vendredi 30 janvier 2026

Des américanismes aux montréalismes...

30 janvier 2026... 



Je ne sais pas s'il y a une leçon à retenir ou une conclusion à tirer de ça mais depuis mon enfance et mon adolescence en Ontario, quand j'écoutais du rock'n roll américain sur les ondes des stations de radio à Buffalo, New York, Boston et Chicago, j'avais noté le grand nombre de succès au palmarès qui portaient ou mentionnaient le nom d'une ou de plusieurs villes ou localités des États-Unis.

Dans la seule chanson Back in the USA de Chuck Berry, on entend les noms des villes de Los Angeles, New York, St. Louis, Détroit, Chicago, Chattanooga et Baton Rouge... Et la plupart de ceux qui écoutaient les stations rock des années 1950 et 1960 se souviendront de Memphis (chantée et instrumentale), San Francisco (époque des hippies), Galveston et El Paso (villes texanes) ou encore Kansas City. On pourrait dresser une liste de centaines, voire de milliers de références musicales à la géographie des États-Unis.

Je ne me souviens pas cependant d'avoir entendu sur les ondes des stations anglaises d'ici (celles d'Ottawa en tout cas) des succès rock d'artistes anglophones qui évoquaient ou louangeaient Ottawa, Toronto, Winnipeg, Calgary, Edmonton ou Vancouver, ou quelque autre localité des Maritimes, de l'Ontario, des Prairies ou des Rocheuses. L'exception qui confirme la règle? «Runnin' Back to Saskatoon du groupe Guess Who, mais là on navigue dans la musique des années 1970... Je me souviens aussi, dans le genre folk, d'avoir entendu Ian and Sylvia mentionner l'Alberta, et Buffy Sainte-Marie s'ennuyer des Piney Wood Hill, que je croyais être situées en Saskatchewan.

En 2013, la chaîne CBC avait publié le Top 100 des albums Canadian, et en toute première position il y avait le disque Harvest de Neil Young, qui contient la chanson Heart of Gold. Dans ce grand succès nord-américain, Young ne mentionne qu'une ville: Hollywood. Et aucun titre ne reflète l'origine canadienne de l'artiste. Même chose pour le numéro 3 du palmarès, l'album Blue de Joni Mitchell, où seule la Californie est mentionnée. J'ai toujours cru qu'à cette époque, les artistes anglo-canadiens de la musique pop-rock tentaient le plus possible de se fondre dans le melting pot américain pour assurer leur succès en ondes et aux palmarès. On ne se risquera pas à parler de Fredericton ou Regina dans un tube destiné au marché américain.

Est-ce toujours la situation aujourd'hui? Je n'en sais rien. Ma fréquentation des stations de musique contemporaine a cessé vers la fin des années 1980 et j'avoue mon ignorance relativement totale de ce que sont devenus les palmarès Canadian au 21e siècle. Peut-être entend-on ces jours-ci des tas de chansons dans les Top 40 au sujet du Nouveau-Brunswick, du Manitoba ou du Yukon, mais j'en doute. Non, pour trouver des chansons populaires qui parlent du Canada anglais, il faut presque invariablement se tourner vers le répertoire des artistes québécois de langue française.

J'écoutais hier Les chemins d'été de Steve Fiset (1970) et entendu: «Sur la Trans-Canada, entre les arbres verts, nous filerons vers Vancouver.» Et qui ne souvient pas de la référence à Regina dans le grand succès Saskatchewan des Trois Accords? Ou d'À Winnipeg les nuits sont longues de Pierre Lalonde. Ou encore de Robert Charlebois parlant d'Ottawa et Toronto dans Les ailes d'un ange et de Jean Leloup évoquant Hawkesbury dans I Lost my Baby. Ou le récent Sudbury de JF  Pauzé, ex-Cowboy Fringant? Pourquoi, au Canada anglais, sur les chaînes rétro, entend-on toujours Surfin' USA des Beach Boys mais rien qui pourrait même ressembler un peu à Skating Canada? Le Canada anglais est-il américanisé au point d'être gêné de parler de lui-même en chanson?

Une chose est sûre. Le Québec francophone ne souffre pas d'un déni d'existence musicale. Au cours des 60 dernières années, grâce aux chansonniers autant qu'aux groupes rock, la géographie québécoise a été décortiquée de A à Z dans nos palmarès. Montréal en premier lieu bien sûr. Les albums de Beau Dommage contiennent tellement de «montréalismes» (22 en tout, de 7760 St-Vallier à l'île Perrot) qu'on en fait une carte illustrée dans la version remastérisée du premier album éponyme. Mais le reste du territoire québécois y passe aussi. De Ste-Adèle PQ (Jean-Pierre Ferland) à Val d'Or (Raoul Duguay), d'Ungava à Manicouagan (Claude Gauthier), de Natashquan (Gilles Vigneault) à Chibougamau (Robert Charlebois), de Montmagny (Cowboys fringants) à Gatineau (Mommy, Daddy), jusqu'à Notre-Dame-de Stanbridge (les soeurs McGarrigle), tout le Québec y passe. Les identités géographiques québécoises sont devenues l'une des marques de commerce de notre univers musical.

Pourquoi chez nous et pas chez nos voisins anglo-canadiens? Voilà une question que le Canada anglais devrait se poser. Et, de Halifax à Victoria, on n'aimera peut-être pas la réponse.


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