lundi 6 avril 2026

Le tout-numérique, suicide des médias...

6 avril 2026...

encadré dans le magazine papier Le monde diplomatique, mars 2026

Les thuriféraires du tout-numérique, avides de tuer la presse imprimée, nous annonçaient un quasi-paradis de l'information dans un univers virtuel où les médias de plus en plus privés de revenus publicitaires retrouveraient leur aplomb financier. Ce scénario ne s'est pas réalisé et tout indique qu'il ne se réalisera pas. Le siphonnage des revenus de pub par les géants Google et Meta n'aura été finalement que le premier acte d'une dégénérescence médiatique impossible à freiner.

Avec les autres acteurs du Web (p. ex. Amazon, Microsoft, Apple), Google et Meta «détiennent un contrôle quais absolu sur les infrastructures matérielles du numérique, que ce soient les centre de données, les réseaux ou les appareils», expliquent les professeurs français Olivier Koch et Nikos Smyrnaios, dans l'édition de mars 2026 du magazine Le Monde diplomatique.

Désormais, avec l'omniprésence des intelligences artificielles (IA), «ils imposent aux internautes leur propre hiérarchie de l'information: leurs algorithmes décident quels titres citer comme source fiable et quelle information mérite d'être lue. Ce qui pousse les rédactions à redéfinir leur organisation et leurs objectifs en conséquence».

Depuis le lancement de ChatGPT en 2022 et la prolifération des robots conversationnels (chatbot), et surtout depuis l'arrivée de AI Overview de Google en 2024, ces «moteurs de réponses» ont arraché aux sites de presse états-uniens environ 25% de leur trafic. Et pendant ce temps, plus des deux tiers des recherches de nouvelles au moyen de robots conversationnels «n'occasionnent aucun clic vers des sites de presse».

Cela a eu pour effet de fragiliser davantage les modèles économiques des médias et agences de presse. Les journalistes humains, même avec le tout-numérique, coûtent apparemment trop cher. Mais que reste-t-il à faire quand on a effectué toutes les coupes imaginables depuis quelques décennies? On se tourne à son tour vers l'IA, aux robots journalistes, pour remplacer les scribes traditionnels. Avec l'intelligence artificielle, le plus populaire des magazines allemands, Bild, prévoyait réduire ses effectifs de rédaction de 20%...

L'Association mondiale des éditeurs de presse organise déjà des formations en IA pour éditeurs et journalistes, qu'elle exhorte «à embrasser un futur façonné par l'intelligence artificielle». Celle-ci, expliquent les auteurs du texte du Monde diplomatique, augmente la productivité en délestant les journalistes de tâches à faible valeur, conçoit des contenus originaux et personnalisés, contribue à fidéliser les publics volatiles et il lui arrive même de «remédier au manque de créativité des journalistes».

Le groupe de presse allemand Springer cherche avec l'IA à mieux adapter son offre aux «besoins individuels» de ses lecteurs, et prévoit même que bientôt, les robots seront plus efficaces que les humains «pour rapporter les informations et les faits». L'idée d'un «grand remplacement» par les robots plane noircit déjà les horizons des grandes (et petites) salles de rédaction. Une statistique intéressante: en 2024, 17% des journalistes de la planète avouaient utiliser l'IA régulièrement; un an plus tard, c'était 53%! Trois fois plus! Ls principales tâches confiées à l'IA, pour le moment, sont la recherche d'information, la transcription et la traduction.

La dépendance aux IA des gérants du numérique s'accroît. Or, ces derniers privilégient un noyau restreint de sources, principalement de langue anglaise. «La presse indépendante et/ou rédigée dans une autre langue que l'anglais n'a pas les faveurs des algorithmes», ajoutent MM. Koch et Smyraios. On note d'ailleurs l'absence de l'Agence France-Presse (AFP) dans les sources qui alimentent les robots conversationnels. Par ailleurs, selon le groupe Le Monde, qui a conclu une entente avec Open AI, les citations du Monde sur ChatGPT se transforment en abonnements additionnels bien plus qu'avec Facebook et Google.

Avec l'IA, le paradis numérique se transforme rapidement en enfer pour les journalistes et les médias. «Au fond, concluent les auteurs, l'intrusion des géants de l'IA dans les rédactions constitue moins une rupture que le prolongement du processus amorcé dans les années 2000 avec le choix du tout-numérique». En laissant tomber la presse papier, les éditeurs se sont fait hara-kiri. Sur les écrans de nos tablettes, ordis, portables et montres, le volume des contenus générés par l'IA dépassait 55% à la fin de 2024. «Des sites d'information dépourvus de toute rédaction humaine se multiplient tandis que des images artificielles de médiocre facture saturent les réseaux sociaux

Dans ce cercle vicieux qui ne nous permettra pas, bientôt, de distinguer le vrai du faux, des magazines papier comme Le Monde diplomatique incarnent «une certains résistance à l'air du temps». Un «moteur de curiosités» plutôt qu'un moteur de réponses sans âme.

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