vendredi 24 janvier 2020

Université de l'Ontario français: un mensonge historique...


La ministre fédérale des Langues officielles, Mélanie Joly, a qualifié de jour «historique» (voir bit.ly/37n4S9O) pour la francophonie canadienne la conclusion d'un accord fédéral-Ontario permettant de financer un campus universitaire de langue française à Toronto (faussement appelé Université de l'Ontario français). En réalité, l'interprétation qu'elle donne à l'accord se rapproche davantage d'un «mensonge historique»...

La ministre ontarienne des Affaires francophones, Caroline Mulroney, a fait une déclaration tout aussi insidieuse. «Vous le savez, a-t-elle dit, c'est une revendication de très longue date de la communauté francophone de l'Ontario d'avoir une université gouvernée pour les francophones et par les francophones.» (voir bit.ly/30ILJwy) Au sens littéral, cette affirmation n'est pas fausse, mais elle s'éloigne de la vérité par ce qu'elle laisse entendre.

Le message livré par les deux ministres, c'est que ce campus universitaire à Toronto EST véritablement l'Université de l'Ontario français réclamée depuis plus d'un demi-siècle, et particulièrement depuis 2012, par diverses organisations de la collectivité franco-ontarienne. Ce serait l'évidence même... «Vous le savez», lance Mme Mulroney... Et à voir les réactions médiatiques, le coup a réussi. Des félicitations et des tapes dans le dos à gauche et à droite...

Malheureusement, la réalité est tout autre! Bien sûr, l'annonce de l'ouverture d'un petit campus universitaire à Toronto constitue en soi une bonne nouvelle, mais cela n'a rien à voir avec le projet d'université franco-ontarienne défendu depuis huit ans par le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) et ses partenaires, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO et l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO).

L'enjeu primordial de ce combat, c'est la gouvernance, bien plus que le simple accès à davantage de programmes d'études en français. Entre les années 1960 et 1990, dans un contexte politique et juridique volatile où les revendications autonomistes du Québec ont pesé lourd, l'Ontario français a réussi à s'imposer comme gestionnaire de ses réseaux éducatifs au primaire, au secondaire et au collégial. Ne restait que l'universitaire, où l'immense majorité des étudiants francophones fréquentaient (et fréquentent toujours) deux universités bilingues à majorité anglophone, l'Université d'Ottawa et l'Université Laurentienne (à Sudbury).

L'Université de l'Ontario français devait être la structure parapluie assurant la gouvernance de l'ensemble des programmes d'études universitaires en français de l'Ontario, dont ceux de nouveaux campus comme celui de Toronto, mais aussi - et surtout - ceux qui attirent une quinzaine de milliers d'étudiants francophones à Ottawa, Sudbury et Hearst. Le RÉFO et ses partenaires l'ont clairement affirmé à plusieurs reprises depuis 2012.

Dans le sillage des feux d'artifice fédéraux-provinciaux des derniers jours, peu de gens ont noté le bémol exprimé par le Regroupement étudiant franco-ontarien. L'arrivée du campus francophone à Toronto, disait Marie-Pierre Héroux, présidente du RÉFO, «permettra de nous rapprocher du désir largement exprimé par notre communauté d'avoir une gouvernance des programmes postsecondaires francophones par et pour nos communautés».

Encore une fois, les médias semblent s'être contentés de servir de courroies de transmission à un mensonge qui, à force d'être répété, semble être devenu crédible... voire une évidence pour certains... À force de répéter - et cela a commencé avec les libéraux de Kathleen Wynne - que le campus de langue française de Toronto incarne l'Université de l'Ontario français, les gens (y compris les journalistes) ont fini par le croire...

Se trouvera-t-il quelqu'un, au sein de la collectivité franco-ontarienne ou dans les médias, pour remettre les pendules à l'heure? Si on ne le fait pas, et ce, de façon énergique, la population étudiante franco-ontarienne sera condamnée pour longtemps (pour toujours?) à fréquenter des institutions bilingues anglicisantes comme l'Université d'Ottawa et l'Université Laurentienne...

Et le Regroupement étudiant franco-ontarien, ainsi que ses prédécesseurs, auront mené un combat futile...






jeudi 16 janvier 2020

Mon église paroissiale a été vendue... Une réflexion...

photo Le Droit

Mercredi dernier, 8 janvier 2020, j'ai appris en lisant mon quotidien, Le Droit, que l'église Saint-René-Goupil de ma paroisse (Sainte-Trinité, à Gatineau) avait été vendue, et qu'elle serait bientôt convertie en immeuble résidentiel (voir bit.ly/2sp2u3j]. La nouvelle, présentée en manchette, n'a suscité aucune réaction. Construite en 1956, l'église n'a pas vraiment de valeur patrimoniale et sa disparition semble avoir été accueillie dans une relative indifférence...

