mercredi 2 novembre 2022

M. Paradis, je m'estime trahi...

François Paradis


Au Québec, le conflit entourant la nécessité ou pas du serment d'allégeance à Charles III nous a abondamment rappelé que le peuple québécois vit dans une monarchie. Avec tout ce que cela implique d'archaïsmes et d'injustices accumulées depuis des siècles. Enfin... un jour, peut-être, nous aurons notre république souveraine.

Entre-temps, la question devant nous, c'est de savoir si les nouveaux députés doivent jurer fidélité au monarque britannique, conformément à l'article 128 de la Loi constitutionnelle de 1867. Parlant au nom de l'Assemblée nationale dont il est toujours le président, François Paradis a réaffirmé hier le caractère obligatoire du vétuste serment d'allégeance à la Couronne du Royaume-Uni.

Venant du président de l'Assemblée nationale du Québec dont la loi constituante, adoptée en 1982, ne prévoit qu'un seul serment «envers le peuple du Québec», cette décision de M. Paradis constitue ni plus ni moins une trahison d'une décision législative qui avait de facto annulé la nécessité du serment d'allégeance à la reine ou au roi (et ainsi modifié la portée de l'article 128 de la Loi constitutionnelle de 1867).

Le Québec a le droit de modifier sa propre constitution, dans la mesure où telle chose existe. Ce droit est reconnu même dans la Charte de la nuit des longs couteaux (article 45 de la Loi constitutionnelle de 1982), et Québec l'a utilisé en modifiant unilatéralement l'Acte de l'Amérique du Nord britannique (ou Loi constitutionnelle de 1867), y ajoutant des articles faisant du français la langue officielle et la langue commune du Québec.

Ce droit s'étend-il aux rapports du Québec avec la monarchie? Oui. Le lien entre le Québec et Charles III ne passe pas par Ottawa, et la gouverneure-générale n'est pas la «chef d'État» du Québec même si elle a le droit constitutionnel de nommer son lieutenant-gouverneur. Dans le demi-siècle qui a suivi la création de la fédération canadienne, le Comité judiciaire du Conseil privé du Royaume-Uni (ancien arbitre des disputes fédérales-provinciales) avait clairement établi qu'il existait un lien direct entre la Couronne britannique et les provinces. Le lieutenant-gouverneur du Québec incarne Charles III sans détour fédéral...

Les rapports entre le Québec et le roi sont du ressort de la Constitution québécoise. Ottawa n'a pas à s'en mêler. Si l'Assemblée nationale adopte un projet de loi dictant un seul serment d'allégeance, fait au peuple québécois, c'est son affaire et Charles III (ainsi que son représentant, le lieutenant-gouverneur) n'ont qu'à en prendre acte. La Constitution n'évolue pas seulement à coups d'amendements constitutionnels. Elle est aussi façonnée par les lois, les coutumes et les changements sociaux. Mais l'essentiel, c'est que Québec est le seul responsable de sa gestion des rapports de l'État québécois avec la couronne du Royaume-Uni.

En 1925, poussant sa décision à sa conclusion logique, le Comité judiciaire du Conseil privé avait jugé que les provinces étaient «in a sense like independent kingdoms».  Des royaumes indépendants. Trente ans plus tôt, le même Comité avait affirmé qu'un lieutenant-gouverneur, une fois nommé, «is as much a representative of Her Majesty, for all purposes of provincial government, as the Governor General himself is, for the purposes of Dominion government»1. C'est on ne peut plus clair. Québec règle seul ses comptes avec son roi.  Et pour ce qui est du serment d'allégeance, Québec avait déjà décidé en adoptant sa Loi de l'Assemblée nationale en 1982. UN serment. Au peuple québécois.

Au lieu de se faire défenseur des droits de ses députés et des lois québécoises, le président de notre Assemblée nationale a fait siens les vestiges de l'ancien colonialisme oppresseur. Entre le serment unique au peuple québécois et l'obligation de jurer également fidélité au roi du Royaume-Uni, il a choisi le second. Il a même ordonné l'expulsion des députés qui, horreur, jureraient fidélité au seul peuple québécois, comme l'exige la Loi de l'Assemblée nationale. M. Paradis, je m'estime trahi.

