lundi 29 octobre 2018

L'indépendance devant un mur de briques...

Photo La Presse

En avril 2016, j'avais participé à une assemblée des «OUI Québec» au café-bar de l'Université du Québec en Outaouais (UQO), à Gatineau. Les quelque 70 personnes présentes avaient chaudement applaudi les discours de deux dirigeants de OUI Québec, Claudette Carbonneau et Pierre Curzi... mais comment aurait-il pu en être autrement? C'étaient tous, toutes, des militants. Des convaincus prêchant à des convaincus...

Je me souviens m'être demandé comment Mme Carbonneau et M. Curzi se seraient débrouillés avec des inconnus dans la rue ou dans l'autobus que j'avais pris pour me rendre à l'UQO. Bonjour, Monsieur, Madame, j'aimerais vous parler de l'indépendance du Québec? Non, pas vraiment... Et pourtant, ce sont justement ces inconnus qu'il faudra rallier pour qu'un bon jour, le Québec puisse devenir un pays avec l'appui d'une majorité des citoyens. 

Que diraient le duo Carbonneau-Curzi à ces inconnus si ces derniers baragouinent un français truffé d'anglicismes, s'ils veulent précipiter leurs enfants en apprentissage intensif de l'anglais, s'ils n'ont jamais entendu parler des Patriotes, de Louis Riel, du Règlement 17 ou de la crise d'octobre, s'ils ne suivent pas l'actualité politique québécoise ou canadienne, si leur univers gravite autour de Facebook, Instagram, Twitter ou quelque autre truc du genre, ou encore s'ils sont surtout préoccupés à arrondir les fins de mois pour assurer le nécessaire au foyer? Ils frapperont un mur de briques...

La langue française

Pour l'indépendance comme pour un casse-tête, les pièces clés doivent être placées pour que l'ensemble du projet apparaisse clairement. Avec un taux d'analphabétisme fonctionnel frisant les 50% chez les francophones et l'anglicisation croissante de notre seule métropole, comment pouvons-nous espérer bâtir un État dont la langue et la culture françaises sont le principal ciment identitaire? L'excellence du français parlé et écrit, à l'école, au travail, partout au Québec, constitue un préalable au débat ultime sur l'indépendance. Nous n'en sommes pas là.

La connaissance de l'histoire

L'apprentissage de l'histoire compte aussi parmi les pièces maîtresses du projet souverainiste. Sans connaissance solide de notre passé, comment pouvons-nous intelligemment décortiquer le présent et en tirer des choix d'avenir informés? Les adversaires d'un Québec souverain craignent l'enseignement de l'histoire, avec raison. Une simple énumération chronologique des principaux évènements, sans commentaire aucun, suffirait pour éveiller la conscience nationale des francophones du Québec... et d'ailleurs au Canada. Si on se laisse convaincre qu'il s'agit là seulement de «vieilles chicanes» sans intérêt, notre «petit village encerclé» du bassin du Saint-Laurent sombrera dans l'oubli après un combat inutile de plus de deux siècles...

Les médias

Par ailleurs, en 45 ans de journalisme, j'ai appris qu'en démocratie, un public bien informé est plus susceptible de prendre de bonnes décisions. Or, dans le bourbier médiatique actuel, avec la surmultiplication de sources d'information plus ou moins fiables, avec les coupes incessantes dans les salles des nouvelles (quand ce n'est pas carrément une fermeture), avec la puissance des machines de propagande privées et publiques, s'informer peut devenir tout un défi. Depuis un demi-siècle, les indépendantistes savent à quel point le prisme médiatique les a déformés. Et le problème semble s'aggraver en ce début de 21e siècle.

Je vous parle d'un temps...

À l'époque où ma génération s'agitait contre la guerre du Vietnam, manifestait pour l'indépendance du Québec, rangeait pour de bon les épouvantails religieux, virait les campus universitaires sens dessus dessous, les gens s'écrivaient, se parlaient, se rassemblaient, lisaient des livres et des journaux imprimés, allaient s'informer à la bibliothèque. Aujourd'hui, et peut-être pour de bon, toutes ces activités peuvent être concentrées dans un petit ordinateur ou téléphone que l'on transporte toujours avec soi.

La culture des écrans

La culture des écrans a fondamentalement modifié l'expression d'opinion et l'acquisition de connaissances au cours des 20 dernières années. À mon plus récent trajet en autobus, à peu près personne ne se parlait. Tout le monde pitonnait... En file à l'épicerie, l'autre jour, la femme devant moi avait un oeil sur la caissière et l'autre sur le texto qu'elle tapait d'une main à l'écran de son cellulaire... Quant à mon expérience de sept ans avec Facebook et Twitter, je peux difficilement dire que je l'ai trouvée édifiante sur le plan du dialogue et des communications. À l'écran, il me semble, le soi l'emporte beaucoup trop souvent sur le nous. Pour un projet collectif comme la souveraineté, c'est là un obstacle de taille... On ne verra guère de milléniaux aux assemblée de OUI Québec...

Bien sûr, tête grise que je suis, je continuerai dans la mesure de mes faibles moyens, pour le temps qui me reste, à défendre le caractère essentiel du projet indépendantiste. Mais je suis sans illusions. Si nous devenons un peuple de quelques millions de zombies d'écran parlant un franglais approximatif, ignorant presque tout de son passé... nos oeuvres musicales et littéraires, nos faits et gestes (glorieux ou pas), nos combats inégaux, nos quatre siècles d'existence finiront aux archives et sur les tablettes des musées.