Dans mon secteur de Gatineau, la paroisse Saint-Trinité couvre le territoire jadis occupé par trois paroisses distinctes, dont celle qui abritait la co-cathédrale Saint-Jean-Marie Vianney du diocèse de Gatineau. Ces lieux de culte, jadis bondés, ont été désertés au fil des décennies avec l'abandon massif de la pratique religieuse chez les catholiques. L'ancienne cathédrale avait déjà été convertie, il y a plusieurs années, en résidence pour personnes âgées. Les messes du dimanche n'attirent guère plus de 300 fidèles. C'est peu, même pour une seule église...

Il y a quelques jours, en pitonnant à la télé, j'ai visionné le dernier quart d'heure du film noir et blanc Maria Chapdeleine, tourné en 1934 à Péribonka (Lac Saint-Jean) par le réalisateur français Julien Duvivier. À l'école secondaire, début années 1960, nous avions étudié ce roman de Louis Hémon (Français lui aussi) publié en 1913. À la fin du film, aux funérailles de la mère de Maria Chapdeleine, on voit l'église remplie de fidèles, écoutant l'homélie du curé qui fait l'éloge de la persévérance des Canadiens français:

«Autour de nous, dit-il, des étrangers sont venus, qu’il nous plaît d’appeler des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis presque tout l’argent; mais au pays de Québec rien n’a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n’avons compris clairement que ce devoir-là: persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise: Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir…» (voir bit.ly/30kGC5y)

Or, à peine un siècle plus tard, tout semble avoir changé. Les églises se sont vidées et le «nous» canadien-français du siècle dernier agonise. Bientôt, très bientôt, si la tendance se maintient, le monde ne se tournera plus vers nous pour dire: «ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir»... Les touristes visiteront les clochers de Montréal, de nos villes et villages et liront dans leurs guides anglo-bilingues que jadis, on n'y parlait que le français... un peu comme en Louisiane...

Comme sans doute la plupart des septuagénaires québécois de souche, je me considère catholique mais à l'exception des funérailles occasionnelles, je fréquente rarement l'église paroissiale. Mais je me souviens toujours des années 1950, époque où des placiers s'affairaient aux messes du dimanche matin à dénicher les rares places libres, ça et là, pour asseoir la file de fidèles, debout à l'arrière de la nef... Le changement entre ça et aujourd'hui aurait été impensable, il y a 60 ans...

On nous avait fait croire, encore davantage en Ontario où j'ai grandi, au caractère indissociable du lien entre la religion catholique et la langue et la culture françaises. «La langue, gardienne de la foi». Les curés nous prêchaient cette doctrine en chaire, ignorant sans doute que les hautes autorités de l'Église catholique, au Québec, au Canada et au Vatican, n'avaient jamais vraiment défendu la nation canadienne-française contre l'invasion anglo-saxonne après la conquête. Dans la crise du Règlement 17 en Ontario, Rome avait appuyé le clergé anglo-irlandais qui voulait supprimer l'usage du français.

Je crois tout de même que dans l'esprit de la majorité des francophones, le religieux et le linguistique se confondaient jusqu'aux années 1960. Cela était particulièrement évident dans les collectivités canadiennes-françaises et acadiennes hors-Québec, où le clocher de l'église paroissiale annonçait la présence d'une communauté de langue française. Ces églises, au Québec et ailleurs, agissaient aussi comme lieu de rencontre hebdomadaire (ou même plus fréquent) de l'immense majorité des résidents catholiques du territoire paroissial.

En balançant la pratique religieuse, les Québécois ont aussi perdu le lieu précieux de rassemblement qu'étaient les églises paroissiales, et l'effet de ces lieux d'assemblée sur le plan social et identitaire. Les lieux de culte sont fermés et vendus un peu partout, à moins d'avoir une valeur patrimoniale. Rien ne les a remplacés. Il ne restait que les caisses populaires de quartier, que fréquentaient des millions de Québécois acquis aux valeurs du coopératisme. Mais au fil du temps, Desjardins a largué ce maillon identitaire local pour favoriser l'émergence d'immenses caisses municipales et régionales impersonnelles, sans assise communautaire, à l'image des banques.

Ayant perdu ses assises religieuses, la langue française est devenue chez nous un enjeu strictement social et politique, avec comme principal lieu de rassemblement l'État... une structure plutôt lointaine et abstraite n'ayant sur rue aucun pignon rassembleur pour les débats collectifs. Les vieux comme moi transportent toujours, sans trop l'avouer, des valeurs collectives acquises à l'époque des curés, des salles paroissiales, des petites caisses pop, des grandes familles... Mais les jeunes générations n'ont rien connu de ces époques, et la société du 21e siècle charrie un courant d'individualisme (de culture anglo-américaine) qui favorise un climat d'indifférence pour les enjeux linguistiques.

Alors quand j'apprends que mon église a été vendue pour la transformer en logements, j'y vois plus qu'un signe des temps. Pour moi, c'est aussi l'effritement de la nation, la lente disparition de ce magnifique «nous» original qu'ont façonné au fil des siècles nos ancêtres et ceux venus d'ailleurs qu'ils ont accueillis, à partir du bassin du Saint-Laurent. Qu'en restera-t-il au bout du chemin?

Suis-je l'un des seuls à trouver cela préoccupant?


  








lundi 13 janvier 2020

Les livres en français à Toronto...


