24 janvier 2026...
En avril 1977, les collectivités canadiennes-françaises et acadiennes des provinces à majorités anglaises avaient publié un manifeste ayant à la fois pour but de dresser un constat de leur situation et d'esquisser une position commune face à l'élection du PQ par les Québécois le 15 novembre 1976. La Fédération des francophones hors-Québec (FFHQ) a intitulé son document Les héritiers de Lord Durham.
Ce fut un curieux hasard que je trouve ce matin le manifeste de la FFHQ dans une de mes bibliothèques et que peu après, feuilletant des revues que j'espère offrir à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), je tombe sur un numéro de Digeste Éclair qui publiait dans son édition de février 1969 le texte intégral du rapport rédigé par l'envoyé britannique Lord Durham en 1839 à la suite de la rébellion des patriotes au Bas-Canada.
Il est fascinant de voir à quel point, en quelques mois, Durham avait compris les enjeux à court et à long terme dans le bassin du Saint-Laurent, et proposé des stratégies qui, de toute évidence, ont été suivies presque à la lettre par les autorités britanniques de l'époque, et l'ensemble du Canada après 1867. Raciste indulgent, il disait vouloir angliciser les Canadiens français pour leur propre bien, pour les élever au niveau supérieur de civilisation du conquérant britannique...
Je vous propose quelques citations du rapport Durham. Vous verrez à quel point vous reconnaîtrez (ou pas) la façon dont la majorité anglo-canadienne a traité les minorités francophones (et même la majorité québécoise) au fil des décennies et des siècles. Vous verrez à quel point nous sommes toujours en 2026 Les héritiers de Lord Durham:
Les Canadiens (français faut s'entendre) «sont doux et bienveillants, frugaux, industrieux et honnêtes, très sociables, gais et hospitaliers et se distinguent par une courtoisie et une vraie politesse qui pénètrent toutes les classes de la société. La conquête les a peu changés.»
«On peut dire que si les Français ne sont pas une race aussi civilisée, aussi énergique, aussi avide de gain financier que celle qui les environne (les Anglais), ils sont un peuple aimable, vertueux et satisfait.»
Jugeant «irréconciliables les querelles entre les deux races», Durham soulève un enjeu stratégique majeur: «La possession de l'embouchure du Saint-Laurent (par les Canadiens français) ne concerne pas seulement ceux qui accidentellement se sont établis sur l'étroite bande qui le borne, mais tous ceux qui maintenant habitent ou qui à l'avenir habiteront dans le grand bassin de ce fleuve».
«La question est de savoir par quelle race est-il vraisemblable que la zone sauvage qui couvre maintenant les riches et vastes régions entourant les districts comparativement petits et resserrés où sont établis les Canadiens français soit par la suite convertie en un pays peuple et florissant?»
Évoquant le grand nombre de colons qui arriveront de l'étranger au Bas-Canada et au Haut-Canada, Lord Durham affirme: «On ne peut pas interdire à cette immigration de passer à travers le Bas-Canada, ni même lui défendre de s'établir dans cette province. Tout l'intérieur des possessions britanniques doit avant longtemps se remplir d'une population anglaise qui, chaque année, augmentera rapidement sa supériorité numérique sur les Français.»
«Est-il juste que la prospérité de cette grande majorité et de cette vaste étendue de pays soit pour toujours, ou même pour un temps, entravée par l'obstacle artificiel que les lois et la civilisation arriérées du Bas-Canada élèveraient entre elles et l'océan?»
«Les Anglais détiennent déjà la majorité des plus grandes propriétés du pays; ils ont pour eux une incontestable supériorité d'intelligence; (...) et ils appartiennent à la race qui détient le gouvernement impérial et qui domine sur le continent nord-américain. (...) Les Canadiens français, d'autre part, ne sont que les restes d'une ancienne civilisation, et sont et devront toujours être isolés au milieu d'un monde anglo-saxon.»
«La langue, les lois et le caractère du continent nord-américain sont anglais; et toute autre race que la race anglaise (c.-à-d. ceux qui parlent la langue anglaise) y apparaît dans un état d'infériorité. C'est pour les tirer de cette infériorité que je désire donner aux Canadiens (français) notre caractère anglais.»
«Si ces gens essaient d'améliorer leur condition en s'étendant sur le pays environnant ils se trouveront nécessairement de plus en plus mêlés à une population anglaise; s'ils préfèrent rester sur place (au Québec) la plus grande partie parmi eux deviendront des manoeuvres à l'emploi des capitalistes anglais.»
«On ne peut guère concevoir de nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que celle que présentent les descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu'ils ont conservé leur langue et leurs coutumes particulières. Ils sont un peuple sans histoire et sans littérature.»
«Quelle que soit leur lutte (contre l'anglicisation), il est évident que le processus de l'assimilation aux habitudes anglaises est déjà commencé. La langue anglaise gagne du terrain comme le fera naturellement la langue des riches et des employeurs de main-d'oeuvre.»
«Dans tout plan susceptible d'être adopté pour l'administration future d Bas-Canada, le premier objectif doit être d'en faire une province anglaise et que, avec cette fin en vue, l'influence dominante ne soit jamais de nouveau placée en d'autres mains que celles d'une population anglaise.» De confier le Bas-Canada aux francophones «ne serait de fait que faciliter la rébellion».
«Je crois qu'on ne peut rétablir la tranquillité qu'en assujettissant le Bas-Canada à la domination vigoureuse d'une majorité anglaise et que le seul gouvernement efficace serait celui qui serait formé par une union législative (du Bas et du Haut-Canada)»
«L'union des deux provinces ne donnerait pas seulement une majorité anglaise absolue mais une majorité qui s'accroîtrait chaque année sous l'influence de l'immigration anglaise, et je ne doute guère que les Français, une fois placés en minorité par le cours légitime des événements et par le fonctionnement de causes naturelles, abandonneraient leurs vaines espérances de nationalité.»
Quand j'ai grandi à Ottawa dans les années 1950 et 1960, j'étais entouré d'Anglais qui auraient signé le rapport Durham en un clin d'oeil. Et je reste méfiant. Le contenu du rapport Durham serait favorablement accueilli, même en 2026, par des millions d'Anglo-Canadiens. Et sans l'indépendance, les voeux de Lord Durham finiront bien un jour par se réaliser...

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