mardi 31 janvier 2023

Et si Trudeau voulait l'affrontement...

Depuis le début de l'année 2023, Justin Trudeau a:

- annoncé son intention d'attaquer, avec l'aide de ses juges de la Cour suprême, le pouvoir de dérogation utilisé par Québec dans ses lois sur la laïcité et le français langue commune (Lois 21 et 96);

- nommé une intégriste religieuse anti-québécoise comme porte-parole de son offensive contre ce qu'il appelle faussement l'islamophobie;

- convoqué les ministres provinciaux de la Santé comme si la santé était de compétence fédérale et qu'il était leur patron, avec l'intention très claire d'utiliser son pouvoir illimité de dépenser pour imposer ses priorités au Québec et aux autres.

Vous pensez que c'est un hasard? Une coïncidence? NON! Le fils et héritier de PET est convaincu d'avoir gagné, d'avoir désormais les coudées franches et de pouvoir mettre le Québec à genoux (avec la complicité des provinces à majorité anglaise comme en 1982).

Forts d'une constitution adoptée contre la volonté des Québécois, d'une Cour suprême choisie par Ottawa et armée du pouvoir de désaveu des lois provinciales (et donc de celles du Québec), Justin Trudeau et sa bande de centralisateurs ont réussi à mettre le dernier clou dans le cercueil de la fédération canadienne le 25 mars 2021. Ils ont dorénavant TOUS les atouts juridiques et constitutionnels, et peuvent foncer sans réserve.

Que s'est-il passé ce 25 mars, il y a près de deux ans? La Cour suprême a asséné un coup de masse au principe fédéral qui régissait le Canada depuis 1867 en accordant au gouvernement central un statut supérieur à celui des provinces. Les juges ont décidé qu'Ottawa pouvait, quand il estime que l'intérêt «national» est menacé par l'inaction ou l'action d'une ou de plusieurs provinces, légiférer dans des compétences provinciales.

Et ce n'est pas là une mesure temporaire. «L'effet de la reconnaissance d'une matière en vertu de la théorie de l'intérêt national est permanent et confère compétence exclusive au Parlement (fédéral) en cette matière», écrivaient les juges majoritaires dans leur décision (voir bit.ly/3w5vd9e). Et qui décide si un enjeu devient tout à coup d'intérêt «national»? Poser la question c'est y répondre: Ottawa et ses juges...

Une chose est sûre. Quand on utilise le mot «national» à Ottawa, ou même à la Cour suprême, il n'a pas le même sens ou la même portée qu'à Québec. Alors si un bon jour, les normes de soins en CHSLD sont jugées «d'intérêt national» par la bande à Trudeau, ou encore la laïcité de l'État, ou les droits linguistiques, le gouvernement fédéral a reçu la clef d'une nouvelle porte pour envahir les champs des provinces.

Et tout incite à croire qu'il a décidé de s'en servir. La nomination de Mme Elghawaby comme représentante en matière d'islamophobie est clairement une provocation. Comme la déclaration de guerre à la Loi 21 et à la Loi 96. Comme le match d'intimidation pour le financement de la santé. Trudeau semble vouloir l'affrontement, particulièrement avec le Québec, et doit déjà scruter le calendrier en vue d'élections fédérales précipitées. Il l'a fait en 2021. Il peut bien recommencer.

Les provinces anglaises sont déjà prêtes à céder face à Ottawa, qu'elles considèrent comme leur gouvernement «national». Le Québec sera seul, sans bouclier juridique ou constitutionnel, en position d'extrême faiblesse depuis que les gouvernements Charest, Couillard et Legault ont enterré la seule menace efficace, celle de l'indépendance. Les stratèges d'Ottawa savourent déjà l'humiliation que subira Québec.

Si le gouvernement de la CAQ n'a pas compris ce que trament les longs couteaux d'Ottawa, le réveil sera dur... parce qu'un bon matin, pas trop lointain, c'en sera fini du projet de Québec français et laïc, et les priorités québécoises en santé devront être soumises à l'approbation du gouvernement fédéral. Ce qui suivra sera bien plus laid...

Vous n'avez pas lu ça ailleurs dans nos médias? Non, moi non plus...


Salut cher Marc-André

À épingler au babillard de l'au-delà...


Salut cher Marc-André,

J'envie ceux qui, comme mon épouse Ginette, mon ami Claude Tremblay et d'autres ont cette capacité et cette habileté de verser spontanément leurs émotions sur papier. J'ai beau avoir les tripes à l'envers, les mots ne remontent pas à la surface.

