielle de sa «province», qui lui a d'ailleurs remis l'Ordre national du Québec?

Mme Simon a promis d'apprendre le français, une fois assermentée comme gouverneure-générale. Ce genre de promesse, que j'ai entendue des milliers de fois quand j'étais Franco-Ontarien et résident d'Ottawa, laisse sceptique, pour dire le moins. Elle aurait pu commencer à suivre des cours de français il y'a longtemps, ou même tout de suite, sans attendre l'assermentation. On nous prend pour des caves? Bonne question. Certains n'aimeraient pas la réponse...

Le premier mot québécois à enseigner à Mme Simon? Enfirouaper. C'est ce qu'on nous fait présentement. Encore. Trop souvent.


lundi 5 juillet 2021

Gatineau assaillie par des journaux bilingues...

En cessant de publier son édition papier le 24 mars 2020, le quotidien Le Droit a laissé un immense cratère dans le paysage médiatique de l'Outaouais. Et comme le veut la bonne vielle théorie du trou, il était inévitable que «quelque chose» le remplisse. Les presses des autres n'arrêteront pas de tourner parce que Le Droit a largué les siennes.

Dans les kiosques, dans les restos, sur les présentoirs, dans les résidences, on ne voit désormais que les deux quotidiens anglais d'Ottawa, le Journal de Montréal, Le Devoir, le Globe and Mail de Toronto, des publications sérieuses, mais qui ne reflètent en rien la culture et l'actualité de Gatineau et des vallées environnantes.

La disparition du Droit imprimé avait aussi laissé le champ libre à l'hebdo bilingue Bulletin d'Aylmer/Aylmer Bulletin, distribué dans le secteur Aylmer, au tiers anglophone. Les éditeurs du Bulletin lorgnent maintenant l'est de Gatineau, à plus de 90% francophone, avec un second journal publié aux deux semaines - encore bilingue -, le Bulletin de Gatineau.

Non seulement ces imprimés vont-ils accaparer une partie des revenus publicitaires locaux qui seraient jadis allés à l'édition papier du Droit, ils offriront au public de langue française un produit de qualité inférieure, véhiculant dans leur mixture bilingue leur profonde allergie au Québec français, déguisée en un soi-disant bon-ententisme.

Le premier numéro de ce Bulletin de Gatineau/Gatineau Bulletin donne le ton. L'éditorial en page 4 est publié en français et en anglais sous la plume de l'éditrice Lily Ryan. L'original est en anglais. L'édito français est traduit. Le gouvernement québécois paie pour quatre pages de pubs sur la vaccination, dont deux en anglais! Scandaleux!

Une seule journaliste signe des textes en français, et elle semble avoir pour tâche additionnelle de traduire dans sa langue des textes de nouvelles rédigés en anglais... On y propose un méli-mélo de publicités anglaises, françaises et bilingues. La page de dos, payée par un ancien annonceur du Droit, indique les prix des voitures à la française, avec un descriptif des véhicules en anglais seulement...

Tout cela n'est guère surprenant quand on sait que les deux Bulletin d'Aylmer et Gatineau font partie du groupe qui publie aussi l'hebdo anglais West Quebec Post et le Pontiac Journal/Journal de Pontiac, qui a eu maille à partir avec l'Office québécois de langue française (OQLF).

Éditorial du Pontiac Journal du Pontiac, 2015

En 2015, un conflit avait surgi entre l'OQLF et «Pontiac Journal du Pontiac». Une injonction demandée et obtenue par l'OQLF en vertu de la Loi 101 aurait obligé le journal à avoir une section française du journal, avec sa propre publicité en français, et une section anglaise du journal, avec sa pub en anglais. La Loi 101, plutôt obscure en cette matière, ne parle que du placement de la publicité.

Mais ce qui frappe le plus dans cette affaire, c'est le ton qu'a pris, surtout dans les textes anglais (reportages et éditorial), le Pontiac Journal du Pontiac. Le titre français à la une? «L'OLF sévit contre le Journal». Le titre anglais? «Language police clamp down on The Journal»… L'OLF en français, la language police en anglais…

En page éditoriale, dans l'édition du 6 mai 2015 (voir photo ci-dessus), le titre de langue française parlait d'inquisition et affirmait, comme le texte anglais, que l'OLF «adopte des pratiques réglementaires proches de celles du Moyen-Âge»… et que le bilinguisme «nous définit, nous enrichit et nous accompagne dans notre vie quotidienne même si cela déplaît à certaines personnes à Québec». Fausseté évidente étant donné que seuls les francophones sont massivement bilingues dans le Pontiac où l'anglais reste la langue dominante… Et le journal se lamentait qu'on remette en question ses efforts «à établir une harmonie entre nos deux langues communautaires»…