La semaine dernière, le réseau #OnFr annonçait que 26 000 livres de langue française seraient retirés des bibliothèques publiques torontoises (voir bit.ly/2T90Dul). Une nouvelle vite reprise ailleurs, y compris à la une du quotidien montréalais Le Devoir (voir bit.ly/2t1W1f7). Devant les hauts cris des élites francophones, y compris de la ministre fédérale Mélanie Joly, la décision a été presque immédiatement renversée (voir bit.ly/2NoTOBd) et on a même annoncé des investissements supplémentaires pour enrichir les collections en français en 2020...

Pour justifier un tel charcutage de ses collections de livres français, la direction centrale des bibliothèques de la Ville Reine invoquait «une chute de 47% de la consommation des livres francophones (sic) et multilingues»... L'ancienne coordonnatrice des services en français aux bibliothèques publiques de Toronto, Céline Marcoux-Hamade, a vite monté aux barricades, rappelant qu'en 2018, au moment de sa retraite, les livres en français gagnaient en popularité... Un tel renversement en deux ans est suspect, surtout qu'on a jugé bon de regrouper les livres français avec les «multilingues», comme s'ils étaient sur le même pied d'inégalité devant l'anglais...

Pressée par Le Devoir à offrir plus de précisions, la porte-parole des bibliothèques publiques de Toronto, Ana-Maria Critchley, a affirmé que la circulation des livres en français avait chuté de 10% au cours de la dernière décennie, et que ce déclin s'était accéléré depuis 2015. L'emprunt d'ouvrages français pour adultes, entre autres, aurait diminué de 24% depuis cinq ans... Saura-t-on un jour qui dit vrai là-dedans? Peu importe, après du tordage de bras par le maire John Tory, la ministre ontarienne Caroline Mulroney, par Mélanie Joly et les associations de francophones, il n'a guère fallu plus de 24 heures pour que les tablettes de livres français échappent à la guillotine...

Vu le climat de francophobie qui sévit dans plusieurs franges de la société ontarienne depuis la Confédération, on voit souvent - et avec raison - une empreinte anti-francophone dans une variété de décisions administratives et gouvernementales à travers la province. Dans une région métropolitaine de près de 6 millions de personnes comme Toronto où à peine 65 000 habitants déclarent le français comme langue maternelle (et moins de 30 000 comme langue principale à la maison), il ne faut pas trop se surprendre qu'on marginalise la langue française. Surtout quand c'est un très vieux réflexe...

Mais - et j'hésite à aborder cette question que l'on balaie souvent sous le tapis - dans le brouhaha politique entourant la décision controversée des bibliothèques torontoises, à peu près personne n'a osé suggérer que le problème du délaissement des livres de langue française puisse être fondé, et qu'au-delà de la francophobie chronique anglo-torontoise, l'assimilation foudroyante des francophones dans la Ville Reine puisse aussi s'être répercutée sur la consommation culturelle...

Dans une étude réalisée en 2010 par Statistique Canada sur les francophones de l'Ontario (voir bit.ly/3a7cE9A), on apprenait qu'à peine 17% des Franco-Torontois lisaient des livres «uniquement ou surtout en français», alors que 60% des francophones de Toronto étaient adeptes de livres «uniquement ou surtout en anglais»... et que moins de 40% des francophones torontois donnaient le français comme langue principale (langue dans laquelle on est le plus à l'aise)... Quand les effectifs de langue maternelle française ne dépassent guère 65 000, et que plus de la moitié s'assimilent à l'anglais, cela ne crée pas une très forte demande de livres en français dans les bibliothèques publiques...

Quand on ajoute à ces chiffres perturbants le fait qu'à Toronto, environ 80% des francophones vivent dans des couples exogames (où l'un des deux conjoints n'est pas francophone), et que 80% des enfants issus de ces couples auront l'anglais comme langue principale à la maison, il ne faut pas être brillant mathématicien pour voir de sombres nuages s'amonceler à l'horizon... Le taux d'assimilation des francophones dépasse déjà le cap des 50% dans la Ville Reine... Heureusement, à Toronto, quelque 400 000 non-francophones disent comprendre le français (près de 8% de la population). Mais à quel point consomment-ils des objets culturels de langue française? Sais pas.

On tente parfois de nous faire croire que le bassin franco-ontarien gagne en importance à Toronto, au point où le gouvernement Wynne avait décidé d'y implanter un campus universitaire de langue française (faussement appelé Université de l'Ontario français). Mais ce n'est qu'une illusion. Dans quelques générations, si la tendance se maintient, l'immense majorité des francophones de la région torontoise sera anglicisée. Voilà où se situe le noeud de la question. Tant qu'on ne reconnaîtra pas la réalité des chiffres des études et recensements, tant qu'on persistera à vivre au pays des merveilles, tant qu'on ne s'outillera pas pour poser un diagnostic réaliste... ai-je besoin de faire un dessin???