Tenez bon, les trois et les onze!

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1 - The Evolving Canadian Crown, Edited by Jennifer Smith and D. Michael Jackson, Queen's University Press, McGill University Press, 2011

mardi 1 novembre 2022

Capitalisme 101...

L'économie capitaliste, c'est bien plus simple que l'on pense...

Oubliez les savantes et complexes analyses des soi-disant experts...

Voici comment ça marche.

Je prends un exemple facile mais vous pourriez en choisir un autre.

Les pétrolières gonflent le prix de l'essence et font des profits indécents.

Nous payons tout à coup 20 $ ou 30 $ de plus pour faire le plein.

Les experts appellent ça l'inflation mais c'est du vol.

Nos représentants élus au gouvernement pénalisent-ils les voleurs?

Non. Mais comme c'est grave, ils commandent des études.

Et nous continuons à payer, et payer...

D'autres capitalistes, flairant l'occasion, volent à leur tour.

La facture d'épicerie grimpe démesurément.

Nos représentants élus pénalisent-ils ces entreprises? Non.

D'autres études.

Et nous continuons à payer, et payer...

Puis la Banque du Canada dit: l'inflation, c'est grave.

Pénalise-t-elle les voleurs?

Non, elle hausse les taux d'intérêt.

Nous paierons plus cher nos voitures, nos hypothèques, nos emprunts.

Et nous aurons encore moins d'argent pour payer les prix gonflés par les capitalistes.

Ce que j'en retiens?

Les capitalistes s'emplissent les poches à nos dépens.

Et ils peuvent le faire sans entrave, puisque les gouvernements défendent le système qui les laissent libres de commettre ces abus.

Entre-temps, le peuple - nous - s'appauvrit.

Capitalisme 101.

Et personne ne semble remettre en question ce système d'injustices.

À quand une petite rébellion?



lundi 31 octobre 2022

Le français en perdition...

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capture d'écran du communiqué de l'AFO

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En ce matin du 31 octobre, je me demande toujours s'il s'agit d'un «poisson d'avril» de l'Halloween, d'un déguisement pour faire comme tout le monde ou d'un réel passage au «coté sombre de la force»... Depuis deux jours, je m'interroge au sujet d'un communiqué officiel que j'ai reçu par courriel de l'AFO (Assemblée de la francophonie de l'Ontario), portant sur l'élection de Fabien Hébert à la présidence de l'organisme.

Le massacre à la «tronçonneuse inclusive» de la langue française s'accélère depuis quelques années et les lames semblent plus en plus aiguisées ces jours-ci. Entre la rectitude politique «wôkiste» et le langage soi-disant inclusif qu'à peu près personne n'utilise dans la rue mais qu'on entend et lit fréquemment à la télé et dans les médias écrits, le français fonce droit vers le précipice...

Que des exceptions se profilent va de soi. Le français en déborde. Le problème survient quand les exceptions deviennent la règle. Récemment, un/une candidat/candidate à la mairie d'Ottawa, Catherine McKenney, qui s'identifie comme «personne non binaire», disait préférer qu'on emploie «iel» comme pronom quand on parle d'elle-de lui. Ça, à la limite, je peux toujours comprendre. 

Mais imposer à l'ensemble de la langue française une orthographe non «genrée» relève de l'absurde. Pour les médias, le milieu où j'ai évolué, ça devient un véritable casse-tête. On l'a vu avec M.-Mme McKenney durant la campagne électorale récente à Ottawa. Enlever «M.», «Mme», «il» et «elle» de l'arsenal linguistique complique singulièrement la vie aux journalistes, en plus d'aboutir - dans ce cas-ci - à une répétition excessive des noms McKenney et Catherine McKenney.

Enfin, quoiqu'il en soit, c'est de ce communiqué* de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario que je veux parler. Le titre commence bien mal: «Une nouvelle présidence à la tête de l'AFO pour les 2 années à venir». La «présidence» c'est la fonction de président ou de présidente, et non la personne elle-même. Dans une assemblée, quand on s'adresse à la présidence, on s'adresse à la fonction, peu importe la personne qui l'assume. Fabien Hébert peut bien être élu à la présidence de l'organisme parapluie des Ontariens francophones, il n'est pas la présidence. Il est président. Je me suis dit que c'était peut-être une coquille, une erreur sans plus mais non. Le texte renchérit.

