samedi 10 janvier 2026

«Le combat pour la langue doit aussi se placer sur le terrain de la culture»

10 janvier 2026...



La plupart des journaux et magazines que j'ai accumulés dans les années 1960 et 1970 oscillent bien à gauche du centrisme socio-politique. Je me considère socialiste et indépendantiste depuis une soixantaine d'années. Peut-être est-ce pour ce motif que j'ai acheté et conservé moins de numéros de la revue Relations publiée par les Jésuites québécois (disponible sur le site Web de BAnQ). Son nationalisme se situait alors dans une lignée plus traditionnelle et conservatrice.

Relations s'est cependant révélée plus tenace que ses concurrents disparus depuis un demi-siècle. Fondée en 1941, son ultime numéro a paru à la fin de 2021. Au cours de ses dernières décennies, elle a embrassé un spectre idéologique plus large et j'ai repris la lecture de ses pages riches et variées. Je n'ai malheureusement conservé qu'un numéro de Relations depuis le nouveau millénaire, celui de novembre 2012 intitulé Que vive la langue! (voir photo ci-haut).

Le texte qui m'a le plus marqué dans cette parution est signé Robert Laplante, alors et actuel directeur de la revue plus que centenaire L'Action nationale. Sous le titre Entre l'être et le doute, l'auteur rappelle ce que trop de défenseurs du français ont tendance à occulter: le français n'est pas uniquement un outil de communication. «Le combat pour la langue, écrit-il, doit aussi se placer sur le terrain de la culture.» Cela peut paraître évident, mais étant Franco-Ontarien d'origine, j'ai vu trop de «patriotes» qui, d'une main, agitent la fleur de lys, et de l'autre, boivent goulument la culture anglo-américaine.

À quoi sert d'exiger des droits pour la langue française dans les provinces anglaises, ou pire, lutter pour l'unilinguisme français au Québec si on communique en anglais sur les réseaux sociaux, si on ne lit pas les auteurs français ou québécois, si on ne connaît pas nos chansonniers et musiciens, si on se rue pour envoyer ses enfants en anglais intensif ou à un cégep anglais, si notre langage reste truffé de mots et d'expressions anglaises, ou de calques de l'anglais? Connaître le français c'est bien. Mais si on ne vit pas en français, à quoi sert-il?

«Le français ne sert pas qu'à commander au dépanneur, écrit Robert Laplante. Il incarne une vision du monde et traduit un héritage dont la transmission se trouve au fondement de l'échange linguistique. Le combat pour la langue est indissociable d'une volonté de construire une référence commune, de placer la culture comme médiation essentielle. Pour réussir à faire du français la langue normale de notre société, il fallait reconfigurer les institutions et leur donner la culture québécoise comme centre de gravité.»

«Cela, ajoute-t-il, aurait dû signifier d'abord de briser la logique de dualisation des structures qui fait de Montréal une ville à deux registres qui peuvent s'ignorer. Le Montréal anglophone n'a rien à voir avec la reconnaissance des institutions de la minorité historique anglaise. Il s'agit d'un monde parallèle qui permet aux anglophones de fonctionner en tenant le Québec et sa vie (française) comme un exotisme confortable.» Il faudrait, dit-il, que la culture québécoise «soit suffisamment sûre de son fait, de son rôle et de sa puissance instituante pour s'imposer comme incontournable.»

Mais ce manque collectif de certitude «fait le lit du multiculturalisme dans lequel notre culture a été javellisée au point que nombre de Québécois ne sont plus capables de nommer leur culture autrement qu'en la désignant du neutre, la qualifiant de culture "francophone" pour mieux l'oblitérer.» Ce doute, explique-t-il, «laisse les plus grandes réalisations de la culture québécoise dans un statut de référence facultative».

«On peut vivre ici sans savoir qui sont Vigneault, Leclerc, Riopelle et tant d'autres. (...) Cette ignorance n'est pas fortuite: elle est le produit d'une domination culturelle intériorisée qui creuse une béance culturelle au point que la culture québécoise et ses réalisations ont plus de facilité à s'exporter qu'à se rendre incontournables chez soi.»

Et de conclure Robert Laplante: «Notre langue n'aura d'avenir que si elle porte un projet de civilisation, c'est-à-dire un art de vivre, une vision du monde et de ses espérances dont nous sommes les héritiers aussi bien que les artisans.»

Ce texte de Relations reste aussi actuel en 2026 qu'à la date de sa publication.


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