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| la une du journal La Rotonde de l'Université d'Ottawa en octobre 1968 |
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Dans sa tirade du 26 janvier contre la députée bloquiste Christine Normandin, qui l'interrogeait au sujet de la réécriture à l'eau de rose de l'histoire des relations entre francophones et anglophones au Canada, le ministre Steven MacKinnon s'est vanté d'avoir complété en français son baccalauréat en administration des affaires dans un environnement acadien, à l'Université de Moncton. Preuve de la merveilleuse bonne entente entre anglophones et francophones depuis la conquête...
Ce qu'il a omis de dire, c'est qu'il lui aurait été impossible de suivre le même programme d'études dans une autre université de langue française hors Québec. Il n'y en avait pas dans les années 1980. Il se serait vu dans l'obligation de fréquenter une institution «bilingue» comme l'Université d'Ottawa ou l'Université Laurentienne (Sudbury) où la plupart des étudiants étaient anglophones, où la majorité des cours étaient donnés en anglais et où l'environnement culturel était peu propice à la promotion ou la protection de la francophonie.
Encore aujourd'hui, la majorité des étudiants franco-ontariens au post-secondaire de langue française se retrouvent au campus soi-disant bilingue de l'Université d'Ottawa, où pas moins de 70% des étudiants sont inscrits à des programmes en anglais. Inutile d'ajouter que la langue commune du campus, c'est l'anglais. Les anglophones se sentent ici chez eux. Ils ne deviendront pas bilingues comme les francophones qui peinent parfois à se faire servir en français dans les commerces et restos à l'intérieur ou autour du campus.
À la fin des années 1960, il aurait été possible de transformer l'Université d'Ottawa en institution de langue française. La population étudiante francophone chutait rapidement mais celle-ci oscillait toujours autour de 51% en 1968. En février 1970, l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO), aiguillonnée par l'Assemblée provinciale des mouvements de jeunes de l'Ontario français (APMJOF), avait officiellement réclamé «la francisation totale» de l'université ottavienne. En vain. Il n'était pas question, dans la capitale fédérale, d'accorder aux Franco-Ontariens ce qu'avaient obtenu les Acadiens: leur propre université.
Le mémoire présenté par l'APMJOF, que j'ai conservé dans ma documentation sur la lutte interminable pour l'obtention d'une véritable université provinciale de langue française en Ontario (lutte qui se poursuit toujours), se lit comme une prophétie quand on constate les effets de cet échec collectif. En 2026, la situation reste désolante avec deux petits campus universitaires de langue française, un à Hearst dans le Nord et un à Toronto dans le Sud-Ouest, et une ébauche, plus prometteuse, avec la plus récente mouture de l'Université de Sudbury. Mais l'Université d'Ottawa attire toujours 13 000 étudiants de langue française (sur un total de 40 000 étudiants).
En février 1970, l'ACFO et l'APMJOF affirmaient, et cela allait de soi, que l'Université d'Ottawa devait être «la suite logique du système d'écoles secondaires publiques françaises» créé quelques années plus tôt en Ontario. «Nous croyons que l'Université d'Ottawa a un rôle très important, celui de former des chefs de file franco-ontariens inspirés, à la base, par une solide culture française.»
«Une université, précise l'APMJOF, ne doit pas seulement permettre à l'étudiant canadien-français d'étudier dans sa langue mais, croyons-nous, lui assurer un milieu culturel qui lui soit propre, un milieu favorable à son épanouissement culturel.» Aussi l'APMJOF se dit-elle «convaincue que seul l'unilinguisme est viable et que seul l'unilinguisme français assurera une entière promotion académique et culturelle aux étudiants francophones d'Ontario qui voient en l'Université d'Ottawa une des seules institutions post-secondaires qui se rapprochent quelque peu de leur culture.»
Pourquoi l'unilinguisme français? «Le jeune francophone d'Ontario doit pouvoir travailler en français dans un milieu homogène. L'université est le milieu de travail de plusieurs jeunes Canadiens français. Il n'y a pas, à notre avis, que la salle de cours qui forme ce milieu de travail: le campus, l'atmosphère et les activités en font également partie. La vocation de bilinguisme que fait sienne l'Université d'Ottawa ne doit pas consister en une tentative, assurément vaine, de rapprochement des deux cultures. Les deux cultures et les deux langues dominantes au Canada s'incarnent dans deux sociétés distinctes.»
Ainsi, concluent les mouvements de jeunes de l'Ontario français, «nous croyons que seul l'unilinguisme français à l'Université d'Ottawa rend justice aux francophones de l'Ontario.»
Cinquante-six ans plus tard, ce texte conserve toute son actualité. Les inquiétudes énoncées en 1970 se sont avérées prophétiques. L'université et l'Ontario ont rejeté l'unilinguisme français dans cette institution phare des Franco-Ontariens et la proportion de francophones est passée de 51% en 1968 à environ 30% en 2026. Hors des salles de classes, l'étudiant francophone affronte un campus, une atmosphère et des activités anglo-dominantes. La tentative de rapprochement des deux cultures a échoué, aboutissant à une anglicisation accrue des effectifs francophones. Quant à une «société distincte francophone» à l'Université d'Ottawa, si elle a existé par le passé jusque dans les années 1960, elle n'existe plus aujourd'hui.
Un autre pan d'histoire qui échappe sûrement au premier ministre du Canada.

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