Dès le premier paragraphe, on nous annonce que les membres de l'AFO ont élu «une nouvelle présidence». Et la citation du second paragraphe est attribuée à Fabien Hébert, «la nouvelle présidence de l'AFO». Puis à la phrase suivante, on fait l'éloge de Carol Jolin, «l'ancienne présidence de l'AFO». Pour bien enfoncer le clou de l'inclusion, le texte ajoute que quatre «positions» (anglicisme) «d'administrateur.trice.s» étaient aussi en jeu et que quatre «candidat.e.s» ont été «élu.e.s» sans opposition. Comme moyen de rendre le français plus attrayant et accessible à tous, toutes, j'ai déjà vu mieux...

Deux fois dans le communiqué on emploie le mot président (au masculin) pour désigner Fabien Hébert et Carol Jolin mais nulle part on ne verra les signes les plus fréquents de la masculinité ou de la féminité: M., Mme, il, ils, elle ou elles... Pourtant, trois des quatre administrateurs élus sont des femmes. À moins qu'il ne s'agisse de «personnes non binaires». On ne sait pas. On ne saura plus, si la tendance se maintient.

Une note finale sur le congrès annuel 2022 (devenu réunion annuelle virtuelle) de l'AFO. Il fut un temps où les médias, moins dégarnis, auraient couvert les assises de l'organisme qui affirme représenter l'ensemble de la collectivité franco-ontarienne. Sur Internet, je n'ai trouvé qu'une poignée de comptes rendus de l'élection à la présidence, offerts par Radio-Canada, ONfr+, Le Droit, L'express de Toronto, etc. Quant au reste des assises, les décisions, les orientations, les bilans... rien. Sur l'organisme lui-même, ses membres, sa structure, son fonctionnement... rien.

Misère...

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mardi 25 octobre 2022

Douze jours au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Douze jours au Saguenay-Lac-Saint-Jean, de Dolbeau-Mistassini à Tadoussac

Les chemins d'été... Quand, en 1970, Steve Fiset avait propulsé au sommet des palmarès québécois ce super tube signé Luc Plamondon et André Gagnon, je n'avais que 24 ans. Jeune scribe issu des contestations étudiantes et identitaires des années 1960, je rêvais parfois de prendre le volant d'une Thunderbird 1955, ou d'une Corvette 1962, pour aller à la découverte du monde...

Ayant à peine entamé avec enthousiasme une turbulente carrière en journalisme - et en syndicalisme - je savais que ces rêves resteraient... des rêves. Je ne pouvais même pas me payer une voiture. Mais à chaque écoute envoûtante des Chemins d'été, je continuais de voir ces rubans d'asphalte sans fin sur lesquels je n'aurais jamais la chance de rouler...

«Dans ma Camaro je t'emmènerai sur tous les chemins d'été
«Dans ma Camaro je t'emmènerai à San Francisco
«Dans la nuit noire à cent milles à l'heure je t'en ferai voir de toutes les couleurs
«Et au matin sur notre chemin il pleuvra des fleurs» (bit.ly/3OHyC71)

Beaucoup, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis le début des années 70. Plusieurs de ces ponts se sont même écroulés... J'ai 76 ans depuis quelques jours et je n'ai plus l'âge de filer en bolide vers San Francisco ou de mettre des fleurs dans mes cheveux devenus calvitie. Et pourtant, l'attrait des «chemins d'été» demeure aussi intense... urgent même si je mijote le temps limité qui me reste...

Alors quand l'occasion s'est présentée à mon épouse et à moi d'aller - en excellente compagnie par surcroit - explorer le Saguenay-Lac-St-Jean, coin de pays que nous connaissions peu ou pas, nos valises ont été vite bouclées, les batteries de l'appareil photo rechargées et le réservoir de notre vieille Mazda 6 rempli à ras bord d'or noir à 2,11 dollars le litre...

Et ce matin attendu du 4 juillet 2022, notre petite expédition de quatre personnes (Claude Tremblay, Jacqueline Lavoie, mon épouse Ginette Lemery et moi) en deux véhicules s'est mise en route. En voici le récit, du 1er au 12e jour.

