14 juin 2026...
Depuis mon entrée en journalisme, en 1969, j'ai lu des milliers de textes portant sur la situation des francophones hors Québec, sur leurs luttes contre les mesures répressives des gouvernements, sur leurs revendications en matière linguistique, et bien plus. Mais dans toute cette encyclopédie médiatique, je peine à compter sur les doigts d'une main les reporters, chroniqueurs et éditorialistes qui ont osé brosser des tableaux réalistes, scientifiques, des collectivités canadiennes-françaises et acadiennes en situation minoritaire.
Confrontés à des représentants d'organisations franco-canadiennes qui lancent parfois (souvent?) des chiffres mirobolants pour exagérer la présence francophone, ou qui présentent un tableau optimiste de la croissance et du dynamisme de la population de langue française, ou qui contestent les affirmations voulant que l'assimilation atteigne des niveaux dramatiques, ou qui évitent tout simplement d'aborder de tels sujets, la presse a un devoir de rétablir les faits.
Et ces faits sont accessibles à tout reporter qui se donne la peine de consulter les données des recensements fédéraux, de faire les calculs (relativement faciles) des chiffres sur la connaissance des langues officielles, sur la langue maternelle et sur la langue la plus souvent parlée à la maison. Statistique Canada a aussi publié en 2011 des portraits détaillés (démographiques, sociaux, culturels) des minorités francophones et des Anglo-Québécois. Pour une raison que j'ignore, l'immense majorité des journalistes ne se donnent pas la peine de faire correctement leurs devoirs.
Je lisais aujourd'hui deux textes de Pascal Vachon, d'ONFR-TFO, sur les efforts de Franco-Manitobains qui voudraient arracher des excuses du gouvernement provincial pour la loi de 1916 interdisant les écoles françaises et mousser une campagne en faveur d'un Manitoba officiellement bilingue (comme lors de sa création à l'époque de Louis Riel en 1870). Dommage que je tombe sur l'un des textes de M. Vachon parce que j'ai beaucoup d'estime pour lui et pour sa plume. Un autre aurait sans doute agi de la même façon ou pire.
À un certain moment, il écrit sur Saint-Boniface, patrie de Gabrielle Roy et coeur historique de la francophone manitobaine. Je le cite: «C'est là que près de 30% des 60 000 habitants ont le français comme langue maternelle. À l'échelle du Manitoba, environ 3% de la population est francophone, mais plus de 10% des Manitobains anglophones connaissent aussi le français.» Première observation: ces chiffres ne sont attribués à aucune source. D'où proviennent-ils? Du gouvernement? D'un professeur? D'une personne interviewée? Impossible de le savoir avec certitude, mais je devinerais Wikipédia.
J'ai fouillé de bord en bord et n'ai trouvé aucune source fédérale, provinciale ou locale qui offre des données officielles sur la démographie linguistique du quartier Saint-Boniface. Le recensement de 2021 propose un portrait de la circonscription Saint-Boniface-Saint-Vital, et indique une population de langue maternelle française de près de 10%... Cela fait un total d'un peu plus de 10 000 personnes pour l'ensemble de la circonscription de 95 000 habitants. Or, même si Saint-Boniface n'avait que 60 000 de ces habitants et abritait TOUS les francophones de la circonscription, 10 000 personnes de langue maternelle, c'est seulement 17% de la population...
Quant à la population totale du Manitoba, il est exact de dire que selon le plus récent recensement (2021), 3,1% des habitants sont de langue maternelle française (41 425). Cependant, ce chiffre est en baisse au moins depuis le recensement de 2006. Au recensement de 1971, on dénombrait plus de 60 000 Manitobains de langue maternelle française, soit 6,1% de la population totale. Cette évolution, facilement vérifiable, est essentielle pour la compréhension de la dynamique linguistique. Enfin, le nombre de Franco-Manitobains qui parlent surtout le français à la maison oscille autour de 17 000 (1,3% de la population du Manitoba).
Il est par ailleurs inexact d'affirmer que plus de 10% des Manitobains anglophones connaissent aussi le français. Selon le recensement fédéral de 2021, les rares unilingues français et tous les bilingues (francophones et anglophones) ne comptent que pour 8,4% de la population du Manitoba. Comme environ 40 000 des bilingues sont Franco-Manitobains, il doit rester autour de 70 000 anglos bilingues, soit tout au plus 6% de la population anglophone.
Ce n'est qu'un exemple, et pas l'un des pires. Un texte médiatique fait une affirmation sans donner de sources, et après vérification, elle contient des erreurs. Avoir connu ces statistiques du recensement de 2021, l'auteur de l'article aurait posé des questions de clarification et, faute de réponse, aurait cité lui-même les données irréfutables des recensements fédéraux.
Cela n'enlève rien à la valeur des causes défendues par les Franco-Manitobains - des excuses pour une loi répressive et un retour au statut officiel pour le français - mais des affirmations erronées entachent inévitablement (et injustement) la totalité d'un texte.

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