Les 26 000 livres en français sont sauvés à Toronto? Bravo! Bonne décision! Mais ce n'est que partie remise, et la prochaine fois, la décision ne sera peut-être pas renversée...




jeudi 9 janvier 2020

Le Droit, 18 juillet 1938

J'ai redécouvert dans mes paperasses un exemplaire du quotidien Le Droit du lundi 18 juillet 1938. Quelle merveilleuse trouvaille! Un journal d'une époque fébrile, tant sur le plan national que mondial, rempli de nouvelles (bien plus que les quotidiens de 2020...). La manchette de la une? «La guerre d'Espagne entre dans sa troisième année».

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L'éditorial signé Camille L'Heureux décortique un livre récent sur le statut du Québec et des Canadiens français au sein de la Confédération, intitulé Notre problème politique, rédigé par le journaliste Léopold Richer, un ancien du Droit devenu correspondant parlementaire du Devoir. Ce «problème», évidemment, tient au fait que les Anglo-Canadiens veulent centraliser plus de pouvoirs à Ottawa et que les francophones veulent plus d'autonomie pour le Québec. Air connu...

Ce conflit «entre centralistes et autonomistes», écrit Camille L'Heureux, «n'est autre chose que la lutte, tantôt ouverte, tantôt sourde, vieille de plus de trois siècles entre la race anglaise et la race française sur le sol canadien»... «Dans l'esprit des Canadiens français, la Confédération devait établir, dans le Québec, une province française... La mise en vigueur de la Confédération n'a pas donné les résultats que les nôtres attendaient.»

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Pour ceux et celles qui ont eu l'occasion de lire le livre récent Un reporter au coeur de la libération, des plages du débarquement au bureau d'Hitler, du journaliste français Jean-Baptiste Pattier, portant sur les lettres écrites durant la guerre à son épouse par Marcel Ouimet, correspondant de guerre de Radio-Canada, une nouvelle en page 5 sera d'intérêt.

On y annonce que Marcel Ouimet réintègre son poste de journaliste au Droit après un stage de neuf mois à l'Université de Paris où il a eu la chance de visiter toutes les régions de France et d'Afrique du Nord. À un collègue qui l'interroge sur les possibilités d'une guerre en Europe, il répond: «Aussi longtemps que l'alliance franco-britannique vivra, les dangers de guerre resteront bien éloignés. Les liens qui unissent les deux grands pays démocratiques de l'Europe sont bien plus forts que toutes les poussées nationalistes bouleversées par des doctrines racistes ou communistes.» Une année plus tard, Hitler envahissait la Pologne et la guerre était déclarée...

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On rapporte ce 18 juillet un incident entre les États-Unis et le Canada, près de la municipalité québécoise d'Escourt, où la rivière St-François longe la frontière de l'État américain du Maine. Il semble que les autorités américaines aient saisi un troupeau de vaches appartenant au maire d'Escourt, M. Ludger Richard, parce qu'elles broutaient du foin du mauvais côté de la frontière...

À la Chambre des communes, le député de Témiscouata, François Pouliot, a réclamé l'annexion au Canada de la bande de terre controversée où les vaches québécoises s'étaient aventurées... Pour le moment, à moins de payer une amende de 250$, le troupeau serait abattu par les Américains... L'article n'en dit pas plus...

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En page 10, le journal fait état de «nombreuses» professions de foi chez les Soeurs grises de La Croix du diocèse d'Ottawa, qui chevauchait alors le Québec et l'Ontario. De toute évidence, les communautés religieuses catholiques canadiennes-françaises avaient alors le vent dans les voiles. Entre celles qui entraient au noviciat (cérémonie de vêture de l'habit religieux) ou prononçaient des voeux annuels ou perpétuels, on dénombre plus d'une soixantaine de noms, pour 1938 seulement, pour ce diocèse seulement, pour les Soeurs grises seulement... Elles étaient originaires de villes et de villages d'un peu partout en Outaouais, de l'Est et du Nord ontarien et même de la Nouvelle-Angleterre (de Lowell, Massachusetts, particulièrement).

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Le Droit annonce, pour le 27 juillet, au Théâtre Cartier de Hull, la présentation de la plus récente pièce de Jean Despréz, Le dernier miracle du Frère André (le Frère André était décédé l'année précédente, le 6 janvier 1937). Jean Despréz, de son vrai nom Laurette Larocque, était originaire de Hull et la salle actuelle du conseil municipal de Gatineau porte son nom. Elle a été journaliste, comédienne, auteure et rédactrice de feuilletons radiophoniques et de téléromans jusqu'à sa mort subite en 1965.

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Les nouvelles sportives, en 1938, sont décrites avec un langage souvent plus coloré que celui du 21e siècle. Ainsi, pour coiffer un texte sur une double victoire des Yankees de New York sur les Tigers de Détroit, au baseball, on titre : «Les Tigres sont battus; les Yankees leur tordent la queue samedi et dimanche»... Dans le texte on ajoute que «dans la défaite, les Bengales se sont fait talocher pour onze coups par les champions»...

Dans la Ligue internationale de baseball, les Royaux de Montréal ont aussi enregistré une double victoire contre les Orioles de Baltimore et grimpé au 5e rang. On titre: «Le Royal au 5e crochet»...

