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| numérisation de la page 4 du Devoir du 26 mars 2026 |
Au mois de mai 1964, à l'âge de 17 ans, j'ai mis les pieds pour la première fois dans la bibliothèque du Bureau fédéral de la statistique (ancien nom de Statistique Canada), sur la rue Parkdale à Ottawa, à une centaine de 100 mètres de la maison où j'avais grandi, et de l'école franco-ontarienne que j'avais fréquentée jusqu'en 1959.
Quel rapport, direz-vous, avec la photo ci-dessus et le sujet qu'elle aborde? Attendez... ça viendra.
Toujours est-il qu'ayant complété mon année pré-universitaire en sciences sociales à l'Université d'Ottawa, j'avais décroché un emploi d'été dans la fonction publique fédérale. Et on m'affecta, curieusement, à l'organisme dont l'édifice principal avait été construit sur un pâturage (celui de M. Tunney) qui nous avait servi de terrain de jeux depuis notre enfance.
Dès ma première semaine de travail à «DBS» - acronyme de Dominion Bureau of Statistics (personne n'employait le nom français, Bureau fédéral de la statistique) - j'ai découvert un monde qui, pour la première fois de ma vie, m'obligeait à interagir tous les jours avec des Anglo-Canadiens, rarement bilingues.
Statistique Canada avait embauché deux étudiants à la bibliothèque centrale: moi, Ottavien francophone, et un étudiant anglophone en droit de l'Université de Toronto, de trois ou quatre ans mon aîné. Après seulement quelques discussions avec mon «collègue» torontois, j'ai compris que nous n'avions à peu près rien en commun: ni la langue, ni les antécédents sociaux, ni l'éducation, ni les repères culturels, ni le même pays (et j'étais Ontarien...).
Comme de raison, les étincelles ont jailli dès qu'on s'est mis à parler d'histoire du Canada. Voilà le lien avec le texte du Devoir. Ne me demandez pas comment on en était venu à évoquer les combats de Louis Riel et des Métis de l'Ouest, mais tout de go, il traita Riel de «meurtrier» ou d'«assassin». Non, me suis-je dit, mais d'où sort ce type? «Louis Riel est un héros et un martyr», lui ai-je répondu.
Nous ne nous sommes jamais vraiment entendus là-dessus, mais il apparaissait clair que l'histoire du Canada enseignée à Steve n'était pas celle que j'avais apprise. Dans les écoles franco-ontariennes catholiques, comme sans doute dans les écoles québécoises de langue française, on mettait davantage l'accent sur la présence française en Amérique du Nord - le régime français d'abord, puis l'évolution de la «nation canadienne-française» au sein de la Confédération.
Je ne sais pas ce que Steve et ses ami(e)s engrangeaient dans les cours d'histoires des écoles anglaises, mais le résultat n'était pas de nature à lui faire apprécier l'apport des francophones dans l'histoire d'un Canada qu'ils voyaient essentiellement comme un prolongement Canadian de la monarchie britannique. Notre conquête était leur victoire. L'histoire faisait d'eux des impérialistes et de nous (les francos) des colonisés...
Nous n'avons jamais eu besoin de savantes études professorales pour savoir que «les Canadiens n'apprennent pas tous la même histoire». et que les différences tenaient bien plus à la langue et à la culture des historiens et des enseignants qu'à leur province d'origine. À l'intérieur même de mon ancienne province, l'Ontario, l'histoire enseignée aux francophones avait sans doute plus en commun avec l'histoire dispensée aux autres francophones minoritaires (peut-être même celle enseignée au Québec) qu'avec le curriculum des anglos.
Le bibliothécaire en chef de Statistique Canada à l'époque, Bernard A. Ower, avait vécu en Alberta avant d'aménager à Ottawa. Il avait passé sa vie dans les livres. Il était passionné par l'histoire du pays, et avait réussi à assimiler les points de vue des deux nations qui se chamaillaient depuis 200 ans au Canada. Il sympathisait avec les francophones, je crois. Il était fier d'une lettre qu'il avait écrite au Globe and Mail dans laquelle il proposait de fusionner la fleur de lys et la feuille d'érable, pour créer une «maple fleur»...
Un des bibliothécaires était originaire de la Pologne, docteur en histoire, devenu réfugié pour échapper aux armées hitlériennes. Il m'a raconté pendant de longues heures l'écartèlement historique de sa chère patrie polonaise et les nombreux malheurs qui s'abattent sur les nations incapables de se défendre contre des ennemis supérieurs en force. Je ne sais pas ce qu'il aurait enseigné aux jeunes Québécois (il parlait français) mas je soupçonne que le RIN aurait eu des tas de recrues...
J'ai rencontré aussi à Statistique Canada un autre employé dont le caractère avait été façonné par son apprentissage de l'histoire du Canada anglais et de la Grande-Bretagne. Sa francophobie se manifestait par une aversion pour le général de Gaulle (et ça c'est trois ans avant le Vive le québec libre). La plus lourde croix que Churchill a dû porter durant la 2e Guerre mondiale, disait-il, c'était la Croix de Lorraine... Nous n'avons jamais osé parler du Québec...
En règle générale, dans mon patelin natal (Ottawa), les anglos étaient sortis de leurs cours d'histoire du Canada avec un net sentiment de supériorité envers les Franco-Canadiens, vaincus en 1760 et tenus en laisse depuis. En 1964, à Statistique Canada (et encore aujourd'hui), la langue de travail était l'anglais. Les patrons étaient anglophones. Beaucoup de commis et de secrétaires parlaient français...
Les auteurs de l'étude sur les curriculums d'histoire à travers le Canada semblent croire que les variations contribuent à alimenter les tensions entre provinces. Peut-être, mais j'en doute. Alimenter les tensions entre francophones et anglophones, entre le Québec et le reste du pays? C'est déjà mieux comme hypothèse. Quand j'entends un anglo parler de l'histoire du Canada, je ne saurais vous dire s'il est originaire du Yukon, du Manitoba ou de la Nouvelle-Écosse...
Il m'apparaissait clair quand j'avais 17 ans qu'on enseignait deux histoires nationales, la nôtre et la leur. Peut-être trois si on ajoute la nation acadienne. Les différences entre les curriculums d'histoire des provinces anglaises sont-elles significatives? Peut-être bien, mais pas au point d'occulter la dimension bi-nationale du problème. Évidemment, avec l'affirmation constitutionnelle et sociétale du multiculturalisme contemporain, le débat traditionnel sur l'histoire du Canada risque bientôt d'être relégué aux livres... d'histoire.
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