18 janvier 2026...
Il y a deux ans, en mai 2024, le chercheur Frédéric Lacroix s'est fait traiter de «plein de marde» par un député libéral franco-ontarien en comité parlementaire (à Ottawa) pour avoir affirmé qu'il existait un lien entre la fréquentation de l'école anglaise par les Franco-Québécois et la tendance pour ces derniers de travailler davantage en anglais, par la suite. De s'angliciser, quoi!
Ce qui aurait dû apparaître évident à tout le monde tellement la démonstration en a été faite continue de provoquer des étincelles autour de notre baril de poudre linguistique. Des milliers de francophones du Québec croient encore, les yeux fermés, que l'accès libre aux cégeps anglais pour leurs enfants ne pose pas de risque pour leur identité culturelle. Ce doit être vrai, les anglos le disent aussi...
Heureusement, depuis 1977, la Loi 101 oblige les enfants de langue française ou de langues autres que l'anglais à fréquenter les écoles françaises (et non les écoles «francophones» comme on entend trop souvent). Sans cette Charte de la langue française, nous aurions perdu une part importante de ceux et celles que nous appelons aujourd'hui «les enfants de la Loi 101».
Et pourtant nous entendons toujours à l'occasion des Québécois francophones demander le rétablissement d'un accès libre à l'école anglaise. La députée libérale de Hull, Maryse Gaudreault, avait exprimé ce voeu en 2016 quand le gouvernement Couillard voulait imposer des cours de médecine en anglais de l'Université McGill aux étudiants de langue française de Gatineau.
Le dernier grand débat sur cette question remonte à l'époque du Bill 63 en 1969, dans le sillage de l'affaire de Saint-Léonard, alors que le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand (Union nationale) avait choisi de protéger l'accès aux écoles anglaises primaires et secondaires pour l'ensemble de la population. Cela faisait l'affaire des Italo-Québécois de la région montréalaise mais aussi de nombreux Franco-Québécois de souche soucieux de bilinguiser leurs enfants.
En faisant le tri de mes vieilles revues Maintenant de la fin des années 1960 et du début des années 1970, je suis retombé dans la marmite, alors en ébullition, de l'opportunité (ou pas) de fréquenter les écoles de langue anglaise. Dans l'édition d'avril 1972 de la revue, l'auteur bien connu Jules Tessier (qui a fait des études universitaires à Toronto avant d'enseigner à l'Université d'Ottawa) a rappelé que cette question figure à l'ordre du jour national depuis la conquête de 1760.
Citant le linguiste québécois Gaston Dulong, il note que «dès 1819, les habitants de Kamouraska où il n'y a aucun anglophone, réclament un instituteur capable d'enseigner l'anglais à leurs enfants; les deux tiers des signatures sont des croix. Un peu plus tard, en 1840, le Séminaire de Nicolet instaure un cours exclusivement en anglais et, deux ans plus tard, à ce même séminaire, à la récréation du soir, tous les élèves ne doivent parler que l'anglais. La même chose se répète dans d'autres collèges et séminaires du Québec pendant la dernière moitié du 19e siècle et pendant le premier tiers du 20e siècle».
Jules Tessier mentionne dans ce texte qu'il avait eu la chance d'enseigner un an dans un quartier populaire de Montréal, sans doute dans les années 1960. À tous les matins, il avait noté qu'un fort groupe d'élèves francophones attendaient devant son école française l'autobus qui allait les conduire à un high school de la métropole. «Lorsqu'on leur demandait pourquoi ils avaient choisi d'aller à l'école anglaise, la réponse, invariablement, se présentait ainsi: "pour devenir bilingue. Le français, on peut toujours l'apprendre à la maison et 'sur' la rue."»
Les conséquences? Une corruption du français sur les plans phonétique, grammatical et lexical. Jules Tessier souligne les conclusions de Gilles Colpron, expert en la matière dans un livre publié en 1970: «Voilà un dossier assez décourageant. Près de 2200 anglicismes, et cela sans avoir relevé la multitude de termes anglais qui forment les vocabulaires de base de la plupart des domaines techniques.»
Gaston Miron, dans un article de Maintenant publié en mars 1974, revient sur les effets désastreux du Bill 63 et le libre accès à l'école anglaise au Québec: «Le Bill 63 agit comme détonateur un peu partout, même dans les régions québécoises francophones à 98%: les 25 000 petits Québécois dans les écoles anglaises en témoignent. Les gens ne s'anglicisent donc pas, comme on pourrait le croire, petit à petit, en passant par une phase de dépérissement de leur langue, laquelle deviendrait une mixture puis finalement de l'anglais. Non, les gens passent directement du français à l'anglais, d'eux-mêmes. Voilà le plus grand danger auquel nous ayons à faire face depuis que nous existons comme peuple.»
Sa conclusion est percutante et aussi actuelle en 2026 qu'il y a cinquante ans. «Une langue ne se pose pas en termes d'option, mais en termes de nécessité.»
«Quand un peuple peut choisir d'être autre, écrit Gaston Miron, il se nie en tant que peuple, et c'est que quelqu'un d'autre est sur place et à sa place. Pour ceux qui ont compris, nous sommes déjà au-delà du bilinguisme et du choc des langues. Il ne peut y avoir que lutte. La lutte des langues est une lutte à finir et c'est la lutte de libération nationale du peuple québécois.»
Bien dit!

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