Le journal offre aussi des comptes rendus complets des matches des ligues de sacs de sable et des ligues de fers...

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Enfin, à la une, on peut lire que la Cour de l'Échiquier du Canada a donné gain de cause à Coca-Cola dans sa cause intentée contre son concurrent Pepsi-Cola... Coke alléguait que Pepsi l'avait lésée en imitant de trop près sa marque déposée «Coca-Cola»...

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Dans la seule page une, on pouvait lire 23 nouvelles... En 2020, combien de textes de nouvelles pouvez-vous lire à la une? Le plus souvent, dans la presse de langue française, le chiffre est zéro...




dimanche 29 décembre 2019

Les jeunes et le bilinguisme. Les carottes sont cuites.



«Les carottes sont cuites.» Voilà l'avertissement codé transmis à la population québécoise et franco-canadienne par Martin Turcotte, chercheur principal au Centre de la statistique ethnoculturelle, langue et immigration de Statistique Canada, dans son étude récente (publiée en octobre 2019) intitulée «Résultats du Recensement de 2016: le bilinguisme français-anglais chez les enfants et les jeunes au Canada» (bit.ly/2Zy1fuI).

Un peu comme ces messages cryptés du second conflit mondial, permettant à la résistance française de communiquer des renseignements sans être compris de l'ennemi, des chercheurs francophones de l'agence fédérale Statistique Canada lancent parfois des appels urgents de détresse sous le couvert de rapports rédigés dans le langage officiel et peu inspirant de la bureaucrate canadienne.

Le font-ils sciemment ou intuitivement? Je n'en sais rien. Ce dont j'ai toujours été convaincu, cependant, c'est qu'au fond de chaque Québécois, chaque Canadien français, chaque Acadien - même les plus dociles - sommeillent les braises encore chaudes de la résistance.

Sous prétexte de brosser un tableau global de l'évolution du «bilinguisme français-anglais» chez les jeunes au Canada tout entier, le statisticien fédéral présente en détails précis et dramatiques la progression fulgurante de l'anglais au Québec, ainsi que la stagnation ou le déclin du français dans les autres provinces canadiennes. À moins d'agir promptement, d'ici une vingtaine ou une trentaine d'années, les Québecois francophones seront majoritairement bilingues et le reste du Canada (sauf l'Acadie du Nouveau-Brunswick et quelques pochettes franco-ontariennes), essentiellement unilingue anglais.

Le langage employé par Martin Turcotte n'éveillera aucun soupçon chez les Anglo-Canadiens, même chez ceux qu'il côtoie à Statistique Canada. Ils y verront probablement une étude de plus sur le bilinguisme français-anglais par un statisticien de langue française qui s'amuse à jongler savamment avec des colonnes et des colonnes de chiffres extirpées des recensements canadiens... Une étude qu'à peu près personne ne lira (surtout pas la faune médiatique) et qui occupera une des nombreuses tablettes empoussiérées dans les méandres des archives de StatCan... Mais pour ceux et celles qui, chez nous, se donneront la peine de décortiquer ce document de 17 pages, il y a beaucoup, beaucoup plus.

Ce qu'il faut surtout comprendre, c'est que l'un des nôtres, bien terré au sein de l'appareil fédéral anglo-canadien, vient de lancer une bouteille à la mer en espérant sans doute que son SOS tombe entre bonnes mains. Sinon, si on continue de voir nos jeunes générations s'angliciser dans la plus totale indifférence, il ne nous restera plus beaucoup de temps comme nation. Les chiffres sont on ne peut plus clairs. Dans 15 ans, 20 ans, il sera trop tard. «Les carottes seront cuites!»

Voici quelques chiffres contenus dans cette étude:

* Au recensement de 2006, 28,3% des jeunes Québécois de 5 à 17 ans étaient bilingues (français-anglais). Au recensement de 2016, cette cohorte de jeunes (maintenant âgée de 15 à 27 ans) est bilingue à 66% ! Ça en dit long sur l'importance de l'anglais, langue de travail, même au Québec.

* Au Québec, 55% des jeunes de 5 à 17 ans qui étaient unilingues en 2006 faisaient partie des bilingues en 2016. C'était à peine 7% dans les autres provinces. Vous voyez la tendance?

* Dans le reste du Canada, les jeunes sont les plus bilingues - un peu plus de 15% - à l'âge scolaire (10 à 19 ans) et le français acquis commence à se perdre dès que cette génération intègre le marché du travail. En passant, ces chiffres incluent les Canadiens français et les Acadiens...

* Au Canada hors-Québec, 35% des jeunes qui étaient bilingues en 2006 ne l'étaient plus en 2016 (et croyez moi, ce n'est pas l'anglais qu'ils ont perdu), tandis qu'au Québec 94% des jeunes bilingues de 2006 l'étaient toujours dix ans plus tard... Au Québec, quand on acquiert l'anglais, c'est pour de bon...

* L'étude donne peu de détails sur les francophones hors Québec mais mentionne que le taux de persévérance du bilinguisme, au Canada sans le Québec, est le plus faible chez les 14 à 17 ans, ainsi que chez ceux ayant l'anglais ou une autre langue que le français ou l'anglais comme langue maternelle. On ne traite pas du tout de la question de l'assimilation des francophones.

