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| Capture d'écran du Devoir (9 septembre 1971). Sturgeon Falls, aujourd'hui dans West Nipissing/Nipissing Ouest, Ontario, le «St-Léonard des Franco-Ontariens en 1971... |
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Dans les agglomérations ontariennes où les francophones sont minoritaires, les taux d'assimilation des Franco-Ontariens sont désormais catastrophiques. Cela est amplement documenté. Dans des villes comme Cornwall, plus de la moitié des personnes de langue maternelle française parlent surtout l'anglais à la maison. L'anglais devient ainsi la langue majoritairement transmise à la génération suivante. Dans quelques générations, tout sera fini.
Mais jusqu'à récemment, dans certaines régions de l'Ontario (Est, Moyen Nord et Nord), des majorités francophones historiques étaient moins touchées par cette débandade linguistique. Cela est en train de changer. Même dans les zones considérées comme francophones, l'érosion jadis lente s'accélère. À plusieurs endroits, on est au point de bascule, les anciennes majorités franco-ontariennes étant sur le point d'être mises en minorité.
Dans certaines villes et villages immédiatement à l'est d'Ottawa, autrefois à 90% francophones, on peut toujours blâmer l'étalement urbain de la capitale qui a rendu ces banlieues attrayantes pour des dizaines de milliers de personnes, à forte proportion anglophones. Un village comme Rockland, qui avait jadis quelques milliers d'habitants, est maintenant une ville avec une population de plus de 25 000 où près de la moitié des gens parlent le plus souvent l'anglais à domicile. Au prochain recensement, celui de cette année, attendez-vous à de très mauvaises nouvelles.
Ce qui inquiète le plus, cependant, c'est l'assimilation galopante des Franco-Ontariens dans des régions où ils étaient (ou sont toujours) majoritaires mais isolés de grandes régions urbaines comme Ottawa qui pourraient déverser chez eux leur trop-plein. C'est notamment le cas de la ville de West Nipissing/Nipissing Ouest et de son centre de population principal, Sturgeon Falls, situés entre Sudbury et North Bay dans le Moyen Nord ontarien. Depuis une vingtaine d'années, ces localités n'ont pas connu de croissance démographique appréciable, la population étant passée de 13 190 en 2006 à 14 365 en 2021. L'apport extérieur est donc minime, somme toute.
Le bilinguisme massif des Franco-Ontariens, là ou ailleurs (cela vaut aussi pour les Acadiens et les Québécois) ne trompe pas. C'est toujours un sentier qui mène droit à l'anglicisation. Le nombre d'unilingues compte parmi les bons indicateurs de la situation linguistique, y compris à Nipissing Ouest, qui compte un centre semi-urbain, Sturgeon Falls, et des villages comme Verner, à forte tradition française. Au recensement de 2021, on dénombre seulement 195 unilingues français (0,4% de la population) contre 4 500 unilingues anglais (31,4% de la population), auxquels s'ajoutent 9300 bilingues (65%), très majoritairement de langue maternelle française.
Cela signifie que l'ancienne minorité anglaise n'avait pas du tout besoin d'apprendre la langue de la majorité franco-ontarienne. Ces derniers, devenus bilingues à plus de 90% par nécessité autant que par choix, faisaient ainsi savoir aux anglos que leur langue suffisait pour vivre normalement à Nipissing Ouest. Autrefois, les francophones pouvaient y passer une vie entière en français, ce qui n'est de toute évidence plus le cas. Au recensement de 2006, sur un total d'un peu plus de 13 000 habitants, il y avait 1360 unilingues français (plus de 10% de la population): surtout des vieux, partis ou morts au cours des deux dernières décennies, qui n'ont pas été remplacés.
Au recensement de 2016, environ 52% des résidents de Nipissing Ouest conservaient le français comme lange d'usage (la plus souvent parlée à la maison). Cinq ans plus tard, malgré une majorité de langue maternelle française (58%), le nombre de personnes parlant le plus souvent français chez eux est tombé à 47,4%. Désormais, dans ces localités traditionnellement francophones du Moyen Nord ontarien, près de 52% des gens parlent normalement l'anglais à la maison, et ce, même si les anglophones de langue maternelle ne représentent que 38% de la population.
Je sais que les gens trouvent les chiffres plates et ennuyeux, mais souvenez-vous que derrière chaque chiffre se cache une vraie personne humaine, avec sa langue et sa culture. Le drame vécu par les collectivités franco-ontariennes est décrit avec une précision chirurgicale dans les pages des recensements quinquennaux, que personne ne lit et que tout un chacun interprète à son avantage. Les yeux de la francophonie entière devraient se tourner vers Nipissing Ouest pour décortiquer l'écroulement linguistique en cours. Mais personne ne le fera. On se contentera un jour d'ériger un monument de la francophonie à Sturgeon Falls pour les touristes...

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