Awignahan!


mardi 23 octobre 2018

Denise Bombardier et la francophonie hors Québec

Les Québécois s'informent trop souvent mal ou peu de la réalité des minorités canadiennes-françaises et acadiennes. Mais l'inverse est tout aussi vrai. Les minorités canadiennes-françaises et acadiennes, de plus en plus minoritaires, informent mal ou peu le Québec. Les commentaires de la journaliste Denise Bombardier à l'émission Tout le monde en parle (TLMEP) et les réactions qu'ils ont suscités hors Québec en sont une illustration parfaite.

Mme Bombardier, pour qui j'ai par ailleurs la plus haute estime, n'avait vraiment pas fait ses devoirs quand elle a déclaré: «À travers le Canada, toutes les communautés francophones ont à peu près disparu. Il en reste encore un peu en Ontario. Au Manitoba, je suis allée encore au mois de janvier chez les Métis, on ne parle plus français.» Une autre affirmation qu'on pourra ranger au panthéon de l'incompréhension, avec les dead ducks de René Lévesque...

Que l'assimilation fasse des ravages dans les provinces à majorité anglophone ne fait pas de doute. Les recensements fédéraux en font un constat chirurgical à tous les cinq ans. Oui, les francophones minoritaires perdent constamment du terrain, mais ils ne sont pas près d'être «disparus»... De fait, la langue française se porte mieux dans la péninsule acadienne du Nouveau-Brunswick et certains coins du Nord et de l'Est ontarien que dans le West Island montréalais et le Pontiac québécois.

Le fait que Mme Bombardier, qui navigue depuis fort longtemps dans les milieux de l'information, soit aussi déconnectée dans un domaine névralgique pour l'avenir du pays en dit long sur la piètre couverture de la francophonie hors Québec par l'ensemble des médias québécois et anglo-canadiens. Son intervention à TLMEP serait sans doute passée inaperçue si Radio-Canada (qui a des journalistes en milieu minoritaire) et TFO (Ontario) n'avaient pas ratissé les médias sociaux et les porte-parole francophones à travers le pays pour recueillir des commentaires croustillants et parfois aussi erronés que ceux de Denise Bombardier...

La première citation de l'article de Benjamin Vachet dans #ONFR (TFO) est un classique d'information tordue à souhait. «Madame, 2,7 millions de francophones (hors Québec) vous écoutent et comprennent», lance Ricky Richard, un politicologue acadien qui a oeuvré pendant plus de 10 ans au Commissariat fédéral aux langues officielles. Ce 2,7 millions, repris régulièrement par la FCFA (Fédération des communautés francophones et acadienne), comprend tous les francophones hors Québec (environ 950 000 selon le critère de la langue maternelle) ainsi que quelque 1,7 million d'anglophones et allophones qui comprennent le français... 

En retournant ce subterfuge, il faudrait aussi permettre à la majorité Canadian de compter comme anglophones tous les francophones minoritaires bilingues (80% et +?) ainsi que tous les Québécois francophones bilingues (plus de 3 millions)... Selon cette méthode de calcul trompeuse, le Québec serait à près de 45% anglophone! Si encore la déclaration dans le texte d'#ONFR provenait d'un non-initié, on pourrait l'excuser. Mais d'un vétéran du bureau du Commissaire aux langues officielles, non!

De plus, quand M. Richard affirme que ces 2,7 millions de «francophones» écoutaient Denise Bombardier à TLMEP, il sombre au pays des merveilles. Selon une étude de Statistique Canada, publiée en 2010, plus de 60% des Franco-Ontariens (la plus importante minorité francophone au Canada) regardent la télé uniquement ou surtout en anglais. Avec la multiplication de l'offre et la fragmentation des auditoires, j'ai peine à croire que la cote d'écoute de TLMEP dépasse de beaucoup le seuil des 100 000 ou 150 000 à l'extérieur du Québec...

Deuxième citation tirée du texte d'#ONFR. Elle est attribuée à Hugues Beaudoin-Dumouchel, un animateur et chroniqueur d'Ottawa. «Sur les francophones hors Québec, Madame Bombardier dit à TLMEP: "Y'en a un petit peu en Ontario". Y'en a 600 000, calvaire, je lui suggère d'en rester à l'écriture parce que les mathématiques, c'est clairement pas son domaine.» Ce 600 000 est contestable lui-même, provenant de la définition «inclusive» ontarienne qui gonfle les effectifs. Selon le recensement de 2016, quelque 504 130 Ontariens ont le français comme première langue officielle parlée (c'est 490 715 selon la langue maternelle, et à peine  277 045 selon le critère de la langue le plus souvent parlée à la maison). Rien là-dedans n'approche de 600 000...

Troisième citation, de la politicologue Stéphanie Chouinard, du Collège militaire royal du Canada à Kingston, Ontario: «Il y a 1 000 000 de francophones hors Québec - autant qu'il y a d'anglophones au Québec. 1 000 000 à se battre au quotidien pour la survie du français»... Dans le texte de Radio-Canada, le reporter a interviewé Denis Simard, président de l'Assemblée communautaire fransaskoise qui a fait une déclaration similaire: «Il y a, dit-il, un million de personnes qui font un combat tous les jours pour parler en français à l'extérieur du Québec».

Je ne disputerai pas le chiffre d'un million, mais moins de 600 000 de ce million ont le français comme langue d'usage (langue la plus souvent parlée à la maison), et le niveau de militantisme chez les francophones hors Québec est plutôt faible à l'exception des élites dirigeantes et de pochettes de résistance. En Saskatchewan, sur quelque 15 000 francophones, moins de 4 000 ont le français comme langue d'usage à la maison. Alors pour «1 000 000 à se battre au quotidien», je pense qu'on repassera...