Ton départ inattendu et beaucoup trop hâtif laisse un grand vide. Pour ta fidèle et aimante Francine d'abord, bien sûr, pour tes proches aussi mais également pour tous ceux et toutes celles qui ont eu la chance de te connaître. Y compris moi.

J'entends encore ta voix, posée, calme, passionnée. Je te vois assis aux petits-déjeuners de notre grappe d'anciens collègues du Droit dont Francine et toi avez été le pivot. Et je reste en admiration devant la quantité et la qualité des connaissances que tu avais accumulées et nous offrais savamment et généreusement.

Je ne t'ai pas connu autant que ceux et celles de ta génération - j'ai huit ans de trop - mais je crois que l'amitié qui nous liait était profonde et éternelle. Nous n'avons jamais vraiment parlé d'horticulture, une de tes passions, mais la musique était toujours au menu de nos conversations!

Une mémoire prodigieuse et des goûts musicaux éclectiques faisaient de toi un repère précieux pour quiconque aurait voulu jaser des époques, des artistes et des genres musicaux. Combien de fois avons-nous promis d'échanger une liste de nos 100 chansons préférées de tous les temps? J'ai commencé, toi aussi sans doute, mais cela restera un projet inachevé.. dans cette vie.

En journalisme, nous partagions un engagement sans compromis pour l'intégrité, la précision et la qualité de la langue française. Je ne doute pas que s'il existe dans ton au-delà un tableau d'honneur des meilleures plumes du Droit, ton nom y soit déjà gravé en lettres d'or.

À chaque déplacement en voiture à ma pharmacie, près des rues Main et St-René à Gatineau, j'ajoutais un crochet en revenant pour passer devant votre maison, au cas où toi ou Francine seriez dehors, dans les plates-bandes, dans l'entrée ou sur la balançoire. L'espoir d'y arrêter pour un brin de jasette. C'est arrivé trop peu souvent. Mais je continuerai.

Tu nous manqueras, Marc-André. Je me console en me disant que si tôt ou tard, la mort finit par nous faucher tous, les amitiés et l'amour restent avec nous pour toujours. Pour le moment, vivons le deuil. Pleurons ton départ et célébrons ta vie.

Pierre A.

NB - Je promets d'essayer de finir mon palmarès des 100 meilleures chansons, et de le confier à Francine. J'en ai déjà un bout de fait...


jeudi 26 janvier 2023

L'agonie des journaux papier...



Voilà! On enfoncera bientôt le dernier clou dans le cercueil de nos six quotidiens régionaux (Le Droit, Le Soleil, Le Quotidien du Saguenay, Le Nouvelliste, La Tribune et La Voix de l'Est), jadis sous la férule de Gesca-Power Corp., largués au Groupe Capitales Médias en 2015, maintenant regroupés depuis 2020 au sein de la coopérative CN21.

Et cette fois, on ne pourra pas blâmer les vils capitalistes des grandes chaînes médiatiques qui ont amorcé et intensifié l'oeuvre de démolition de nos journaux papier au cours du dernier demi-siècle. Les membres actuels des coops d'information, y compris les journalistes, assènent aveuglément les ultimes coups de marteau, presque avec enthousiasme, s'étant convaincus que le passage de l'imprimé au numérique assurera la pérennité de nos quotidiens.

Quand les frères Desmarais (Power-Gesca) avaient annoncé en 2014 l'abandon des éditions papier de La Presse et l'éventuelle liquidation des journaux régionaux, qui seraient devenus des onglets de La Presse+, les protestations du milieu journalistique ont visé surtout le triste sort réservé aux quotidiens des régions, et non leur transition au numérique. Les défenseurs de l'imprimé étaient déjà, me semble-t-il, de plus en plus vus comme des dinosaures...

Voulant sans doute se débarrasser d'une patate en voie de devenir chaude, Gesca a cédé les six journaux à Martin Cauchon et au Groupe Capitales Médias. M. Cauchon a annoncé sur un ton triomphateur que mon ex-quotidien, Le Droit, était là pour rester et que son avenir passait par un modèle hybride, combinant le papier et la tablette. Cinq ans plus tard, devant un échec généralisé, les employés des quotidiens ont formé des coopératives et et fait renaître les espoirs.