* Le taux de bilinguisme global au Québec est passé de 25,5% en 1961 à 44,5% en 2016 et dépassera les 50% d'ici une dizaine d'années. Le Québec est de loin le territoire le plus «bilingue» du pays. Ailleurs au Canada, la proportion de bilingues a augmenté de 6,9% en 161 à 9,8% en 2016 et on est désormais dans une ère de stagnation, voire de recul...

* Projection pour 2036? «Un écart croissant entre le taux de bilinguisme au Québec et le taux de bilinguisme hors Québec». On ne fait pas de projection pour la proportion de francophones dans l'ensemble du Canada, mais elle aura sans doute chuté sous la barre des 20%... L'accélération du début de la fin, et ça va être laid...

Merci M. Turcotte, je crois avoir décrypté votre message, mais je crains que la majorité de mes compatriotes ne réagissent avec la plus grande indifférence. Quand j'écoute les gens autour de moi, dans la rue, à la radio, à la télé ou sur Internet, je constate la dégradation rapide du français parlé. Quand je regarde les médias sociaux, la médiocrité du français écrit crève les yeux. Je vois et j'entends dans la vraie vie ce que vous décrivez avec vos savantes colonnes de chiffres...

Dans quelques générations, sur le plan linguistique et culturel, le modèle «Team Canada» (bit.ly/2Sxe07o) viendra achever ce qui reste...

Où en sont les braises de la résistance?









mardi 10 décembre 2019

Langues officielles: le silence coupable du discours du Trône

Le 5 décembre, le premier discours du Trône ne faisait aucune mention des enjeux liés aux langues officielles. La presse écrite, y compris Le Droit, n'a pas relevé cette absence. La Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada (FCFA) a publié un communiqué de protestation. Nouveau silence de la presse écrite.  Seuls le réseau ontarien de Radio-Canada et le site Web de TFO (télévision franco-ontarienne) en ont parlé... C'est décourageant...

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photo du gouvernement du Canada

Si jamais les collectivités canadiennes-françaises et acadiennes hors-Québec voulaient la preuve d'être trop souvent laissées pour compte sur l'échiquier du gouvernement canadien (autre qu'en période électorale ou comme pions pour contrer les velléités souverainistes québécoises), elles l'ont eue le 5 décembre 2019.

Après une année pourtant fort mouvementée - des frasques ontariennes de Doug Ford aux controverses entourant les sorties de Denise Bombardier, en passant par la nomination d'une lieutenant-gouverneur unilingue anglais au Nouveau-Brunswick et un débat de plus en plus pressant sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles (qui a 50 ans en 2019) - le premier discours du Trône du gouvernement Trudeau n'a même pas effleuré les dossiers linguistiques...

Pas un mot! À moins de considérer que l'inclusion de l'expression «minorités linguistiques» - sans plus - dans une énumération contenant aussi les femmes, les minorités visibles, les personnes handicapées et les membres des communautés LGBTQ2 constitue une mention traduisant un réel intérêt pour la promotion de la seule langue officielle qui en arrache au Canada - le français.

Le gouvernement Trudeau a réussi dans son discours inaugural à se dire au service de tous les citoyens quelles que soient «leurs langues»... Ici, le français, l'une des deux langues officielles du pays, est relégué au même palier que le chinois, l'arabe, l'ukrainien, l'allemand ou le magyar... Le discours du Trône évoque par ailleurs la protection des langues autochtones, mais ne dit rien du français langue officielle qui décline d'un océan à l'autre, de recensement en recensement...

Les Québécois ont en mains un coffre d'outils (même s'il est parfois rouillé...) avec lequel ils peuvent façonner, protéger et promouvoir un État de langue française. Aussi les engagements linguistiques fédéraux y passent-ils souvent au second plan, et c'est malheureux. Pour les organisations francophones du reste du Canada, c'est une tout autre histoire. Ayant souvent eu maille à partir avec les capitales provinciales, ainsi que des relations douces-amères avec Québec, c'est vers Ottawa qu'elles se sont tournées depuis un demi-siècle pour solliciter fonds et appuis.

Bien des choses ont changé depuis l'adoption de la Loi fédérale sur les langues officielles en 1969, cependant. Avec la Loi constitutionnelle de 1982 et l'interprétation inattendue de l'article 23 par la Cour suprême du Canada, les collectivités de langue française en situation minoritaire ont obtenu la gouvernance de leurs institutions scolaires. Et Ottawa a injecté des centaines de millions pour soutenir l'infrastructure organisationnelle de la francophonie hors-Québec, conscient de son importance stratégique dans l'argumentaire contre le mouvement indépendantiste québécois.

Mais depuis les années 1970, et particulièrement depuis l'imposition de la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, l'ancien biculturalisme - jadis fidèle compagnon du bilinguisme - a été largué en faveur d'un multiculturalisme officiel, consacré à l'article 27 de la Charte. Et ces dernières années, avec la perception que le mouvement indépendantiste est en chute, l'intérêt d'Ottawa pour l'égalité pan-canadienne du français et de l'anglais semble nettement s'affadir.

