À la fin de février 1990, quelques mois avant que l'échelle de Richter linguistique ne bondisse avec l'échec sismique de l'Accord du Lac Meech en juin, suivi de la réplique retentissante à Oka en juillet, de sourds grondements marquaient déjà les rapports entre anglophones et francophones sur les rives de la rivière Ste-Marie, entre le lac Supérieur et le lac Huron.
Quelques semaines auparavant, le 29 janvier 1990, le conseil municipal de Sault Ste-Marie, craignant les effets de la nouvelle loi ontarienne sur les services en français, avait adopté une résolution déclarant la ville «unilingue anglaise». C'était une manifestation évidente de francophobie, la majorité anglaise n'ayant rien à craindre d'une minorité de 3 ou 4% de francophones en voie de disparition. Tout de même, plus de 25 000 résidents de Sault Ste-Marie, le tiers de la population de la ville, avaient signé une pétition contre toute concession aux quelque 3000 Franco-Ontariens.
Une affaire somme toute banale considérant tous les coups bas assénés à la langue française depuis le début du 20e siècle en Ontario, mais la presse s'est emparée de l'affaire un peu partout au Canada, y compris au Québec où l'on n'avait toujours pas digéré le piétinement public du fleurdelisé l'année précédente à Brockville (également en Ontario). Le premier ministre Mulroney et des premiers ministres provinciaux sont intervenus pour condamner la résolution.
Au beau milieu de cette tension grandissante, un événement rare s'est produit: une collaboration inédite entre deux journaux quotidiens, Le Droit d'Ottawa-Gatineau et The Sault Star, quotidien de langue anglaise de Sault Ste-Marie. pour produire deux cahiers spéciaux (un en français, un en anglais) sur ce qu'on appelait déjà la crise de Sault Ste-Marie. L'originalité du projet provenait d'un échange de journalistes entre les deux quotidiens. Trois reporters du Sault Star seraient intégrés à la salle des nouvelles du Droit, pendant que trois scribes du Droit travailleraient pour quelques semaines au Star.
Pour les journalistes francophones, Adrien Cantin, Robert Bousquet et Jules Richer, c'aurait sans doute été un périple en territoire connu même s'ils n'avaient jamais mis les pieds à Sault Ste-Marie. Pas besoin d'aller bien loi pour goûter à l'amère médecine des majorités anglaises. La ville d'Ottawa elle-même s'était déclarée unilingue anglaise 27 ans auparavant. C'était cependant l'occasion rêvée d'aller vérifier sur place, à Sault Ste-Marie, et de prendre le pouls de la population sans passer par les médias de langue anglaise.
Les trois journalistes du Star, John Halucha, Joe Warmington et Linda Richardson, par contre, s'aventuraient dans un univers qui leur était totalement étranger en visitant les milieux franco-ontariens de la capitale et quelques localités de l'Outaouais québécois. Après quelques jours de travail au Droit, l'un d'entre eux, je ne me souviens plus lequel, m'avait dit quelque chose d'inouï. Selon lui, les anglophones d'endroits comme Sault Ste-Marie avaient l'impression que tous les francophones du Canada et du Québec étaient bilingues, qu'ils connaissent donc l'anglais, et qu'ils exigent du français sur les boîtes de Corn Flakes uniquement pour narguer les anglos...
On peut aisément imaginer leur stupéfaction en février 1990 quand, en visitant des endroits comme St-André-Avellin dans la Petite-Nation, ou même Hull et Gatineau, ils se trouvaient parfois dans des milieux unilingues français où ils devaient conduire des interviews avec des interprètes. Quoiqu'il en soit, il en est résulté deux cahiers d'une vingtaine de pages, un publié en anglais par le Star, l'autre en français par Le Droit, le 10 mars 1990. Les textes français et les textes anglais avaient été traduits pour que les deux cahiers intitulés Le bilinguisme sur la corde raide et Bilingualism on a Tightrope soient similaires.
Je doute que le résultat ait contribué à changer les mentalités, ici comme là-bas, mais l'initiative avait du mérite et les journalistes qui y ont participé ont vécu une expérience, assez unique je crois, à cette époque marquée par un dialogue de sourds. Pour les Franco-Ontariens et les Québécois de l'Outaouais, ces reportages ont confirmé ce que nous savions déjà au sujet de l'agonie des petites collectivités franco-ontariennes minoritaires et du bilinguisme de facto qui permet aux anglos de l'Outaouais de vivre comme en Ontario... Qu'en ont retiré les journalistes du Sault Star et leurs lecteurs? Sais pas...
Je sais cependant qu'en 2021, à peine 420 personnes (sur 71 000) parlaient surtout français à la maison à Sault Ste-Marie. Calculez le pourcentage. Même si le conseil municipal a présenté officiellement ses excuses en 2010 pour sa résolution sur l'unilinguisme anglais, la situation des francophones reste précaire. Plus que précaire. Et pire, les médias du Québec et du Canada sont revenus à leur indifférence historique... Si quelqu'un veut en savoir plus sur cette histoire, j'ai conservé un exemplaire des deux cahiers du Droit et du Star de 1990... Avis aux intéressés...

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