Ce que les dirigeants de la coopérative CN21 n'ont pas dit, cependant, c'est que leur plan d'affaires prévoyait déjà l'abandon des éditions papier en semaine (du lundi au vendredi). L'avoir annoncé, il y aurait peut-être eu un débat salutaire entre les trop rares partisans de l'imprimé et le troupeau qui fonce à vive allure vers le précipice numérique. Mais non. Il a fallu la pandémie pour que paraisse, dans l'édition papier du 24 mars 2020, l'annonce suivante:

«Compte tenu de la fermeture de presque toutes les entreprises au Québec et en Ontario, nous vous avisons que nous maintiendrons la publication de nos éditions imprimées le samedi seulement, jusqu'à nouvel ordre.» L'impression laissée, c'est qu'il s'agissait d'une mesure temporaire, imposée par la pandémie et devant prendre fin dès que possible. Mais était-ce bien le cas?

Quelque semaines plus tôt, début mars 2020, alors la CN21 venait de conclure ses ententes de financement, le directeur général du Droit, Éric Brousseau écrivait dans le journal: «Nous allons bientôt mettre en oeuvre le virage numérique» et ajoutait, sur un ton quelque peu méprisant: «Pour les nostalgiques qui préfèrent la version papier, n'hésitez pas à vous réabonner.» Un peu comme si les partisans de l'imprimé n'étaient qu'une bande de vieux incapables de s'adapter à l'univers des écrans comme les jeunes générations... Ouais...

Moins de trois mois plus tard, à la mi-juin, toujours en pandémie, la Coopérative nationale de l'information indépendante (CN21) a informé ses lecteurs que l'abandon du papier en semaine (du lundi au vendredi) était permanent. Et c'est là que le président du conseil d'administration de la CN21, Louis Tremblay, nous a permis de découvrir le pot aux roses: «L'abandon du papier en semaine, c'était ce qui était prévu dans le plan d'affaires initial, avait-il déclaré au Devoir. Le papier (devait prendre) fin quelque part 18 ou 24 mois après la mise en place de la nouvelle entreprise.»

Depuis près de trois ans maintenant, l'édition du samedi - devenue magazine plus que journal - continue d'être disponible en version papier mais pour combien de temps? Devait-on croire à la sincérité de la direction du journal quand elle affirmait, la main sur le coeur, que l'édition imprimée du samedi était devenue «un rendez-vous incontournable» pour les abonnés? Tenant compte des cachotteries précédentes, il ne faudrait pas se surprendre qu'un bon jour, la seule édition papier des journaux de CN21 s'envole elle aussi dans les vapeurs de l'Internet...

La semaine dernière, la coopérative CN21 a annoncé la nomination d'une nouvelle directrice générale, Geneviève Rossier, qui, de toute évidence, ne tient pas l'imprimé en haute estime. «J'aime la gestion de tout ce qui est transition vers le numérique», lance-t-elle. «J'ai hâte de poursuivre (avec CN21) le chemin déjà bien amorcé de la transition numérique de CN21.» Transition inachevée... Cheminement en cours... Rien de très rassurant pour ce qui reste des anciens journaux papier... qui perdent graduellement leur identité, leur essence, leur pertinence et leur lectorat traditionnel dans la jungle numérique.

Je n'ai pas l'intention d'aborder ici le débat (escamoté) sur la valeur de l'imprimé et les risques du numérique. Je l'ai déjà fait à diverses occasions (bien d'autres l'ont fait aussi) depuis une dizaine d'années et, me paraît-il, cette question n'intéresse plus beaucoup la collectivité journalistique québécoise, qui a beaucoup de difficulté à s'élever au-dessus des considérations économiques et professionnelles immédiates. Mais j'ai toujours la conviction de la supériorité civilisationnelle de l'imprimé sur le numérique, et je crains des conséquences catastrophiques pour l'humanité si son abandon se concrétise. 

Dans quelques générations, si l'univers claviers-écrans-tablettes-téléphones, de plus en plus intelligent, finit par régner sur des légions de robots-journalistes et des milliards de robots-lecteurs, j'espère que certains d'entre nous auront conservé précieusement des livres et des journaux papier, avec leur mode d'emploi. 

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Voir mon texte de blogue La disparition de l'imprimé?, en avril 2014, alors que j'étais toujours éditorialiste au Droit - http://pierreyallard.blogspot.com/2014/04/la-disparition-de-limprime.html

Voir aussi Le silence assourdissant des salles de rédaction en mai 2014 (le texte qui m"a valu un congédiement) - http://pierreyallard.blogspot.com/2014/05/le-silence-assourdissant-des-salles-de.html

Voir aussi Le jour noir de La Presse en décembre 2015 - http://pierreyallard.blogspot.com/2015/12/le-jour-noir-de-la-presse.html

Voir aussi La Presse papier est morte! en décembre 2017 - https://lettresdufront1.blogspot.com/2017/12/la-presse-imprimee-est-morte.html

Voir aussi un «nostalgique» en colère, en mars 2020 - https://lettresdufront1.blogspot.com/2020/03/un-nostalgique-en-colere.html

Voir aussi Le dilemme de la presse écrite en mars 2020 - https://lettresdufront1.blogspot.com/2020/03/le-dilemme-de-la-presse-ecrite.html


lundi 23 janvier 2023

Le Québec attaqué...

