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«Si nous voulons avoir un pays, nous devons comprendre que le Canada comprend deux sociétés unilingues, très bien structurées, et qu'il faut les unir dans quelques institutions bilingues.» Keith Spicer, premier Commissaire fédéral aux langues officielles, septembre 1976
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Il y a une dizaine d'années, quand le gouvernement libéral de Philippe Couillard, de connivence avec l'Université McGill, essayait d'imposer aux étudiants francophones de l'Outaouais une faculté de médecine où les cours seraient tous donnés en anglais, notre bon premier ministre anglophile avait exprimé le voeu que tous les jeunes Québécois de langue française puissent apprendre aussi l'anglais.
Cinq années auparavant, en 2011, le tout aussi anglophile John James Charest, premier ministre tout aussi libéral, avait lancé les programmes d'anglais intensif dans les écoles élémentaires de langue française. L'objectif était clairement de «bilinguiser» les élèves francophones du Québec dès l'enfance. Aujourd'hui, les jeunes Québécois francophones sont majoritairement bilingues et le processus s'accélère.
L'attitude de ces deux premiers ministres québécois, assez typique chez les politiciens francophones (du Québec ou d'ailleurs au Canada), démontre une incompréhension fondamentale de la dynamique linguistique nord-américaine, ainsi que des intentions des «Pères» de la Confédération en 1867.
Je n'ai pas l'intention de reprendre l'argumentaire de la dynamique linguistiques. Je l'ai fait déjà trop souvent. Il se résume ainsi. Dans le contexte d'une société francophone très minoritaire, assiégée par un océan anglophone, l'apprentissage massif de l'anglais par les locuteurs du français est un indicateur incontournable d'assimilation, de transferts linguistiques vers l'anglais d'une génération à la suivante. Promouvoir un bilinguisme collectif chez les francophones dans une telle situation est un geste tout à fait suicidaire, sur le plan culturel.
Mais revenons à 1867. L'Acte de l'Amérique du Nord britannique ne suggérait d'aucune façon que la population doive devenir bilingue. Tout ce qu'on y trouve, ce sont des garanties d'un statut officiel pour l'anglais et le français dans les institutions québécoises et dans les institutions du gouvernement fédéral (Parlement, tribunaux). On y protège aussi les écoles confessionnelles existantes (surtout pour les Anglo-Québécois protestants).
Ce régime ne consacrait d'aucune façon une égalité linguistique à l'extérieur du Québec et des institutions fédérales. En échange d'un blindage des droits de l'anglais au Québec, on offrait aux Franco-Québécois l'assurance de pouvoir de communiquer en français au Parlement d'Ottawa et devant les tribunaux fédéraux. Le reste du pays était unilingue anglais sur le plan constitutionnel, et sauf pour l'intermède manitobaine (1870 à 1890), l'est demeuré jusqu'à ce que la Charte des longs couteaux de 1982 consacre le caractère bilingue du Nouveau-Brunswick.
Avec la promulgation de la Loi fédérale sur les langues officielles en 1969, suivie de la Loi constitutionnelle de 1982, le bilinguisme - jusque là essentiellement institutionnel - s'est transformé en idéal de société. En religion, presque, pour certains de nos politiciens. En valeur identitaire fondatrice d'un nouveau Canada où les esprits les plus farfelus imaginaient un pays où la majorité des habitants seraient bilingues. Ce rêve s'est transformé en cauchemar pour les francophones, seuls acheteurs de cette chimère.
En 1951, les unilingues français (langues officielles) représentaient près de 20% de la population totale du Canada (19,6% plus précisément). En 2021, cette proportion oscille autour de 11% et baissera sous le seuil des 10% au cours des deux prochains recensements fédéraux. La part des bilingues s'est accrue (de 12,3% en 1951 à 18% en 2021), tout comme la proportion des unilingues anglais (de 67% à 69%). Il ne faudra pas creuser beaucoup pour découvrir que la majorité des nouveaux bilingues proviennent des collectivités francophones.
À 90% bilingue, la francophonie hors Québec agonise avec des taux d'assimilation dépassant souvent les 40%. Dans les régions les plus bilingues du Québec - région de Montréal et Laval, Gatineau - les transferts linguistiques vers l'anglais sont à la hausse à mesure que le nombre d'unilingues français diminue et que celui des unilingues anglais augmente. Le bilinguisme collectif est toujours synonyme d'anglicisation chez les francophones.
Keith Spicer, premier Commissaire fédéral aux langues officielles, avait bien flairé la menace dès le début. «Le mot bilinguisme est ambigu, disait-il. Signifie-t-il que 23 millions de Canadiens (la population totale en 1976) doivent parler deux langues? Ou est-ce plutôt que dans la mesure du possible, tout citoyen a le droit de choisir la langue qu'il veut, français ou anglais, dans ses rapports avec le gouvernement fédéral?»
Pour lui, ainsi que pour Graham Fraser, son successeur dans les années 2010, le Canada était essentiellement formé de deux grandes sociétés unilingues - le Québec français et le Canada anglais. «Si nous voulons avoir un pays, ajoutait M. Spicer, nous devons comprendre que le Canada comprend deux sociétés unilingues, très bien structurées, et qu'il faut les unir dans quelques institutions bilingues.»
Ainsi, suggèrent-ils, toute menace au caractère unilingue français de la société québécoise aurait pour conséquence la destruction du Canada bilingue, par la disparition de la nation française ou par une rébellion qui la mènerait à l'indépendance. Nous en sommes là. Il faut choisir tout de suite entre la poursuite d'un bilinguisme de masse qui entraînera à terme notre disparition comme nation, ou l'affirmation d'un unilinguisme français perpétuel pour le territoire québécois.
Cela pourrait théoriquement se faire dans le cadre du régime fédéral, mais rien n'indique une parcelle de bonne volonté chez les anglos, de plus en plus unilingues à travers le pays. Le bilinguisme, pour la plupart d'entre eux, se limite à la capacité des francophones à communiquer en anglais avec une masse anglo-canadienne unilingue. Pour sauver ce qui reste de notre société unilingue française, il n'y a désormais qu'une solution: l'indépendance du Québec. Vite. Très vite!

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