L'article de Radio-Canada cite également Nicole Forest Lavigne, du village «francophone» de St-Pierre-Jolys au Manitoba: «Elle ne sait pas de quoi elle (Mme Bombardier) parle. On vit en français, il y a des semaines où on ne prononce par un mot d'anglais», affirme l'ancienne présidente de la Société de la francophonie du Manitoba. D'abord l'appellation village «francophone», qui semble provenir de l'auteur du texte. Celui-ci aurait eu avantage à vérifier cette information parce qu'au recensement de 2016, le nombre d'anglophones est désormais supérieur à celui des francophones. Sur une population de 1090 habitants, 490 sont de langue maternelle française, et à peine 375 ont le français comme langue d'usage. Alors je veux bien croire que Mme Forest Lavigne réussit à vivre en français, mais un nombre toujours croissant de ses concitoyens francophones n'y arrivent plus.

J'ai toujours eu la plus grande admiration pour ces Canadiens français et Acadiens qui défendent avec acharnement depuis 1867 la langue française contre un pays qui - contrairement à ce que prétend Jean Chrétien - les a trop longtemps étouffés, persécutés même. Étant moi-même originaire d'Ottawa et ancien militant franco-ontarien, je peux apprécier le combat inégal qu'ils livrent et la frustration ressentie quand des coups bas arrivent du Québec. Mais répondre en vociférant et en brossant un tableau trompeur de la réalité franco-canadienne n'est pas le meilleur moyen de la faire apparaître sur les radars québécois.

En 2015, l'ancienne présidente de la FCFA, Marie France Kenney, peignait un portrait beaucoup plus sombre et, je crois, réaliste de la situation lors de sa comparution devant le Comité parlementaire des langues officielles: «À plusieurs endroits, a-t-elle déclaré, ce n'est qu'une question de temps avant que nos communautés tombent en dessous du seuil requis pour recevoir des services et des communications en français des bureaux fédéraux. Et quand notre poids relatif sera tombé encore plus bas, que remettra-t-on en question à ce moment? Nos écoles de langue française?»

Remarquez, l'intervention de Mme Kenney n'a pas davantage eu l'effet que j'aurais souhaité dans les médias et le public québécois...

Peut-être le temps est-il venu de convoquer de nouveaux États généraux de la francophonie québécoise et canadienne. Faudrait sans doute se parler ailleurs que dans des médias tout croches...







samedi 20 octobre 2018

Ils sont des nôtres!

Texte de blogue mis en ligne le 3 juin 2016 mais que j'aurais pu aussi bien signer en octobre 2018...

Photo chga.fm

J'en ai plein le casque de voir notre «nous» malmené par ces soi-disant gardiens de la multiculture officielle, qui voient trop souvent chez les Québécois francophones - surtout ceux et celles qui sont «nationalistes» - une espèce de tribu xénophobe, raciste sur les bords, constamment méfiante à l'endroit de tout ce qui sonne «étranger»…

Cette perception est fausse. Notre «nous» n'est ni meilleur, ni pire que les autres «nous» de la planète. Historiquement, notre «nous» s'est montré ouvert au métissage et accueillant pour les nouveaux-venus prêts à respecter notre spécificité. Ce «nous» a évolué au fil des siècles, et ses valeurs se sont lentement forgées dans un creuset où les vieux héritages de France se sont enrichis au contact intime des cultures autochtones et d'apports d'autres nationalités.

La vieille notion de Québécois ou de Canadien français de souche est depuis longtemps dépassée. Cette image de la grande famille canadienne-française tricotée serrée, blanche et catholique, a été colportée comme un étendard jusqu'à la fin des années 1950, mais il suffisait de gratter un peu sous la surface pour démontrer qu'elle était bien plus l'instrument d'une idéologie socio-politique et religieuse que le fidèle reflet de la réalité.

Tous savent que la composante catholique de l'ancien «nous» a été éjectée avec fracas et à la vitesse de l'éclair dans les années 1960, même si son influence culturelle se fait sans doute sentir plus qu'on ne le croie, généralement, au début du 21e siècle. Mais même à l'époque où l'emprise du clergé semblait quasi totale, disons de 1850 à 1950, l'Église n'a jamais pu éteindre les braises d'une vieille résistance bien laïque, ayant atteint son paroxysme au temps des Patriotes.

En dépit des sermons et des menaces, les nôtres donnaient des noms interdits - Napoléon, Émile - à leurs nouveaux-nés. La musique et la danse, arrosées d'un p'tit coup, avaient l'allure d'un défi permanent à l'autorité du clergé. Et s'il allait à la messe le dimanche, le bon peuple prenait le nom et les objets de son Dieu en vain le reste de la semaine avec des sacres religieux uniques au monde. Et à ceux et celles qui nous grondent quand on fronce les sourcils devant des symboles d'autres religions, puis-je rappeler les anciennes railleries envers nos propres «mangeux de balustre»...

Sur le plan ethnique, dès le 17e siècle, et par la suite, les alliances entre Franco-Canadiens et Autochtones ont produit des tas de mariages et d'unions de fait. Des nations de Métis en sont témoins. L'arrivée de Britanniques après la conquête et de milliers d'immigrants réfugiés d'Irlande et d'Écosse au 19e siècle a aussi coloré à sa façon la démographie régionale du Québec ainsi que l'ensemble de notre «nous»…

Daniel Johnson, premier ministre sous le gouvernement de l'Union nationale de 1966 à 1968, celui qui lança le célèbre slogan Égalité ou indépendance et qui fut solidaire du général De Gaulle après son Vive le Québec libre, avait pour père Francis Johnson, un immigrant irlandais anglophone. Oserait-on prétendre que Daniel Johnson n'était pas membre à part entière de notre «nous»? Ou Mary Travers, également fille d'Irlandais, alias La Bolduc? Ou Pierre Trudeau? Ou Jean (John) Charest?