Capture d'écran de Radio-Canada

Groupé autour de son gouvernement «national» à Ottawa après la tristement célèbre nuit des longs couteaux, le Canada anglais a imposé au Québec, sans référendum, sa charte constitutionnelle multiculturaliste de 1982.

Cette charte confiait aux tribunaux, et notamment aux cours supérieures du pays où tous les juges sont nommés par Ottawa, la tâche d'arbitrer les litiges juridiques entre le gouvernement fédéral et les provinces.

Armés de la Loi constitutionnelle de 1982, les juges fédéraux ont charcuté la Loi 101 et confirmé une nette suprématie juridique d'Ottawa, portant ainsi atteinte au principe même du fédéralisme.

Québec n'a jamais signé l'accord constitutionnel de 1982, mais les gouvernements québécois n'ont jamais clairement remis en question sa légitimité en refusant d'y obéir et en contestant le droit, pour des tribunaux nommés par Ottawa, de juger les lois québécoises.

Les gouvernements québécois ont plutôt choisi d'utiliser la disposition de dérogation (la clause nonobstant) pour se dérober à l'autorité de la Charte de 1982. Cette stratégie s'avère parfois efficace, mais elle reste faible dans la mesure où elle invoque un article de cette charte (l'art. 33) que Québec refuse pourtant de signer...

Or voilà que Justin Trudeau, à titre de porte-parole officiel du multiculturalisme anglo-canadien, a confirmé ces derniers jours son intention de s'attaquer à l'emploi de la disposition de dérogation par les provinces, y compris par le Québec dans ses efforts de laïcisation et de francisation.

Ottawa possède tous les atouts juridiques. Sa Charte de 1982 servira de coffre à outils, et le contrat de démolition sera confié aux juges qu'il a nommés à la Cour suprême. Québec passera dans le broyeur s'il accepte de plaider innocemment sa cause selon les règles d'Ottawa.

Si François Legault se laisse entraîner jusqu'à la Cour suprême, il se trouvera, par le fait même, à reconnaître la légitimité de la démarche et du (des) jugements(s) éventuel(s). Sa seule position de force est de réclamer un tribunal constitutionnel où les juges seraient choisis d'un commun accord entre les deux niveaux de gouvernement.

Sinon il fonce droit vers le précipice. Que fera-t-il si la Cour suprême lui refuse le droit à la clause nonobstant pour les Lois 21 (laïcité de l'État) et 96 (français langue commune)? Renoncera-t-il au grand chantier d'un Québec français et laïc? Il n'aura guère le choix...

Vite, M. Legault. Dites au Canada anglais et à son gouvernement «national» à Ottawa que Québec n'a que faire de cette charte fédérale qu'il n'a jamais entérinée et qu'il n'acceptera plus de confier ses litiges de nature constitutionnelle à des juges nommés par ses adversaires.

Ce n'est pas une position indépendantiste. C'est même une position très fédéraliste, respectueuse de l'équilibre et de l'indépendance qui doit exister entre les deux ordres de gouvernement d'une fédération. Mais vous savez comme moi que le Canada anglais a toujours été plus centralisateur que fédéraliste. Votre marge de manoeuvre rétrécit vite.

Vous avez vous-même reconnu que la démarche fédérale contre la clause de dérogation était une «attaque» contre le peuple québécois. Alors défendez nous !!!

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Lien au texte de Radio-Canada : Disposition de dérogation: Trudeau se défend de mener une attaque contre le Québec. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1950270/clause-derogatoire-nonobstant-constitution-ottawa-quebec-federal-provincial

dimanche 22 janvier 2023

Réflexions sur le Jour du drapeau

Ontario - Canada.ca

Hier, 21 janvier, c'était le Jour du drapeau au Québec, et le 75e anniversaire de notre fleurdelisé ! Difficile d'écrire quelque chose de nouveau là-dessus ! Des plumes bien meilleures que la mienne ont déjà gravé dans la mémoire collective son histoire et leurs éloges.