Voilà pour le texte modéré… Le ton s'est enlaidi quand l'éditeur émérite du journal, Fred Ryan, a pris la plume dans la page d'opinion. Sous le titre A sorry day, il a commencé par s'en prendre à l'auteur de la plainte à l'OQLF, qu'il traite de vipère et de froussard, et à qui il reproche d'avoir appelé à l'aide «les gangsters de Montréal», ces «wannabe goose-steppers» (traduire par: ces apprentis Nazis)…

Cette idéologie a été exportée dans le Bulletin d'Aylmer/Aylmer Bulletin. On peut lire sur le site Web: «L’énoncé de mission du Bulletin est "Vivre en harmonie/Living in harmony". Ceci reflète bien la réalité d’Aylmer; un lieu où deux héritages ont créé une communauté vibrante et en plein essor.» Et où les Gatinois francophones se font assimiler en nombres croissants...

Et les voilà maintenant à l'assaut de l'est de Gatineau, le secteur le plus francophone de la ville, par le biais des publi-sacs. Entre Aylmer et l'est de la ville, les deux Bulletin contaminent déjà près de 50 000 foyers. Ils peuvent dire merci au Droit, qui leur a laissé toute la place.

Le temps est venu de sensibiliser les citoyens de Gatineau à la vraie nature de ces publications bilingues et à l'importance de retrouver un journal papier d'information de langue française, de qualité, préférablement quotidien, préférablement Le Droit. Et aussi, de faire savoir aux institutions publiques, dont le gouvernement du Québec et la Société de transport de l'Outaouais, qu'ils trahissent l'esprit (et la lettre?) de la Loi 101 en s'annonçant en anglais dans une ville française, la quatrième ville du Québec!

J'ai l'intention de leur écrire, ainsi qu'à certains commerces qui participent par leur présence à l'expansion de journaux bilingues dans une ville et une région où la langue française est menacée.


dimanche 4 juillet 2021

Gatineau : des avis publics en anglais...

Un public notice de la ville de Gatineau dans un hebdo local...

Récemment, au Québec, on a beaucoup parlé du statut bilingue accordé par la Loi 101 aux municipalités où plus de 50% des citoyens sont de langue maternelle anglaise, et de la révocation de ce statut bilingue pour celles ayant glissé au fil des ans sous le seuil des 50%. Dans sa Loi 96, le gouvernement Legault a carrément capitulé à ce chapitre devant la pression des Anglo-Québécois.

On entend beaucoup moins parler des municipalités de langue française, soumises à toutes les dispositions de la Loi 101. Or, la semaine dernière, en feuilletant l'édition en ligne du 23 juin de l'hebdo bilingue Bulletin d'Aylmer (distribué dans un secteur de Gatineau où environ le tiers des résidents sont anglophones), je suis tombé sur un avis officiel, publié en français mais aussi pleine page en anglais, de la Ville de Gatineau. Sur le site Web de la ville, il n'apparaît qu'en français.

Or, la Charte de la langue française indique clairement, à l'article 15, que «l'Administration (terme qui englobe les municipalités) rédige et publie dans la langue officielle ses textes et documents». Cette langue officielle, jusqu'à nouvel ordre, c'est le français. Et Gatineau - quatrième ville du Québec - est à 80% francophone selon le plus récent recensement. De fait, moins de 8% des résidents ne connaissent pas le français...

À moins qu'il n'existe un autre article de la Loi 101 que je n'aie pas trouvé, ou quelque règlement bureaucratique que ne connaisse pas, il me semble que Gatineau a l'obligation de publier ce genre d'avis en français seulement, au lieu de dépenser des fonds publics pour une traduction (illégale?) et des espaces publicitaires médiatiques qui ne servent qu'à encourager les 7% d'unilingues anglais de la ville à demeurer unilingues anglais au Québec.

Gatineau a déjà éclaboussé son dossier linguistique. Pour pouvoir inclure l'anglais comme exigence pour un poste de fonctionnaire qui n'en avait pas vraiment besoin, nos élus sont allés devant les tribunaux et ont réussi, en 2016, à faire tomber un pan entier de la Loi 101 (bit.ly/3gYOiV7), ouvrant toute grande la porte à un bilinguisme accru au sein des administrations municipales.