Faisant face à un sérieux déclin de leurs effectifs, déclin qu'on tente tant bien que mal de maquiller en tripotant les statistiques des recensements, les organisations de la francophonie minoritaire ont toujours les yeux et les oreilles tendus en direction d'Ottawa. Toute déclaration, tout discours, tout budget est scruté à la loupe quand les langues officielles peuvent en devenir l'enjeu. À plus forte raison le premier discours du Trône après une campagne électorale comme celle de 2019. La plus légère secousse politique ou budgétaire, à peine perçue au Québec, devient souvent un séisme de forte magnitude à la FCFA et dans ses organisations affiliées.

Cette fois, les espoirs étaient grands. À peu près tout ce qui bouge, y compris les libéraux, avait promis de moderniser la Loi sur les langues officielles et de lui donner un peu plus de mordant. Cela ne paraissait pas très ambitieux. En mars 2015, la présidente sortante de la FCFA, Marie-France Kenney, affirmait devant les parlementaires fédéraux que la Loi sur les langues officielles (LLO) «est la loi la moins bien appliquée du pays, et ça fait que 45 ans que ça dure...» Après les vifs débats de la dernière année, on aurait été en droit de s'attendre qu'Ottawa réitère tout au moins ses promesses.

Même pas... Et pourtant, quelques semaines plus tôt, la ministre québécoise responsable de la francophonie canadienne, Sonia Lebel, annonçait l'intention de son gouvernement de demander une modification fondamentale à la LLO, en mettant fin à cette fiction que la minorité anglo-québécoise est le miroir des minorités canadiennes-françaises et acadiennes à l'extérieur du Québec. Les anglos québécois n'ont jamais été une vraie minorité. Ils sont une extension au Québec de la majorité anglo-canadienne.

Mme Lebel crie dans le désert. Jamais un gouvernement fédéral ne consentira à mettre fin au mythe d'une symétrie quasi parfaite entre les minorités francophones du Canada et la collectivité anglophone du Québec. Jamais il n'avouera que le Commissaire fédéral aux langues officielles passe l'essentiel de son temps à défendre une seule de ces langues, toujours la même... le français, d'un océan à l'autre et même au Québec.

Le quotidien Le Nouvelliste avait noté à la fin de novembre que le ministre François-Philippe Champagne, à qui Justin Trudeau a confié les dossiers de la francophonie internationale, n'en avait pas le titre. Il n'y a plus de ministre de la Francophonie. C'était sans doute un présage de ce que l'on devait attendre du discours du Trône. Une poursuite du déclin du gouvernement canadien pour ce qu'on appelle bien mal le «bilinguisme» officiel. Quand la proportion de francophones chutera sous la barre des 20% dans l'ensemble du pays, d'ici un ou deux recensements, cette tendance deviendra de plus en plus évidente.

Mme Kenney avait fait de sombres prévisions en 2015, prévisions qui contredisent les discours des «lunettes roses» qui persistent à maquiller la réalité franco-canadienne. «À plusieurs endroits, disait l'ancienne présidente de la FCFA, ce n'est qu'une question de temps avant que nos communautés tombent en dessous du seuil requis pour recevoir des services et des communications en français des bureaux fédéraux. Et quand notre poids relatif sera tombé encore plus bas, que remettra-t-on en question à ce moment? Nos écoles de langue française?»

Le silence du gouvernement Trudeau en matière de langues officielles est alarmant. Les organisations de la francophonie hors-Québec ont raison de protester sur la place publique. Elles auraient aussi raison de se plaindre de l'indifférence générale de la plupart des grands médias, tant français qu'anglais, à l'égard de ces dossiers. Il y a là-dedans une tendance lourde qui menace la situation de la francophonie partout au Canada, y compris au Québec.

Si le gouvernement québécois se donnait la peine de bien étudier et analyser ce qui se passe chez les Canadiens français et les Acadiens, il n'hésiterait pas une seconde à redonner à la Loi 101 tout le mordant qu'elle a perdu depuis son adoption en 1977, et à utiliser tous les leviers disponibles pour renforcer son alliance avec les collectivités de langue française ailleurs au pays.

Sauf de rares exceptions, les francophones hors-Québec ont eu peu d'influence, peu de poids sur l'échiquier politique pan-canadien. Et ils doivent désormais faire face à une Cour suprême qui leur est de plus en plus indifférente, voire hostile. Le silence du discours du Trône n'est pas un hasard.




dimanche 1 décembre 2019

La Loi 21, un acte de rébellion!

caricature de Bado dans le quotidien Le Droit

Le débat sur la contestation judiciaire de la Loi 21 et la laïcité de l'État est de nouveau en train de dérailler. Tous les feux sont dirigés vers la juge en chef de la Cour d'appel du Québec, Nicole Duval Hesler, comme si sa présence ou son désistement pouvaient être déterminants dans la décision de suspendre ou pas l'application de ladite Loi 21.