En épluchant mon passé, espérant trouver quelque anecdote digne de mention, je me suis souvenu (comment l'oublier?) que j'avais passé les premières 29 années de ma vie à Ottawa et que l'Ontario, ma province natale, avait elle aussi son emblème.

Vous le voyez ci-haut, au début du texte. C'est le drapeau de l'Ontario... Vous ne le reconnaîtrez peut-être pas (comme bien des Ontariens j'imagine)... Vous n'avez peut-être jamais vraiment remarqué sa présence (comme bien des Ontariens j'imagine)... Et de fait, en 2023, il suscite une indifférence à peu près totale. Comme symbole de la province, c'est à peu près nul... D'ailleurs, pour les Anglo-Ontariens, le seul drapeau qui compte désormais, c'est l'unifolié canadien.

Voilà un étrange dénouement au débat qui a provoqué l'adoption de ce drapeau officiel par le gouvernement de John Robarts, en mai 1965. Outrés par l'abandon de l'ancien Red Ensign en faveur de l'unifolié comme emblème canadien, les dirigeants ontariens avaient décidé de le conserver comme drapeau officiel de la province, en y remplaçant les armoiries du Canada par celles de l'Ontario, à droite du Union Jack britannique sur le fond rouge du drapeau.

À cette époque, de nombreux anglophones voyaient l'unifolié rouge comme une concession aux Canadiens français, qui n'avaient jamais raffolé des symboles du conquérant. Le drapeau ontarien était en quelque sorte une revanche contre cette mise au rancart des racines britanniques. Mais ils se trompaient. Le débat sur le drapeau canadien en 1964-65 s'était essentiellement déroulé au Canada anglais, entre anglophones, et on peut considérer le résultat, la feuille d'érable rouge entre deux bandes rouges sur centre blanc, comme une victoire des Anglo-Canadiens d'origine irlandaise et écossaise sur ceux et celles d'origine anglaise... Au Québec, c'était l'indifférence générale. Le fleurdelisé suffisait.

Les rares voix discordantes au moment de l'adoption du Red Ensign ontarien en 1965 avaient fait valoir qu'une telle manifestation de l'attachement à l'empire britannique ne correspondait plus à la diversité croissante de l'Ontario. L'évolution socio-démographique de la province la plus peuplée du Canada au cours des 60 dernières années leur a sans doute donné raison, et la majorité des Ontariens de 2023 doivent trouver le design plutôt archaïque.

De fait, le terne drapeau officiel de l'Ontario est à peu près absent des paysages, du moins à Ottawa et dans l'Est ontarien, alors que l'unifolié est omniprésent. Dans les régions où il existe des concentrations de francophones, le drapeau franco-ontarien blanc et vert (créé en 1975) est plus souvent visible que l'emblème officiel de la province.

Les automobilistes qui circulent sur la 417 verront le Red Ensign ontarien (ainsi que l'unifolié) au kiosque touristique de la province situé à quelques kilomètres de la frontière québécoise et du kilomètre zéro de l'autoroute 40. On passe devant sans cligner de l'oeil, sans que le rythme cardiaque augmente, sans émotion. Il définit l'Ontario jusqu'aux années 1960. La langue anglaise, l'allégeance britannique.

Quand je roule en direction est à cet endroit, sur la longue droite finale de la 417 qui mène au Québec, mon oeil se fixe sur l'horizon, jusqu'à ce qu'apparaisse la seule colline où, du sommet, on amorce la descente vers l'autoroute Félix-Leclerc. En traversant la frontière, un grand mat se dresse, au bout duquel flotte au vent un magnifique fleurdelisé devant lequel personne ne reste indifférent. Tous les visiteurs comprennent: vous êtes ici au Québec. Pour nous, c'est depuis 75 ans le fier symbole de ce que nous sommes et de ce à quoi nous aspirons. Pour ceux qui détestent ce que nous sommes et ce à quoi nous aspirons, c'est un drapeau qu'on pourra piétiner au besoin... 

Dans ma ville, Gatineau, cinq ponts relient les rives ontarienne et québécoise. Pour les Ontariens (et pour de nombreux Gatinois), la métropole de l'Outaouais est devenue une banlieue dortoir d'Ottawa. Qu'attend Québec pour dresser, à l'extrémité québécoise de chaque pont, un immense mat bien visible, chacun avec son fleurdelisé géant? Tout le monde comprendrait le sens d'un tel geste... Peut-être un projet pour le prochain Jour du drapeau, 21 janvier 2024?


dimanche 15 janvier 2023

Sept jours au paradis!



