10 avril 2026...
Je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai porté ce coupe-vent aux couleurs de mon alma mater, l'Université d'Ottawa. La seule autre photo de moi ainsi vêtu remonte à 1973, alors que j'apportais une caisse de 24 bières à la salle des nouvelles du Droit pour célébrer la conclusion des négociations en vue du renouvellement de la convention collective des journalistes.
À mesure qu'approche la date de notre déménagement (début juillet) vers un appartement nettement plus exigu que la maison familiale où nous vivons depuis 1988, les bacs de recyclage et les boîtes d'objets à donner ou à offrir à une éventuelle vente de garage s'accumulent. Je n'ai aucun talent pour élaguer. J'aimerais tout conserver. Chaque livre, magazine ou disque arraché à mes collections risque d'effacer quelque souvenir de ma jeunesse ou de la vie adulte qui y soit rattaché. Plus l'objet est vieux, plus il a tendance à devenir précieux.
La redécouverte de cette veste aux couleurs de l'Université d'Ottawa (grenat et gris) ne pouvait me laisser insensible. Acheté en 1964 alors que j'entreprenais ma deuxième année à la faculté des sciences sociales, ce coupe-vent d'allure sportive arbore les lettres UO sous l'épaule gauche, le chiffre 68 (l'année où j'aurais mon bac) au bras gauche et l'écusson «science sociale» (deux fautes en deux mots avec l'absence des «s») au bras droit.
Tout y était pour identifier votre faculté et votre ancienneté sur le campus à une époque où les plus âgés imposaient leur droit d'aînesse. Parfois le chiffre sur un coupe-vent grenat et gris indiquait le numéro du gilet porté par l'athlète d'une des équipes sportives - toutes appelées Gee-Gees pour grenat et gris - de l'Université. Mon 68 aurait pu laisser croire que je faisais partie de la ligne offensive ou défensive de l'équipe de football, mais il suffisait de jeter un coup d'oeil à mon absence de muscles et mes lunettes pour comprendre que c'était l'année de ma collation des grades...
On aurait sans doute deviné, par ailleurs, que si j'étais francophone, j'étais aussi Ontarien. Mes souvenirs du détail de la mi-années 60 s'embrouillent mais les étudiants québécois qui formaient plus de 80% des effectifs aux sciences sociales s'intéressaient bien plus à la politique qu'aux couleurs de cette université bilingue hors-Québec où ils séjournaient le temps d'un ou deux diplômes. De mémoire ils étaient pour la plupart indépendantistes et je n'imagine pas un jeune séparatiste du RIN en train de se pavaner en 1964 avec une veste UO...
Reste que je l'aimais bien ce coupe-vent, léger et chaud à la fois, preuve que celui qui l'enfilait fréquentait une institution de haut-savoir. Dans mon quartier ouvrier de la capitale fédérale, les jeunes qui se rendaient à l'université étaient bien plus l'exception que la règle. Pour mes parents et grands-parents, c'était sans doute une source de grande fierté. Enfin, je voyais dans ce coupe-vent à la fois un vêtement commode par temps frais et un symbole de mon accession à un univers bien plus grand que les rues de la paroisse Saint-François d'Assise.
Cette veste m'a accompagné dans mon militantisme franco-ontarien croissant, dans ces rencontres étudiantes où francophones de l'Ontario et Québécois discutaient vivement de la montée de l'indépendance, dans cet automne turbulent de 1968 où nous avions occupé la faculté des sciences sociales pendant plus d'une semaine, durant mon virage à gauche pendant la guerre du Vietnam. Ce vêtement grenat et gris m'a suivi au moment de mon adhésion au PQ fin 1968 comme bien d'autres Franco-Ontariens, et je l'enfilais toujours durant mes premières années comme journaliste au quotidien Le Droit.
Mais depuis une cinquantaine d'années il reposait bien seul dans une garde-robe sombre au sous-sol, voyant la lumière occasionnellement quand j'allais y jeter un coup d'oeil, de plus en plus vieillissant. Ce matin, nous avons vidé cette pièce du sous-sol et j'ai enfilé de nouveau mon coupe-vent universitaire des années 1960. Surprise! Il me va toujours même si j'ai pris du poids depuis ma jeune vingtaine. J'avais dû me procurer une taille extra-grande à l'époque.
Ginette a pris quelques photos de moi habillé en universitaire, ces années de jeunesse passant devant mes yeux scintillants à la vitesse de la lumière. Les poches sont trouées, la fermeture éclair ne fonctionne plus, les couleurs ont perdu leur éclat. Ce soir, à l'âge de 62 ans, il a entrepris dans un sac de vidanges sa dernière semaine près de moi. Je résiste de peine et de misère à la tentation de le récupérer et de lui épargner une fin en site d'enfouissement.
C'est comme ça à chaque fois que je dois me séparer d'une petite tranche de vie conservée depuis des décennies sur une tablette de bibliothèque, dans une boîte de disques, dans un tiroir ou dans une garde-robe. Puis je vois les dimensions de l'appartement qui nous attend et les 80 ans que j'atteindrai à la fin de juillet. Et je me dis: toute bonne chose a une fin...



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