1er jour: St-Sévère (Mauricie), Parc des Laurentides, Dam-en-Terre https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/08/les-chemins-dete-1er-jour.html

2e jour: Alma, Maison des bâtisseurs  https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/08/les-chemins-dete-2e-jour.html

3e jour: Val-Jalbert        https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/08/les-chemins-dete-3e-jour.html

4e jour: L'ermitage Saint-Antoine, Lac Bouchette https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-4e-jour.html

5e jour: Zoo sauvage de St-Félicien https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-5e-jour.html

6e jour: Croisière aux baleines, Tadoussac https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-6e-jour.html

7e jour: La fromagerie Perron, Saint-Prime https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-7e-jour.html

8e jour: La petite Maison Blanche, la Pulperie https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-8e-jour.html

9e jour: Dolbeau-Mistassini, Ste-Jeanne-d'Arc https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-9e-jour.html

10e jour: Croisière sur le fjord https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/09/les-chemins-dete-10e-jour.html

11e jour: St-Jean-Vianney, La Baie, La fabuleuse https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/10/les-chemins-dete-11e-jour.html

12e jour: Le Jardin Scullion https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/10/les-chemins-dete-12e-jour.html

Épilogue: Le retour, la COVID https://lettresdufront1.blogspot.com/2022/10/les-chemins-dete-epilogue.html

Et voilà!


Avant qu'il ne soit trop tard...

Pendant qu'un débat trop souvent stérile se poursuit sur la nécessité (ou non) de renforcer la protection du français au Québec (Loi 101, Loi 96), la langue et la culture françaises croulent sous nos yeux. Dans les rues, dans les écoles, au travail, à la télé, sur Internet. Partout. Laissée à ses seuls moyens, la société québécoise s'anglicisera. Elle ne lutte pas à armes égales contre l'envahissement anglo-américain. Sans une intervention énergique de l'État québécois, le seul État nord-américain où nous formons la majorité, nous sommes cuits. F-i, fi. N-i, ni...

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Lea anciens territoires francophones d'Ottawa

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Si cela me paraît évident, c'est que j'ai grandi dans les années 1950 et 1960 sur un territoire jadis francophone, dans la ville d'Ottawa donc en Ontario, et que je l'ai vu se désintégrer sous mes yeux. Bien sûr, on me dira avec raison que les Franco-Ontariens n'avaient pas - loin de là - l'appui et la protection de l'État ontarien (ni même de l'État fédéral), jusque là voués à leur perte. Mais puisant dans mes 76 années de vie, je sais qu'il y a plus. Beaucoup plus. Et que ce «beaucoup plus» résonne ailleurs en Ontario français et dans l'ensemble du Québec.

Aujourd'hui, l'emploi du mot «communauté» est galvaudé. C'est même un anglicisme. «Community» en anglais devrait se traduire en français par «collectivité». Dans une véritable communauté, les gens vivent à proximité, se connaissent, partagent valeurs et culture. Tout le monde connaît tout le monde. Comme dans mon ancien quartier, qui s'appelait St-François d'Assise du côté sud de la voie ferrée du CP, et Mechanicsville au nord jusqu'à la rivière des Outaouais. C'était tricoté serré, et la plupart des familles y vivaient depuis fort longtemps, plusieurs depuis le 19e siècle. Et le territoire était bien délimité, adossé à un vaste pré à l'ouest, à la rivière au nord et à l'est, et à la «grand-rue» (la rue Wellington) au sud. C'était comme un village dans cette capitale fédérale unilingue anglaise. Dans les années 1960, les «communautés» urbaines éclateraient.