Du 30 décembre 2022 au 6 janvier 2023... Une semaine d'hiver devant l'océan Pacifique au 20e parallèle, sur les rives de la baie de Banderas, à Puerto Vallarta... Pour moi qui ai très peu voyagé avant d'atteindre la mi-soixantaine, qui affronte la vieillesse avec un budget modeste et qui déteste avec passion la saison froide depuis l'enfance, c'est une rare incursion au paradis !

J'ai décidé de noter à mon blogue des moments forts, pour conserver la clef des tiroirs de mémoire qui se referment avec le temps...

* au premier pas dans le tunnel accordéon qui nous relie de l'avion à l'aérogare de Puerto Vallarta, sentir l'air chaud qui s'infiltre de l'extérieur; au premier pas dans l'aéroport, joindre la foule de touristes qui fuient comme nous la neige et le froid; au premier pas hors de l'aéroport, être ébloui par le soleil tropical et voir un premier palmier, le plus bel arbre de la planète (du moins quand on vit au 45e parallèle).

* être accueilli, dans le tourbillon des arrivées, par un autobus et un guide mexicain d'Air Canada qui parle français. De fait, il n'a parlé que le français au groupe de l'autobus qui nous menait à Riviera Nayarit, en banlieue de Puerto Vallarta. (Dans l'avion, toutes les annonces avaient été faites en français d'abord.)

* arriver à l'hôtel Wyndham Alltra (l'ancien Dreams Villamagna) et être accueilli en espagnol par des «Hola» et «Buenos Dias»... Même si la majorité des touristes d'hiver parlent probablement l'anglais, on ne s'abaisse pas ici à lancer des «Hola-Hi» à l'image des dégradants «Bonjour-Hi» au Québec...

* sortir sur le balcon de la chambre dès l'arrivée, ce 30 décembre 2022, en fin d'après-midi, et apercevoir un magnifique soleil déclinant sur la baie de Banderas et l'océan Pacifique, au-delà des trois piscines où la musique latino crée l'ambiance pour les vacanciers qui s'amusent toujours dans l'eau ou se reposent sur les chaises longues tout autour...

* aller souper à un restaurant extérieur, près de la plage, en manches courtes et en bermudas (ayant quitté les vêtements d'hiver le matin même) avec en arrière-plan les palmiers contre un ciel rougeoyant après le coucher du soleil. Le bonheur suprême!

* au premier matin mexicain, se retrouver à l'immense buffet du restaurant principal pour le petit déjeuner. Toujours mon repas préféré en vacances. Un vaste (c'est peu dire) choix de mets délicieux de chez nous et de chez eux. J'ai toujours hâte au plantain rôti. Personnel amical et service impeccable. 

* immédiatement après, profitant d'un ciel parfaitement ensoleillé, s'installer sur le sable chaud sous un palapas (parasol en bois couvert de feuilles de palmier), voir et surtout, entendre les vagues qui transportent des planchistes vers l'immense plage publique qui contourne la baie. Mon seul commentaire à Ginette: «Je suis heureux!»

* lire l'ultime offrande de Serge Bouchard (La prière de l'épinette noire) sur une plage mexicaine, en sirotant l'une des boissons (sans alcool dans mon cas) que je ne boirais jamais à Gatineau, à saveur de fraises, de bananes et/ou de chocolat, que le personnel de l'hôtel m'apporte directement au palapas... Gracias! Et malheur à ceux qui ne laisseront pas de pourboire!

* renouer avec les activités marchandes de la plage, le va-et-vient des artisans et vendeurs mexicains, qui sont après tout chez eux, qui nous accueillent dans leur pays, et qui ont parfaitement le droit de cueillir leur part de la manne touristique. Portant d'amples vêtements et de larges chapeaux pour se protéger du soleil, ils arpentent le sable toute la journée avec leurs parfois lourdes charges. Solidarité. Admiration.

* en cette veille du Jour de l'An, se repayser durant la soirée en regardant Infoman et le Bye Bye à Radio-Canada grâce aux talents technologiques de ma fille Véronique et de mon gendre Nicolas... suivi de l'habituel FaceTime avec nos autres enfants à Ottawa et Montréal, rendu un peu étrange du fait qu'il est minuit 1er janvier 2023 chez eux mais 23 h, le 31 décembre 2022, à Puerto Vallarta... Flou temporel...

* assister de notre balcon à un spectaculaire feu d'artifice d'une quinzaine de minutes sur la plage à minuit tapant (heure de Puerto Vallarta). Nous avons rattrapé 2023...

