mardi 31 mars 2026

Cher Avi Lewis...


31 mars 2026...




Cher Avi Lewis,

J'ai lu avec grand intérêt les reportages sur votre élection au poste de chef du Nouveau Parti démocratique du Canada, ce 29 mars. Vous pourriez sans doute être étonné de recevoir ce courrier d'un Québécois péquiste jusqu'à la moelle, mais je pense que vous auriez intérêt à méditer mes réflexions sur l'avenir de votre parti, et du Canada.

Surprise, surprise, j'ai déjà été membre du NPD en 1968, alors que vous étiez bébé. La carte de membre (voir image) fait toujours partie de mes souvenirs de l'époque. Âgé de 22 ans, Ottavien de naissance, j'étais à la fois militant franco-ontarien, partisan de l'indépendance du Québec, et bien sûr, socialiste.

Les libéraux fédéraux venaient d'élire comme chef - et premier ministre - un ennemi juré du Québec, Pierre Elliot Trudeau. Le NPD m'apparaissait sympathique aux francophones et davantage ouvert au dialogue avec la gauche québécoise. De plus j'aimais bien Tommy Douglas. Alors me voilà membre du NPD-Ontario...

L'année suivante, devenu journaliste et membre de la presse parlementaire à Ottawa, j'ai laissé tomber mes affiliations politiques, celle du NPD et, aussi, la carte du Parti québécois auquel j'avais cotisé à la fin de 1968. Des centaines de Franco-Ontariens avaient joint les rangs du PQ, qui a dû créer une section hors-Québec...

En 1970, durant la crise d'octobre, au moment du vote officiel sur l'adoption de la Loi sur les mesures de guerre, j'étais fier de voir 16 néo-démocrates, y compris votre grand-père David Lewis, refuser de se lever aux Communes pour entériner les affirmations mensongères au sujet d'une soi-disant insurrection appréhendée au Québec. 

Pour ce seul geste, les 16 néo-démocrates qui ont bravé l'arrogance de Trudeau et enduré la condamnation de l'opinion publique occuperont une place d'honneur dans l'histoire du Canada. Je m'en souviens comme si c'était hier.

Et pourtant, en dépit de son ouverture historique à la francophonie et de sa défense courageuse des droits humains, le NPD n'a jamais réussi à devenir une partie intégrante de l'ADN politique québécoise. La vague orange de 2011 fut l'affaire d'un seul homme, Jack Layton, adopté par le Québec tout entier après son interview à l'émission Tout le monde en parle de Radio-Canada. Partout les gens votaient pour Jack en cochant la case des candidats néo-démocrates.

Au fil des décennies, le NPD fédéral a démontré son ignorance systématique de l'histoire et de la culture nationale du Québec. Une exception: la déclaration de Sherbrooke de 2005, dépoussiérée parfois pour séduire les Québécois mais ignorée pour le reste du pays. De fait, les priorités néo-démocrates sont souvent celles qui tiennent le moins compte des particularités québécoises.

La langue française d'abord. Malgré l'abondante bonne volonté des dirigeants du NPD, l'âme du parti reste essentiellement anglo-canadienne, forgée dans son histoire, depuis sa fondation dans les Prairies à son expansion vers la Colombie-Britannique et l'Ontario. Vous faites l'effort, mais c'est justement ça: un effort, ne pas l'oublier. Et ça paraît. Le seul député québécois qui vous reste, Alexandre Boulerice, s'est dit «déçu» de la place du français dans votre course à la chefferie.

Votre programme ensuite. Vos priorités reflètent celles du Canada anglais, davantage porté à voir son gouvernement «national» à Ottawa et à accepter de centraliser des pouvoirs constitutionnellement dévolus aux provinces - soins de santé, garde d'enfants, logements, transport en commun, contrôle des loyers, etc. La nation québécoise voit depuis toujours ces priorités comme étant du ressort de son gouvernement national, Québec.

À l'exception de la Déclaration de Sherbrooke, restée lettre morte même durant la vague orange de 2011, le NPD n'a jamais compris ce concept de deux nations vivant côte à côte sous le même parapluie constitutionnel. Je ne sais pas combien de temps M. Boulerice restera député néo-démocrate mais clairement il perçoit clairement cette lacune. C'est peut-être pour cette raison qu'il vous a invité à «venir parler aux Québécois» pour «mieux comprendre le Québec».

Ne croyez-vous pas le temps venu, pour le NPD, de scruter son ADN et d'accepter le fait que dans sa nature même, il incarne le Canada anglais dans ce qu'il a de plus progressiste. S'il faut, pour préserver la majorité anglo-canadienne de son propre déclin culturel, de son américanisation accélérée, lancer de grands chantiers pan-canadiens sous un leadership «national» à Ottawa, alors que le NPD s'assume comme défenseur et porte-parole du Canada anglais. Qu'il laisse le Québec gérer seul, en français, en collaboration, ses propres chantiers.

Le Bloc québécois représente au Québec une force politique tout aussi progressiste, sinon plus, que le NPD sur le plan fédéral. Il est mieux placé que le NPD pour concurrencer les deux grands partis de droite, les libéraux et les conservateurs, de plus en plus indissociables. Le Québec est désormais perdu pour les néo-démocrates et à force d'essayer de satisfaire le pays tout entier, le NPD risque de rater son ultime chance de rallier au Canada anglais les forces de progrès social, menacées à la fois par les vieux partis capitalistes et par l'ombre sinistre de Donald Trump.

Je vous souhaite, M. Lewis, à vous et à votre parti, de retrouver la vigueur qui animait la gauche Canadian à l'époque de Tommy Douglas et de votre grand-père. Mais si vous tentez d'imposer vos visées centralisatrices au Québec, si vous méprisez nos valeurs, notamment la laïcité, vous allez frapper un mur. Alors M. Boulerice a raison. Venez rencontrer les Québécois (améliorez votre français un peu, d'abord). Si vous arrivez à comprendre la dynamique nationale québécoise et que vous en tirez les conclusions qui s'imposent, alors... Tiens, je vous laisse terminer cette phrase...


Aucun commentaire:

Publier un commentaire