Il faut être vieux pour se souvenir de l'emprise de l'Église catholique sur la société canadienne-française et québécoise avant le concile Vatican II, la Révolution tranquille et la laïcisation brutale à partir de 1962 et 1963.  Mais cette libération d'un monde où tout était péché a aussi détruit l'un des éléments clés de notre vie communautaire. Notre univers gravitait autour de la paroisse, du clocher d'église. L'école franco-ontarienne était catholique et paroissiale. Les associations religieuses, laïques et aussi patriotiques (St-Jean-Baptiste, la Patente) se réunissaient au sous-sol de l'église. Les messes du dimanche, où l'église était remplie, permettaient aux gens de jaser, de prendre des nouvelles des amis, de la parenté. Et tout ça, c'est important, se déroulait en français. Dans une ville résolument anglaise, la francophonie avait ses clochers. Quand jeunes et moins jeunes ont délaissé l'église, ils se sont perdus de vue. Le vide laissé par l'effritement des sociétés paroissiales n'a pas été comblé.

Par ailleurs, sur le plan culturel, deux événements majeurs ont marqué le milieu des années 1950 et leur effet ne doit pas être sous-estimé. Le premier: l'arrivée de la télévision. Je me souviens d'avant la télé. Nous jouions toujours dehors avec des amis. Les parents et voisins jasaient entre eux sur les perrons en soirée. Puis, du jour au lendemain, tout a changé. Nous étions rivés tous les jours, pendant une heure ou deux, au petit écran. La Famille Plouffe, la Soirée du hockey, mais aussi les émissions de cowboys en anglais. La planète dans nos salons, sans les filtres des curés. Après huit ou neuf années de télévision sans censure religieuse, il n'est pas surprenant que les églises se soient vidées...

Le second fait marquant de la décennie de mon enfance: le rock'n roll. Les gens sourient toujours quand j'inclus ce facteur comme événement déterminant et révolutionnaire dans la culture du monde occidental. Mais je me souviens de la première prestation d'Elvis à la télé et de l'horreur de mes parents. Des jeunes achetaient des guitares, apprenaient quelques accords et se mettaient à imiter Presley, Buddy Holly, Chuck Berry et les autres. Un de nos voisins, Raymond Carrière, avait formé un groupe rock avec deux de ses amis, dont un certain Paul Anka... Avec l'arrivée des radios transistor, on écoutait les stations AM américaines en soirée pour entendre les grands succès du palmarès. Et rien de ça ne se passait en français. Il a fallu attendre le milieu des années 60 pour entendre du rock original en langue française (Classels, p. ex.). Il était trop tard. Des francophones se sont mis à écouter et chanter en anglais et n'ont pas cessé. En 2022 plus que jamais.

Au moment où ces facteurs se conjuguaient, le gouvernement fédéral a porté le coup de grâce à notre ancien quartier en construisant, dans les années 50 et après, un immense complexe administratif où travailleraient des milliers de fonctionnaires, situé dans le Pré Tunney adjacent au secteur Mechanicsville. L'idée qu'un tel méga-projet puisse détruire une communauté canadienne-française avoisinante n'a jamais effleuré l'esprit des décideurs fédéraux anglophones. L'inévitable s'est vite produit: la valeur des terrains en bordure du pré Tunney a bondi, le zonage n'a rien protégé, et en quelques années, les blocs d'appartements ont commencé à remplacer les maisonnettes du quartier. Les gens ont vendu, ont déménagé, l'école s'est vidée, l'église a été vendue. Un édifice locatif de 30 étages vient d'être érigé là où se trouvaient deux ou trois des vieilles maisons... L'ancienne école St-François d'Assise est maintenant intégrée à un complexe de condos... Sans protection de la ville, de la province et du fédéral, le verdict était sans appel.

Le fait que les quartiers franco-ontariens aient été généralement modestes, voire pauvres, n'a pas aidé. Conjuguée à la francophobie ambiante, la brutalité du grand capital et de ses sbires a été sans pitié. Dans la Basse-Ville d'Ottawa, au cœur de la francophonie ontarienne, la municipalité, bastion de racisme anti-canadien-français, a charcuté le quartier, le sectionnant en construisant un boulevard à quatre voies vers le nouveau pont quartier McDonald-Cartier (en prenant soin de ne pas élargir la rue dans le quartier huppé de la Côte-de-Sable), puis a refait l'artère est-ouest principale à l'aide d'expropriations massives. La proportion de francophones y est passée de 80% à 20%... Dans le quartier pauvre des Plaines Lebreton, où vivaient nombre de francophones, le fédéral a expulsé les résidents manu militari mi-années 60, les dispersant à travers la ville. Jamais n'a-t-on réservé un traitement similaire aux quartiers riches et anglais...