* savourer les avantages d'un vrai tout-inclus pendant une semaine, butiner d'un restaurant à l'autre, d'un bar à l'autre, échanger parfois avec quelques-uns des serveurs et serveuses, pouvoir utiliser à plein les salutations espagnoles qu'on connaît, manger trop parce que c'est bon, savoir que tout est à proximité... Vous voulez un café et un croissant ou une pâtisserie à 3 heures du matin? Le café-bistrot est toujours ouvert...

* aller visiter le vieux centre-ville de Puerto Vallarta en taxi (les tarifs sont régis par l'État) avec ses rues en pavés, sa longue passerelle piétonnière (le Malecon) devant la mer où l'on voit parfois des baleines, et un détour obligatoire sur l'île Cuale (sur la rivière du même nom) pour se promener sur une longue ruelle d'artisans et de commerçants de l'endroit où TOUT se négocie... C'est une tradition... 

* faire le plein des couleurs qui nous sont interdites au Québec en hiver... le vert et le bleu en combinaison... les palmiers sous un ciel sans nuages... les parterres gazonnés, les plantes tropicales... le vert et l'orange des iguanes qui circulent autour des piscines... un baume pour l’âme permettant de supporter le blanc-gris-drabbe jusqu'à la fin mars...

* voir un coucher de soleil sur l'océan Pacifique bien installés au bar sur le toit de l'hôtel... toujours spectaculaire...

* être entouré de Mexicains (cette année la moitié des touristes au moins parlaient l'espagnol), un peuple accueillant, aimable et fier. Un jour, peut-être, je réussirai à maîtriser leur langue...

* voir une fillette d'une dizaine d'années, portant deux sacs d'objets à vendre, se reposer pendant une dizaine de minutes à l'ombre d'une chaise près de nous, jouant dans le sable comme tout enfant devrait le faire, en attendant de se relever pour rejoindre sa mère qui portait, en plus de ses deux sacs, un bébé dans ses bras et guettait un enfant de deux ans environ qui la suivait. Toute la journée. Solidarité. Colère...

* descendre à la plage une dernière fois quelques heures avant le départ pour voir les plus imposantes vagues de la semaine, pour emmagasiner en mémoire la vue de la baie et de la mer, les sons, les odeurs... en se demandant comment sept jours ont pu passer si vite... et en espérant avoir le temps, la santé et les moyens d'y revenir l'hiver prochain...

Je repensais à tout ça en pelletant à Gatineau, hier...


mercredi 11 janvier 2023

Le triovirus séparatisme/violence/terrorisme


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Capture d'écran du Journal de Montréal, 10 janvier 2023

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Cette citation sortie de l'oubli a obligé le CF Montréal à renoncer à l'embauche de l'entraîneur Sandro Grande. On comprend pourquoi. Mais ce qui chicote toujours, dans des situations similaires, c'est de savoir s'il s'agit d'un cas isolé ou la manifestation plus ou moins isolée d'une attitude répandue dans la société.

Dans le Journal de Montréal, le chroniqueur Mathieu Bock-Côté a porté un jugement clair là-dessus. «Nous sommes en droit de croire que les propos de Sandro Grande représentent un état d’esprit plus courant qu’on ne le dit», écrit-il. (voir le texte complet en cliquant sur le lien suivant:  https://www.journaldemontreal.com/2023/01/10/le-cf-montreal-et-son-mepris-des-quebecois).

Cette question m'apparaît fondamentale et mérite d'être approfondie. Au Canada anglais, on a l'habitude de transformer sans preuve chaque incident de violence, de racisme ou de discrimination au Québec (et même ailleurs) en tare collective des francophones. Et pendant ce temps, les Anglo-Canadiens - drapés dans leur discours bien-pensant de la «diversité» multiculturelle - seraient blancs comme neige?

Les commentaires anti-francophones violents et haineux qui pullulent dans les pages des quotidiens de langue anglaise seraient, nous dira-t-on sûrement, le venin de franges fort minoritaires. Et pourtant on les voit par milliers, année après année, et les quotidiens continuent de les publier même quand leur extrémisme frise l'illégalité. La majorité, sans les appuyer, ne les dénonce pas et son silence est complice.

Depuis plusieurs années, pourtant, le Canada anglais - via son gouvernement à Ottawa - est en mode excuses. Comme si l'aveu de crimes passés allait lessiver la conscience collective. Reconnaître que le Parlement est construit sur un territoire algonquin «non cédé» mènera-t-il à une rétrocession du terrain aux Autochtones? Bien sûr que non. Plus souvent qu'autrement de vaines paroles, mais il y a là, tout de même, une reconnaissance d'injustices passées.