Depuis plus d'une centaine d'années, avec la présence croissante et très visible de nationalités et de races autres que les Autochtones, les Français et les Britanniques, on voit aujourd'hui dans nos familles, dans les rues, les cours d'école et les milieux de travail de nouveaux arrivants de tous les continents. Ceux et celles qui ont choisi de vivre avec nous en français, de plus en plus nombreux, font désormais partie de notre «nous»…

Quand Nicola Ciccone, d'origine italienne, chante pour défendre la langue française en clamant qu'il se souvient «de tous ces chants le long des berges du Saint-Laurent», n'est-il pas l'un des nôtres, voire un éloquent porte-parole de notre «nous»? Et que dire des Boucar Diouf, des Dany Laferrière, Normand Brathwaite, Fatima Houda-Pepin, Osvaldo Nunez, Akos Verboczy et combien d'autres, devenus des «tricotés serrés» autant que les vieux «de souche»…

Ce qui «nous» rassemble et «nous» unit, désormais, depuis que l'ethnie et la religion ont perdu leur ascendant, ce sont la langue et la culture françaises. Elles servent de lien de communication avec la vieille mère-patrie et l'ensemble de la francophonie mondiale, mais aussi de véhicule à l'expression originale de notre «nous» sur tous les plans - politique, économique, scientifique, musical, littéraire, etc. Le français, déjà langue nationale, devenu langue commune et officielle, cimente notre «nous».

Sa défense et sa promotion sont intimement liées à nos valeurs de liberté, de laïcité, de justice, de partage et de démocratie. À la fois belle et rebelle, la langue française ouvre la porte à une vision de notre histoire, de notre géographie, de nos oeuvres, de nos gens d'ici et d'ailleurs. On comprend alors que notre «nous», comme celui de chaque nation, petite ou grande, reste un élément précieux, voire essentiel, de la diversité planétaire. Et qu'à ce titre, son droit à l'existence et à une pleine expression politique demeure un objectif noble, ouvert sur le monde entier.

La preuve est abondamment faite, depuis des siècles, que les nouveaux-venus peuvent, sans nier leur spécificité, trouver notre «nous» valorisant, au point de s'y associer, de l'enrichir et de participer à son cheminement historique. Dès lors et pour toujours, ils sont des nôtres.





samedi 13 octobre 2018

Les 50 ans du PQ. «Ce parti est à ses membres aussi sûrement que le Québec est aux Québécois.» - René Lévesque, 14 octobre 1968


Le Parti québécois a 50 ans. Un vieux parti à l'agonie, disent de nombreux fossoyeurs. Un parti fondé à une époque révolue, taillé sur mesure pour cette époque révolue. Un parti qui a gouverné et perdu deux référendums. La société a changé, le monde a changé. Le temps est venu de chercher ailleurs, de passer à autre chose.

Voilà à peu près ce que j'entends ces jours-ci. Et si tout cela n'était un astucieux mélange de factuel et d'opinion dont on a fait une mixture toxique de conclusions perçues, jusque dans les médias, comme des évidences? S'il me faut retenir un seul enseignement ans de mes 40 et plus années de journalisme, c'est qu'il n'existe rien d'évident. Tout, absolument tout, doit être vérifié, critiqué, évalué et revérifié. 

Alors je pose la question. Le PQ est-il démodé? Le Québec des années 60 et 70 conserve-t-il sa pertinence pour l'analyse des conjonctures actuelles et futures? Les préoccupations de notre petit peuple d'Amérique ont-elles évolué à ce point? Le monde d'aujourd'hui est-il différent au point de reléguer en permanence aux livres d'histoire les enjeux qui ont façonné le PQ d'octobre 1968?

Les indépendantistes étaient alors divisés, même après la fondation du Parti québécois. Le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) campait solidement à sa gauche, et les rapports entre les chefs des deux formations était tendus. Le taux de natalité des Québécois francophones était en chute libre et l'immigration constituait déjà un facteur inquiétant d'anglicisation. Le statut du français au travail et en éducation suscitaient de vifs débats. Le Québec tout entier était en processus accéléré de laïcisation. Un sinistre président (Richard Nixon), qui serait par la suite évincé, trônait à Washington et un Trudeau arrogant régnait en adversaire très hostile à Ottawa. 

Vous voyez au moins quelques similitudes? Moi si! En tous cas, suffisamment pour retourner à certaines déclarations de l'époque et se demander si leurs auteurs pourraient toujours les prononcer en 2018. Je vous en laisse juges...

René Lévesque, cité dans Le Devoir du 15 octobre 1968:

«C'est un très beau nom (Parti québécois) que nous venons de choisir. C'est le plus beau nom pour un parti politique. Il nous impose une écrasante responsabilité additionnelle. Il ne faut pas jouer avec le nom du pays. Il y a des gens sincères qui ne sont pas souverainistes et qu'il ne faut pas heurter ou repousser. Il faut porter le nom de notre parti avec dignité, sans commercialisme, avec intégrité, jusqu'à ce qu'il ait joué son rôle et qu'il ne soit plus nécessaire, c'est-à-dire jusqu'au jour de l'indépendance, alors que nous serons tous devenus des Québécois.»