Gatineau n'est sans doute pas la seule municipalité française à se comporter, à l'occasion, comme une municipalité bilingue à majorité anglaise. Selon la CEFAN (Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d'expression française en Amérique du Nord), à l'Université Laval, «beaucoup de municipalités - dont Montréal - offrent des services bilingues, et ce, même si la proportion des anglophones est située en-deçà de 30% ou même à moins de 20%.»

Alors si j'ai bien lu la Loi 101, Gatineau - qui ne compte qu'environ 12% d'anglophones - n'a pas le droit de diffuser des avis bilingues. Si j'ai mal lu, dites-le moi, quelqu'un. Je suis curieux de voir quel article, quel règlement ou quel obscur document contredisent la règle générale de l'unilinguisme français (autre que l'article 29.1 de la Loi pour les municipalités à majorité anglaise). Si, par contre, l'article 15 se comprend comme il se lit, qu'attend le gouvernement Legault pour rappeler Gatineau à l'ordre? Même pas besoin de la Loi 96 ici...

Si, par contre, Gatineau agit en conformité avec une quelconque exception à la règle, il serait grand temps de colmater cette brèche, comme tant d'autres, dans la Charte de la langue française!

Et voici le mot de la fin:




mercredi 30 juin 2021

La Saint-Jean-Baptiste des Franco-Ontariens?

À tous les ans, notre quotidien régional, Le Droit, publie deux cahiers spéciaux à la seconde moitié de juin - un pour la Saint-Jean, l'autre pour la Fête du Canada. Cette année, en l'absence de rassemblements, les festivités reléguées aux écrans, les cahiers sont minces. Mais ils sont aussi révélateurs de la situation rocambolesque dans laquelle se trouve un quotidien à cheval sur les deux rives de l'Outaouais.

À tout seigneur tout honneur, commençons par la fête nationale du Québec et des Canadiens français non acadiens. À l'affut des marchés québécois et ontarien, Le Droit a prudemment donné à son cahier spécial de six pages tabloïd l'appellation suivante: «La fête nationale du Québec et la Saint-Jean-Baptiste des Franco-Ontariens». 

Titre audacieux quand l'on considère qu'il ne se passe pas grand chose chez les francophones d'Ottawa et de l'Est ontarien, où rien n'indique que le 24 juin soit autre chose qu'un jeudi ordinaire. Même pas d'activité virtuelle. En Ontario, le 25 septembre (Jour des Franco-Ontariens et des Franco-Ontariennes) est devenu la fête patriotique dominante et l'ancienne St-Jean-Baptiste ne semble plus intéresser grand monde...

Comme il s'agit d'un cahier promotionnel, les textes ne sont pas rédigés par des journalistes de la salle des nouvelles et les pubs occupent en général la moitié ou plus de l'espace des pages disponibles. Encore là, la «Saint-Jean-Baptiste des Franco-Ontariens» est invisible. On y voit les voeux de circonstance des trois députés caquistes de l'Outaouais, des deux députés libéraux à l'Assemblée nationale et des quatre députés libéraux fédéraux de l'Outaouais, ainsi qu'une annonce pleine page de l'activité «Hôte St-Jean» d'impératif français.

Les députés provinciaux et fédéraux d'Ottawa et de l'Est ontarien? Absents. La ville d'Ottawa? Les grandes organisations franco-ontariennes? Nulle part. Remarquez que la ville de Gatineau et le gouvernement québécois brillent aussi par leur absence publicitaire dans ce cahier de la fête nationale... C'est un peu scandaleux.

Petit à-côté intéressant : les messages des députés... Pour les caquistes - Robert Bussière (Gatineau), Mathieu Lacombe (Papineau) et Mathieu Lévesque (Chapleau) - c'est «Bonne Fête nationale du Québec à tous!» Pour les libéraux «provinciaux» - Maryse Gaudreault (Hull) et André Fortin (Pontiac), c'est «Bonne Saint-Jean-Baptiste!» Se croient-ils en Ontario? Enfin, les quatre fédéraux - William Amos (Pontiac), Greg Fergus (Hull-Aylmer, Steve MacKinnon (Gatineau), Stéphane Lauzon (Argenteuil-La Petite Nation) - s'en tiennent à «Bonne St-Jean!»

