mercredi 30 novembre 2016

Les têtes carrées...

Jusqu'aux années 1960, dans mon quartier d'enfance (quelques km carrés de maisons ouvrières entre l'église Saint-François d'Assise et la rivière des Outaouais), à Ottawa, le français était largement la langue de la rue. Mais dès qu'on arrivait sur la grand-rue (Wellington), ou qu'on s'aventurait vers la haute-ville ou le west end de la capitale, l'anglais s'affirmait en roi et maître…

On découvrait assez rapidement que bon nombre de ces Anglais ne nous aimaient pas, je suppose parce que nous parlions français. Sûrement pas parce que nous étions Québécois. Nous étions aussi Ontariens qu'eux, dans le cas de ma famille depuis quatre ou cinq générations. Mais il suffisait de parler français, en autobus par exemple, ou pire, d'arborer un signe de notre nationalité (disons, un gilet des Canadiens de Montréal), pour qu'on se fasse traiter de frog par quelque jeune Anglo…

À l'adolescence, quand j'ai dû fréquenter une école secondaire bilingue au centre-ville (tous les high schools de notre secteur étaient anglais), il m'est arrivé à l'occasion d'entendre speak white… Ce qu'on découvrait, en tout cas, c'est qu'à l'exception des rares quartiers où nous étions majoritaires, les francophones n'étaient pas les bienvenus dans cette ville. Et comme nous n'avions pas d'équivalent pour frog à relancer aux Anglais, on les traitait de têtes carrées.

Personne ne savait trop d'où provenait cette expression, et les anglophones n'avaient sûrement aucune idée du sens de notre répartie. Nous non plus. Mais c'était ce que disaient nos parents et leurs amis, alors nous en avons hérité… sans doute comme les jeunes Anglos transportaient les injures racistes des générations précédentes. Une chose était sûre… «tête carrée» c'était toujours la réplique. L'insulte venait invariablement des anglophones et pour moi, en tout cas, l'expression «tête carrée» était strictement réservée à un Anglo hostile, à un Anglo ouvertement francophobe…

Aujourd'hui, quand j'ai pris connaissance de la décision de Rogers de se débarrasser de la majorité de ses avoirs et employés francophones, à l'exception de six numéros du Châtelaine, j'ai traité les auteurs de ces mesures de têtes carrées et soulevé, ce faisant, l'ire de quelques fervents anti-séparatistes sur Twitter, qui y voyaient sans doute une manifestation de mes préjugés «péquistes». À les lire, ces gens semblent voir des séparatistes partout…

Il serait intéressant de savoir si cette expression est toujours utilisée aujourd'hui, ou si elle est confinée à la mémoire de gens qui, comme moi, ont grandi avant la Révolution tranquille. Je l'ai cependant employée dans le sens qui est le mien, comme réplique à ce que je percevais comme une attaque contre la francophonie en provenance de la majorité anglo du Canada. Pour la décision de mettre la clef dans sa porte de L'actualité, et ses mises à pied d'au moins deux tiers du personnel de langue française, la direction de Rogers se comportait en «tête carrée».

Et à mes fidèles quasi-trolls, sachez que j'ai appris à manier cette expression en Ontario, comme bon Franco-Ontarien, dans les rues d'Ottawa, et que je l'ai ramenée avec moi en emménageant au Québec dans les années 1970…

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NB - Je me suis donné la peine de vérifier l'origine de l'expression et voilà ce que j'ai trouvé dans le dictionnaire en ligne L'intern@ute:

«D'origine québécoise, cette expression date des débuts de la colonisation du Canada. En effet, les Français, déjà installés, voient des Anglais arriver. Ceux-ci construisent des maisons carrées et dont le toit adopte la même forme. Les relations n'étant pas toujours au beau fixe entre français et anglais, les Français décrivent les Anglais comme étant des têtes carrées en rapport avec leurs maisons et pour qualifier leur entêtement.»

Décevant… j'espérais quelque chose de plus flamboyant comme explication…


1 commentaire:

  1. Bonjour monsieur Allard,

    Que vous me rappeler des souvenirs ! Je suis né à Montréal sur la rue De Lorimier dans le quartier Plateau Mont-Royal, ne pas confondre avec l'arrondissement, à quelques semaines du début de la 2 ième guerre mondiale, c'est-à-dire en octobre 1939.

    Je me souviens qu'il y avait des anglophones dans mon quartier et que nous les traitions de «têtes carrées» ou «square head», mais seulement ceux qui nous traitaient de «frog» ou de «french pea soup». Ma mère étant née à Bourget en Ontario, nous allions y passer une partie de l'été à tous les ans. Mes grands-parents y possédaient une ferme et la maison n'avait pas d'eau courante ni d'électricité.

    Je me souviens qu'à cette époque, PERSONNE ne parlait anglais dans cette région maintenant baptisée Prescott-Russell, du moins pas à ma connaissance et, encore moins, dans ma famille. Les choses ont bien changées depuis ce temps. J'y retourne à l'occasion et, à chaque fois, je constate que le français y est presque absent. C'est d'une tristesse !

    Bonne journée.

    Gilles Sauvageau
    L'Assomption
    ici, les quelques anglos parlent français.

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