Si je raconte mon histoire aujourd'hui, c'est parce que je constate les mêmes signes d'effritement du côté québécois de la rivière, dans la ville de Gatineau, ainsi que sur l'île et dans la couronne de Montréal. Plusieurs des facteurs culturels et sociétaux qui ont précipité la perte des quartiers urbains francophones d'Ottawa sont les mêmes qu'au Québec. La seule différence fondamentale, au-delà du nombre, tient à la capacité d'intervention collective par l'intermédiaire d'un État que nous avons toujours la capacité de contrôler. J'ai beau réfléchir, j'ai beau me plaindre du sort qu'on a réservé à mon ancienne communauté, je ne vois pas ce qui aurait pu être fait pour la sauver. Que peuvent quelques milliers de Franco-Ontariens contre une ville, une province et un appareil fédéral qui leur sont hostiles? Rien. Plusieurs de ces anciens Franco-Ontariens ont traversé la rivière et vivent maintenant au Québec. Les plus vieux comme moi peuvent toujours raconter leur histoire, qui sera celle du Québec tout entier un jour à moins de prendre les mesures qui s'imposent pour assurer la pérennité de notre langue et de notre culture.

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La carte du haut est celle de la ville d'Ottawa en 1940.

Les quartiers en bleu rayé sont ceux où les francophones étaient fortement majoritaires. Les autres (4, 5 et 6) sont des quartiers où les francophones formaient une proportion appréciable de la population.


dimanche 23 octobre 2022

Une micro-agression, vous dites?

capture d'écran de Radio-Canada

Il y a un peu plus d'une trentaine d'années, c'était en février 1990 je crois, j'avais discuté avec un journaliste anglophone de Sault Ste-Marie (Ontario) dans le sillage de la crise pan-canadienne suscitée par la déclaration d'unilinguisme anglais de cette ville. Les anglophones du coin, et sans doute ceux d'ailleurs au pays, me disait-il, ne comprennent pas pourquoi les francophones demandent des services bilingues.

La population unilingue anglaise, expliqua-t-il, a souvent l'impression que les Canadiens français ont tous, ou presque tous, une connaissance suffisante de l'anglais et qu'ils exigent du français sur leurs boîtes de Corn Flakes dans le seul but d'irriter la majorité anglophone. Quand ce reporter a visité des villes et villages de l'Outaouais où partout, il rencontrait des unilingues français, il a compris bien des choses...

Mais la question posée restait pertinente. À Sault Ste-Marie, ville comptant 80 000 habitants, à peine 80 des 3500 citoyens de langue maternelle française ne connaissaient pas l'anglais selon le recensement de 1991. Et environ les deux tiers des 3500 habitants francophones parlaient surtout l'anglais à la maison (c'est encore pire aujourd'hui). Sans excuser l'apparente ignorance de l'histoire du pays et de la persécution dont avaient été victimes les Franco-Ontariens, on peut comprendre qu'un anglophone de l'Ontario se gratte la tête quand un francophone qui parle très bien l'anglais lui demande de communiquer, si ce n'est qu'un instant, en français.

La semaine dernière, à la commission fédérale d'enquête sur le recours à la Loi sur les mesures d'urgence pour mettre fin à l'occupation du centre-ville d'Ottawa par les camionneurs, un incident est survenu qui m'a rappelé un peu cette conversation avec le scribe du Sault Star. La demande d'un conseiller municipal franco-ontarien, Mathieu Fleury, de reformuler une question en français pour qu'il en saisisse mieux les nuances lui a attiré les sarcasmes du procureur des camionneurs, Brendan Miller, et des éclats de rire dans la salle. L'avocat Miller semble y avoir vu une ruse du conseiller municipal, qui avait jusque là témoigné en anglais (tout semble se passer en anglais à cette enquête), dans le but d'esquiver la question.