Le «cahier» - si on peut l'appeler ainsi - de la Fête du Canada n'a que quatre pages tabloïd, ne contient que deux textes et trois annonces publicitaires - toutes d'élus québécois et fédéraux. Le trio caquiste a la sienne, les deux PLQ la leur dans une page différente, mais cette fois Robert Bussière, Mathieu Lacombe, Mathieu Lévesque, Maryse Gaudreault et André Fortin s'entendent sur le libellé du message: «Bonne fête du Canada!»

La seule autre pub, d'une demi-page, met en vitrine tous «vos députés libéraux (fédéraux) de la région de la capitale nationale», québécois et ontariens regroupés, ainsi que le premier ministre Justin Trudeau. Pour ne froisser personne, le gouvernement canadien les présente en ordre alphabétique... Encore une fois, la présence ontarienne dans ce cahier est nulle ou négligeable, alors que contrairement à la St-Jean, la Fête du Canada est suivie avec enthousiasme dans la capitale et ses banlieues. De fait, sans la présence publicitaire des cinq députés de l'Outaouais à l'Assemblée nationale du Québec, il n'y aurait pas eu assez de pubs pour justifier un cahier spécial de la Fête du Canada dans Le Droit...

De toute évidence, les efforts du quotidien pour maintenir ou renforcer sa présence ontarienne - y compris la création d'un laboratoire de journalisme au collège La Cité et la mise en ligne de ledroitfranco.com - n'ont pas freiné la glissade du journal au sein de la collectivité franco-ontarienne, majoritairement branchée aux médias de langue anglaise. La disparition de l'édition imprimée, le 24 mars 2020, a rendu Le Droit encore plus invisible dans les résidences, les lieux publics (sur les deux rives), et les milieux institutionnels.

Les cahiers de la St-Jean et de la fête du Canada en témoignent.



lundi 28 juin 2021

Une ultime St-Jean d'autrefois?

La St-Jean 1976... Yvon, Jean-Pierre, Gilles, Robert... (photo de SSJBM)

Je dois avouer avoir bien apprécié le grand spectacle télévisé de la fête nationale du Québec (voir bit.ly/3x70N6y). C'est sans doute ainsi que la Saint-Jean sera fêtée désormais, les nouvelles «diversités» ayant rendu suspect notre «nous» plus traditionnel. Les festivités qu'on a jadis connues risquent d'être de plus en plus reléguées aux tablettes des musées...

Tragiquement, l'âme nationale qu'on a mis 400 ans à tisser et métisser vacille. Notre contribution à la diversité culturelle mondiale, si unique, si essentielle, s'efface lentement de la mémoire collective. Il est désespérant de voir tant de jeunes Québécois coupés du souvenir de l'histoire qui a marqué le vécu des générations précédentes.

Est-il trop tard pour un dernier coup de coeur? Sans renier le caractère opportun des spectacles interculturels québécois, ne pourrait-on pas - une dernière fois? le 24 juin 2022? - réunir sur une même scène les têtes d'affiche toujours disponibles de ces grands rassemblements libérateurs de la Saint-Jean qui ont fait frémir des millions de Québécois de la fin des années 60 aux années 90?

Imaginez un spectacle de la fête nationale avec Gilles Vigneault, le doyen de nos chansonniers à 92 ans, accompagné de Claude Gauthier, Jean-Pierre Ferland, Yvon Deschamps, Robert Charlebois, Louise Forestier, Ginette Reno, Diane Dufresne, Claude Dubois, Michel Rivard, Marie-Michèle Desrosiers, Paul Piché, Richard Séguin et bien d'autres... avec quelques vedettes des années 2000... 

Le Québec a assurément les moyens techniques, et une abondance de musiciens pour transformer ces prestations en événement mémorable, à conserver et à rejouer pour faire entendre aux générations actuelles et futures l'écho des racines et du tronc de toutes ces branches sur lesquelles elles sont aujourd'hui perchées.

J'aurai bientôt 75 ans, et je suis conscient de la fragilité de la vie. Nous perdons des artistes tous les ans. Raymond Lévesque, il y a quelques mois. Nos grands compositeurs et interprètes de la chanson québécoise constituent un trésor national qu'il faut sans cesse mettre en vitrine. Pendant combien d'années pourra-t-on encore entendre Gens de mon pays ou Le plus beau voyage par ceux qui les ont créées?

S'il faut présenter aux Québécois une ultime et grandiose Saint-Jean d'autrefois, c'est bientôt ou jamais. Le résultat serait spectaculaire! Et s'il reste toujours quelques braises, on ne sait jamais...