Pierre Bourgault, au moment de saborder le RIN pour faire l'unité indépendantiste au sein du PQ, cité dans Le Devoir du 28 octobre 1968:

«Nous n'avons pas le droit d'aller au Parti québécois pour y semer des difficultés. Le PQ sera et devra être notre parti autant que le RIN le fut pendant huit ans. Nous avons une seule arme: la générosité; nous affrontons un seul danger: la peur, la peur de nous-mêmes, la peur de l'inconnu qui nous attend, la peur de nos faiblesses.»

René Lévesque, dans la série de volumes L'humanité en marche, début années 1970:

«Aux alentours de 1980, la dernière grande vague de natalité d'après-guerre aura atteint l'âge adulte et la société québécoise, pendant un nombre d'années dont on ne voit pas encore la fin, plafonnera numériquement. Dans un pays fédéral dont la politique d'immigration tend naturellement à renforcer la majorité anglophone, elle aurait alors toutes les chances de décliner et de commencer à subir cette assimilation par la noyade, vieux rêve du conquérant que seule notre ancestrale "revanche des berceaux" empêcha jadis de se concrétiser.»

«La société québécoise ressemble un peu au homard en saison de mue, sa vieille carapace émiettée est, jusqu'à la repousse, extrêmement vulnérable.

«Charriée par tous les courants torrentueux de notre époque, la société québécoise a donc le besoin pressant d'un nouvel encadrement, de ce minimum vital de "consensus", faisceau toujours mystérieux des liens et des modèles qu'on accepte, sans quoi elle serait, plus que toute autre peut-être, en danger de désintégration irrémédiable.

«Or, ce consensus nouveau, ce cadre vital, on n'en voit nulle part la perspective solide si ce n'est dans l'indépendance.»

Voilà ce qu'on semble avoir perdu de vue ces dernières années: l'indépendance comme meilleure (seule?) solution aux problèmes pressants qui mettent en péril l'avenir, l'existence même, de la nation québécoise. Dans cette lutte qui n'en finit plus entre factions souverainistes pour savoir qui occupera la meilleure branche du meilleur arbre, on a trop souvent oublié la forêt - l'objectif d'un pays bien à nous.

Brian Myles écrivait cette belle conclusion dans son éditorial d'avant-scrutin, il y a quelques semaines:

«Pour l’heure, l’indépendance du Québec est l’équivalent d’une semence remise en terre. Elle se réalisera le jour où le peuple sera persuadé qu’il s’agit de la meilleure option pour assurer la pérennité de l’expérience historique singulière du Québec, cette terre d’expression, d’institutions et de culture francophones en Amérique.» 

Mais le peuple ne se persuadera pas tout seul, dans un brillant éclat de spontanéité. C'est pour cette raison qu'un parti souverainiste portant le nom de son peuple a été créé en 1968. René Lévesque déclarait d'ailleurs au congrès de fondation: «Ce parti est à ses membres aussi sûrement que le Québec est aux Québécois.»

Le défi de 1968 ressemble très-beaucoup à celui de 2018. Les enjeux aussi. Bien sûr le monde a changé, mais pas autant qu'on le prétend. Avant de reléguer aux oubliettes les stratégies et combats d'il y a 50 ans, peut-être y aurait-il lieu d'y chercher des enseignements...

Comme l'écrit si bien Alexandre Belliard dans sa chanson Papineau (chantée par Paul Piché en 2014) sur l'album Légendes d'un peuple - Le Collectif,

«Si l'indépendance n'est pas faite, c'est qu'elle sera toujours à faire»...
















dimanche 30 septembre 2018

Pourquoi je vote pour le Parti Québécois !


Une dernière fois aux barricades... avec ce petit bulletin de vote que je glisse à chaque élection depuis 1976 dans la boîte de scrutin, après avoir coché la case du porte-étendard du Parti Québécois...

Une dernière fois, dis-je? Je le crains. Si la tendance des plus récents sondages se maintient, mon parti - et avec lui mes espoirs d'un pays à notre image - pourrait n'être bientôt qu'un chapitre inachevé dans l'histoire des peuples.

Si encore la perspective d'une éventuelle disparition de la nation française en Amérique du Nord était le résultat d'âpres combats contre des forces socio-politiques supérieures, invincibles, nous aurions au moins conservé l'honneur.

Mais non... La tragédie, c'est que la lutte de survie de plus de deux siècles et demie de «notre petit village encerclé» risque de s'achever dans la lâcheté avec de nouvelles générations peu informées et indifférentes aux projets collectifs de leurs prédécesseurs.

La défaite laisse parfois une semence, une lueur d'espoir pour l'avenir, mais l'abandon ne lèguera que honte et culpabilité.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là? Que faudra-t-il faire pour s'en sortir? Comment s'expliquer que l'histoire des nôtres sombre à ce point dans l'oubli et que la dégradation du français parlé et écrit, ciment de notre cohésion nationale, s'accélère?

Si la langue française n'était qu'un vulgaire outil de communication, on pourrait la bâtardiser à souhait avec des anglicismes et des mots ou expressions anglais... mais elle demeure le principal véhicule de transmission de notre culture et de nos valeurs collectives !!!

Si la langue et la culture qu'elle incarne avaient si peu d'importance, pourquoi les Britanniques, puis la majorité anglo-canadienne après 1867, ont-ils mis tant d'efforts à la persécuter depuis le début du 19e siècle?