Mais il y avait plus! Beaucoup plus! Par le choix des mots, par le gestuel, par l'attitude, par le ton. Il faut visionner la reprise. Ou le procureur ne comprenait pas pourquoi un franco bilingue décidait tout à coup d'invoquer une incompréhension des nuances de l'anglais, ou la tentation était trop forte d'infliger une rebuffade sur la place publique à un francophone qui avait affirmé devant un unilingue anglais son droit d'être interrogé en français (c'est une enquête fédérale après tout). Je ne sais pas. Mais avoir été à la place de Mathieu Fleury, je me serais senti insulté, rabaissé, humilié.

Voici en anglais la question que l'avocat Miller, représentant les camionneurs, avait posée à M. Fleury: «Is micro-aggression, is your understanding of that is that it means verbal and environmental slights?» À la demande de voir la question formulée en français, le procureur a hésité, puis lancé en français en semblant chercher des écouteurs: «Je m'appelle Brendan Miller», ce qui a déclenché des rires dans la salle. M. Fleury a renchéri en anglais: ça peut paraître drôle, mais ce ne l'est pas. Par la suite, parlant à Mathieu Fleury comme à un enfant d'école, M. Miller est revenu à la charge: «What, of the words that I have put to you and there's a few - "means", "verbal", "and", "environmental" and "slights" - is confusing?» Personnellement, ayant grandi et fait mes études à Ottawa avec les mêmes cours d'anglais que les Anglo-Ontariens, j'aurais tout de même eu des problèmes avec les mots environmental (dans ce contexte précis) et slights (après vérification slight, c'est un affront). Je pense que la plupart des anglophones dans la salle auraient eu de la difficulté avec cette question.

Quoiqu'il en soit, là n'est pas le problème. Le conseiller municipal Fleury avait fait un effort honnête de répondre à l'interrogatoire en anglais même si ce n'est pas sa langue maternelle. Il avait parfaitement le droit de demander des clarifications en français dans le cadre de procédures où le français a un statut aussi officiel que l'anglais. Et ce, sans se faire humilier. Sans subir de micro-agression. Pour ma part, il en avait trop fait. Comme bien des Franco-Ontariens (et des Québécois de mon coin, à Gatineau), l'anglais prend trop souvent le dessus même quand le français occupe légalement une place égale (ou, comme au Québec, prépondérante). M. Fleury aurait dû témoigner en français dès le départ et obliger l'avocat à utiliser des écouteurs et l'interprétation simultanée pour le comprendre. Il n'aurait pas été soumis à la dernière injure de l'avocat Miller, qui a lancé à je ne sais qui après que Mathieu Fleury eut répondu en français à sa question originale: «Could someone get him a pair of these (des écouteurs) so he can understand what I'm saying in English as well, please? Is that possible? Do you need this?» M. Fleury a refusé parce que c'est l'autre, l'unilingue anglais, qui ne comprenait rien et qui aurait eu besoin de ces écouteurs...

Aux dernières nouvelles, l'avocat Miller avait l'intention d'entreprendre des procédures en diffamation contre le conseiller Fleury et contre la conseillère municipale Catherine McKenney qui avait encouragé son collègue à intervenir en français. On ne sait trop pourquoi... L'incident a défrayé quelques manchettes dans la presse locale, qui couvre quotidiennement les audiences de la commission d'enquête. L'impression donnée par les reportages télévisés, c'est que les travaux de cette commission se déroulent à peu près complètement en anglais. Les francophones qui gravitent autour de l'enquête sont probablement tous et toutes bilingues. Comme ceux de Sault Ste-Marie. Et ça, les anglos le savent puisque ces francophones leur répondent en anglais. Alors si les francophones connaissent tous l'anglais, pourquoi aurait-on besoin du français? La question est posée à tous ces anglophiles québécois, dont l'ancien premier ministre Couillard, qui croient que tous les jeunes francophones devraient apprendre l'anglais...

En ce qui me concerne, l'incident Miller-Fleury équivaut à du franco-bashing et la presse nationale de langue française aurait dû en faire un plat. Autre conclusion: comme d'habitude, dans les instances fédérales, les francophones, qui ont le droit de s'exprimer en français, ont l'obligation de s'exprimer le plus souvent en anglais... 