Si elle en vient à avouer un préjugé anti-laïcité et se retire de la cause, rien n'est acquis. Le ou les juges qui la remplaceront pourraient aussi bien arriver aux mêmes conclusions que la juge Duval Hesler. De fait, il y a une forte probabilité qu'ils le fassent. Pourquoi?

D'abord parce que tous les juges des cours supérieures sont nommés par le gouvernement fédéral seul, voire par le premier ministre seul. Les dés sont pipés. Cela ne garantit pas toujours une issue défavorable dans un conflit avec Ottawa, mais disons que le Québec rame à contre-courant.

Cette fois, cependant, à moins d'un miracle judiciaire, les tribunaux fédéraux vont casser la Loi 21 parce qu'ils n'ont pas le choix. La proclamation de la laïcité de l'État au Québec constitue une véritable rébellion contre la Charte constitutionnelle de 1982 et même, quoiqu'à un moindre degré, contre la Loi constitutionnelle de 1867.

La Loi 21 stipule à l'article premier que «l'État du Québec est laïque» et affirme à l'article 2 «la séparation de l'État et des religions». Toutes les autres dispositions de la Loi, y compris bien sûr celles sur l'interdiction du port de signes religieux, découlent de ces deux principes. Ces deux articles constituent un rejet clair d'éléments fondamentaux des lois constitutionnelles du Canada.

L'Acte de l'Amérique du Nord britannique (la Loi constitutionnelle de 1867] confirme la reine (ou le roi) de Grande-Bretagne comme chef de l'État canadien. Or Elizabeth Windsor, comme son arrière grand-mère Victoria qui régnait à l'époque de la Confédération, se trouve à cumuler la charge de monarque et celle de chef de l'Église anglicane. Elle est sans conteste un chef religieux.

Un État laïque ne peut accepter de se reconnaître dans une monarchie identifiée à une Église particulière, monarchie dont le trône est d'ailleurs interdit aux catholiques, la religion la plus répandue au Québec. La laïcité entraînera donc, nécessairement, un rejet du chef d'État reconnu par la constitution canadienne.

Secundo, l'affirmation de la laïcité du Québec contredit l'article 1 de la Loi constitutionnelle de 1982, celle qu'on nous a imposée et que nous n'avons jamais signée. Cette loi affirme dans son préambule que «le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu». Cela suffit pour rendre toute velléité de laïcité étatique inconstitutionnelle aux yeux de la Charte fédérale.

Et au cas où cela ne suffirait pas, l'article 27 de la Charte de 1982 stipule que toute interprétation de ladite Charte «doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens». L'interdiction des signes religieux pour certains agents de l'État impose des limites à certains excès d'un multiculturalisme débridé. On ne pourra jamais argumenter qu'il en favorise le maintien ou la promotion.

Le coup d'État du Canada anglais en 1982 comporte des clauses qui mettent en péril l'essence même du fédéralisme en affirmant la supériorité juridique de la constitution fédérale sur les lois des autres États membres de la fédération. À l'article 50 de la Charte canadienne, il est dit que «la Constitution du Canada est la loi suprême du Canada», qu'elle «rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit». À l'article 32, on affirme clairement que la constitution fédérale s'applique aux législatures provinciales. Cela, Québec ne l'a jamais accepté. Aucune province ne devrait le faire.

Le droit se se soustraire à la Charte est accordé aux provinces pour certains articles de la Constitution, mais pas tous. Si j'ai bien compris le texte constitutionnel, l'article sur la promotion du multiculturalisme, par exemple, pourrait être invoqué pour saper le pouvoir de dérogation...

De fait, ce que le gouvernement Legault doit affirmer, c'est que la Loi constitutionnelle de 1982 elle-même est inconstitutionnelle. Parce qu'elle infériorise les États provinciaux par rapport à l'autorité fédérale, ce qui contredit l'essence même du principe fédéral dont le pays se réclame. Parce qu'elle abuse du pouvoir de la majorité anglo-canadienne pour imposer ses valeurs et son projet de société à une nation québécoise minoritaire issue de traditions linguistiques, culturelles et juridiques françaises.

La Loi 21 est un acte de rébellion nationale. Sa légitimité tient à la fois à la noblesse de la cause de la laïcité et à la nature profondément démocratique (et respectueuse) du processus qui a mené à son adoption par l'Assemblée nationale du Québec. Inconstitutionnelle? Bien sûr! C'est une dénonciation d'éléments clés des lois constitutionnelles de 1867 et de 1982. Une dénonciation justifiée!

Dans cette cause, les vrais fédéralistes sont à Québec. Les Anglo-Canadiens n'ont jamais cru au fédéralisme. De fait ils n'y comprennent pas grand-chose. Leur gouvernement national est à Ottawa et ils y consentiront toujours une plus grande centralisation des pouvoirs. C'est au fond ce que la Charte de 1982 cherche à imposer au Québec. Et là, on vient de dire Non!

Cette affaire risque de devenir l'une des plus importantes crises du pays. Plus que le référendum de 1995? On verra...

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N.B. Je ne suis pas juriste. Peut-être n'ai-je rien compris au sens profond des textes de loi constitutionnels. Des juristes viendront sûrement m'éclairer...