10 mars 2026...
Je passais en revue cet après-midi la liste abracadabrante d'individus, d'organisations et de gouvernements qui s'apprêtent à fondre sur la Loi 21 (laïcité) devant la Cour suprême du Canada à compter du 23 mars. De l'Organisation mondiale sikhe du Canada aux Avocats plaidants de la Colombie-Britannique, du Conseil national des musulmans canadiens à la Conférence des évêques catholiques du Canada, de la Commission scolaire English-Montréal au Procureur général de l'Ontario, le martyrologue remplira facilement les quatre jours d'audience diffusés en direct sur les ondes, à travers le pays.
La question de la laïcité au Québec, et ailleurs au Canada dans la mesure où on en parle, est le plus souvent centrée sur les différents voiles imposés par les islamistes aux femmes musulmanes. Il en résulte un débat où se superposent les enjeux d'égalité hommes-femmes et de liberté de religion. Mais l'interdiction de signes religieux au travail pour les employés de l'État peut intéresser tout autant les chrétiens, les Juifs et d'autres confessions, y compris les Sikhs qui portent un turban. Ces derniers ont bénéficié d'accommodements par le passé, au sein des corps policiers par exemple.
Les Sikhs constituent un cas intéressant parce qu'il n'engage pas l'égalité hommes-femmes. Seuls les hommes sikhs sont coiffés d'un turban à partir de l'adolescence et à l'âge adulte. Il s'agit ici de liberté de religion, rien d'autre. Curieux de connaître leur argumentaire religieux contre la Loi 21, je suis allé consulter le mémoire que l'organisation représentant les Sikhs du Canada avait présenté à l'Assemblée nationale du Québec en 2019, en supposant qu'on y trouve le coeur de la défense qu'on invoquera devant les juges suprêmes.
Le mémoire est instructif pour qui connaît peu les Sikhs. Je cite: «Le turban n'est pas un symbole religieux, mais un article de foi. Alors que les articles comme un crucifix ou d'autres bijoux sont facultatifs, le turban est obligatoire et ne peut être enlevé. Les symboles sont simplement des représentations de l'objet réel. Le turban a une signification religieuse, mais il est bien plus qu'un symbole. L'identité des sikhs se reflète dans le port du turban.» Obliger un sikh à retirer son turban équivaudrait à lui demander «de faire une chose totalement contraire à ses croyances».
Et d'ajouter le texte: «Tout comme un individu serait extrêmement embarrassé d'avoir à se présenter déshabillé, un sikh sentirait le même niveau d'humiliation en étant obligé de retirer son turban. Des organisations partout au Canada, telles que les forces policières et l'Agence des services frontaliers du Canada, maintiennent qu'enlever le turban équivaut à une fouille corporelle nue.»
Cet argument peut paraître convaincant à première vue, mais il est troué de bord en bord. Personne n'obligera un sikh employé par l'État avant l'adoption de la Loi 21 d'enlever son turban à cause de la clause grand-père. Pour le présent et l'avenir, par contre, la loi est claire quant à l'interdiction des signes religieux. Un sikh pratiquant, comme tout citoyen d'une autre confession, devra faire le choix de respecter la laïcité de l'État ou de chercher du travail ailleurs s'il veut garder un turban, une kippa ou un crucifix.
Oui, rétorquera-t-on dans les hautes sphères sikhes, mais le turban n'est pas un symbole religieux, c'est un article de foi. Impossible de demeurer sikh si on l'enlève. Cela donne l'impression d'une vieille garde en déclin tentant de conserver son emprise sur le troupeau, étant donné qu'au sein même du territoire le plus sacré des Sikhs, le Penjab en Inde, les jeunes sikhs délaissent de plus en plus le turban, qu'ils jugent inconfortable, et se coupent les cheveux, privilégiant la mode à la tradition. Dans les collectivités sikhes occidentales, en France comme en Amérique, le même phénomène se constate. Si on ne réussit plus à imposer le turban au sein des communautés sikhes, comment peut-on prétendre l'imposer dans les milieux de travail d'un État laïc?
Clairement, dans la vie de tous les jours, le port du turban est devenu facultatif pour un grand nombre de sikhs. Peut-être la majorité en ce début du 21e siècle. «Le projet de loi 21 contrevient aux valeurs de liberté religieuse et de respect mutuel au Québec», conclut l'organisation sikhe. Si encore les dirigeants de cette organisation respectaient la liberté de ceux qui refusent le turban au sein de leur propre collectivité, l'argument porterait davantage. L'État laïc a parfaitement le droit se ne pas se laisser imposer, dans ses lieux de travail, les signes d'une religion intolérante envers ses propres libre-penseurs.
Le mémoire laisse entendre que la laïcité a quelque chose à voir avec le fait que «certains Québécois (les francos de souche, j'imagine) sont mal à l'aise avec des personnes portant le turban, la kippa ou le hijab». Personnellement, j'ai plutôt l'impression que ce sont bien plus souvent des personnes portant turban ou hijab qui sont «mal à l'aise» (ou bien pire) avec les Québécois francophones de souche. Pourquoi devrait-on se sentir coupables de xénophobie ou de racisme quand on se dit «chez nous» et qu'on demande aux immigrants de se conformer, au moins au sein de l'État, à «nos» valeurs de laïcité qui sont aussi des valeurs universelles s'appliquant à tous sans discrimination?
J'ai grandi en Ontario au sein d'une société d'anglos intolérants, voire racistes, à l'endroit des Franco-Ontariens, traînant avec eux des siècles de soi-disant supériorité. Les nouveaux arrivants de différentes cultures et ethnies qui se sont anglicisés ont intégré les préjugés historiques de la majorité anglo-canadienne à notre endroit. Voilà ce que je ressens quand on vient nous sermonner ces jours-ci sur la liberté religieuse et le respect mutuel. Pour nous qui avons vécu jadis sous l'emprise de l'Église romaine, le choix est facile entre la laïcité de l'État et la soi-disant liberté religieuse (qui ne l'est pas). Nous n'avons pas à rougir de nos choix de civilisation.

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