Dans ma jeunesse, à Ottawa, j'ai appris qu'en 1912 un gouvernement provincial raciste avait interdit l'enseignement en français dans les écoles franco-ontariennes. C'était une tentative délibérée d'ethnocide dont mes grands-parents et parents avaient souffert et dont ma génération subissait toujours les séquelles.

À l'université, j'ai lu sur la déportation des Acadiens et sur les autres mesures de répression des minorités francophones hors-Québec depuis la Confédération. Même au Québec, la minorité anglaise affichait ouvertement son mépris pour la langue des porteurs d'eau et scieurs de bois...

J'ai aussi découvert peu à peu la littérature française (du vieux continent et d'ici), ainsi que les grands chansonniers de l'époque - Léveillée, Vigneault, Ferland, Félix, Ferrat, Brel, Bécaud, Aznavour, Vian et les autres. Je n'étais plus le même après...

Armés d'une compréhension de l'histoire nationale et de repères culturels identitaires plus complets, les jeunes étaient disposés à s'engager pour défendre et promouvoir des projets collectifs. Et plus ils devenaient militants, plus ils s'informaient, plus ils se politisaient.

Voilà comment, à la fin des années 1960, la jeune génération est devenue le fer de lance du mouvement indépendantiste et de la gauche québécoise. Cinquante ans plus tard, ça ressemble plutôt à un dégonflement total!

On a appris aux moins de 35 ans que notre histoire nationale n'était qu'un ramassis de «vieilles chicanes» et que le combat pour la langue française était plus ou moins terminé (du moins au Québec) depuis l'adoption de la Loi 101 en 1977... Tout va bien. Dormez en paix!

On leur a menti... et ils ont cru les mensonges. Les échecs répétés des générations précédentes lors des référendums de 1980 et 1995, et l'affaissement qui en est résulté, les avaient rendus vulnérables. Nous devons assumer notre part de responsabilité d'avoir laissé refroidir les braises. 

Aujourd'hui, dans le brouillard d'un intense multiculturalisme anti-francophone et anti-québécois, la majorité des jeunes ne voient pas - ou feignent de ne pas voir - l'effritement de l'État québécois et l'anglicisation qui menace l'existence de la francophonie québécoise et canadienne.

Trop d'immigrants ne s'intègrent pas, trop de Montréalais de langue française (et de Gatinois) parlent un franglais offensant, la Loi 101 est allègrement violée, on bilinguise nos écoles primaires, nos cégeps et nos universités, le français est de plus en plus malmené comme langue de travail. Et on craint l'enseignement de l'histoire comme la peste...

D'ici quelques générations, Ottawa aura abattu ce qui reste de l'autonomie québécoise à coups de masse législatifs et judiciaires, et avec notre affaiblissement démographique, la majorité anglaise du pays pourra donner libre cours à une haine qu'elle refoule depuis les années 60 par crainte des velléités indépendantistes des Québécois.

Nos jeunes générations sont aveuglées et marchent droit vers le précipice en larguant leurs attaches à l'histoire, à la culture et aux valeurs qui ont façonné le présent. Mon vote pour le Parti Québécois ne changera peut-être pas grand-chose. Mais aux portes de l'agonie, quelques fleurdelisés hissés ça et là servent tout au moins à rappeler ce que nous avons été... et ce que nous pourrions toujours devenir.

Quel que soit le résultat ce 1er octobre, même si le PQ devait remporter une très, très, très improbable victoire, nous sommes pour un temps indéterminé à la croisée des chemins. Le Québec sera français et indépendant, ou il ne sera pas...



mercredi 26 septembre 2018

Au N.-B., les Acadiens sur la corde raide....

Le chef de la CAQ, François Legault, n'était sans doute pas le seul Québécois à ignorer que le Nouveau-Brunswick était la seule province officiellement bilingue au Canada. Mais ce statut ne signifie en rien que les Néo-Brunswickois eux-mêmes soient bilingues...

Seulement 33,9% des 736 280 habitants du Nouveau-Brunswick (recensement 2016) déclarent connaître l'anglais et le français. Sans surprise, la grande majorité des anglophones sont unilingues, et ces derniers - les unilingues - forment 57% de la population totale. Les Acadiens (plus de 30% de la population) sont quant à eux fortement bilingues. On ne compte que 8,6% d'unilingues français* au Nouveau-Brunswick.

De fait, au Canada, le territoire le plus bilingue reste comme toujours le Québec. Le français y trône comme seule langue officielle, mais la société s'anglicise à un rythme alarmant. Au dernier recensement, 44,4% des quelque 8 000 000 d'habitants du Québec affirmaient posséder une bonne connaissance du français et de l'anglais.

Revenons au Nouveau-Brunswick, où de plus en plus d'anglophones se montrent irrités par cette égalité officielle du français et de l'anglais. Les conservateurs se sont présentés au récent scrutin avec un chef unilingue anglais, Blaine Higgs. Il n'y a donc pas eu de débat en français. Pire, sur sa droite, le PC se sent chauffé par une formation anti-francophone, le People's Alliance (Alliance des gens), qui menace de remettre en question des droits durement acquis par les Acadiens.


La carte électorale du N.-B. au lendemain de l'élection du 24 septembre

Il ne faut donc pas se surprendre que ce 24 septembre, 14 des 16 circonscriptions à majorité francophone aient élu des candidats du Parti libéral, dirigé d'ailleurs par un Acadien, Brian Gallant. Il ne semble pas cependant que cet appui ait été donné avec enthousiasme. Dans L'Acadie Nouvelle, le chroniqueur Rino Morin Rossignol écrivait le lendemain du scrutin: «Brian Gallant peut s'estimer chanceux que les francophones se soient résignés à se ranger derrière lui, malgré tout ce qu'ils lui reprochent, particulièrement sa faiblesse de la défense des droits linguistiques.»