Cependant, ces gouvernements de la majorité anglo-canadienne ne distribuent pas les excuses également. Le regret d'avoir interné les Canadiens d'origine japonaise durant la Seconde Guerre mondiale ne s'étendra pas de si tôt aux centaines de Québécois indépendantistes internés sous l'effet des mêmes mesures de guerre durant la crise d'octobre 1970. L'étude de cette question est pertinente au débat actuel sur les propos de Sandro Grande et l'interrogation de M. Bock-Côté.

Les écrits de Pierre Elliott Trudeau, véritable père de la «multi-nation» anglophone et anglicisée du Canada de 2023, sont devenus la bible du gouvernement canadien à partir de 1968 et ont trouvé un terreau fertile dans un pays où la persécution des francophones (et du Québec) avait été la règle depuis plus d'un siècle. Trudeau père écrivait en 1964 dans Cité libre: «Les séparatistes désespèrent de pouvoir jamais convaincre le peuple de la justesse de leurs idées. (...) Alors ils veulent abolir la liberté et imposer la dictature de la minorité. (...) Et quand ça ne va pas assez vite, ils ont recours à l'illégalité et à la violence.»

Les chercheurs d'aujourd'hui auraient avantage à lire le livre Rumours of War du journaliste Ron Haggart et de l'avocat Aubrey E. Golden, publié dans le sillage encore brûlant de la crise d'octobre, en février 1971. Au-delà de leur compte rendu des événements, ils proposent une analyse de l'appui du Canada anglais et du silence des défenseurs traditionnels des libertés civiles au moment de l'emprisonnement sans mandat de centaines de Québécois principalement «coupables» d'avoir défendu le projet d'indépendance du Québec.

Le livre entier mérite d'être lu et relu. D'abord parce qu'il s'agit d'une oeuvre solide, mais aussi parce qu'il émane du Canada anglais. Je propose ici un paragraphe qui va au coeur de l'argument:

«Since fully 23 per cent of the voting population of Québec consisted in 1970 of "separatist sympathizers", the roundup and internment of known separatist sympathizers should have caused an upheaval of opposition among the libertarian leadership of English Canada. It did not, because English Canada had been conditioned (first of all by Trudeau's early writings) to believe that separatism meant violence and terror, and the conditioning was completed in October 1970. English Canadians did not have to face the issue that the War Measures Act was invoked only in small part to fight violence, and in larger part to suppress a legitimate political movement, because they had come to believe that that political movement was inherently, necessarily violent. The lasting, irreparable damage done to mutual understanding between the founding races (of Canada) would inevitably affect Canadians in the future. How could French and English ever again disagree rationally?»*

Indépendance = violence et terrorisme. Ce message de Pierre Elliott Trudeau fait maintenant partie de l'ADN du Canada anglais. Les esprits contemporains se diront plus rationnels mais le vieux triovirus séparatisme-violence-terrorisme rôde toujours dans les méandres du substrat anglo-canadien. Et il infecte avec plus de virulence, à l'occasion, les Richard Henry Bain et semblables... et leurs admirateurs, qui pourront ainsi voir dans la tentative d'assassinat d'une première ministre indépendantiste (ou l'emprisonnement de 500 indépendantistes innocents) un acte de légitime défense...

Saint Jude, patron des causes désespérées, priez pour nous...

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* traduction libre: «Étant donné que 23% de l'électorat québécois est constitué en 1970 de "sympathisants séparatistes", la rafle et l'internement de sympathisants séparatistes connus auraient dû bouleverser et soulever les dirigeants des mouvements de défense des libertés civiles au Canada anglais. Ce ne fut pas le cas, parce qu'on (notamment les écrits de Trudeau) avait appris au Canada anglais à croire que le séparatisme signifiait violence et terreur, et ce dressage avait été complété en octobre 1970. Les Anglo-Canadiens n'avaient pas à être confrontés au fait que la Loi sur les mesures de guerre avait été invoquée en grande partie pour supprimer un mouvement politique légitime, parce qu'ils avaient appris à croire que que mouvement était nécessairement violent. Les dommages irréparables et durables à la compréhension entre les deux races fondatrices (du Canada) seraient inévitablement ressentis par les Canadiens de l'avenir. Comment les francophones et les anglophones pourraient-ils revenir un jour à des désaccords rationnels?»

Ron Haggart & Aubrey E. Golden, Rumours of War, New Press, Toronto, 1971