jeudi 8 janvier 2026

Pour ceux et celles qui pensent qu'on en a fini avec le colonialisme...

8 janvier 2026...

Revue Maintenant, avril 1973

C'était plutôt calme, vers 8 heures ce matin, au restaurant de Gatineau où je déjeunais avec un ancien collègue journaliste. Un groupe de cinq ou six personnes, attablé à distance d'ouïe, jasait en français jusqu'à l'arrivée d'un anglophone. Et hop, tout d'un coup, les francophones majoritaires passent à l'anglais comme si c'était la chose la plus naturelle à faire. Bande de colonisés, me suis-je dit...

À Ottawa où je suis né, ce type d'abaissement collectif devant l'anglais est presque automatique. Mais clairement, sur la rive québécoise de l'Outaouais, le vieux réflexe de ne pas vouloir vexer un anglo en lui parlant français existe toujours et se porte très bien. Pire, on entend de plus en plus des francophones communiquer entre eux en franglais ou pire, en anglais seulement. Attendez: les données linguistiques à venir du recensement 2026 seront horrifiantes dans notre coin de pays.

Et même quand les Québécois parlent français, combien de centaines de milliers d'entre eux émaillent-ils leurs conversations d'anglicismes, de mots anglais, ou d'expressions et structures anglaises avec des mots français? «C'est de l'anglais en français», disait le poète et éditeur Gaston Miron, interviewé par la revue Maintenant, en avril 1973. On n'a qu'à regarder la télé pour s'en convaincre: journalistes, animateurs, artistes, invités, incapables de trouver les mots justes, obligés de s'exprimer dans une langue teintée d'une surexposition constante à l'anglais. 



Dans un article intitulé Décoloniser la langue (Maintenant, avril 1973), Gaston Miron «établit un constat de situation coloniale à partir de la nature du français au Québec». «Le diagnostic de colonialisme est aussi intransigeant et clair que celui qu'on peut établir à partir de la réalité économique», écrit Serge Carlos, membre du comité de rédaction de Maintenant. Si Miron vivait toujours en 2026, il y a fort à parier qu'il aurait peu modifié, sur le fond, plusieurs points de vue exprimés dans les citations ci-dessous.

Gaston Miron: nos élites «entretiennent le mythe d'un bilinguisme collectif et idéal, dont les séductions ne jouent qu'au Québec, par une série de mystifications et d'arguments terroristes, du genre "on est entouré de 250 millions d'anglophones", etc... Il va falloir crever toutes ces balounes.

«La langue d'ici n'échappe pas à la condition globale de l'humain québécois. La langue ici opère dans un contexte global issu d'un colonialisme qui se prolonge dans des structures semi-coloniales. La langue, au même titre que l'humain québécois, est une langue dominée. J'entends par là que, socialement, dans de larges secteurs de sa communication, la langue du colonisateur se superpose à la nôtre et la recouvre.

« Peu à peu il y a érosion de notre langue par celle de l'autre; toutes sortes de symbioses linguistiques peuvent en résulter. Parfois ce n'est plus qu'une langue qui fonctionne, en distorsion, tant bien que mal. Prenons entre mille exemples (cette affiche bilingue) Automobiles avec monnaie exacte seulement/Automobiles with exact change only. Si on retire l'anglais, ce "français" perd toute sa signification. Il n'a de sens qu'en fonction de l'anglais qui est à côté. Ce "français" n'a plus d'autonomie.

«Le fait qu'un grand nombre de scientifiques, professionnels, techniciens fassent leurs études en anglais, le fait d'une plus grande scolarisation anglaise des enfants québécois, peut contribuer à multiplier cette "langue de calques". (...) Il y a urgence de se décoloniser. Et ce faisant, la langue va aussi se décoloniser.

«L'homme québécois n'est pas à blâmer pour cette situation, il n'a pas non plus à rougir de sa langue... Les responsables, ce sont les élites politiques et bourgeoises en collusion avec la minorité possédante canadian du Québec et le centralisme d'Ottawa, qui le maintiennent sur son territoire dans un modèle de société infériorisant.»

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C'était au printemps 1973. Que diriez-vous en 2026?


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