Mais quel choix avaient-ils? Le Parti Vert ne pouvait espérer former le gouvernement, et la francophobe Alliance des gens suscitait de plus en plus d'intérêt et de sympathie dans les régions anglophones du Nouveau-Brunswick. Quant au chef des conservateurs, l'alternative historique aux libéraux, il ne peut même pas s'exprimer aux Acadiens dans leur langue. Restait donc les libéraux...

Les libéraux vont essayer de gouverner avec 21 sièges sur 49... Les députés francophones seront majoritaires dans le caucus libéral mais leur parti, pour espérer avoir la confiance de la législature, ne se risquera pas à porter trop haut l'étendard de l'Acadie dans une province divisée, plutôt qu'unie, sur le plan linguistique. Ça gronde dans le sud anglophone, et les anglos, ne l'oublions pas, forment les deux tiers de la population...

Les Acadiens devront pouvoir au moins compter sur l'appui des francophones du Québec, eux aussi déstabilisés, et sur le soutien des autres collectivités de langue française du Canada. Le président de la Fédération des communautés francophones et acadienne, Jean Johnson, résumait bien la situation aujourd'hui:

«Les Acadiennes, Acadiens et francophones du Nouveau-Brunswick, dit-il, ont fait injustement les frais d’une campagne électorale où les piliers de la dualité linguistique dans la seule province bilingue du Canada ont été remis en question. Maintenant, un parti qui prône le recul de la dualité linguistique et l’érosion des droits des Acadiens, des Acadiennes et des francophones pourrait détenir la balance du pouvoir à l’assemblée législative provinciale. C'est une situation devant laquelle la francophonie canadienne ne peut rester silencieuse.»

Les Acadiens n'ont élu qu'un seul député conservateur, et il a gagné avec une pluralité de moins de 100 votes... Ce député, Robert Gauvin (Shippagan-Lamèque-Miscou), détient presque à lui seul la balance du pouvoir. Les libéraux, même avec l'appui des trois Verts, n'ont pas la majorité. Les 22 conservateurs, avec le soutien des trois députés de la People's Alliance, atteignent le seul nécessaire de 25 sièges mais Gauvin a indiqué qu'il abandonnerait son parti au moindre mouvement anti-francophone. Retour à 24. Échec et mat.

Un regard sur la carte électorale ci-dessus suffit pour savoir où sont situés les Acadiens. C'est rouge partout, à l'exception d'une petite tache bleue et d'un coin vert. Dans les régions anglophones, le bleu domine souverainement avec quelques points mauves (People's Alliance), rouges et verts. Et tous les observateurs auront remarqué que la People's Alliance occupe la deuxième place devant les libéraux dans sept circonscriptions, en plus de ses trois gains.

Dans les 28 circonscriptions où les anglophones forment plus de 75% de la population, on compte 21 victoires PC, trois People's Alliance, trois libéraux et un Vert.

Le contexte créé par cette élection obligera les francophones du Nouveau-Brunswick à marcher sur la corde raide. Une élection à court terme risque de consolider l'emprise des bleus et mauves, et ainsi placer les Acadiens dans une position semblable à celle des Franco-Ontariens devant la horde de Doug Ford...

La francophonie québécoise et canadienne connaît des heures sombres sur le plan politique et judiciaire depuis quelques années. Quelques décisions saugrenues de la Cour suprême, la victoire de la FordNation en Ontario, l'indifférence linguistique du gouvernement fédéral, l'anglophilie du gouvernement Couillard et maintenant, des tuiles sur l'Acadie... Faudra ressortir les casseroles pour un bon tintamarre...




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* connaissance des langues officielles, Recensement 2016




jeudi 20 septembre 2018

Ma boîte aux trésors...

De tout dans la boîte... des travaux manuscrits, tapés à la machine, de vieux cahiers Canada, quelques éditions de Matric, l'annuaire de l'école secondaire, et des numéros du journal étudiant La Rotonde

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Voilà une tâche que je remets depuis une cinquantaine d'années mais là, à 72 ans, le temps est enfin venu de «faire le ménage» dans ma boîte de cahiers et travaux d'école secondaire et d'université... S'il n'en tenait qu'à moi, je les conserverais tous. Ils ont été témoins de ma jeunesse et en disent long sur l'éducation que j'ai reçue, du début de mon secondaire (1959) à ma scolarité de maîtrise en science politique (1969), ainsi que sur les bouleversements sociaux de mon adolescence à l'âge adulte...

Entre les JMJ (Jésus-Marie-Joseph) dans les marges de nos cahiers à l'École secondaire de l'Université d'Ottawa et les travaux universitaires sur le marxisme athée à la fin des années 60, il me semble que tout avait changé. Le quasi-script d'enfant était devenu l'écriture qui me caractérise toujours en 2018. Les dissertations manuscrites s'étaient transformées en travaux dactylographiés, puis en documents polycopiés à la Gestetner (les plus jeunes, cherchez dans Wikipédia...).

Aucun étudiant d'aujourd'hui ne pourrait imaginer rédiger, stylo à la main, un devoir de 25 pages intitulé Évaluez l'influence du président de Gaulle sur la politique étrangère de la France, 1958-1966»... Et que dire des nuits passées à taper des mémoires de maîtrise à la machine pour pouvoir les remettre à temps au professeur qui vous aurait collé un «zéro» au moindre retard... Un merci tardif à mon père, qui pouvait dactylographier 90 mots à la minute et qui m'a souvent dépanné en abrégeant son sommeil...

