28 avril 2026...
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| La région de Souss-Massa, le «coeur battant» de l'agriculture au Maroc (photo officielle marocaine) |
Quand vous achetez vos petites boîtes de clémentines du Maroc au supermarché local, vous arrive-t-il de penser à celles et ceux qui les ont cueillies ou emballées? Moi non, du moins jusqu'à ce matin. Après avoir lu l'article La colère rurale couve au Maroc dans l'édition de mars 2026 du mensuel Le Monde diplomatique, je ne pourrai me défaire de l'image que j'ai désormais de ces ouvrières et ouvriers agricoles qui peinent souvent 14 heures par jour, six jours par semaine, dans des conditions parfois dangereuses et pour des salaires dérisoires.
Imaginez vous à la «bourse du travail» dans la petite ville d'Ait Amira, située au sud-est d'Agadir. À 6 heures du matin, des dizaines de femmes attendent dans l'incertitude. Elles ont dû se lever au milieu de la nuit, laisser leurs enfants à une nourrice (payée) dans l'espoir d'être embauchées pour la journée par de grandes sociétés marocaines, françaises, espagnoles ou néerlandaises pour une maigre pitance de 6,5 à 8,5 euros (de 10$ à 14$ canadiens). Certaines trouveront du boulot, d'autres pas.
On est ici au royaume de l'indignité et de l'indignation. La journaliste du Monde diplomatique Eva Tapiero rapporte que l'une d'elles crie: «Nous ne sommes pas juste en colère, nous sommes furieuses!» Un homme émacié, fatigué, rappelle le soulèvement de la jeunesse à l'automne dernier. Trois jeunes hommes avaient abattus par les forces de l'ordre. «Ces jeunes, dit-il, ce sont leurs mères qui sont ici.» Leurs revendications portent aussi sur la santé et la justice sociale mais les conditions de travail des ouvrières et ouvriers agricoles restent au coeur de ces petites rébellions.
La région de Souss-Massa est dominante dans la production de fruits et légumes au Maroc. Elle compte pour 85% des exportations de tomates et les deux tiers des exportations d'agrumes, y compris bien sûr nos petites clémentines. Le Monde diplomatique raconte la situation de Mme Touria Jaouhar, 47 ans, qui emballe des fruits et légumes à la machine, 14 heures par jour. «Je dois faire attention quand je suis sur la machine, dit-elle. Parfois, je tombe de sommeil et je risque de me couper un doigt.»
Elle doit louer une chambre près de son travail, parce que la société qui l'emploie ne fournit pas le transport jusqu'à son quartier, jugé trop éloigné. Le lundi, seul jour de la semaine où elle n'est pas au boulot, elle peut retrouver ses enfants gardés par leur grand-mère. Mais elle se bat. Il y a 10 ans elle a obtenu que son ancienneté soit reconnue. Au moyen de pressions et de grèves, elle et des dizaine de collègues ont obtenu une reconnaissance légale de leur travail et l'accès à la sécurité sociale.
Mme Jaouhar n'est pas seule. Dans plusieurs régions agricoles du Maroc, des actions collectives (manifs, sit-ins) ont lieu de façon régulière sans écho médiatique. Un représentant syndical fait état de victoires à certains endroits, dans la région d'Ait Amira: amélioration du transport des ouvriers (en minibus) et des journées de travail de huit heures. Mais pour des milliers d'ouvrières et ouvriers vieillissants, fatigués, malades, le calvaire quotidien se poursuit.
Nos grands médias trouvent de l'espace ou du temps pour toutes sortes de nouvelles d'ici et d'ailleurs. Mais le sort des travailleurs et travailleuses, même ceux d'ici, compte rarement dans leurs priorités. Alors imaginez quel rang marginal pourraient occuper les ouvrières journalières d'Ait Amira... Les médias se contenteront d'empocher les revenus publicitaires des grandes chaînes de supermarchés qui annoncent l'arrivée en magasins de nos clémentines marocaines...
Heureusement, il y a Le Monde diplomatique...
J'aimerais avoir de nouveau 20 ans... Aujourd'hui, presque octogénaire, mes horizons se rapprochent et mon arthrose m'empêcherait certains jours de fréquenter les manifs ou de monter aux barricades...

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