Pour en juger vous-mêmes, écoutez les échanges: (https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1926210/commission-rouleau-mathieu-fleury-temoignage-francais?fbclid=IwAR0A9SSP8tfltL4mnXAR89KhoKEhlz-ByVYXa_21wOi9V2dU6cQG8dgovNI).


samedi 22 octobre 2022

Oser parler d'histoire !

capture d'écran de Radio-Canada

Dans son allocution lors de la cérémonie d'assermentation des trois députés du Parti québécois, ce vendredi 21 octobre 2022, Paul St-Pierre Plamondon a évoqué la conquête, la violence coloniale, les patriotes, les fourberies de 1867, la Charte imposée de 1982, le rejet de l'Accord de Charlottetown en 1992, pour rappeler que jamais, au grand jamais, les Québécois ou leurs représentants élus n'ont dit oui à la monarchie britannique ou à l'actuelle constitution canadienne. La conquête, les armes et la violence ont jadis scellé notre sort, affirme-t-il.

Que l'on conteste ou non le fond ou la forme de son propos (pour ma part j'y souscris), il faut savoir reconnaître au chef du PQ d'avoir rappelé avec éloquence que le présent et l'avenir se construisent sur un passé qu'il ne faut pas oublier. Personne ne semble se souvenir que «Je me souviens» reste la devise du Québec. Regardons autour de nous. On cache les vieux (et leur vécu) dans des résidences ou des CHSLD, le droit de mourir a tassé le droit de naître, les livres d'histoire se font poussiéreux et surtout, on enterre «les vieilles chicanes». On réécrit le passé avec des idéologies importées pour discréditer la noblesse d'un parcours historique unique. Juste dire «nous» est devenu suspect...

Si les députés péquistes (et ceux de Québec solidaire) refusent de prêter un serment d'allégeance au roi Charles III, c'est parce que l'histoire nous a liés à la monarchie britannique. Contre notre gré. Au nom des rois et reines du Royaume-Uni, on a usé de décrets impériaux et de violence pour mater toute tentative de révolte jusqu'à la création, par loi britannique, d'une fédération en 1867. On nous a refusé le pouvoir politique et économique après la conquête, et délibérément tenté de supprimer notre langue et notre culture. Acculés à la survivance, nos ancêtres ont fait ce qu'ils ont pu. Surtout des tas d'enfants. «Survivre c'était déjà vaincre», chantait Georges Dor.

Cette résistance silencieuse de millions de Québécois et Québécoises, ponctuée de sursauts de rébellion occasionnels, a créé un terreau fertile pour la Révolution tranquille des années 1960 et ses séquelles, qui nous marquent toujours en 2022. Les jeunes générations ne naissent pas spontanément, par miracle. Ma mère de 98 ans me raconte la vie des années 1930, de la Grande dépression. Sa mère, née au 19e siècle, me parlait de son père, bûcheron, tué sur un chantier forestier. Mon père a dû quitter l'école à l'âge de 13 ans pour travailler, et mes parents se sont privés de tout pour assurer l'éducation des enfants. Ça, c'est mon histoire, mais chacun, chacune a son propre vécu, qui remonte parfois jusqu'au 17e siècle dans le bassin du Saint-Laurent.

Ces générations se sont sacrifiées pour les suivantes, pour nous ouvrir des fenêtres qui leur étaient fermées à clef. S'il existe un au-delà (je n'en suis pas sûr mais je l'espère), tous ces anciens Canadiens français devenus Québécois doivent trouver leurs descendants bien ingrats parfois. Non seulement les oublie-t-on mais le plus souvent, nos dirigeants reprochent à ceux et celles qui s'en rappellent de déterrer de «vieilles chicanes», sans importance pour les défis d'aujourd'hui. Et voilà, enfin, qu'un chef politique évoque l'histoire de ces ancêtres qui ont étouffé trop souvent leurs ambitions individuelles et collectives mais n'ont jamais vendu leur âme à la monarchie britannique qui les avait opprimés. Dans les gradins de l'au-delà que j'imagine, il me semble entendre un tonnerre d'applaudissements.

J'ai écouté le discours de Paul St-Pierre Plamondon avec fierté et émotion. Il ne parlait pas seulement pour sa formation politique, mais pour la nation entière, pour les 400 années de notre aventure nord-américaine, pour notre passé, notre présent, notre avenir. Je lui dis: Bravo!