Quand je passe en revue ces dissertations avec 50 ans de recul, je les trouve plutôt insipides... rédigées à la hâte, sans suffisamment de recherche et d'application. J'étais à l'époque Franco-Ontarien, engagé dans la lutte pour obtenir le droit à un réseau scolaire public de langue française dans ma province d'origine, et le combat pour la francophonie hors-Québec me passionnait plus que mes études. Malheureusement...


Élèves et profs de l'École secondaire de l'Université d'Ottawa, automne 1959

Mes vieux cahiers d'école secondaire m'ont rappelé que mes parents s'étaient endettés pour inscrire mon frère et moi à une école privée bilingue parce que dans mon quartier d'Ottawa, la seule école secondaire publique offerte aux francophones était le «high school» anglais Fisher Park, où les jeunes Canadiens français allaient s'assimiler sans s'en rendre compte...

Mais même à mon institution privée, où la majorité des élèves étaient francophones, la moitié des cours étaient donnés en anglais - les matières les plus prestigieuses comme la science, les maths, la physique, la chimie, l'économie... On enseignait en français la religion, le latin, l'histoire, la géographie... Je me souviens que rendu en secondaire 3, je parlais le plus souvent anglais, même à mes amis franco-ontariens... La dernière année du secondaire (1962-63) fut heureusement celle de mon réveil identitaire...

Ce qui m'amène à penser au «Matric», le titre officiel de l'annuaire des élèves de l'École secondaire de l'Université d'Ottawa, dont j'ai retrouvé des exemplaires dans ma boîte de reliques estudiantines... Nous étions 500 élèves francophones pour 200 anglophones, mais l'annuaire avait un nom anglais, Matric signifiant dans la langue de Shakespeare la dernière année du secondaire. Les réunions du conseil étudiant se tenaient beaucoup en anglais, à cause de la présence d'un membre anglophone (unilingue évidemment). Cela devait tout changer en 1963 quand les francophones du conseil ont décidé de ne parler que le français, sous les protestations du conseiller moral (un père Oblat) qui les a vainement exhorté à faire preuve de charité chrétienne envers le pauvre anglophone. Ce dernier n'est pas revenu aux séances du conseil étudiant...

Le passage à l'universitaire ne nécessita même pas de déplacement physique, les locaux occupés par l'école secondaire ayant été cédés à la faculté des Sciences sociales de l'Université d'Ottawa où je m'étais inscrit. J'ai étudié dans la même aile de la même bâtisse pendant 10 ans... Mais en cet automne de 1963, j'entrais dans un nouvel univers, au contact d'étudiants majoritairement québécois et indépendantistes. Un choc culturel majeur... dans un monde en bouleversements...

J'avais conservé dans ma boîte de rangement un travail de rédaction sur une pièce de Shakespeare, remis à mon prof d'anglais le 22 novembre 1963... Ce dut être en matinée, parce qu'après l'heure du lunch, dans un cours de classiques grecs, un étudiant a ouvert la porte de la classe pour annoncer que le président Kennedy avait été assassiné. La classe s'est vidée, et un attroupement s'est formé dans la bibliothèque où il y avait un téléviseur. D'autres sont partis regarder la télé à la maison jusqu'à tard en soirée...

Mes cahiers de notes de classe témoignent de la diversité des professeurs qui avaient pour mandat de nous sortir de notre inculture. La plupart étaient bons pédagogues, mais j'ai retrouvé trois cahiers d'un de mes cours de science politique de 2e, où le professeur avait - toute l'année, à chaque cours - lu très lentement ses notes sur l'histoire de la diplomatie pour qu'on les prenne à la dictée. Près de 400 pages de notes entre septembre et avril... J'hésite entre les conserver ou les lancer au bac de recyclage...

Intitulés «Les minorités linguistiques (et religieuses) au Canada et le fédéralisme» et «La révolution tranquille au Québec: natures et origines», mes deux derniers mémoires au bac (1968) et à la maîtrise (1969) sont à la fois un reflet de l'époque et une indication de mes intérêts personnels. Je poursuivais mon militantisme franco-ontarien tout en appuyant, désormais, la cause de l'indépendance du Québec. Un mois exactement après la remise du second, le 9 mai 1969, j'ai entrepris une carrière de journaliste au quotidien Le Droit... Après une heure ou deux dans une salle des nouvelles, je savais que j'en avais fini avec l'université...


Mon inscription dans le bottin étudiant de 1968...

Dans ma boîte de souvenirs scolaires se trouvent aussi des exemplaires des deux journaux étudiants de l'Université d'Ottawa, La rotonde (français) et The Fulcrum (anglais), dont la célèbre édition Che Guevara en 1967 et les numéros parus durant notre occupation étudiante de la faculté des Sciences sociales à l'automne 1968... 

Bon... le ménage est fait... J'ai décidé de jouer à Salomon... La moitié au recyclage, l'autre moitié reste. Ce que je conserverai retrouvera ma boîte aux trésors du passé. Sait-on jamais? Peut-être ces documents serviront-ils à quelque chose, un jour? En tout cas, jusqu'à ma mort, ils resteront sous ma protection...

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Une question qui pique ma curiosité? Suis-je le seul à accumuler de tels souvenirs? Et si certains de ceux et celles qui tomberont par hasard sur ce texte le font aussi, que conservent-ils et pourquoi? Intéressantes possibilités de dialogue...